L'ÉDUCATION DE FRANGINE
malencontreuse, à la grande aatistacbon du Docteur, content de conserver pour soi une pensée après tout trop discutable pour qu'il (ik bon de la jeter imprudemment dans la discussion.
A vnd dire, Tentrepreneur d'illuminations n*eut pas besoin de sacrifier scm cher Musée. Il y eut consenti. Les forces obscures qui nous mènent ne l'exigèrent pas de lui. La mère Duclos trouva chez Jourde, l'Auvergnat revendeur, un excellent petit lit avec tous les accessoires et on installa ce lit dans le Mwiée, dont, en tendre cérànonie, la gentille Francine fut instituée gardienne.
Quand même, à tout prendre, c'était un sacrifice. Adieu les longues causeries, les fières divagations avec Tabouret l Ici où l'on avait tant fumé de bouffardes épaisses jusqu'à en boucaner les murs et le plafond, là où l'on avait tant gueulé de tendresses héroïques et bramé tant de poésies aussi acres que le petun et le tordboyau, une jeune fille allait, au sortir des silves, s'éveiller à la vie et grandir.
11 y avait dans le Musée un agréable chiffonnier. L'heureuse fcdie de Marat l'avait porté à le cataloguer : Chiffonnier de Madame Roland. Personne ne savait que l'entrepreneur, habile à se duper comme tous les maniaques de sa sorte, avait peint lui-même sur chacun des six tiroirs symétriques, en hautes capitales : Libre ou — Mourir ; Mort aux — Tyrans ; Vive la — Nation. Sans un
regret, le bonhomme débarrassa le meuble du fatras encombrant ses entrailles et, joyeusement, il en fit pour Francine une armoire de poupée où ranger son trousseau 0^ trousseau qu'il fallait lui constituer) et apprendre à l'y tenir net. Au-dessus du meuble, Marat suspendit une glace ronde au joli cadre en bois de rose et qui, par hasard, était de réelle valeur. De chaque côté, il accrocha un flambeau de cuivre doré, en forme de faisceau de licteur, conforme à sa représentation du luxe civique de la C)nvention, et de pur style Louis-Philippe.
L'ensemble avait de quoi plaire et l'entrepreneur fut si content de son ouvrage qu'il battit des mains et, avant de hêler la Duclos, se régala d'une chansonnette, sans desserrer les dents et sans lâcher sa bouAirde :
Devif lu palcds, dam lf$ chaandèns, Ijc mentdsief poHt son wft t
98 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIONS
Pofioui cet ûîi tti néottutttt Parimii ÛfiaUe k ngari; mcMruiihàragfiMe.
Il mft U taxe ei kkm goût.
AmU, chantons œt art abnaik^ Qa on ett heureux de rencontrer partout.
Après la Carmagrwle^ Marat ne savait rien de si joli que ce chef' d'œuvre de Bourguignon la Fidélité, dont le savetier Tabouret aurait eu beau sujet de se montrer jaloux.
Frandne était bien dolente lorsque, le pebt lit fait, la Duclos Finstalla dans le Musée. Ce n*est que plus tard qu'elle témoigna de la gratitude et marqua de la joie. Elle commença par (aire un bon somme, sa fièvre étant enfin tombée. La Duclos convia Marat à venir admirer sa protégée en des termes tels, et sur un tel ton que Marat comprit, en approuvant, qu'il n'approcherait plus du sanc^ tuaire qu'autorisé par la Duclos.
Le cœur battait plus fort qu'un gros oignon villageois dans la large poitrine de l'entrepreneur d'illuminations, tandis qu'entré dans la chambre sur la pointe de ses pieds déchaussés, il regardait dormir la petite.
Quand Francine s'éveillait, elle pleurait de n'être plus dans la hutte du bois, étendue sur des feuilles sèches auprès d'un monstre puant, la plus caressante des mères. Pourtant elle souriait aussi de vivre dans une chambre claire, parmi tant de choses rêvées, désirées — une glace I ime commode I une toilette de poupée I — obtenues enfin, sans prières ni marchandage, et dont si longtemps la possession lui semblait impossible.
Très vite, tandis que l'instruction du meurtrier de la Gitaud suivait son cours, Francine devint l'idole, l'enfant adc^tive de Chateau-Briard. Les bourgeois les plus gourmés, eux-mêmes, se laissaient apprivoiser par cette gentille sauvagesse. On alla jusqu'à prêter à la protégée de l'entrepreneur — dont la considération gran* dissait à cause de sa charité — de miraculeuses vertus. Le D' Ode s'en amusait :
— Songez donc, une martyre ! C'est bien meilleur qu'une mascotte !
Libertinage à propos de quoi le grondait Céline, prompte à faire
L'ÉDUCATION DE ERANONE 99
remarquer au médecin que par une espèce d*accor<l charmant, qui touchait à Tâme la grosse dévergondée, la ville évitait de parler davantage du viol, ne nommant jamais la brute emprisonnée le Satyre, mais seulement l'Assassin de la Cataud.
— Gifarderie !... des grimaces I
— Possible, mais moi je les trouve heureuses.
— Oh I Oh I elles ne m'offusquent pas, jolie Céline, et, après tout, tant mieux si l'oubli du premier chef vaut au malheureux bougre les circonstances atténuantes.
— Vous avez de la bonté de reste. Moi, c'est pour Frandne que je me réjouis de la discrétion des gens. Appelez ça de la cafarderie si v^ius voulez. Quant à votre Farigou, si c'était aux femmes à rendre la justice. I... Mais, Docteur, pour des êtres pareils il n'y a pas de châtiments.*, pas de supplices assez...
Sans façon. Ode pinça le menton grassouillet de Céline pour lui dire, ses yeux rouges ragaillardis par la jovialité :
— Il y a un pays, du côté de la Perse, où l'on punit terriblement les grandes filles qui se sauvent de chez leur onde, la nuit. On leur met un écriteau dans le dos, et agenouillées dans un coin...
— La nuit ? La nuit ?... d'abord, à bas les pattes I... est-ce que je vous demande ce que vous faites, la nuit ? Vous feriez bien mieux d'aller soigner la maladie nerveuse de votre fidèle cliente M!"^ de...
— Chut I malheureuse !
Céline, à présent, fréquentait assidûment chez Marat. C'est elle qui avait revendiqué le privilège de compléter l'installation de Francine, apportant tour à tour, charmée de multiplier les voyages, les aller-et-retour, comme on dit à Château-Briard : ime seconde glace, à trois faces celle-là, un cadeau du capitaine Pajou pour la Sainte-Céline ; un vaporisateur, une boite de poudre, des petits ciseaux, un mignon tabouret, un chat de peluche noir au collier rose, le dos hérissé d'épingles. <
Lorsque Céline apporta la poudre de riz et le vaporisateur, le Docteur Ode s*exclama :
— L'éducation de Francine est commencée I
Céline haussa les épaules, mouvement qui mit en valeur, sous la camisole d'indienne rose, les seins que Céline avait fort beaux. Le Docteur appréciait en caressant sa barbe.
Ange balourd, bon ours sentnnental» Tabouret rognait sur les fournitures payées par ses pratiques pour confectionner des chefs" d'ceuvre : souliers de cuir souple ou de daim, pantoufles parlées qu'on se passait de main en main, qu'on n'en finissait pas d'ad-* mirer, et qui, de l'avis unanime, étaient faits pour des pieds de princesse, des merveilles que telles n'en avait pas essayé Coidrillon.
M^"® Chevance et M°^ Barberon fournissaient des robes et du linge d'une belle solidité. Céline taillait les étoffes à la mesure de Frandne et les ornait selon sa fantaisie, travestissant les défroques bourgeoises en parures de coquette. Le D' Ode, non satisfait de donner ses soins, offrait des bonbons et prêtait des romans à la martyre. Enfin, un matin, Mylord en personne frappait à l'huis de l'entrepreneur et, en un invraisemblable jargon de cirque, suppliait qu'on lui fit la grâce d'accepter pour la petite l'anneau d'or de son oreille droite.
Un événement dont la ville s'entretint longtemps devait l'emporter en intérêt sur l'anecdote de Mylord sacrifimt son anneau. Quelqu'un parût qu'on attendait bien moins que Mylord. M^^ Ricouart de la Fressure, plus que jamais invisible sous ses voiles, plus que jamais cassée et s'appuyant à présient sur deux courtes cannes.
M^*® Ricouart de la Fressure, qui de sa vie n'avait obligé personne, ni recueilli en son hôtel autres créatures vivantes que des chats, félicita Marat, de toute la chaleur dont elle était capaUe, tint à voir l'enfant et insista si bien qu'il la fallut satisfaire et, laissant à deviner qu'elle levait les yeux au del, dit en se retirant :
— Je prierai sainte Agnès pour elle I Le ly Ode en fut tout éberlué.
— Sainte Agnès !... Qui l'eut crû ?... Ces vieilles vertus en conserve, tout de même !... Ça connaît tout 1... Elle connait l'histoire de sainte Agnès I
— Vous me la raconterez, dit naïvement la Dudos, qui ne la soupçonnait pas si roide.
Tant de bienfaiteurs, parfois déraisonnables, furent assez de parrains et de marraines pour Frandne. Elle pouvait bien, en grandissant, se moquer des intransigeants, im dan infime de la haute sodété marquant franchement son indignation que la gamine, filleule des Jacobins, demeura éloignée des autels.