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CHAPITRE IV

La belle heure, au Cercle — non plus des Jacobins, mais des Agricaltearjs et Fonctionnaires — c'est le coup de sept heures, quand le petit groom, couché sur son guidon à la mode saisissante des coureurs, apporte les journaux du soir qu*a déposé l'express. Sur la grande table du salon, devant le balcon dominant la place ornée du monument d'Evariste Sifert, s'étalent le Temps, les Débats, la Liberté, la Presse, Y Intransigeant, Paris^Sport et, de temps à autre» de ces feuilles éphémères que se jettent à la face les partis, comme les dames de la Halle des côtes de choux ou des trognons de raves : Le Tricolore ou La Barricade. Il y a aussi la Cote et sa rivale la Cote Desfossés, le supplément financier de F Information, le Bulletin des Halles et Marchés et, tous les vendredis, le Journal de la Propriété bâtie, avec la copieuse brochure de T Economiste français.

C'est, autour de la grande table au tapis grenat, aux franges ravagées par la manie du Procureur, l'instant des conversations les plus familières dans l'attente de la bataille pour le journal préféré ; bataille dont personne ne sort indemne de blessures qui sont des vexations.

— Décidément, ce Nfarat est vraiment très fort. Le Président Fanchon ignorait jusqu'au soupçon du feu d'artifice chinois ; eh bien, invité par moi, comme cela se devait, le Président Fanchon, ébloui par le chef^^l'œuvre de Marat, s'est écrié : « Ah I ça, mais c'est un feu d'artifice chinois ! » Est-<:e vrai, Président ?

— Le Président n'est pas des nôtres, ce soir, mais je réponds pour lui ; rien n'est plus exact, fit le juge Hacco.

— Oui, mais ce mirifique feu d'artifice a, selon de trop justes prévisions, fait crever les beaux oiseaux de Madame du Hocqueton I remarqua le Procureur de la République en arrachant de nouvelles franges au tapis.

Le marquis hocha la tête et, saisissant le bras du magistrat debout, mais non point dans le but d'arrêter ses déprédations :

— Je vous dirai tout net, mon cher Divinon-'G>uderc, que je n'en suis pas fâché, mais là, pas fâché du tout I

— Oh I oh I est-il possible !

— Qu'aviez-vous donc contre ces innocentes bestioles ? demanda M. Prétéfix, le receveur de l'Enregistrement, comparse d^e simple et bonne.

— Rien, répmidit le marquis savourant son e^ à l'avaiice. Rien. Si je m'en réjouis^ c'est par tendresse pour OttiUeu

M* Prétéfix n'ambitionna pas de jouor au plus fin :

— J'avoue ne pas oorafMnKidre.

— C'est tans doute, mon boa Prét^x, que vous ne penarx pa$ assez à cet attt de piVMtration morbide dans lequel était tombé h marquise. Les papillons ncHrs I disent ces dames ; les diables bleus ! dit, dans 9ob SteUo^ un auteur oublié, M. ^fred de Vigny. Avez-veus remarqué qu'à cette époque tous les poètes s'appelaient Alfred, même s'ils étaient gentilshommes ? Aujourd'hui c'est un nom de garçon de caf é« bim qu'en cette bourgade les garçons aient Tolontiars nom FéUx, qui est in]q[>érial au premier chef.

M. Prétéfix souriait, charmé, enclin à se laisser voluptueusement aubjuguer pour tout ce qui' lui éiait iniiitellîgiUe.

— Mais, r€|>rit M. du Hocquelon, en remontant assez haut dans le cours de ses pensées, ce n'était pas assez dire« Morbide ^aiment, la mélancolie d'Ottilie s'affirnuât encore mortelle ; dangereuse par son vague même, par l'absence absolue d'origine. C'est pourquai me réjouit tant la mort des oiseaux favoris de ma femme. Si Ottilie pleure aujourd'hui, elle sait enfin pourqudi. Elle est sauvée ! D'autres oiseMUc, plus tard, lui rapfK)rteront le bonheur à la peiojbe de leurs becs, comme la colombe du Dêuf^ le rameau d'olivicc, et la paix Fenaitra de leurs ramages.

LES PARFUMS DE LA FOSTr t47

M. Prétéfix nV P^ tenir :

-*- Malt c*e9t youa qui dtes poète, moiir clier Moimeur le Mif -» quis L. On voix ici s'étaler de ce» prtenlions... tandis que tous I..*

— - J'aime mn iemme I.- Je Faime avtc la candeur d'un boar-' geois, Toilà tout ! répliqua M. du Hocqueton en exéontanl sur se» todoiwla i^ aristocnitiqiœ des pirouettes*

Le juge Haooo cntyainaii; à l'écart Ra^^iiaët Wurtemberg, le siibstitut.

— Raphaël, dit le juge Hacco, '9ou3 êtes bien jeune. Assez pour qu'on vous pardonne, hors du prétoire, toute fitivolité d'attitude ; mais, au contraire, est<e que vous n'êtes pas horriblement gêné» TOUS magistrat, de ce rôle de témoin impassible qu'on vous fait jouer dans cet assassinat ?

— Lequd ? demanda Raphaël Wurtemberg.

M. Hacoo leva les bras au ciel.

— Oh I... oh I... vous ne dites pas ça pour que je vous féUdte d*un trait unique, d'un mot d'esprit, si bref i dbnt eut été jakn» le douloureux Heine, votre auteur de chevet ? Allons, Raphaâ, soyons sérieux comme des juges. Je parle de cet assassinat pro^ longé, d'une abommable lenteur...

Un moment i^ès, celui qui les eut surpris, les eut entendu chu* dioter À diveraes reprises le nom de M. de Frêne.

De moins sceptiques que le juge Hacco et le substitut Raphaâ Wurtemberg, mais phis sévères, tek que M. Forcalquier, le ban^* ^er et M. Petiton le fabricant de jouets, et de simples bravea gens coupables un peu d'esprit de parti, c'est-àrdire la plupart des membres de l'autre cercle, celui des Jacobins^ purent bien pré« tendre, avec l'exceUent D' Ode qu'un instant on vit à la tête de la cabi^ que le hobereau avait une façon un peu rude de guérir U marquise.

— Encore, se récriait Ode en frottant ses bons yeux rouges, ne bt gnérit'il pas.

L'imprimeur Chevance, libéral par prolessioa, soutint le fau** botitfg contre le cbâtean, opposant aux mamères perfides du mar-* qois oelies ph» rudes, mais phis franches, des joumaKera du M—rtiiii des Tanncma ; «s 8acs«'à«'vin flanquant, le samedi soîr« dea tripotées à leurs épouses, au grand jour, au coin de la rue ou

toutess fenêtres ouvertes. II parut même une note assez alam-» biquée, grosse de venin, dans la Saitindle du samedi suivant et que lopinion publique attribua tour à tour, et toujours à tort, au pharmacien Albert Grivaut, au D' Ode, voire au capitaine Pajou, c'est-à-^re aux plus notoires mécréants, quand elle n'était que de Tabouret le cordonnier à la guitare, un peu moins à l'aise dans sa prose que lorsqu'il nombrait les syllabes sur ses doigts gluants de poix.

On en vint, au Café de la Comédie, temple départemental du paradoxe, jusqu'à hausser à l'épique, à une espèce de galanterie homérique, les roulées magistrales dont, certains soirs envahis de troubles vapeurs, l'écho arrachait à leur premier sommeil les voisins du capitaine Pajou. A la canne de jonc du capitaine répondait le fer à friser de la grasse Céline ; des coups secs et durs sur un crâne sonore après des heurts étouffés sur une matière plus tendre.

Ça n'empêcha pas peu après cette affaire du feu d'artifice chinois dont s'étaient passionnés les salons, les clubs et les cafés, que le bruit, pourtant invraisemblable, de la guérison de M^^ du Hoc^ queton se répandit en ville.

Ainsi le châtelain, cette brute sournoise I avait été plus fort que tous les médicastres. La cure du marquis était miraculeuse !

— C'est humiliant I avouait tout court le D' Ode, rencontrant sur le Cours d'Alsace-Lorraine son concurrent, son rival, le vieux ïy Chenevière, lequel avait de meilleures raisons d'être mortifié qu'on ne l'eut pas appelé au château.

Quelques-uns, insurgés devant l'énormité du fait, crurent tout d'abord possible et nécessaire de nier. Ce ne put durer longtemps quand Albert Grivaut informa tous ses clients et ses amis du Café de la Comédie du plaisir que donnait à son bon cœur un échec com^ mercial évident. Dépêché par son maître, le petit domestique mérinos s'était exprfe rendu à la Pharmacie Normale, informer le potard de l'urgence d'avoir à rayer de son activité hebdomadaire la fourniture au château d'une quantité impressionnante de sels, pilules, potions, cachets, poudres et granulés, d'où une perte sèche — mais joyeusement acceptée, on l'a dit — que n'aurait su compenser la commande nouvelle d'un simple vin réconfortant, préparé par Albret Grivaut lui-même, selon une formule datant

des jours qu'il s'en tenait à l'empirisme, et audacieusement étiqueté Vm de Bmsy. Il en avait un énorme débit. Le château lui passait commande d'une demi^caisse de six flacons, enveloppé chacun dans un savant prospectus rédigé par l'érudit M. Tourneur, conservateur d'une bibliothèque parisienne, et révélant comment la formule avait été retrouvée parmi des manuscrits latins provenant de l'Alibéye et Saint-Germainnles-Prés.

On avisait Albert Grivaut de ne pas renouveler la fourniture sans ordre signé de la main du marquis.

On eut bien voulu rassembler tous les détails, qui devaient être passionnants, de la guérison de la marquise. Il n'est pas certain que parvint jusqu'à la ville la relation de telle scène caractéristique. Ayant tant pleuré qu'elle semblait ne plus avoir jamais de larmes à verser, la marquise à sa place à table, inutilement, face à son mari s'empiftrant avec sérénité, repoussa p>our la deuxième fois, mais avec une énergie toute neuve, l'oftre faite, la bouche pleine, de repeupler sa volière ruinée des plus brillants oiseaux du monde.

— Ma chère Ottilie, dit le marquis en repiquant gaillardement au plat, vous aurez trois fois plus d'oiseaux qu'hier et vous les chérirez mieux parce qu'ils seront plus précieux. Ce sora aussi beau que ces fameux ballets russes dont on nous rebat les oreilles.

— Mon ami, répondit la marquise, je vous remercie, mais je n'en veux point. Ou plutôt je ne veux pas de ces oiseaux-là.

— Quels oiseaux voulez-vous ? demanda le marquis rendu à sa haine et ricanant, des corbeaux ? des hiboux ? des chats-huants ? Ils conviennent mieux à votre extravagance ?

— Non pas, mon ami. Tous les oiseaux des bois qui voudront se laisser apprivoiser et me manger au creux de la main. La porte de la volière restera grande ouverte. C'est mon nouveau caprice et j'entends le contenter. Vous m'accorderez bien l'inoffensive satisfaction de cette volonté pour célébrer ma guérison ? Car vous aviez vu juste, mon ami ; je suis guérie.

Le marquis en laissa bruyamment choir sa fourchette sur son assiette, avant de pouvoir s'écrier :

— Je l'avais bien dit !

n fit un grand effort, se leva, s'essuya largement les lèvres, rejeta sa serviette et, ouvrant ses bras de portefaix :

— Ottilie I... quel beau jour I... sur mon ooBur» ma chérie !•embittaez-moi.

Ganme elle se levait, langiûde enœret la fmct toujours muette, (ennée, il la saisit en un mouvement de passion assez bien jouée éb l'embrusa sur ses joues pales.

La marquise lui rendit son baiser.

Jamais ces deux êtres ne s'étaient aussi profondément détestés.

Moins d'une semaine plus tard, les gens de la ville eurent la stupeur de voir M™^ du Hocqueton, vêtue d'une amazone un peu démodée, taire sonner les pavés de la place George-Sand, sous les lers d'un beau bû brun. Le petit groom la suivait, mal à l'aise sur le dos du poney rageur et à tout faire. Deux jours après, la marquise hst rendre visite aux sosurs Régis, élèves de Doucet, qui ont leur atelier rue du Sufingfr-Univerael. Enfin, le brigadier Pélisner, que l'art ne laissait pas insensible, rapporta, au retour d'une tour** née, avoir entendu la marquise chanter &i s'accompagnant au piano.

— Dommage qu'elle soit marquise, et après tout pas tellement au pognon qu'on peut croire I Ah ! dites-donc, une poule comme ça, avec son genre et la voix qu'elle a, qa'estnre qu'elle ferait conune bisenesse au concert I

Pélissier ne mentait pas. Un après-midi, tandis que le marquis fumait un cigare à trois sous. Ottilie avait ouvert sans aflectation le piano fermé depuis le jour du fatal accident. Elle avait pris place, laissant le marquis stupide de surprise, et, le plus tranquillement du monde, elle commençait de jouer et de chanter ce lied qu'avait composé M. de Frêne, assez adroit musicien et poète retenu par les complications d'une de ces écoles de la veille, par les gens du monde tenue pour la dernière école :

Si la vk est la tonie La vie est pour demain Naissance de qui tombe Sur le bord du chemin

Funérailles^ Baptême Qui le dira jamais Sinon cebtt que faime A eelk quil aimait

Un connaisseur eut veulu poroer la raîscn de cette akératkm 'évidente qui sans gâter la voix lui donnait, soudain, ime inllexioii inouïe, déchirante ; <|uelque chose deoQmparable à la pice dotdeiar jdans le plus absolu trioix4>he et que l*ayt des plus grands ne saurait ieindre qu'au prix de recherches attentives :

Si Taven de la pierre Dtt fonéeaa préparé Ed la iaot n doAre.

De t astre dédré,..

La cloche tinta jà la ti^lle duparc.Ottilîe tourna k tête, hissant ses doigts transparents flotter sur le clavier portant encore sea <xides. Le marquis n'était plus là.

Coifié à la diable d*im vilain leutre rabattu sur les yeux, le liremier déaroehé au porte-manteau du vestibule, au hasard, 3 quittait le château par .la petite porte du "verger, s entonçant dana un chtfnin creux» les poings aux podies, faisoid «orr^ pêle-mêle aes écus, ses sous, son skm de iaidinier, eon briquet et ses dés et iprognant, pondant, hooquetant, les dents serrées :

— Ah I nom de Dieu L. ça n'est pas moi le plus fort I... elle se défend, U garce I... elle se défend I... Ah I {mdue bête que tu ea .qui n*a rien trouvé à vépondre I... Ah I foutue b&te \.^ elle est la ^x» forte à présent I... ^Qe se défend, k garée... ah ! nom de J^eu !

hdL dodie aonna plus vivement. Le petit valet fut ouvrir à j^ancine.

Cen*était pas la première lins que la jeune fiUe revenait au étâf 4aau. On n'mnit'pas eu headn delui rappeler k^promease accordée en*mafqwB. M/m lé prestige extravagant du ge ntilh o m me »n*élait 4^ovr rien dans les inlnntiens de Francme. Seule, l'envie sineèi^e de jrevoir k mafquiae k déter min ait à ae rendre an Rouweau. La pui»Ile de Tedtrepresieiir était .maîtresae de son temps» toutes lea •heures de ses journées étttent delinsir. et,aans qail fut besoin de fMurcdes exactes, M°® Aa. Hacqueton, désolée dms sa solkude» avait aisément persuadé k bohémienne iq[>prmîsée qu*dk ne eerait jamais mdîacflète.

Franoine eidMienaÉt^e au fend de eon icsenr une ferm e nte

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reconnaîstance des bontés prodiguées par la grande dame k U niîsâraUe petite lumière» à la fille en loques de la Gitaud ? Son sentiment n'était pas violemment en contradiction avec une gra^ titude qui ne l'eut pas trouvée rebelle ; mus, plus que des bierifails de la marquise» la mémoire de Frandne était possédée de ses ten^dresses. Ni la dévotion paternelle de Marat, ni les grosses câlineries de la Dudos» non plus que la sensuelle amitié de Céline taraduite en baisers sonores ne comptaient au jugement de l'orpheline, comparées aux caresses, furtives et d'un rythme si lent, répandues naguère par M™^ du Hocqueton sur le joli visage enfantin, sur sa face de sauvagesse débarbouillée à la rivière ou dans l'eau glacée d'une mare, au coeur de la forêt.

Orgueilleuse naturellement, Frandne avait vécu pauvre, sans gîte, mais libre avant de savourer, entre le tendre Marat et la bonne Dudos, une eadstence douillette de petite bête tyrannique, chaton ou bel oiseau, dans la maison de l'entrepreneur d'illuminations. Son orgueil n'était pas conditionné par le raisoimement, mais die l'entretenait h plaisir et, quand elle en prenait si grand soin, l'adolescente n'imaginait pas qu'elle put jamais rien accepter ou subir, aux côtés de la grande dame, de ces irritantes attentions qui font au favori une position suhaheme.

Choyée par Nfarat, bercée par sa Dudos trouvant parfois dans «on iond villageois de ces expressions par grice restitua aux lèvres de la Cataud — mon enfançon I mon angelot I — Frandne recherchait, du plus délicat appétit, auprès de k pâle Ottilie, des faveurs plus prédeuses. Quand la marquise, d'un geste mesuré, rekvait une boude bkmde de k jeune fille, entre l'oreitte menue et son beau front, Frandne prouvait ce bien être qu'elle n'eut reçu d'aucune autre main bienfnsante qui ne fut pas nobk. La langueur d'Ottilie ajoutait k son aristocratie et de sa voix au moindre de ses mouvements naissaient sur ce parcours des sentiments souverains capa- Ues, sinon de modifier profondément Frandne, du moins, et k nature y trouvak davantage son compte, mieux aptes à révéla k âktte k son vrai destin, hors des féiidtés vidgaôres que lui réservait l'ordinaire bonté, d^ rare rioi que d'être k bonté.

Comment Frandne, malgré les violences de Farigou, demeurée «ouide à k vie sensueUe, eut-elk pu avotf rMUkm que cette

quête de Texquis la fivrait d'avance à k plus certaine perdition ? Pas davantage, Mf^ du Hocqueton n*eut eu licence d'apercevoir que ses caresses de petite mère ou de grande sœur un peu fée, en son bon château de Cocagne, et smi premier baiser de marraine alanguie fussent aussi funestes, aussi ^tals k l'enfant que les pre-» miers bijoux, offerts par on ne sait qui, choisis pour elle avec soin par le diable.

Mf^ du Hocqueton qu'une énergie nouvdle, si singulière, et dont s'irritait le marquis déjoué dans son calcul bouffon, ne fai^ sait phis Tétemelle prisonnière de sa chaise^longue, aimait encore à dépasser, en compagnie de Frandne, le territcnre du Rouveau, pour de longues promenades. La marquise préférait les bois aux chemiiis découverts oh trop de gens, après l'avoir saluée respeC" tueusement, l'observaient avec une curiosité malfûsante.

Pour ces courses en forêt, M™® du Hocqueton coiffait Francine d'un grand chapeau de paille couronné de fleurs légères, fait de ses mains patriciennes et semblable k celui qu'elle même posait sur ses cheveux enaitféole. Ainsi parées et enlacées, les deux bl<mdes semblaient deux soeurs l'une de l'autre chérie, et déjà l'on commençait de mal distinguer la fille des hobereaux de la Bretonnerie de l'enfant de la Cataud et du piston Aristide Godot, ou de M. Magisson, directeur du Muséum Califomiau fameux dans les foires. Les blonds cheveux de Francine ne couvraient plus ses blanches, épaules. Céline lui avait enseigné à se joliment coiffer, à la parisienne. Deux sœurs vraiment, la sauvagesse d'hier et la dame mariée dans la chapelle du château natal ?

Quand elle était revenue au Rouveau, Ottilie avait su réjouir l'orirfieline en la louant pour l'âégance de ses petits souliers. Le jour qu'elle tira pour la prânière (ois la dodie, k la grille du dcMnaine, du cAté des communs, Antide, le vilain petit valet mérinos s'était méchamment moqué d'elle, à cause de ses pieds nus que la course à travers champs et chemins laissait recouverts de poussière. Les petits souliers fins avaient été choisis par Marat, à Château-» Briafri^dané la boutique ancienne aux senteurs fades des sœurs Cavalier qui foumîssaieiit h bonne société. Marat cachait de son mieux, c'est-à-dire très md. que cette emplette valait pour lui une fête. Pour leurs promenades en forêt, la marquise fit venir de

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Paris» donnant k choisir à la jeune fille, de Imutes bottines lacées» en cuir souple comme une peau de gant jet qui aenaiant bien k jambe fine sans la blesser. Anpxès de ces cbefs^'œuvre, les jolis souliers des sceurs Cavaliec, les souliers fins dont Marat enthou-» siaste avait décidé Tachât» ne valaient pas mieux que des savates de servante. Matât n'attendait pas que la gamine traduisit sa joie pour donner la faveur au chef-d'œuvre parisien. Il était heureux» fier que Francine fût belle» plus belle d être mieux paiée, content qu'elle fût contente et» parce jqu'alors il n'avait pas le gouvernement de ses sentiments les plus profonds» le bonhomme n'était pas même certain d'aivoir aussi le cœur gros» tout de bon.

A l'insu des meilleurs» tous» et tout» conspiraient-'ils à perdre Francine î

Près de Francine, la marquise paraissait presque joyeuse. Un seul jour elle s'abandonna à ime tristesse égale -et pas tout h hit étrangère à ses langueurs anciennes.

— Francine... vivrai-je assez pour voir tout le bonheur .que te doit la vie ?... Petite» ie te veux ^i près de moi et l'on te maintient si loin I...

Elle frémissait — avertie de quoi ? -^ à sui^xiser raccon\pHsse*^ ment de son vœu le plus cher et pourtant révoqué» posséder Fran*^ cine au Rouveau et l'y élever dans un esprit de grâce qui tint lieu de toute règle et de toute science.

— Je voudrais au moins m'âsindre te sachant bien mariée..», puisque c'est tout cela qu*il nous faut attendie... puisqu'on nous, marie! Jenesais rien... tien de cequi t*entoure...rien de'tous ceux..» Ne te trompe pas» Francine L. ouvre de grands beaux y^ux... ne te trompe pas.

Francine» surprise lun peu de ce discours» mais incapable de Tentendré» n'avait rien subi que la douceur tiède de cette mam longue posée légèrement sur sa tête» à travers la soie de ses cheveux blonds.

Francine se retrouvait au bois» ^on refuge de da tveille» œnune* après unelongue absenae. L'image hoqiUe de Farigou ne l'y pauT'r suivait pas. Elle se retrouvait là» un peu à la façon de qui revoit une patrie que le bonheur nouveau d'ailleurs en^pêche de regretter

^ans folie, maïs dont ce serait plus gran(ie folie que de méconnaître les beautés.

Née parmi les maîtres anciens de la terre, les croquants bla- ^sonnés, la marquise ignorait à peu près tout des richesses de la nature. A peine reconnaissait-elle les avoines des blés. Au bois, elle 8*avouait plus ignorante encore, amusée que Francine sV fit son institutrice, dans un grand mouvement d'enthousiasme, rien <]u*enfantin en apparence mais hérité du peuple fabuleux dont les parfums de la forêt soulevaient toujours Tessence vers la lumière assaillante, contenue par la puissance épanouie des hautes frondaisons.

Ottilie ayant défendu tendrement le « Madame ^ Frandrïe, après «voir, un instant, été tentée par « marraine » l'appelait désormais ■« Marquise » ; et c'était fort joli, ce mot murmuré ou crié dans la Joie des retrouvailles.

— Marquise I... voyez !... un nid de geais I... les petits sont si drôles !... Aux Célestins, il y avait un nid de geais. Je disais qu'ils étaient sous ma protection. Des gamins venaient pour chercher à les prendre ; mais ils n'osaient pas approcher parce que c'est là que nous étions et quHs avaient peur de maman.

M**^ du Hocqueton, pour adopter l'attitude commune, nr*avait pas eu besoin qu'on l|i priât à cette sorte de conseil de famille composé de Marat, du D*^ Ode, du capitaine Pajou, dé Céline et de la Dudos. Il s'y décidait que Francine ne porterait pas le deuil et qu'on épargnerait de lui parler de la Gitaud. Or, Francine nommait si rarement la vanniète, elle évoquait si peu sa mère assassinée qu'on ne savait rien du deuil de son jeune cœur.

Après le double crime, une vie si nouvelle, un si brusque passage de la vie errante, sauvage, la vie d'ime fauve à Texistence de petite personne des villes policées !... Et puis, la Gitaud; cette ordure, ce monstre loué pour quelques sous, une pipe de tabac, une goùlée d'eau-de-vie sucée au bec de la gourde crasseuse, étaitce une mère, cette* bête ? Pourtant, qu'elle disait bien : « Mon angelot !... mon eniançon' I » en se retirant d'entre les dents son brûle-gueule, pour le dire.

Certes, la marquise possédait toutes les qualités qpi, au siècle dernier, l'eussent fait compter par les auteurs dédaigneux d'aucune

vaine révolte, parmi les imes d'élite. Omune le pouvoir lui manquait de mesurer le mal dont son amitié accablait secrètement Francine, quoi de plus louable, de plus édifiant en apparence que ce tendre dévouement à Francine ? Tout en brillait de perfection morale, et jusqu'aux parties les plus égoïstes de ce sentiment. En fait, la grande dame abandonnée ressentait davantage le besoin de la compagnie de cette enfant gracieuse que Francine n'aspirait à sa tutelle légère. Charitable et pieuse, et tendre d'abord, la marquise, du premier jour, distinguait la fille de la Cataud entre tant de pauvresses, et sous ses bardes sordides. N'était-ce à cause du charme singulier de la Jolie gueuse et parce que la marquise entretenait dans l'extrême' délicatesse, au terme des nuances, son sens de la perfection ? Bref, eut-elle chéri et, dans la suite, assisté l'enfant de la Cataud laide à l'imitation de la Cataud avec, au lieu de mains trop fines pour tresser des paniers, les pinces de homard de la Princesse Crustacée ?

Fidèle à son funèbre amour, l'épouse infidèle que sa franche rébellion, si récente, n'apaisait pas ; la jolie femme un peu flétrie par le chagrin que ne consolait qu'à peine le plaisir de tourmenter un époux haï et tenu. pour un monstre, ressentait le besoin de Francine qui lui assurait l'exercice nécessaire de sa tendresse. Cette tendresse dont l'insatisfaction l'avait si longtemps jetée parmi le troupeau gémissant des malades. Sincère, évidente, profonde, son amitié pour Francine était-elle autre chose que le plus aimable des caprices de grande dame ? Francine auprès de la marquise tenait proprement l'emploi de servante de son amour dégénéré. Qu'elle fut, et tour à tour, épouse soumise à M. du Hocqueton» adultère éblouie de sa faute, crispée au bras de M. de Frêne, ou maternelle avec Francine, vertus ou péchés recevaient d'elle l'accomplissement aisé qui est le propre d'une grande dame.

De même, l'incorrigible Albert Grivaut, dangereux malfaiteur déterminé à suivre les honnêtes gens, et libre-penseur juste assez pour donner la province, eut dit qu'en somme, il eut été sage de la compter moins au nombre des âmes d'élite que parmi les âmes les plus harmonieuses de l'élite sociale. Les auteurs soumis du siècle dernier se satisfaisaient à bon compte.

Si Ion adopte le jugement d'un Grivaut, au regard de qui la

marquise ne vaut pas même pour le malheur qui l'accable, mais pour la somme de drame dont elle peut enrichir l'univers, la dame du Rouveau apparaîtra parfaitement inapte à se représenter ce point idéal où la vannière des G>udreaux cajolant son « enfançon » se confond en MP^ de la Bretonnerie penchée sur le berceau d'Ottilie, une nuit de fièvre. La Cataud était-elle une mère ou une chienne qui, par hasard^ avait allaité l'enfant miraculeuse perdue dans la forêt ? L'indifférence à peu près certaine de sa protégée ne choquait, ni même n'étonnait M™® du Hocqueton. Pas davantage allait-elle s'embarasser d'imaginer que Francine, par une singulière force d'ame, rejetait tout d'un passé assurément frappé de malédiction, à tout le moiRS indécent.

On eut dit que Francine, si éloignée de la nécessité de se cornposer un personnage, s'appliquait à la maintenir dans son illusion négative. Des bois où ne rôdait plus Farigou, nul parfum ne s'élevait qui rappelait à l'enfant l'odeur du grabat sauvage de misère, de douleur et de honte. A cela non plus l'adultère purifiée par la souffrance, la veuve de M. de Frêne, ne songeait plus. L'innocente Francine avait-elle seulement compris, et rien ressenti d'où put naître la honte ? Au fait, et devant Francine assez énigmatique en sa simplicité, c'est la marquise qui voyait juste, sur tous les points.

Pour Francine, un lit de feuilles sèches n'était rien que le faite doré du palais des bêtes brillantes, silencieuses, rapides et innombrables, les scarabées aux robes changeantes. Sans se tromper, elle les nommait à sa maîtresse ignorante et, du bout d'une baguette coupée à l'arbre dont elle reconnaissait l'essence, elle perçait le dôme d'or éteint et craquant sous le pied, pour faire surgir un peuple de joyaux actifs, furieusement vivants aux yeux émerveillés de sa grande amie.

— Voyez, Marquise !... celui-ci... comme il ressemble au pendentif que vous m'avez montré l'autre jour... Qu'il était beau I... Pourquoi ne le portez-vous jamais ?... Peut-être est-ce seulement pour le bal... Vous n'allez plus au bal ?...

C'était la cétoine, qu'elle appelait le hanneton des roses, de son nom familier.

A distance, l'odeur nouvelle du nouveau canton de la forêt dont

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on «ppnocluût lui faisait éuft sou» qusis arbres on ckerainerut^ st qiiek oSsesiix se plaisaient, plus que di*aiibres, à y fûe kiurs^ nîds.

Les parfums de la forêt lllsenvttlûssaicntkodkileoù^hîeiiquft étonnst ses gardiens par se ioto^ a^onisaît Farigou médkant sur sa « gourderie K

— D'être wwfrrmt c est contraire à l'hygiène, os qui fak que, dus un sens, on ne pciit pas trop exiger au nom du progrès* Y* » des cas comme le nsen que l'hygiène est incompatible au ràgle^ ment. Ah ! M'sieiar Dopife, vous riveriez au bon nr des b«s qœ vous les sentifiez pas rem doideurs I Seulement, haa^ de h modësft-^ tion en tout. Ainsi, mot, j'ai jamais voulu coudier dehors que contraint et forcé.

Au grand jour des Assises, Farigou magicien fit entrer dans la salle grise du tribunal teu94es parfums de la forèl ; lui, l'assassift des innocentes, fanêMnm de ses forfaits, soutenMt M. Divinon» G>ud^c, bien que Farigeu fit non, de sa grosse tête ébouri#ée.

AssoDHné de rhét^irique par M. EKvinon-G>uderc, Farigou se rebiffa :

— Ah ! Monsieur le Procureur, Je voudrais vous y voir, quand on mène une vie de sanglier sans femelle, au cœur d'un bois, un jour qn*il fait beau, que d'avoir par hasard contenté sa faim ça en fait venir une autre, quand on est comme saoul des jeunes odeur» aussi que de la pourriture des feuilles tombées et que la gosse est là et qu'on la renifle aussi, et qu'on n'a qu'à...

— Hé là, Farigou !

— Bon, je (fis rien... mais, tout de même, on en demande tropr à ceux qu'on n'offre rien !... parbleu I vous autres^., j* com^ prends I...

— Vous êtes inconvenant, Farigou !... Et ces rires aussi sont suprêmement inconvenants I Je ferai évacuer la salle à la première récidive.

Farigou se pencha, les pattes solidement collées à son box,, pour demander à son avocat :

— Alors quoi ?.«• la petite ?... elle vient pas ?

— A quoi bon, Farigou ? N'a-t-elle pas assez sou£fert ?... Je n'ai pas cru detoir insister, j'e^^ère n'en smiv^ que moins «udaisé-

ment votre tête. Non» elle ne viendra pas... vous n*êtes pas raisonnable !...

— C*est bien vrai qu'elle est pas morte, dites ?

— Vous en avez roa parole.

— J'aurais voulu la voir... Dites... pour sauver ma tête... pas de blagues ?... c'est promis ?... je ne veux pas que vous me fassiez passer pour un dingo I

Dans le même moment, tandis qu'ayant, sans un sursaut de rancune» reconnu Marat dans l'assistance, Farigou s'amusait de la tête rouge et chauve du marquis qu'il trouvait d'un immense <x>mique, Ottilie et Francine regagnaient lentement le Rouveau par le chemin des bois.

— Marquise I... une hulotte, sur la haute branche I... Elle dort, dR>it sur ses patfees ; ses yeux ronds grands ouverts... mais comme die criera ce scûr I... Est-<e que ça vous (ait peur, marquise, quand elle crie ?...

Convaincu de quatre meurtres, et, d'ailiewrs, avouant tout, Farigou fût condanmé à la peine de mort, à l'unanimité.

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