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L'ÉDUCATION DE FRANGINE

Marat se réjouissait. Le juge d'instruction Ravageot lui en avait donné la bonne nouvelle : il pourrait, célibataire, avec l'aide de la Dudos, dont la présence garantissait tout, assurer la protection de Frandne et son avenir.

Peut-être, lui expliquait le magistrat, Frandne serait-elle offidellenient recueillie par l'Assistance Publique.

— Mais ce sera de pure forme, thé-o-ri-que-ment ! Vous saisissez ? Puisque la petite a l'âge d'être servante, eh bien, elle sera la vôtre et, ainsi, n'aura pas à quitter votre maison.

L'entrepreneur d'illummations s'ébroua :

— Mais, Monsieur le îvtge d'instruction, je ne veux pas que Franône soit ma servante ! Elle... me servir I...

— Quel vieil enfant vous faites, dtoyen Marat ! Bon. Laissons cela. Nous savons que vous êtes un brave homme et cela nous suffit. Nous n'irons pas mettre le nez dans vos affaires. Ah I cher et innocent dresseur d'estrades et de mats pavoises I... Vous la rendrez heureuse, nous en avons la conviction et nous ne nous inquiétons pas même de ceux qui martyrisent ses pareilles. C'est tout dire !... Sacré Marat, y croit-il aux prindpes !... aux immortels principes I... y croit-il I

— Vous n'y croyez pas. Monsieur le juge ?

— Marat, je doute de tout hors de l'enceinte du Palais de Justice, où, présentement, je crois au Code d'Instruction criminelle. Je vous dis ça parce que vous sachant un peu poète, mais il ne serait pas bon de le répéter.

De la tragédie des Coudreaux et de sa terrible aventure, Frandne ne gardait qu'un souvenir d'horreur. Le rouge baiser de Farigou 1 avait laissée vierge d'âme et de cœur. Délivrée des ivresses énormes de la Cataud, de la peur landnante des hommes affreux que la Princesse Crustacée traînait après ses jupons crasseux, ravie à la misère, au froid, à la faim, Frandne semblait infiniment plus petite fille qu'avant le viol, quand elle courait, paraissant voler, de seuil en seuil, ses bras nus chargés des petits paniers d'osier. Extasiée en face du miracle, la Dudos s'écriait :

— C'est une Frandne toute neuve !

D'accord en esprit avec son ma^e, et sans qu'il eut été besoin de paroles pour définir cet accord, la mère Dudos, quand Frandne

enfin gaillarde se leva,ne8oiitfntpat que la gamine Tassistat dans les gros travaux du màiage ainsi qu'elle le souhaitait. La vielle ne permit k Frandne rien que de coudre, disposer la table pour le gai repas k trois, cueillir les fruits, les fleure au jardin et jeter, par manière de récréation, du grain aux poules et aux coulombs. Le ly Ode, un jour, dit à la vieille :

— Mère Dudos, à qui la donnerez-vous ?

— C'est vrai, répondit la gouvernante de Marat, que j'en ferai pour de bon une demoiselle. On peut y penser. Celui qui la prendra plus tard ne sera pas le moins heureux. C'est bon, c'est franc, ça n'a pas de vice ; c'est si pur I... Tellement que ça n'a même pas compris au juste... je m'entends. Ce cochon de Farigou n'a pas réussi k en faire ce que je pense. Dans le cœur et dans l'esprit rien n'est resté. Elle est toute fraîche, toute honnête comme avant. Et pourtant, hein ? avec une mère pareille I

— Mais k qui la donnerez-vous, mère Dudos ?

— Pas k vous, bien sûr !

— Pourquoi pas !

— Coureur comme vous êtes I... Elle vous trouverait bien trop vicieux et puis, quand elle aura l'âge, eh bien, vous ne l'aurez plus. Voilà. Ça ne m'a pas écorché de le dire.

— Bigre I Vous n'êtes guère gradeuse, Dudos ! Dites-donc, j'étais pourtant l'im des meilleure partis parmi les célibataires authentiques.

— Les braves garçons ne manqueront pas.

— Après tout, il y a Marat que j'oubliais.

La Dudos lui jeta un regard de feu. Sa vieille main trembla sur son balai dont les brindilles de bouleau grincèrent sur, la dalle polie.

— Allez donc voir vos malades, ça vaudra bien mieux I... A pro* pos, j'ai toujoure mes douleure, votre remède ne m'a rien fait ; il ne devait pas être assez fort.

— Mère Dudos, je vous guérirai si vous me dites vos projets.

— Mes... je me passerai bien de vous ! Je demanderai k M. Grivaut qui en sait autant et qui fait moins de façons.

— Allons, mère Dudos I... pas de guerre entre nous... pas de paix... armée I

L'ÉDUCATION DE FRANONE 103

— Fichez-'inoi le camp... alcoolique I

Le docteur en s'esdaftuit quittait la place, heureux d'avoir (ait endêver la vieille.

Sur la place George Sand, Ode rencontrait le capitaine Pajou, si préoccupé de Franâne dont il s'infomudt aupr^ du docteur, qu'il en oubliait de soulever son képi terni au passage de l'abbé Combanel, le second vicaire de la cathédrale.

L'abbé enviait ces satanés Jacobms, ces maudits républicains, ces mécréants, ces rouges admis k s'acquitter du soin si doux, refusé k lui, ministre de Jésus-Christ. Il les jalousait douloureusement, rageant de ne pouvoir assister une innocente, orpheline et martyre. Et puis, quelle éducation lui donneraient ces impies quand elle serait si bien diez ces Dames delà Misério^de ?

L*abbé G>mbanel se moucha bruyamment, omune si une trompe eut été cachée dans son mouchoir de trouffion, soupira, les yeux midos, et sa peine n'était point feinte. Elle l'était si peu qu'il rebroussa chemin, traversa bravement sous le dais de flamme dr soleil de midi la place George Sand et gagna la rue des Arpents, où demeurait l'entrepreneur d'illuminations.

Précisément, la mère Dudos lavait le seuil à grande eau, faisant du perron ime cascade de jardin bourgeois.

L'abbé dut retrousser sa soutane pour aborder l'active servante et, pareil k quelque pauvre bimbelotier honteux d'oftrir une pacotille dont les gens ne veulent plus, timidement réciter une mélancolique harangue de prêtre convaincu mais désespéré, se hasardant sur la fin à assaisonner de pieux reproches, prudenunent choisis, des éloges véhéments cueillis au hasard de l'inspiration.

La Dudos, qu'on voyait pourtant le dimanche à l'église, estimait qu'il faut savoir se contenter. Ce pourquoi, retenant, retardant, d*une large main rougie, l'envol d'un seau pesant, la bonne femme répondit en toute simplidté :

— Monsieur l'abbé, pour ce qui est de notre Frandne, je trouve que c'est déjà bien joÛ, et bien flatteur pour le bon Dieu, que M« Marat et votre servante ayions fait une femme de la fille d'une bête sauvage des bois. On verra plus tard k en (aire une chrétienne. Faut pas la fatiguer, c'te chérie beBe I Méfiez-vous à l'eau. Monsieur 1 abbé.

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