CHAPITRE X
C^ n*étut pas soir de tenue du C/a( lies /ooo&ms. Passé dix heures, Albert Grivaut qui se donnait du bon tenips» content d*avoir rqf>ris rhabit dvil, sa période tenninée k Tinfirmerie du Train, se trouvait à peu pris seul avec le juge Ravageot au C<i^é de la Comédie. Vidant des chopes, les deux célibataires usaient la longue soirée provinciale en discutant d'autre chose que de l'humeur locale. C'est Ravageot qui menait le débat :
— Le Français né malin inventa le rondeau ; par la suite, un auteur plus moderne k qui je rougirais de dénier la qualité de penseur, mit au point cette affirmation en prdongeant jusqu'à, si je puis dire, son épanouissement de tait la pensée contenue dans I9 mot rondeau, en gestation dans le mot rondeau : le Français né malin inventa le vaudeville. Je m'étonne jusqu'à l'humiliation patriotique qu'on ait laissé au chétif amateur provincial que je suis le soin d'en tirer, pour se désennuyer — soyez assuré que je ne publierai rien — de s'essayer à en tirer une philosophie. J'intitule mcm ouvrage, pour les quelques amis à qui je confierai peut-être le manuscrit — admettons que je fasse tirer ça par Chevance à cinq cents exemplaires et n'en parlons plus — Critique Morde du VaudeiMe Français. C'est un piège innocent. Le titre vraiment adéquat aurait quelque chose de rébarbatif qui, en éloignant le lecteur, suivez-moi bien, mon ch«r Grivaut, me donnerait raison et fournirait la {Nfeuve par neuf de mon argumentation. Mon essai n'est pas du tout la critique morale du vaudeville français. Le vaudeville dramatique est la
fleur légère ; je m'intéresse à l'arbre. Je débrouille l'écheveau de ses racines et je me barbouille voluptueusement la face — oui, mon ami» ma bonne face rougeaude de magistrat fils de paysan, avec ses gros yeux de croquant devenu myope à fuir les larges h<Hrizons briards pour la brousse des steppes imprimées — je me barbouille la face de la terre grasse dans quoi plongent les racines de mon arbre séculaire. En un mot comme en cent, l'objet vrai de mon étude c'est le vaudeville français dans le sens France-' Vaudeville ou le Vaudeville de la Vie française. G>mprenez-' vous ?
« Le Français n'a rien inventé du tout, ni le rondeau, ni le vaude^ ville par le rondeau gros du vaudeville. Il doit se contenter d'être né malin ; c'est le Vaudeville qui l'a fait et c'est lui qui a été inventé. Croyez-vous qu'on puisse être à la fois malin et pathétique ? Le Français serait charmé de se croire un personnage pathétique ? n s'y efforce souvent avec une bonne volonté touchante qui lui fait faire d'admirables choses, mais il est trop malin de naissance pour se fatiguer d'y croire longtemps. Ah I que nos jurés de G>ur d'Assises sont donc malins I Les criminels sont, même les plus maladroits, de fiers malins ; il n'est pas de Temple de l'Esprit plus orné que le Temple de Thémis. Le malin y dispute la palme au malin et je ne suis qu'un juge malin. Avez-vous lu Crime et Châti-' ment ? Quelque chose de monstrueux et dont ici on saisit rarement la beauté. J'ai donné beaucoup d'affection dans ma jeunesse au personnage.du juge Porphyre Petrovitch, et je chéris cette créature de l'épileptique Dostoîewsky. En voilà un qui n'était pas né malin I Eh bien, j'ai depuis longtemps laissé cette puérile espàrance de jamais ressembler k mon collègue pétersbourgeois.
« Oui, oui, je devine où vous allez en venir avec vos idées de Paris, du temps que vous y faisiez vos études et que ces idées amunen* çaient d'y fleurir. J'étais alors attaché au Parquet, et pas riche I Le père Ravageot ne lâchait pas facilement ses écus. J'avais une petite chambre, rue Dauphine, et quelquefois, le matin, je descendais prendre bravement mon café sur le zinc, à la Buci.
Albert Grivaut commença de s'intéresser prodigieusement au bavardage du juge d'instruction.
— Vous n'allez pas soutenir que le carrefour Buci, pour quelques
drames occultes plus évidents que ceux dont nous instruisent sergents de ville ou limiers, soit un canton pathétique ?
— Hé I c'est parfois un cadre propice k tragédies d'une belle unité.
— Cadre de vaudeville, mon bon, cadre d'excellent vaudeville français, en dépit des Russes et des Polonais. C'est même pour cela qu'ik n'y ont rien compris. Pauvre et cher Porphyre Petrovitch !
Ji la santé de ce aJlègue jovial mais tourmenté... ça ne vaut pas la bière de Mars... notez que ma vision du vaudeville admet le geste dramatique. C'est l'esprit du drame ^t du vaudeville et qui survit à l'acte fugitif qui m'enferme dans ma certitude.
Il vida sa chope.
« Que disais-ie donc ? Ah ! oui. N'allez pas me dire que le grand siècle infirme ma théorie. Louis XIV ? Ah ! le bon type de vaude^ ville I Quel solennel rigolo I Et d'abord, quoi de plus désopilant que la majesté ? Le montreur de Guignol l'a bien compris qui vit du Tribunal. Seule sa perruque a contenu assez le Roi Soleil pour retarder l'avènement du vaudeville à couplets qu'on vit s'épanouir sous Louis-Philippe, tellement supérieur comme roi et comme Français à votre Louis XIV 1 C'est Louis-Philippe que je compare au soleil gaulois et c'est Molière qpi résume le meilleur du siècle de Louis XIV. Racine ? Laissez^moi donc tranquille avec Racine, mon bon ami. Racine acharné k n'être pas le sieur Racine — vous m'entendez-bien ? — n'est pas français, il est juif ; son chef" d'œuvre est Athalk* Pourtant conune il est né malin et n'y peut tout à fait échapper, il se débarbouille une bonne fois de toute sa juiverie et de toute son antiquaille selon les Ecritures et il vous trousse à plaisir les Plaideurs, Je dois m'y connaître un peu, c'est ma partie.
« Corneille ? Il ne fait rien qu'ouvrir la voie aux parodistes, les bons taureaux joyeux de la race — oh ! amers à l'occasion, farceurs quand même, né malins ! Voyez comme ce génie méconnu, bien que célèbre, le père Daumier, vous l'a bien arrangé et, je le dis, remis dans le vrai :
Tandà qae k tokH bd wtindt lu aiks.
Son vitax gndin dt pèrt^ auteur oe ce inogfen, DîÊoiU k voyani choir ia coâla ûemâk» :
< uéaaéintuût çu ne vatA rioi» >
« C'est, vous Tavez deviné, du présomptueux Icare qu'il s*agit ; Savourez « son vieux gredin de père », anticlérical notoire.
« Réfléchissez^y avec moi ; G>meille n'a même pas eu besoin des parodistes et de leurs soins filiaux. Il arme nos bras vengeurs ; il conduit nos vaillants et nos vaillants s'en vont à la bataille avec des refrains de goguette et sans l'hypocrite conspiration des professeurs, maquilleurs éhontés de l'esprit de la race, nous aurions de quoi faire avec les prétendues paroles historiques de nos héros des volumes de calembours, des montagnes d'almanachs drolatiques, de quoi alimenter les veillées Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus une herbe à tirer de la bcmne terre de France.
Ravageot éleva son bock et solennellement jovial, entrant à la manière du pharmacien dans la peau classique de l'homme de province :
— Voilà pourquoi je suis républicain I
II but, s'essuya la moustache, replaça son binocle et reprit :
— Ils nous la baillent belle vos brouillons du néo-classicisme, vos jeunes réactionnaires tout pleins de Gobineau...
— Pan I pan I la gobinette !
— Parfaitement ! à la bonne heure !... c'est-à-dire tout pleins de germanisme. Au surplus, ils scmt bien maladroits; l'autorité qu'ils vont chercher chez le voisin peut aussi bien leur amener l'insurrection ; mais pathétique alors — enfin ! — et sans vaudeville. C'est du nord aujourd'hui... Songez à ce que fut la grande révolution, celle dont a la t^e tournée le cher citoyen Marat : les tricoteuses, les bals des Victimes, la Carmagnole, les petits soupers du Luxembourg et de la Conciergerie, les mariages républicains de l'aimable nantais ; du vaudeville excellent, mon cher, et qui aboutit, sous nos yeux, au délicieux bonhomme Marat. Songez à présent au pathétique d'une république sociale à la Mongole, importée par les suppôts du Grand Lama. Une seule révolution était possible chez nous, nés malins, celle qui fût, celle des bourgerâ. Les prolétaires sont des candidats bourgeois qui se gorgent de vaudeville. Maintenant, il se peut que nos petits hobereaux vaniteux ne nous changent, sans le prévoir, ces bons bougres en Mongols, en Toungouses. Alors ça fera du joli. Vous ne répondez rien ?
— Je me demande, dit Albert Grivaut, si ce sont vos longs
entretiens quotidiens avec Farigou qui vous conduisent à de tels développenients .
— J'ai beaucoup de sympathie pour Farigou, et en cela je m'accorde avec Porphyre Pétrovitch. Mais cela m'est tout à fait égal que Farigou soit un criminel et je n'éprouve aucune envie de l'embrasser chrétiennement. Tenez pour assuré que notre excellent Pirésident Fanchon fera, sans colèrê, avec un grand étalage d'indignation, de la morale à Farigou, et ce sera encore du vaudeville le meilleur* La sagesse des nations est l'inépuisable source de nos vaudevillistes et Musset n'a rien écrit de si joli que ses proverbes. C'est en Juif que Mendès haïssait le vaudeville français. J'ai ses trcHs années de critique reliées en veau, doré sur tranche.
— Tranche de veau d'or.
— La main, collègue.
— G>nnais8ez-vou8 bien le citoyen Marat ?
— C'est un divertissant bonhomme.
— Ravageot, vous ne connaissez pas Marat.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous savez son affection sincère, spontanée, pour la petite Frandne ? La qualité de la pitié qui l'a mû et qui donne un tuteur à cette jolie malheureuse ne saurait être mise en question ?
— Certes, mais encore ?
— Vous savez l'ordinaire des faiçons de Marat ? Il ne m'eût pas le moins du monde surpris en arrachant, trop tard, il est vrai, la pauvre gosse au satyre et en disant à cette brute : « I*ïle, canaille ! fous le camp et va te faire pendre ailleurs !...
— C'est tout à fait possible.
— Il ne l'a pas (ait. Au contraire, il a fort proprement ficelé l'assassin de la mère et le violeur de la fille et l'a remis es^mains de vos gendarmes.
— Ce sont aussi les vôtres.
— Lorsque votre vaudeville judidaire sera terminé et que l'éminent Président Fanchon (je lui ai vendu ce matin des dragées du Centaure) y aura, comme vous le notez Justement, ajouté certain couplet final de sa faiçon, le misérable Farigou aura, ainsi que le veut la loi, la tête tranchée en place publique.
— C'est sagement prévoir et vous n'oubliez rien.
— Eh bien, je dis, moi, que ce jour-'là le père Marat sera peut* être seul à pleurer sincèrement sur la mmt du bourreau de Frandne I Je dis qu'il n'aura pas de pitié» je dis qu'il n'excusera pas le crime de Farigou mais que l'expiation du coquin plongera notre bonhomme dans un abîme de pathétique. Le jour que tombera la tête de Farigou, nous verrons Marat dans une extrême exaltation et il sera seul à témoigner d'une affliction évidente.
Ravageot dâbarassa son nez des verres épais, tira son mouchoir, essuya méticuleusement le cristal avant de répondre, d'une voix terne.
— Non, il ne sera pas seul. Il y aura quelqu'un...
— Qui?
— Quelqu'un pour lui tenir compagnie si bon vous semble, car cesen vous.
Le pharmacien ne sourcilla pas. Il dit :
— Peut«^e« Mais là n'est pas la question. G>mment arrangezvous cela ?
— Arranger quoi ? Ah I oui... selon... le vaudeville ? -Oui.
— Le vaudeville peut aller jusqu'à l'opéra-comique. Marat sera lyrique, soit ; l'hypothèse est satisfaisante. Le lyrisme est noum d'absurde. Il hausse au sublime les objets dispersés, les aliments confondus, et par cette omfusion, du tran-tran quotidien de l'hcmime né malin. La malice remet tôt ou tard à leur place les objets dérangés. On a récemment découvert que les meilleurs efiets comiques de M. Jules Renard ne sont rien que des redressements vaudeviUesques des plus superbes métaphores du père Hugo. La lune : hé I hè I le bon dieu a oublié sa faucille I... Vous savez, Ruth et Booz^ ce que le capitaine Pajou, par Ode initié à ce chefd'ocuvre, appelle les Beaux endormis, Pajou est né malin, sans le savoir.
« Allons, Marat ira jusqu'au rondeau sentimental. C'est tout ce que je puis lui accorder. Le pathétique I... Il faut avoir comme moi fouillé notre Histoire et les trésors du Vaudeville français, en inter-* rogeant U^iessus, dans le silence du cabinet, mon viel ami Porphyre, pour en connaître la valeur. Dostoiewsky n'est pas lyrique et, parce que ce grand homme du nord n'est pas né malin, il tient George Sand pour un réaliste de génie.
Albert Grmut était tourmenté de ne savoir s'il valait mieux de laisser Ravageot» selon sa nature, s'éloigner k plaisir de la pro* positicm première ou s'il était préférable de le ramener à cela qui laissait un certain trouble à l'esprit du pharmacien. Il osa :
— Mais... moi» si je suis sincèrement affligé de la mort de Farigou ?
— Oh I vous» mon cher ami, répondit le juge d'instruction avec une affectation de légèreté qui pouvait passer pour de la vraie sym-' pathie, vous aviez un mastif abruti et méchant, très laid, que vous n'avez pu vous résoudre à tenir enchaîné ainsi que le conmiandaient les lois et règlements autant que la commune sagesse. Vous avez de vos mains rompu sa chaîne ; le matin impatient de célébrer la liberté donnée n'a eu de cesse qu'il n'en ait fait usage — c'est le tourment de la liberté — en mordant M}^^ Ricouart de la Fressure et et, parce que l'habitude était prise ou pour effacer le chagrin d'une déception, il a ensuite mordu la (ille de M. Petiton, le fabricant de jouets, V^ctorine, celle qui a des taches de son et, la fureur devenant manie, l'accident tombant k la coutume, cette pauvre M"^ Courage, k la fesse, avant de mordre au mollet son mari le chef de gare. Honneur aux dames I... k l'exemple d'un bon maître. Bref, il vous a fallu prendre une mesure radicale et je vous ai vu, pale de tristesse, tendre à la bète imbécile la boulette qui délivre plutôt que la réenchaîner. Une autre fois, j'ai su — un juge d'instruction sait tout — que vous aviez gorgé de jujube et de boules de gomme des polissons faisant l'école buissonnière. Voilà pour vous.
Albert Grivaut se moqua, il exigea avec bonhommie.
— Vous fuyez, Ravageot. Vous n'avez pas satisfait à ma question et, semble-t-il, vous l'avez fait sciemment.
Ravageot, tournant nonchalamment les grandes feuilles d'un illustré, poursuivit :
— Quand j'étais attaché au Parquet, k Paris, j'ai eu entre les mains les rapports relatifs au cambriolage d'une pharmacie, k Courbevoie...
Albert Grivaut ne broncha pas.
— ... le cambrioleur, sa tâche faite, laissa, bien en évidence, sur le bureau de votre confrère, au-<lessus du tiroir-caisse, un billet ironique de sa façon, pastiche excellent de ces épitres achetées qu'on
voit k la sixiime page des journaux : « ... je ne pouvais goûter aux mets les plus délicats, mais depuis que j'ai fait usage de vos exceU lentes pastilles... » Une allusion aux louis d or. Fameux n'est-ce pas ?
Albert Grivaut — j'allais écrire Bébert — écoutait avec une calme attention.
— Eh bien, Grivaut, j'imagine que si vous aviez été ce pharmaden-là, le cœur vous aurait manqué à l'instant de porter plainte,
Albert Grivaut s'imposa de décider, posément, du visage qu'il se composerait avant de répondre.
— J'en reviens k nos moutons. Qu'est-ce que ça prouve pour ou contre votre théorie ?
— Ça n'est pas une théorie, c'est un système. Le pharmacien n'en voulait pas démordre.
— Qu'est-ce que ça prouve ?
— Oh 1 absolument rien. Mais, un moderne l'a dit : « La solution n'est qu'une incidente du problème, un échec n'a jamais infirmé un système. » C'est des espèces de vers. Et puis, quand on est né malin, n'est-ce pas charmant, et reposant, de passer aisément d'un sujet k un autre ? Le Français n'a pas rien qu'inventé le rondeau, il a fait de la conversation le premier des arts. Mon bien aimé Porphyre Pétrovitch, hors de l'instruction, n'avait pas de conversation, ou bien c'était encore et rien que de l'instruction. Voyez-le devant Radion et Razoumikhine par qui Raskolnikoff fait sa connaissance.
« Assommant I mon cher, assonunant I On veut bien me prêter quelques agréments en société, outre mon talent à faire valoir le monologue.
— Qu'est-ce qui vous fait rire ?
— Je ris en pensant à un autre pharmacien, toujours du temps que que je débutais à Paris, qui a été si proprement escoffié par un visiteur nocturne — qui sait ? peut-être un spécialiste, l'auteur du billet si farce I — qu'il n'eut pas même l'embarras de se demander s'il fallait ou non porter plainte I... Ah 1 mais non, ce ne fut pas lui, mais seulement son garçon qui eut le cou serré un peu trop fort quand il allait crier. Ça ne se tient plus. Quoi qu'il en soit, l'assassin court encore. Vous n'avez pas peur de vous trouver jamais nez à nez
avec ce dttigeKuxlidbituéiiocfciinie des officines ?*•• Mais non, vous n*avez pas peur. Votre coeur ne bronche pas. C'est un ten^le scmore oii« nuit et jour» l'on chante à la liberté des hymnes aén' phiques.
Albert Grivaut dut k part soi conv^r qu'il ressentait un grand apaisement à se connaître en état de pouvoir sans danger ne plus s'astrdndre à s'imposer une apparence de fatigante séràûté.
— Avouez, dit-'il au juge d'instruction souriant systématiquement au mot d'entrée, avouez que vous n'avez r^x>ndu à aucune «le mes questions. Aurai'je d^angé qudques-'unes de vos idées sur le Vaudeville naticmal ?
Ravageot haussa les épaules et, sans qu'on put savoir s'il dédaignait seulement de préaser ou s'il se raillait lui-même, il répondit :
— On voit bioi que vous ne savez pas ce que c'est qu'un système I
— Ravageot, répliqua Albert Grivaut, en posant sur le bras du juge une main que œlui-ci examina tranquillement aux (eux de son binode ; Ravageot, c'est Marat qui bouleversera votre syst&ne. Je le pressens. Gmunent ? Ah I cela, qui le sait !...
— Vous êtes trop bon franc-maçon pour vous écrier :« Dieu seul le sait I »
— Dieu !... Quel vaudevilliste, n'est-ce pas ?
— Dieu ?... Mon Dieu, s'il a Ravageot, il eut Porphyre Pétro* vitch. Je ne m'inquiète pas de Dieu. Moi aussi je suis un spécialiste* Mon œuvre est locale, nationale. C'est vous qui avez con^Muré Dieu à im avoué ? J'ai connu à Paris un athée trèi fort — je ne dis pas cela pour vous diminuer — qui comparait Dieu, c'est-ârdire le Dieu des autres, k un propriétaire féroce particulièrement intraitable sur le chapitre des réparations.
— Propriétaire ?... Oui, c'est assez bien. Seulement, ne pensezvous pas. Porphyre Pétrovitcfa Ravageot, que notre planète terraquée peut hien être l'immeuble qui lui rapporte le mcrnis ?
— Charmant, s'écria le juge d'instruction, charmant I on en ferait un rondeau.
Puis, sans transition, il dit comme s'il récitait :
— 11 est des pays, tellement éloignés du nôtrel o&les plèbes ver-
tueuses lapident la femme adultère. Chez nous, on chansonne le mari» on lui donne un charivari et, à tout le moins, on lui montre les cornes. Nous avons inventé le Secours aux Noyés et, outre le rondeau, les tractions de la langue ; mais on fait de la morale aux suicidés sauvés en leur représentant qu*ils ont failli à leur devoir de citoyens. Saint Louis faisait percer la langue aux blasphémateurs; les magistrats de M. Poincaré frappent d'amende les saligauds obstinés à cracher sur le parquet des salles d'attente et le plancher des voitures publiques, non point pour ce qu'ils sont de simples saligauds, mais par terreur des microbes. Je crois les magistrats de M. Poincaré bien moins humains que le bon roi Saint Louis régnant sur un peuple ingénu encore en instance de rondeau. Quand même, il fait bon vivre en France et si je tire humblem^it mon chapeau à mon collègue l'admirable Porphyre Pétrovitch, je suis, au moins ce soir, bien content de ne lui pas ressembler.
— Je vous entends, et jamais il ne s'y serait trouvé un RaskoU nikofl — un garçon si distingué I instruit I éduqué I — pour corn-* mettre un mauvais coup... histoire de faire une bonne blague.
— Ouais ! Il a tué pour savoir, c'est « tout à fait égal », comme disait Plotnildne, un copain du Quartier Latin.
— Oui, mais Raskobiikoff n'était pas né malin.
— Tout est égal, au moins dans l'acte. La différence ne s'accuse que dans l'examen des faits. Je suis intimement convaincu que ça n*est pas par bonté que les tzars et les Sénats des tzars ont aboli la peine de mort, mais par l'effet d'une extrême et très froide sagesse, d'une sagesse que peut se permettre un souverain au-dessus de sa nation et, d'ailleurs, gonflé de sang étranger, et des vieillards apaisés par la confrontation des textes, des macrobes aux nerfs domptés par la législation comparée. Le peuple russe se serait dissous dans le pathétique s'il y avait seulement, selon la moyenne d'ici, dix exécutions par an de Pétersbourg à la Mer Noire. On a prudemment remplacé la peine de mort par la Sibérie. Très pathétique la Sibérie, mais il y a la soupape de l'espérance et le sacrifice du condamné n'est pas complet. Gb pratique aussi la pendaison sous la custode ; assassinat administratif sans portée puisque jamais proclamé, pas même confirmé.
— Etes-vous partisan de la peine de mort ?
m L'ENTREPREtEUR URLUMOVOSOm
— EUt ne dénage pas Torécc trançwt, ctst toat oe q«e f i pom ^îre ; ne me dcnundkc lien JwrtieJJHfawt «
— bei-'voaft mr «céoMter Foôgoa ?
— Mi pontîaii daiit la iiiiigiilwÉiiie ne m y oontraait î'ôie à Anrmir lardL Mon eomncâ le neSleur est aur le
Lonqiie je aam PnDconnr de la Répsbique, je léveillem eaadanm/i à mort «fsc coiottge et ienaeté. Mais «lois j anoaî ter» nné nia GilâT» inM^ ih Ktfwiei^
— Avo^vons déjà va toniker me tBe ?
~ O», à Pars.
— Vous y éfeîez oontnmt par le aenaoe i
«- Non» Huôsî'élab jeune, et paa^ àParii^oia imitteutiwîr I
-— Un cnraiael diibte ?
— - Ma foi non, mais » IncR drôle de oorpa. Géldbee, il le £iifc qinnae jovffs. an début de l'aftaire, par la iantaisie d'un sqnrtec LVmde osa bueviUeuis de groase copie cknt tante Télégaiice réaide dtoia la terreur des Tépétitio—> inoomnie de Pascal. Ib ccri w n t z < ce tangncng ^juadropède » pour ne pas écrire une seconde ieim a fe cheval enJbailé » et en arment aîiBÎ A n*uaer ^|ue de daa^eieases inuiges. Celui-ci avait faaptiaé on» type en question, na oertaÎB Richard : Richati h tamr ^agatb L.. Le toenr d'agents L- Rien de pbis ftnix. Je vous en tcai juge. VëêI^ c'était laise à Richard tmp dnamems* Cette benSe avait eu un cnfféttnd avec un ^"*i"hfr de fiaofe. Bleu de €olàn^ le bongve invectivait qui s 'ajte r pu a a it et^ quand survHirent les agenlts, il en tua un et tkssa l'autre du wv^ver dont œs aortes d'idiots sont toi^ouas enca n Ju és . S'il ne tua po le cocher dn fiacie iate^ œ ne fut pas de s» ihnte. Cb. a tuk le tueur d'agents» Le jory anoit-il donné an bounean la l£le du tueur de cochers ? C'est nne question qu'un magislral n'a pas à se poser*
s Rkhaid ne nie pltft pas, nuMS il nie fit rue, encore que je respecte et honore tous ceux qui, sur notre sol hou^geois, raeusent par l'nir companiUe libaticHi du sang. Oh 1 ie n'ai pas du tout k crainte de vous néfouir en vous oiinnit l'occasion de ra'inflivflr un éboamû génésal. Ne puisse être au-dessus de mon étude par auntié pour Porphyre ?
« Richard est bête ni plus ni noîna qu'un aanuel scolaire. H a
LE S¥Sl£NS DE KAVAGEOT It3
dit aux iiiges, aux gendannes» aux garde^hîeurme, au curé : « V^là ok conduit la iKnsson I » Du vaudeviUe détourné. Et il le crosmt» l'imbécâe 1 et les assistait étaient émus, hors rkh, qui suis |tfe-> tégé, défendu, assuré par un S3r8téfne.
« Logiqneraentt Ridiard a refusé le verre de rhum ofiert par k Notîcm» et â y eut du mérite tant était fait pour une gueule conuae la sienne le classique : « Ça ne se refuse pas I » Le gardien-chef a insisté. Je n'ai pas retenu ses par<Jes, mais il a du dire : « Allons, de quoi ? Au poînt que vous en êtes» ça n'a plus d'importance, et c'ert si bon. le rhum 1 »
« PcRirquoi Richard m*a-t-41 contrarié en ne répondant pas, logicpK jusqu'à la sainteté : « J'aime mieux tuer un autre agents Tant qu'A faôre. allez me chercher un autre agent I »
< Je n'ai plus revu tomber aucune tête. Mais j'ai parfois cIuMsi pour but de promenade le carré désolé d'Ivry. Les cimetières sont hideux ; ceux, tds que le Père La Chaise, ojli abondait les tombes drpoètes, particuUèrement misérables. Le cimetière des condamnés à tnoat est le seul charnier prc^ce aux saintes méditations. Loué soit <|nî nous voudrez, l'heure et l'âge sont pour moi passés de <»s dange9(«ux exercices. J'ai mon labeur, j'ai mon grand'œuvre, j*ai mson dada.
— - Votre système.
— Félix, remettez-nous ça.
— U se fiut tard.
— Bah I vous ne le dites pas séri^isemcsiL
Ravageot se régala de la mousse bruissante, appétissante autant qn^un (mit de mer, et les lèvres magnifiquement souillées d'éciune, il commença dans un soupir :
— Les assassins 1 On a sur eux des idées si fausses, m petites I Je connais, je veux dire hors de mes fonctions, un excellent assassin. Plus exactement, je connais un homme qui tuera. Je le sais, je le crois ; ses mains sont propres à inquiéter quelqu'un de moins expérimenté que votre serviteur...
Le pharmacien tira d'une poche de son g^t de petits dseaux et, k aenextre bien à plat, dans le vide, commença de se rogner l'oni^ èa pouise qull avait imprudemment mordillé en écoutant RwiqpBot. Le inge n'y prit point garde.
116 LTNTREPRENEUR D'ILLUMINATIONS
— Parfait dWbanîté, dévoué, de parole ornée et lente, il con^ tient de ces fureurs qui favorisent la renaissance de la tragédie. Enfin, je lui connais au moins trois raisons de tuer. Non pas trois bonnes raisons ; le crime même prétendu juste par les justes est haïssable. Je dis trois raisons humainement suffisantes de tuer. J'imagine qu'il sait qu'il tuera. A cause de cela est-ce singulièrement émouvant — il y a 1à de quoi ravir un imbécile d'esthète — que recevoir une tasse de thé, une tranche de melon glacé de ces mains, ces mains... Vous vous êtes cassé un ongle ?
« Je connais \m autre assassin. Je ne l'ai fait qu'indirectement condamner, en témoignant dans une de ces affaires qui ne font pas beaucoup d'honneur à un magistrat soucieux de son avenir. Il souffrit treize mois de prison pour avoir tenté d'égorger l'un de mes compagnons, à Montmartre, un soir de fête. Mon assassin, cher ami, est figurant À l'Odéon.
« Cet homme qui a le pouvoir horrible et peut-être divin de tuer, cet homme qui, pour pas même un mot vif, pour une plaisanterie que sa stupidité l'empêchait d'entendre, fit couler le sang sur la nappe du cabaret nocturne, endosse, pour dix-neuf sous, de misérables défroques et sans piper se laisse assommer d'imprécations ; disons le mot : engueuler par le régisseur, un cabot hors d'usage, qui, pour le moins, traite l'autre de tête-à-l'huile. Un drame à l'Odéon ! L'inventeur du Tueur d'Agents ne pourra pas nous offrir ça. Les assassins sont d'étranges animaux. Vous, vous allez vous faire saigner ; laissez-donc votre pouce tranquille.
— Et Mylord ? Ne dit-on pas qu'à Jersey...
— J'ignore si, au pays de Mylord, on lapide la femme adultère ou si on fait les cornes au cocu. Mylord ne ressortit pas à la justice que j'aide k administrer, non plus qu'à ma Critique morale du Vaudeville français. Laissons Mylord.
— Pour revenir à Farigou. Votre instruction avance-t-elle ?
— EJle n'avance que trop !
— G)mment l'entendez-vous ?
— Outre que c'est à désespérer de l'instruction criminelle, de la police et de la maréchaussée, je tremble en pensant aux ennemis que je me vais faire dans d'autres ressorts. Farigou ne se fatigue pas d'avouer I L'impunité dont a joui le drôle désolera longtemps
la magistrature. Ah I la presse provinciale aura de l'esprit à bon marché I Pendant dix ans le luron a violé en paix dans six dépar^ tements» en admettant qu'il ait enfin tout dit... Je ne le pousse pas. Que ne s'est-il contenté d'avouer le viol d'Estelle la charbonnière, le viol de Dondon-Galop, la gardeuse d'oies, le viol — tous, bien oitendu, suivis de meurtre — de Sophie la nièce du bedeau de Soutrolles. Il n'y aurait eu que le Parquet de Château-Briard à pâtir d'un ridicule eflacé par le châtiment exemplaire de Farigou.
— Et les autres crimes impunis ? Le meurtre de Marie la Bossue } Et cette vieille dame retrouvée dans le canal ? Et...
— Non, Farigou est honnête. Il tue, il viole, il ne vole ni ne ment. Ce n'est pas un honrnie à s'approprier les forfaits d'autruî. Et savez-vous de quoi, entre deux aveux, la pratique aime à m'en-* tretenir ?
— Du progrès, de la civilisation, on l'a dit ; c'est sa marotte. Il commença du premier soir, à la gendarmerie. Je le tiens de Pélissier.
— Un garçon remarquable.
— Dites-donc, Ravageot, si je vous ai bien compris, votre étude dépasse le théâtre ?
— C'est ce que j'aimerais à éviter; mais elle le dépasse cer<* tainement.
— Eh bien, si vous ajoutez des types étudiés sur le vif aux types modelés par vos auteurs, quelle place faites-vous à Pélissier dans ce Muséum ? Je serais curieux de l'apprendre.
— Pélissier ? Je le garde pour l'appendice. Voyez, je vous l'avais dit, vous vous êtes fait saigner. De belles mains, au derme comme adouci par les pâtes délicates, les pommades, les onguents et les mixtures.
— Allons dormir.
— Bonne nuit, Grivaut. En rentrant... ouvrez l'œil I... Le spécia<liste des officines, hé ! ...attention I Dame, le criminel endurci est resté impuni et Château-Briard n'est pas tellement éloigné de Paris...
Albert Grivaut, allumant sa pipe déroba un instant son visage sous un masque d'acre fumée, en tirant très fort sur le tuyau de
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ûer. Cette petite opénftkm praliquée, il releva k téteet.
— Bak I Je suis ausn osatani que hiî, )*iimgiae. U me mesui^ tmt èa regard mus il ne me sauteiaît pas dams-, maïs naa.., cl, bon diable, je lui rendrais dcox sous de monJe.
— La morale L.. à la bonne bcure !*.. on ne saunât raieus diae ; tout est Uu Bonne nuit, mon vieux. Qu'est«-ce qu'on vous dn^ Faix? «