CHAPITRE VIII
Le tieutenant, M. DoUéans, était en permission, à Troyes, o& il intriguait pour se (aire nonuner dans la région ; le maréciial-<ies-' logis Arlabosse témoignait à Paris, dans une aflaire qui engageait l'honneur de trois familles locales ; il ne devait regagner la caserne que par le premier train du lendemain.
CTest le brigadier Pélissier qui commandait la gendarmerie de Chateau-Briard, la nuit du crime. Pélissitf , dont Félix, le garçon du Café de la Comédie^ avait justement souligné l'intelligence, et dont l'imprimeur Chevance soutenait qu'il était un voyou, ne figurait certes pas un gendarme ordinaire.
Si Félix qui appréciait l'esprit, dirai-je avec convoitise ? ainsi qu'une laide admire des bijoux désirés, si Félix avait raison d'ainsi juger le jeune brigadier, le directeur-propriétaire de la Sentinelle^ lequel eut fait, en d'autres temps, un si excellent officier d'étatmajor d'une légion provinciale de la Garde Nationale, ne s'abusait pas complètement.
Encore qu'au moins en service il apparût en tous points dignes de la confiance du lieutenant Dolléans, de l'estime de ses siq|>érieurs de Meaux et de Troyes, du capitaine au C>lonel de la Légion, et digne encore de la sympathie du pouvoir judiciaire, le brigadier Pélissier portait à la Gendarmerie, au grand G>rps rigide qui a pour devise Honneur et Discipline, des coups dont le phis exigeant théoricien de l'anarchie eût pu apprécier chacun.
En soutenant quelque chose de pareil, on eut bien étonné M. le
Président Fandion, les juges Hacco et de Pontremoly, et M. Dîvînon-Giuderc, Procureur de la République et même son substitut de vingt-cinq ans, Raphaâ Wurtemberg, un petit Juif, si vif et si intelligent I Seul, M. Paulin Ravageot, le Juge d'instruction, en possession d'un rudiment de sceptidsme acquis en travaillant, de temps perdu, à une Critique morde du Vaadeoille français (du théâtre de la Foire jusqu'à Georges Feydeau par Labiche et Chivot et Duru) Paulin Ravageot, le myope au regard d'allumette-bougiet l'excellent diseur mondain des monologues de Galipeaux, avait sur Pélissier, dont il estimait fort les services, des vues à peu près saines.
Il faut dire que, lorsqu'il était attaché au Parquet de Paris, Ravageot ne s'était pas gardé du plaisir d'entrer en contact avec des lascars comme l'Inspecteur Poil d'Ader, des Recherches ; Fleur de Nase, des Mœurs ; Laitance, détaché à la Sûreté Nationale, que le Président de la République reçut maintes fois en conférence secrète, et leur petit copain l'inspecteur Pied d'Ange, vêtu en Prince Charmant, d'une joliesse si suspecte I et qui, filleul d'un député de l'ancienne opposition, ex-élève au Pfytanée de La Flèche, continuait d'entretenir les meilleures relations avec les membres d'une primitive association de « fourgueurs de bécanes » lancés aujourd'hui dans l'auto, avec des laveurs de reconnaissances du « Pégalle » et des maquilleurs de coupons étrangers, avec les plus inquiétant hôtes ou servants des grancb express internationaux, et cela sans que le moins du monde fût diminuée l'estime du jeune Pied d'Ange au jugem^it de l'inflexible Poil d'Ader, du primitif Fleur de Nase et de Laitance enfin, artiste, philosophe et le plus désintéressé des grands politiques.
Pourtant ce n'était que de la police, et l'on sait que sur elle les chroniqueurs renseignés ont écrit des choses. Mais la gendarmerie ! Que soufïrait-elle sous Pâlssier ?
C'était bien plus grave que s'il eût souillé, traîné dans la boue le drapeau de l'arme ; c'était plus grave que s'il eût, par d'évidents forfaits, prévus, catalogués, tarifés, déshonoré toutes les Légions de la Métropole, de Corse, d'Algérie et de nos possessions lointaines. Il bouleversait, il avait le triste privilège d'oser, le premier, bouleverser les traditions du corps d'élite qui l'avait imprudemment
accueilli, foute de mieux trouver, il est vrai. Peut'-être encore, sans que ce fût évident, patent, constant, public, Pélissier déshonorait-il, de temps à autre, plus effectivement, cette bonne gendarmerie aimée des chansonniers. Quelqu'un, dont la parole demeurait heureusement sans crédit, soutenait Tavoir entendu s'écrier, fiace à U grande glace de C)ssirat, le confiseur de la place George» Sand :
— Ça me (ait marrer chaque fois, de me voir en cogne I
Pélissier était jeune. Vingt-huit ans. A l'âge que d'autres étalent sur le velours lépreux des cafés de places-fortes des uniformes de fantaisie, Pélissier troquait sa sardine de margis de spahis contre le baudrier jaune. Des moralistes plus sérieux et — qui sait ? — moins profonds que le juge Ravageot, des sociologues, des législateurs, tous les écrivains militaires ont comblé les libraires Lavauzelle et Berger-Levrault d'une copie gémissante, relative aux difficultés modernes du recrutement de la Gendarmerie. On ne trouvait plus, à compter de 1910, de héros placides au livret matricule impoUué, Bayards sans peur, sans reproche et sans un seul jour de consigne, prêts à mourir pour la religion de la Propriété au tarif misérable de quatre-vingt-dix francs par mois, à peu près le salaire d'un mauvais figurant à l'Ambigu.
Qu'une seule punition de quinze jours de prison ne prive plus à jamais du roide honneur de coiffer le képi d'azur à turban d'argent, voilà qui est plus gros de désordres futurs que l'école sans EXeu et l'irrespect de la Famille.
Pélissier avait savouré la gloire amère promise aux fortes-têtes : consigne, corvées éccsurantes, salle de police, prison, la pelote, le bal, cette promenade de bête avec toute la charge de l'homme et de la bête sur le dos, et, plus tard, les arrêts à la chambre. Car, tout de même, étant brave jusqu'à la folie, capable de séduction, intelligent et lettré au jugement de ses chefs immédiats qui ne l'étaient guère, il avait pris du galon et revenait en France enrichi d'une belle médaille à ruban bleu et blanc, et d'une autre à ruban émeraude et neige, avec les agrafes Sahara, Maroc, cette dernière à la place même que s'était brisée la pointe du cimeterre d'im caïd du bam Roghi.
La France manquait de gendarmes et le maréchal-des^logis
rempiU PéUssier (V^ctor-Quurles) avait, en huit années de service au 2® spahis, oublié jusqu'au rudiment de son joli métier de peintre en bâtiment. La main, qui trop longtemps, sous un cruel scdeil, fit tournoyer le sabre est lente à retrouver les grâces nécessaires au maniement de la brosse fine. Puis il y a le chômage, les patrons « qui sont tous des vaches », les contremaîtres plus sournois que les adjudants ; il y a, enfin, cette saloperie de céruse qui vous fût trûtreusement tomber en digue-digue, dégringoler en bas de l'échelle, pauvre pierrot du faubourg, cassé, qui ne chantera plus la romance pour suspendre le labeur des filles, infirme à tout jamais. Après, <m n'est plus bon à rien qu'à garder les chantiers, à éloigner les passants, im bout de latte blanchie à la main. Un métier de vieux !
Un matin — ah I le beau ciel de ce matin en pâte tendre I — au Canon de la Bastille^ le maréchal-des-logis Pélissier retrouvait deux compagnons d'enfance, empressés à lui offrir l'apéritif, autant par fidélité à l'amitié que par un sentiment sincère de primitif patriotisme. C'était Petit-Louis de la Nation et Zebu de Picpus, un boscot déluré et malicieux autant qu'un fou royal. Petit-Louis avait lâché la typographie, et le Zebu la mécanique de précision pour les affaires. Des a^res si spéciales qu'elles valaient l'honneur d'une prononciation particulière. Le Zebu aimait à sentencier : « Les affures, c'est les affures I » La conversation de ses amis, en battant le pemod-granadine, fit réfléchir le beau spahis. Le récit des prouesses de Petit-Louis de la Nation et du Zebu de Picpus ravivèrent aux yeux de Pélissier (Victor-Charles) le spectacle de l'adolescence épique d'un certain Chariot de Charonne que feu Pélislier le père, l'un des derniers survivants de la grande barricade du faubourg Antoine, mena par l'oreille jusqu'au bureau de recrutement, en biaisant par la rue de la Roquette, itinéraire menaçant pour qui, d'abord, ne redoute que d'atteindre à la rue Saint- Dominique.
Petit-Louis et le Zebu crevaient de prospérité. Le 2^bu, qui s*était naguère révélé aux Parisiens sous l'apparence du Petit Bossu des Caveaux Lyriques, gagnait gros à recueillir dans les bars les paris aux courses, témoigner en justice de paix et procurer des négresses aux photographes d*art. Il organisait aussi des acci"
dents d'automobiles. Une afUre d*or I Quelle atfure I Petit^LouIs se disait placier en inventions.
— T*as pas idée de ce quon invente !... La même chose» Edmond, et moins de grenadine.
Il cherchait aux détenteurs de brevets des capitaux dans les petits cafés d'habitués ; il disait aussi la bonne aventure dans les lavoirs et raffolait de la traversée Dieppe-Newhaven, aller et retour ; le train d'Enghien ne lui était pas non plus sans charme. Enfin^ Rose Carton et Zélie la Gouïne, qui aimaient l'une Petit-Louis et l'autre le 2^bu — la Zélie au Zébu I — méritaient la considération que ceux de leur caste accordent aux plus courageuses filles.
On présenta ces dames au margis, et aussi Anna, la Gdine des Quinze-Vingts, brune délicate qui comptait de sérieux cEents parmi les aveugles de la charitable maison. Les aveugles fournissent, il faut qu'on le sache, une merveilleuse illustration aux essais contradictoires du Seigneur de Bourdeille sur la « veue et le toucher »• Un caprice administratif privait Anna de son soutien naturel, son demi-frère, Gaston la Mignonne, dit encore Pain Complet* Le margis n'eut pas l'humiliante modestie de demeurer insensible aux avances généreuses qui lui fit la Câline. Chariot de Charonne se réveillait et, déjà, sans y songer, le spahi imprimait à sa chéchia garance des formes de viscope. C'est alors que Petit-Louis aggrava l'erreur d'avoir trop insisté sur l'infortune de la Mignonne :
— On n'est jamais trop prudent, surtout si t'as tiré comme mézigue deux berges au ballon, de bout en bout.
Pélissier accueillit un flot de souvenirs scolaires et le résultat de cette revision fût que l'ingénieuse fable du Loup et du xAùen lui apparut « tout ce qu'il y a de tarte », à moins que d'en entendre à rebours l'orgueilleuse moralité.
Il se souvint qu'il jouissait de l'estime de ses chefs ; il caressa du regard son fi^on brillant et, presque aussitôt, demanda, en même temps qu'un troisième pernod-grenadine, de quoi écrire.
Son congé de convalescence expiré, après une dernière noce à faire sauter le Canon de la BasitHe, ivre de l'odeur d'une nuit ardente au 27 de YHoid du Télescope^ rue de Charenton, Pélissier endossait l'uniforme respecté du gendarme, à la Caserne des Minimes — si près de la Bastille I — d'où, après un stage qu'abrégea
$on savoir-faire, on l'expédiait à Chateau-Briard où il ne devait pas tarder à regagner son premier galon. Mais il n'avait pour cela brisé ni avec Petit-Louis, ni avec le Zébu ; bien mieux* il s'était lié avec ce Pain Gmiplet libéré qui eut été sans doute son adversaire.
Pélissier semblait affirmer, par ses propos, par son attitude» qu'il faisait à la gendarmerie beaucoup d'honneur ; daignant servir sous ses enseignes comme par dilettantisme. Aussi rossard qu'un autre, s'il verbidisait drû, ses procès-verbaux étaient saupoudrés de littérature ; il les rédigeait en homme qui a lu des romans et fréquenté des artistes* au moins ceux du café-concert.
Jamais il ne consentit à bredouiller la langue sacrée de la maréchaussée* cette langue qui fait le gendarme vraiment auguste et redoutable. Ravageot le remarqua le premier qui en entretint M. le Pirésident Fanchon, malheureusement inapte à de telles considérations. Je vous le demande, qu'est-ce qu'un gendarme qui ne dit point : « subséquemment ! nonobstant à la chose, le quidam dont auqud I... » Ce triste gendarme est comparable au prêtre qui dirait la messe en français» à l'huissier prétendant contraindre en pariant la langue humaine du débiteur. C'est un hérétique; il sent le fagot.
De sa voix grasse et chantante, douce à l'orolle des filles, Pélissier confessait, crâneur :
— Chez les pequenots on n'a pas idée de Pantruche. Je suis pas un cogne comme les autres. Mais quoi ? Faire ça ou autre chose ! Il y a toujours la retraite au bout.
Pourtant, ce gendarme hétérodoxe ne contribuait pas peu à la conservation de l'Ordre. Une société a les poètes qu'elle mérite. Pourquoi n'aurait-elle pas aussi des gardiens dignes d'elle ?
Avantageux, bel homme, bien mis, autoritaire et galant, joli parieur. Chariot devenu Pandore, et qu'avait tenté la Câline, protégeait la société k sa façon, en souteneur !
Il la protégeait comme on protège une fille, et contre elle-même, d'abord ; avet des sourires, des bons conseils enveloppés de calembredaines, des lambeaux de romance rendant aimables les ordres, et des coups de bottes dans les grandes circonstances.
Plus d'une donzelle soulevait son rideau de mousseline quand
]] passait à cheval, et M^^® Rîcouart de la Fressure, la vieille, confiait à l'abbé G>mbanel :
— Ce Monsieur Pélissier est un bien bel homme et il a bien de la dignité I
Au cours d'une tournée champêtre, Pélissier avait surpris, à l'ombré d'un noisetier. M'"® Paulie, la femme du libraire, déniaisant un élève du collège. Pélissier s'était montré magnanime. M'^ Pau^ lie suspendue au bridon, tandis que le gamin détalait, suppliait :
— Monsieur le gendarme !... Monsieur le gendarme I...
Soudain, elle se préoccupait des galons de cette statue martiale qui la glaçait d'efiroi ; elle s'en préoccupait avant de songer à se rajuster*
— Monsieur le sergent... Monsieur l'officier I...
Toujoiu^ muette, la statue martiale ricanait sans bruit ; les yeux gris-bleu du soldat posaient leurs rayons comme des doigts insolents sur les seins bien ronds, hors du cache-corset trop rose, aux rubans trop mauves, d'élégante provinciale. Alors M°^ Paulie se resouvint du nom de son bourreau. Lâchant les rênes, elle joignit les mains, implorant, toujours tremblante mais déjà plus hardie, en vraie rouée :
— Ne me méprisez pas trop. Monsieur Pélissier !... II avait répondu, un pli cruel aux lèvres :
— Chochotte ! en esquissant dans l'air un geste insultant. Alors, inquiète et hardie, le fuyant et le bravant et s'offirant, elle
se coulait tout contre le cheval, pour n'obtenir du bel homme légèrement incliné sur l'arçon qu'un avis qui était un outrage :
— Tire tes bas, ils tombent.
Pélissier piqua son cheval au flanc et partit droit sans retourner la tête. La coupable s'ébrouait aussi bien que si c'était elle qu'il eut ^>eronnée.
j^me Paulie lui avait brodé en cachette et fait tenir une superbe blague à tabac. Pélissier ne saluait même pas M°^ Paulie, lorsqu'il prenait son service à la gare et que la femme du libraire attendait le train de Paris, mais son regard, d'un bleu trop tendre, glaçait la malheureuse.
Pour la fête de Chateau-Briard il était venu.deux mecs de Paris, avec sans doute des projets.
Deux mecs venus avec des idées de mecs de Paris, menés par un incommensurable mépris des betteraves. La Couleuvre, le plus bel adolescent en pantoufles que posséda la petite ville, et pour qui Pélissier nourrissait quelque amitié, en concevait aussitôt de l'inquiétude. Il avait alors suffi k Pélissier de regarder droit dans I^ yeux des deux mecs de Paris pour que les drôles reprissent inconti^ nent le chemin de la capitale. Or, ce n'est pas d'un gendarme que les voyous avaient eu peur.
— Dites-<lonc, M'sieur Pélissier, s'essayait à grasseyer La Couleuvre titubant de reconnaissance, on leur z'y avait probablement pas dit qu'il y avait des becs-<le-gaz, en province I
— J' t'apprendrai I avait laccmiquement répondu Pélissier, sans qu'on pût savoir si c'était menace ou vraie promesse.
On ferait un beau livre édifiant rien qu'avec les prouesses de
— Et l'oiseau ? demanda le brigadier au gendarme Pitolet, lorsqu'il revint à la caserne ayant pris congé de Marat et du D' Ode penchés sur Francine endormie.
Pitplet eut soin de rire avant que de répondre. Tout ce que disait Pélissier valait qu'on s'en esclaflat. Tout le monde était d'accord là-dessus. Le brigadier était impayable. Ensuite, Pitolet répondit :
— L'oiseau, il chante toujours sa même chanson : les pinces, le monstre, le progrès, l'état sauvage. Les princes et le i^ogrès, le monstre et l'état sauvage, il ne sort pas de là. Ah I et puis il avoue tout, ça n'est pas un individu contrariant. Au fait, il m'a dit encore quand j'ai été le revoir, la dernière fois qu'il avait tiré la cloche pour ses besoins : Gendarme, je crois que j'ai fait une gourderie.
-ni'adit? .
— Oui donc, brigadier, et qu'il a dit encore : Sans le monstre on ne pouvait rien me dire ; prouvez donc que la petite a dit non ?
— Vous avez noté ces propos ?
— Je vous attendais, brigadier ; pour les rapports, vous avez le tour de main.
— C'est bon. Continuez de l'avoir à l'œil. Je monte me « déharnacher » et je redescends. Lécuyer vous relèvera. Le brigadier Pompilius et Gontard sont-ils rentrés de tournée ?
— Pas encore, brigadier.
« Brigadier... »
— Quoi?
— Ça fait de la curiosité chez nous, cet homme moitié-singe, cet assassin... les femmes sont enragées ; elles voudraient le voir.
Il rigolait autant que le permet la discipline.
— Mme Pitolet aussi ?
— Oh ! bridagier... pas plus que les autres... c'est surtout M^'^ Gontard qui mène un train !... Mais i*ai rien voulu autoriser en votre absence.
— Vous avez bien fait, elles nous embêtent... M™® Gontard !••• hein Pitolet ? Elle s'en fout pas mal que Gontard reçoive la flotte pendant ce temps-là.
— *Ah ! je vous dis, brigadier, je vous dis !
De l'allégresse, Pitolet passait sans tremplin à la consternation de l'homme vertueux qu'afflige l'efiFondrement des mœurs.
Ne l'écoutant plus, Pélissier d'un élan juvénile escaladait l'escalier de fer conduisant à l'étage où, gradé et favori du lieutenant, il avait sa chambre comme les hommes mariés. Une lampe de cuivre, au long du mur, fumait plus qu'elle n'éclairait. Une porte s'ouvrit et ime vive clarté égaya le palier badigeonné d'ocre et de coaltar.
— C'est toi, Lulu I... Oh ! pardon, M. Pélissier, je croyais que c'était Lucien.
Tenant ime lampe habillée d'un tendre abat-jour de mousseline tuyautée, la jeune M°^ Gontard, pas encore décoiffée, souriait au brigadier. M™® Gontard oubliait-elle qu'elle était en chemise ?
Pélissier lui trouva d'abord une ressemblance avec Rose Girton, la femme à Petit-Louis de la Nation. Mais ce ne fut pas à cause du souvenir unique, du souvenir nu de Rose Carton que l'ancien Chariot sourit de ce sourire qui donna tant d'espérance à M''^ Gontard. Ce n'était pas le galon d'argent du supérieur de son honune qui en imposait à M°^ Gontard, Celle que son homme et ses amies appelaient Céleste, était femme de gendarme et comment eut-elle pu reconnaître que, ne craignant rien du brigadier, c'est de Chariot qu'elle était tant éprise ? Céleste eut été bien aise de montrer plus de hardiesse qu'elle n'en savait consentir.
Pâîssier souriait parce qu'à l'instant qu'il trouvait dans Câeste en chemise un double de Rose Girton, de Rose Carton préférée à la Câline et pour laquelle» sans le baudrier, il se (ut mesuré avec Petit-'Louis sur le boulevard Ricliard-'Lenoir, — il apercevait, au mur, pendue à un dou, dans le triangle lumineux découpé par la lampe bourgeoise sur le papier à fleurs, une paire de moiottes.
Céleste prit poitf au moins de la complaisance, pour une promesse de plaisir, la gaieté sans retenue du sourire, et l'espérance transforma s<m ardeur, la grandissant par le sentiment, pour elle tout neuf et merveilleux, du retard. Ça faûsait aussi l'affaire de Pélissier.
— Madame Gontard, dit-il, j'entends Madame VarcoUier qui descend ; si vous voulez voir cet homme, Pitolet m'a dit que vous lui aviez demandé, c'est le moment ; mais en vitesse, parce que ça n'est pas régulier. Et puis, dites. Madame Gontard, pas comme ça !...
— Oh I Monsieur Pélissier..,
Elle était rose de plaisir. Elle tira la porte pour se vêtir quand parut devant l'étage M™® VarcoUier que suivait M°^ Pompilius. La porte du logement voisin de celui des Gontard s'ouvrit et M™® Carme se glissa dans le couloir, en peignoir de pilou, le front couronné de bigoudis.
— Ah ! du coup... du coup ça n'est pas régulier !,.. Ah I non, mesdames, c'est pas possible...
Carme se montrait derrière sa femme, la Gambier sous la moustache, en petit costume d'intérieur, n'ayant du gendarme que le calot d'écurie incliné sur l'oreille.
— Franchement, Carme... dites-leur que ça n'est pas régU' ter!
Prudent, Carme laissait fsire les curieuses, très satisfait, ne solli' citant rien, de voir son brigadier fléchir devant les femmes. Et M°^ Gontard, persuadée que Pélissier avait trop de (inesse pour ne pas entendre une prière secrète, se réjouissait de pouvoir supplier plus haut que les autres, pour son compte, devant toutes et sans éveiller de soupçons :
— Oh ! si, Mcmsieur Pélissier !... Qu'est-ce que ça (ait ?... Pour une fois I
— Elles sont «iragées, ma parole I brigadier, elles sont positivement enragées I
Pélissier roulait une cigarette en les écoutant. Il Tembrasa à la pipe dont Carme secoua courtoisement la cendre et dit :
— Alors, ouste I... en douce I... et tout le monde regrimpera quand j'aurai dit ; rompez !... en douce I
Il parut à Céleste qu'il lui dédiait un regard d'intelligence quand, les précédant et se retournant vers le groupe des femmes, soutenu par Carme en arrière-garde, il avait murmuré « en douce ! » d'une voix plus de Chariot que de brigadier Pélissier.
M"® Carme s'égayait :
— Ah I ce Monsieur Pélissier, il est impayable I Carme la gronda :
— Tais-toi donc, maman ! En douce que t'as dit le brigadier. Céleste s'enhardissait :
— Monsieur Pélissier ? Je ne m'y fierais pas !... S'il en avait le pouvoir, il serait bien capable de nous mettre dedans.
— Coquine ! pensa Pélissier sans se retourner et serrant les dents.
Il ordonna, après que le cortège eut traversé la cour sonore du piétinement des chevaux à l'écurie et de chaînes heurtées lourdement sur les bat-flancs :
— Ouvrez, Pitolet.
La dé grinça, et sous le feu du falot tenu à bout de bras par Carme qui l'avait pris des mains de Pitolet, le captif apparut, accroupi sur sa planche, assis en tailleur, les yeux grands ouverts. Il était à présent remis des effets du formidable coup de trique que lui avait allongé Marat et ce crâne fait à tout n'en souffrait maintenant guère plus que du coup de soleil d'Obock ou du séjour imprudent, ancien déjà, dans le four à plâtre pas assez refroidi.
Farigou d'un seul regard embrassa toute la société et la première exclamation de cet ogre, maniaque fieffé de l'ordre en son délire permanent, fut :
— Tiens, y' a des dames I... C'est pas régulier. Pâissier en fut frappé, et se retournant vers son monde :
— Vous entendez, mesdames ?... C'est lui qui le dit... et je ne
dkevrais pas avoir à le répéter... Qu'oie, dis-leur que ça va comme ça. Gffme, trop obéissant, beugla :
— Alors, quoi ? Qu'est-ce qu'il y a dcmc de si curieux à vmr P Elise» remonte immédiatement... N'insistez pas. Madame Gontard.
Câeste minauda :
— Oui, oui... nous nous éloignons...
Et plus bas :
— On se fait toutes petites, il ne nous verra pas.
— Brigadier, fit le prisonnier en se remuant sur sa planche, j'ai à dire que l'humanité commanderait qu'on me rende ma musette, vu qu'il y a dedans du fromage de chèvre et du pain frais d'hier ; je ne proteste pas rapport au tabac bien que ça soit dur, mais je sais que ça n'est pas régulier pour un individu dans mon cas. J'ai a dire aussi que le vasistas ne fonctionne pas et que la tinette donne de l'odeur. Ça n'est pas pour vous offenser, d'autant que vous n'y êtes pour rien, mais j'ai couché dans des violons de village qui valaient mieux que ça. Ça fait pitié pour un chef-lieu de canton qu'est siège de tribunal. Puisqu'on me garde pour me juger, je ne vois pas pourquoi on ne m'a pas transféré à la prison. La prison n'est peut-être que la prison, vous me le direz et je ne le discute pas, mais on y a en cellule le cubage nécessaire à l'homme et on n'y est pas inannmodé par les commodités. C'est des médecins spécialistes qui déterminent aux architectes le cubage. Je suis été dans des prisons où que c'est tout peint en blanc comme chez les sœurs et que le cubage est inscrit dessus en chiffres connus. C'est admirable !
« Si vous n'avez pas le cubage ici, vous ne devez pas l'avcnr non plus à la maison d'école, à cause qu'on ne tient pas la main au progrès, à l'hygiène et à la prophylaxie. Alors qu'est-ce qui arrive, brigadier, dans les localités qu'on n'y tient pas la main ? Le peuple se dégoûte de lui-même, il n'a pas confiance dans les institutions, l'ouvrier sent qu'on l'abandonne et il fréquente assidûment les cabarets. Alors savez-vous qu'est-ce qui arrive } On voit se développer l'alcoolisme et grandir tout partout la crimélanité. Moi, c'est pas pareil ; c'est pas mon cas... elles sont
parues ces daines ?... Ah I vous qu'êtes un homme» et qui vous êtes montré avec moi juste et compatissant, inflexible» bien sûr, mais juste, je peux le dire : mon cas c'est une passion malheureuse. On ne peut rien contre ça et tout le progrès n*y pourra rien. Va te faire foutre, c'est la passion qu'est la plus forte I Il parut méditer.
— Les gourderies viennent ensuite. On se dit : Elle va gueuler avant que je sois loin et on serre le kîki à la petite misérable. Mais, à eDe, j'y ai pas serré le Idld... c'est pour l'autre qu'on me poursuit... Dites^onc, c'était pas une femme, ça, c'était une bête 1 Vous le cmmaissez, vous, brigadier, l'artide du code qui prive un homme de ses droits pour la suppression d'un monstre ? Dites, rendez^moi ma musette.
— Demain matin il fera jour.
— Pour qui qu'il fera jour ?
— Ah I ça va, gronda crapuleusement Pélissier ; tachez à ne pas faire le mariole, hein ?
Farigou était trop occupé à l'observer pour songer seulement à formuler un reproche de sa rudesse. Il résuma ses observaticms.
— Vous, vous n'êtes pas de la campagne !... Je me disais aussi, il est jeune pour un brigadier. L'instruction des villes c'est tout ce qu'il y a de meilleur.
A l'écart. Céleste Carme confiait à M°^ Gontard.
— Si jamais je m'étais figuré comme ça un satyre I
NP^ Gontard, l'oeil rigoleur, la pinçait pour lui faire partager sa gaieté.
— On a sonné I annonça le prisonnier.
En effet, la cloche de cuivre vibrait, secoué de sursauts. Pitolet courut ouvrir. Un gai tumulte de cavalcade. Le brigadier Pompilius et Gontard rentraient de tournée. Gontard sauta le premier à bas de son cheval.
— Qu'est-ce que tu fous là, toi ? dit-il en apercevant sa femme. Céleste allait l'instruire des événements.
— Bon, bon, je sais. Ah I voilà l'oiseau.
— Tiens, vous êtes brigadier aussi, remarqua l'oiseau, en apercevant Pompilius ; c'est conséquent. Qu'est-ce qui vous commande ici, au moins un lieutenant ?
— Tu Tentends ? dit Pimipilius à son collègue en se don* nant» les jambes pliées par le rire, de grandes claques sur les cuisses.
— Ah I j' te dis 1 (ut la réponse de Pélissier.
— Il n'est pas beau, cmistata G<»itard examinant Farigou ; tu as bien fait de le laisser attaché. A propos, heureusement que nous n'avons pas eu une bande à ramener. J'avais oublié mes menottes et Pompilius n'en avait qu'une méchante paire ancien système. Qu'est'Kre qui vous fait rigoler, brigadier ?
— Rien, c'est l'oiseau I répondit impudemment Pélissier qui croyait voire luire, sur le papier k fleurs, les menottes nickelées au" dessus de la plaisante image de Céleste Gontard, en chemise» bien coiffée, apétissante, audacieuse, sa lampe bourgeoise à la main et si pareille à la jolie Rose Girton.
— Au lit I commanda Pompilius tandis que la lourde porte retombait sur Farigou. Au lit I Voyez, mesdames, M°^ Pompilius m'y attend ; elle est plus raisonnable que vous ! Qu'est-ce que ça a de curieux ime brute comme ça ?
En baillant, apparaissait Lécuyer qui devait relever Pitolet.
— Vous ne montez pas. Monsieur Pélissier ? Je vais faire chauffer du vin sucré pour Gontard, vous en prendrez.
— Non, merci, je vais faire un jaquet avec Lécuyer.
— Ça c'est une idée, brigadier !
— Vrai ?... Bien vrai ?... A une autrefois... bonne nuit. Monsieur Pélissier.
— Bonne nuit. Madame Gontard...
« A toi de commencer, Lécuyer.
Seul, dans sa cellule, Farigou qui avait tant chanté en prison, seul dans son cachot puant, seul dans la nuit, allongea la jambe et, du coup, renversa sa cruche. Il ne jura pas. Pour la première fois, dans sa mémoire, et sans même s'étonner de découvrir l'amère ivresse des larmes, Farigou pleura.
La bête captive, obscurément, achevait de démêler qu'il n'y aurait plus jamais à demander le cordon, que c'en était fait à jamais de la liberté, sa furieuse et tendre liberté de coureur de bois humant, de loin, et au'-dessus de la grasse odeur de l'humus, des feuilles mortes, de l'odeur fraternelle du gibier, de l'odeur aigre et
fraîche des baies pourpres de septembre, la bonne odeur des petites filles!
Farigou comprenait que ni demain, ni après-demain, ni encore après, ni jamais, il ne ferait jour pour lui.
Et à travers ses larmes de vieux monstre enfantin, écrasé sur sa planche, se battant les tempes de ses poings formidables, Farigou hoquetait :
— Une gourderie que j*ai fait !... une gourderie I...