‹ L'entrepreneur d'illuminationsChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

XnmttÉ — ^ ÉGAUTÉ — FRATERNITÉ

Percier, le petit reporter du plus grand journal du matin, prend des; note», poor Paol Charlemagne» le roniaiicîer à qui Ton a' eu Toognialké Innlie de confier le réât de cette^ exécution capitale die pra«iiKe,^LB:|»i^es8e^a réeni à paasionner Paris pour laflure Fafigou ;rk cause^des mots de Farigou, ce ichemineau boulevenant les conventions ; à cause de la Morreille des Mers» dont Honoré GringoUe et Justin Abel rappelèrent les auocès à la Foîredu Trôn^ ; k 'Cause aussi du citpyeh Marat «donli la «déposition alimenta .une. ou fdcux chroniques ; parce quenfin cest l'été, que les théâtres < ioat «dache* que Jk» Chambres sont.mi vaoonces et qu'on manque .de serpent de mer.

Perder esciJique à l'archange .mal embouché, envoyé des journaux d'^^ême^gauche :

— Tu comprends, c'est chaque fois le.dneme tabac ; tout ça tombera à la composition et il restera tout juate le jus de Paul Char- Jemagne. Chez nous c'âst le principe d'envoyer une dépêche comice. Mais toi tu t'en fous. Tu n'as mâme pas de stylo ? Tu a'es venu que pour omspuer la-aociété« Sans blague, mon petit Fabîane, c'est un travail aux piàoes que t'aurais pu faire chez toL £t» aussi^ ils cent aux piiœs* Çaae monte en douce* Sale boulot 4|iitfid même I... T*es^tu demandé qudqfii^Qis comment leurs «femmes les regardent et de quel eeil ils regasdsnt.> leurs femmes tfoi les. attendent ma plume, après le 'turbiny:quand ils r^^trent ? Tu «ma ces garaJà, ils sont tous. ra«âés. On^dit même qu'ils ont

des petits. Autant I Cest pas des commentaires pour mes lecteurs.

Et il note que le service d'ordre est dirigé par M. C>lonna, le sympathique commissaire central ; le chef d'escadron Iratury, du Train des Equipages, et le lieutenant DoUéans de la Gendarmerie. A ce point où l'information rejoint l'érudition non moins arbitraire des encyclopédies, il rappelle que la dernière exécution capitale à Chateau-Briard, remonte à 1827 ; date à laquelle fut décapité le poète carbonaro Evariste Siffert, ouvrier typographe, sur le terreplein le plus rapproché de la prison. Percier précise : la statue de l'adolescent victime des Bourbons étant, aujourd'hui, dressée sur l'emplacement de l'échafaud, les magistrats de notre temps ont fait reculer la guillotine jusqu'à la place George-Sand, face à la cathédrale.

C'est sous les fenêtres de M^^® Ricouart de la Fressure. Une lumière y brille, brève et sèche, s'égalant â un regard de la vieille iille. On ne sait pas si elle prie, si elle guette entre les rideaux, ou si elle recompte ses obligations â lots, rassurée par le déploiement de la force armée qui piaffe, hennit, jure et rigole â voix basse, au seuil de son hôtel étroitement clos.

L'Avare de la comédie n'a remué que de l'or durement frappé, des monnaies trop faciles â reconnaître, des morceaux de métal d'une valeur trop fixe. Harpagon souffrait seulement de la perte d'un écu et le calcul rapide confirmait sa perte ou son erreur d'un moment. Aujourd'hui, deux et deux ne font plus quatre pour M}^^ Ricouart de la Fressure. C'est un mot du pharmacien Albert Grivaut, anticlérical notoire, content d'ainsi flatter ses amis en blaguant la Sainte Trinité en admirant secrètement que deux et deux ne fassent pas toujours quatre !... M}^ Ricouard de la Fressure peut aussi être artiste. Paul Gauguin eut signé ces meneurs de pirogue qu'on voit au fronton des titres de la Générale caxniU chouc de VOubanghi, Le vert liquide du Uoyi des Pays-Bas pousse jusqu'au rose qu'a cherché et trouvé une fois Tumer le carmin des Tramways de la ville d'Alexandrie, Vielles et flûtes de pan, les consonnes grasses du patois savoureux chantent avec le bleu taillé de noir des Charbonnages de Haute^Savoie. Qui peut donc se flatter d'échapper aux muses ? Chacun soutfre sa poésie et s'en repaît.

UBERTÉ - ÉGALITÉ - FRATERNITE 177

au violon se dédamaît les articles du Ccàt chmais pour l'édification du troupier, pleins de cette prose militaire dont seule approche la prose de Buffon : « La discipline (iaisant la (ofce prin« cipale des années... La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite...» Entre sa chemise et son tricot, Rémy dit Tabac conserve, plies en quatre, les illustrations d'un jour qui sont de formidables tableaux d'histoire ; des panorwnas sans limite avec d'infinies profondeurs ignorés de l'artiste même qui grava ces unages.

Perder s'est fait un copain de Pélissier. C'était immanquable. Le brigadier lui nomme au passage les magistrats et ils parlent aussi du faubourg Saint-Antoine où le petit Percier a été â l'école, avant d'obtenir une bourse au lycée Voltaire.

Les valets tournent accroupis autour de la machine qu'essaye le maître. On croirait qu'ils rampent. Leur chemin est jalonné par trois grosses lanternes jetant une faible lueur au ras du sol.

Le tragique un peu convenu du tableau a troublé Justin Abel, imaginatif médiocre, de la race déUle de ceux à qui il faut un confident. Abel choisit Percier qui lui répond :

— Sans blague, on dirait les vidangeurs.

La mauvaise chose a attiré de mauvais gars. Des cris affreux et des rires ignobles. Blasphèmes crachés, outrages vomis, crapdeuses farces chuchotées. D» filles proclament de toute leur attitude qu'elles en ont bien du plaisir ; heureusement, plusieurs se vantent ou s'en font accroire I

Les membres du CltA des Jacobim sont tous là. Chevance avec ses confrères de Paris et le D' Ode avec son confrère le D' Œenevière et les officiels. D'être quasiment réquisitionné pour une telle fin, ça lui semblerait immensément comique s'il n'avait si bon cœur.

Céline a convaincu Pajou de renoncer à son képi. Coiffé d'un mdon trop large, un foulard rustique au cou, le vieil officier n'eut pas mieux réussi s'il eut souhaité se camoufler en vieux de l'asile. Pajou a vu, en service commandé, guillotiner un incendiaire, en 1872, à Lons-le-Saulnier.

— Un ccJosse... un cou, large comme ça I... ça saignait I ça saignut I ça coulait à croire que ça coulerait toujours... Il y avait

178 LENTOEPRENEUR DILLUMINATIOIMS

un an que je n'avais pas vu autant de sang d*un seul coiq>,au Petit' LuiEenJxHirg, pendant la Gxnmune...

. Aux quatre coins de la i^ace, quatre grands nuits rouge et or. Maiat n'a pas attendu l'ordre pour difiérer d'y arborer les bannières qui vont flotter pour la fête du pays.

Le vent gifle les maigres lumières, et pousse en avant les nuages. Maintenant dispersés, les nuées en fuite livrent la place aux fantasmagctfîes du clair de lune. Le petit Percier qui a suivi les magistrats jusqu'à la prison sourit, d'un sourire de funambule, de lire au fronton de pierre grise : Liberté — Égciiii — Fratemiii,

Mylord s'est joint aux Jacobins. Il est singulièrement loquace, l'associé étranger, dont l'ordinaire est de si bien se taire. Que raconte Mylord ? C'est Paul Charlemagne qu'il a choisi pour secrétaire de ses souvenirs ; peut-être pour ses allures de down tragique» Le taciturne sait àoac notre langue ?

— Chez nous, en Angleterre, on ne coupe pas la tête, on pend. Bien. On ne pend pas non plus dehors, dans la rue, comme vous pouvez croire. La chose se (ait dans la prison et il y a pour cela des chambres exprès. Les bourreaux anglds sont les plus habiles pen-* deurs du monde entier, bien meilleurs que les Russes qui pendent salement, comme ils font la noce. Oh I c'est qu'un bourreau anglais qui (ait correctement son métier en bon Anglais a beaucoup de pratique. Sa Majesté fait grâce à l'inspiration du Seigneur et s'il n'en doit pas résulter un désordre excessif, mais à côté de cela on n'hésite pas à pendre même les femmes. Vous doutez ? Mais, mon cher Monsieur, est-ce que ça n'est pas juste si, précisément, on pend beaucoup d'hommes qui ont commis le crime de faire mourir une femme ? Le mieux, si l'on a fait mourir sa lady, et Teuton fait mourir d'amour, c'est de passer le détroit; mais c'est difficile parce qu'il faut faire vite et que l'homme qui a fait mourir une femme, et surtout s'il l'a fait mourir d'amour, commence d'être puni par un damné besoin de réfléchir sur son crime, sur son amour et sur la femme et ça, c'est une chose qui fait perdre du temps. Vous me comprenez ? Il y a une chose qu'il faut vous dire. L'homme pendu ne saute pas en l'air. Il tombe. Quand il a le chanvre en cravate, une trappe s'ouvre. On raconte, à Londres, qu'il advint un jour que la trappt ne voulut pas s'ouvrir et alors

UBERTÉ — ÉGALITÉ ~ FRATERNITÉ 179

rhomme resta là, mais g^cé déjà, les yeux fermés et ne sachant pas s'il était mort ou si c'était vrai que la trappe n'avait pas voulu s'ouvrir. Un Français ne peut pas bien sentir. En Angleterre, c'est quelque chose dont on ferait une terrible ballade dans le genre satanique du temps de Georges IV, ou bien une petite histoire drolatique pour le Punch, Ceci est la trappe... Peu de gentlemen qui ont fait mourir d'amour réussissent à passer le détroit ; mais combien qui ont eu la force de fuir sans penser à rien d'autre, tout de suite, peuvent oser dire qu'ils ne pensent jamais, à la femme, à son amour et à sa mort ? Mes amis français prétendent que le pauvre Farigou n'était rien du tout de plus qu'un cochon 1

Rémy dit Tabac était venu, lui aussi, dans un grand mouvement d'intentions. Crier quoi ? A qui ? Perdu dans un coin de foule parmi des bourgeois et des rustres, refoulé par les gendarmes, il n'avait rien dit, n'avait rien vu et n'avait pensé — comme les idées vous reviennent I... — et par quels détours ? rien qu'à une partie fine, à Billancourt, en 1892, un peu avant les grands jours de l'anarchie ; quand il n'était qu'un gars solide dont les patrons louaient cher la force. Une partie fine avec le compagnon depuis guillotiné et deux jolies filles, leurs copines. Maria et Georgette. La sienne, c'était Georgette. Rémy dit Tabac dut faire violence à ses souvenirs pour pousser quelques clameurs rituelles quand parut le condamné. De plus orthodoxes aboiements populaires couvrirent le plus faible « Vive l'Anarchie », le plus timide « Mort aux Vaches » que Rémy dit Tabac eut jamais poussé.

On chuchotait, mais c'était un mensonge, en hommage à une tradition déjà confuse — qu'il s'en passait de belles à VHôtd eu Balcon^ tout proche, et où des gommeux de Paris descendus avec des filles avaient loué tout un étage. Peu d'assistants comprirent ce qui venait de se produire quand un groupe pathétique, précédé du D' Ode, traversa la place pour gagner cet Hôtd du B(dcon. On emportait Paul Charlemagne sans connaissance.

Perder répliquait à Honoré GringoUe, trop prompt à témoigner de sa commisération pour qu'elle ne fut pas suspecte, à ce point confraternelle :

— Il est dans les pommes, mais le canard ne sera pas dans les choux. Votre partie, mon cher maître, c'est l'hygiène et le confort ;

180 UENTREPRENEUR D'ILLUNflNATIONS

k sienne, c*e8t la moune et le maUieur. Il en est sorti, de la mouise ? Tant mieux pour lui, mais il n*a pas fini de retomber dans les pommes. Qu'est-^e que ça fait si c'est d*£tre trop sensiUe qui lui donne à écrire ce que personne n'écrirait pour lui ? Pensez-vous ! mais moi je tiendrai le stylo et je lui iMrendrai un papier à tirer des larmes à toutes les bonnes femmes pire qu'en lisant le feuilletcm.. Chut ! vkmIA la bagnole.

Un envol de chapeaux noirs dans la fadeur de l'aube.

Farigou descend les degrés de l'échelle de fer. Ses bras liés paraissent pénétrer son torse puissant que découvre l'échancrure franche de la chemise. De beaux tatouages» bienfaits pourdén<mcer un sddat de marine : une femme nue coifFée d'un casque de liège timbré de l'ancre des Marsouins. En lettres inégales : Pas ou, pas pris.

On t'a vu, Farigou. On t'a pris. On t'a fiodé aussi serré qu'une bête des bois qu'on va montrer avant de la tuer. Tu vas mourir. C'est Marat qui t'a vu ; c'est lui qui t'a pris le premier. Pourtant, c'est un brave homme, Nfarat. Il est bon et il sait que tu n'es pas méchant, bien que tu aies violé Francine et tué sa mère, la Princesse ûustacé, le monstre dont les horribles pinces de homard te firent connaître la peur qui ne t'accompagne pas au supplice ce matin. Car Farigou ne tremble pas. C'est Marat qui frissonne ; Marat qui est bien près, sans se l'expliquer, de t'aimer comme un frère, lui qui t'a pris, qui t'a livré, pour s'être trouvé certain jour sur une certaine route, à propos pour entendre, mais entendre mieux qu'avec ses deux oreilles, omune peu d'hommes à part les saints hâés du ciel ont jamais entendu, le cri de Francine, de la jolie petite Francine dont tu avais senti de loin l'odeur, sur la même route, Farigou ; l'odeur que tu avais reniflée avec ton grand nez, audessus de ta grande gueule de gueux gourmand ; ta grande gueule barbue de singe aux appétits de loup. Les hommes payés pour décider de ces choses dans les livres aux paragraphes numérotés ont conclu à la nécessité de ta mort. As-tu, ce matin, quand la vague des voix roulait jusqu'à ton grabat de prisonnier, relu à haute voix, en bouffonnant à ta façon d'autrefois, les extraits du Code, aux dermères pages de ton livret crasseux de bon soldat de marine ? Je te le dis, c'est Marat qui frissonne. Le Procureur de la Répu-f

UBERTÉ - ÉGAUTÉ - FRATERNI-TÊ 181

blique» M. Divînon-Couderc, s'est placé depuis longtemps audessus des déchirements vulgaires. C est un honnête homme que domine la Ijoi, M. le Président Fanchon est en Touraine et le juge Haoco» qui n*est pas de service, a perdu cette nuit cinquante louis au pocker. Le petit Raphaâ Wurtemberg les lui a gagnés. Tu n'as jamais suivi aucune partie de pocker, Farigou ? Une partie de pocker donne à ces messieurs des émotions si fortes que tu peux ne pas trop les mépriser, toi le coureur qui désirais en force. Un seul de tes juges pense à toi, installé dans un univers où Marat qui t'a livré a aussi sa place. C'est Paulin Ravageot, le juge d'instruction myope. D'autres que toi, avant toi, l'ont arraché à sa sérénité de juge. Ça l'a conduit à cette bouffonne théorie du Vaadeaille que tu ne liras pas. Je ne pense pourtant pas que ce soit une œuvre trop difficile, ni surtout qu'il soit utile d'entendre à rebours. Paulin Ravageot est venu. Il le peut. N'as-tu pas tout avoué, et aU'Klelà, épargnant au juge d'instruction de dresser, pour un pauvre nourri de la littérature éparse dans les cornets de tabac et les papiers enveloppant des rognures de charcuterie, les pièges brillants et souples de sa dialectique ? Farigou, il y a la Ijoi, et avant la Loi, les ordonnances sur la pc^ce des promenades qui t'interdisaient certaines allées ou tels carrefours, et de t'asseoir sur certains bancs, ou au moins d'y dormir tout son soûl et à ton heure, selon ta fantaisie, ta peine ou ta lassitude. Il y a la Gendarmerie, il y a la Force armée (ce matin, des charretiers en pantalons rouges, lestés de carabines dont les balles claquent comme des fouets) ; il y a encore la Justice : M. Divinon-C>uderc découvert devant toi et M. le Pr^ident Fanchon péchant dans la Loire avec ses enfants. 11 y a le C)de que ces messieurs savent par cœur, et pas seulement des extraits, et qu'au besoin ik sauraient réciter à l'envers ; tu penses bien qu'il faut soutenir des examens très difficiles pour accéder à de si hautes situations ! Il y a enfin la Peine de Mort et la Guillotine ; mais il y a aussi ce que tu n'as jamais soupçonné, la Rhétorique. Rémy dit Tabac, lui-même, oublie de s'insurger contre elle.

Un auguste silence.

Rien ne le trouble que l'envol rapide des feuillets du bloc-notes de Perder et le crissement de son style automatique sur le papier quadrillé.

182 L'ENTREPRENEUR D1LLUMINATI0NS

Note pour M. Pad Charlemagne

« 5 Attires 10. — Farigou na pas peur. II ne crâne pas. II est yrai qu*3 n a pas encore regardé la guillotine. — Assisté à quatre exécutions» constatation identique : Osten le lutteur suédois (Nancy); Biaude» le fermier bauceron assassin de ses dnq enfants (Chartres) ; Piètre, l'empoisonneur (Versailles, déoem* isre 1912), morts sans avoir va la gailbMne ; seul, mou au iarrdtr moment^ Jacquet dit TAntilope, le petit mec de la rue Fontaine, assassin de Myrtille Bhimen, la marchande de reconnaissances de la rue Duperré, a pensé à la regarder, après avoir embrassé Taumônier. Son cou est devenu tout blanc. L'Antilope voulait crâner pour ses copains, et encore il n'en a pas eu tout de suite l'idée. »

Ça n'est pas brillant un pelotcm du Train des Equipages, en tenue de parade. Une corvée armée, rien de plus. Les cavaliers du Train n'ont avec eux qu'un trompette dont la langue ne modulera ni la«la ni tagada. Mieux vaudrait un tambour, se dit Marat le possédé, les oreilles vibrantes du tambour de Santerre.

Ni bottes à revers, ni perruque blanche ; et cette barbe, à peine entamée par les ciseaux de DeiUer I Au fait, est-^e que Babeuf ne portait pas la barbe ?

On ne présentera pas au peuple pour qu'il insulte ou salue, la tête de Farigou. Les docteurs ()de et Chennevière ne renouvelle^ ront pas l'expérience Lapommeraye. On n'a pas songé à inviter Farigou à répondre d'un battement de paupières, quand on sifflerait doucement à l'oreille droite de sa grosse tête coupée. On n'a convenu d'aucun langage pour signifier que Farigou voit du nou« veau et que le voilà parti sur une grand'route plus grande, plus large, plus blanche que la route nationale et sur laquelle on marche pour trouver, au bout de sa journée, non plus le couchant, mais l'aurore.

^ — Pendant la Terreur, eiqplique Marat à son voisin, la Guillotine restait en permanence, en haut de son plateau à quinze marches, sur la place de la Révolution; l'ancienne place Louis«(2uinze,

UBERTÉ - ÉGAUTt - FRATERNITÉ 183

aujourd'hui place de la G>ncorde. Non, elle ne se trouvait pas tout à Uàt au centre où est l'obâisque qu'on y a mis depuis. Elle se tenait pas loin de la statue de Strasbourg. Eh bien, je dis une chose : si le peuple qui voyait tomber tant de têtes ne profitait pas nnfime de la nuit pour renverser et brûler la machine â Guillotin, c'est que la cause était juste et la Terreur légitime I Des innocents ? Parbleu ! Les grands penseurs qui ont écrit sur les géants de 93 n*ont jamais dit qu*il fallait haïr ceux qui sont montés à l'échafaud révolutionnaire... Il y a des temps comme ça... et peut-être que ça devrait être toujours des temps pareils... Après tout, pourquoi ne mour« rait-on pas pour la patrie, sur Téchafaud, comme on meurt pour elle sur le front de bandière ?... J'ai lu qu'un marquis, im ci** devant affilié â la Section des Piques, avait écrit une brochure — un libelle, qu'on disait alors — qui portait pour intitulé : FrançaUf encore m effort si vous voulez être ripaUicaSm I... Avant la Révolution, ce ci-devant n'écrivait, parait-il, que dès cochonneries et il se plaisait â faire crier de souffrance les malheureuses que lui livraient ses émissaires. J'ai pas envie de connaître ses cochonneries. Cest son libelle que je voudrais lire... Croyez-moi, il n'y en a pas beaucoup qui peuvent se flatter d'être des citoyens.

« Farigou doit payer, mourir parce que c'est nécessaire ; on peut le plaindre quand même... et puis, je vous le dis, des fois c'esr un innocent... J'ai pas voulu discuter ni choquer les sentiments ; tout de même, si j'avais eu la possibilité de faire à mon idée, je me serais au contraire grouillé pour terminer mes décorations de la fête qui vient. Ce matin, les oriflammes flotteraient en haut des mats ; des beaux mats dessinés par un artiste et copiés sur le modèle de ceux de la place de la République, à Paris. On aurait illuminé dans la nuit, et la guillotine, — toujours si on faisait à mon idée — se dresserait sur un échafaud drapé de rouge à la romaine et garni de feuillage ; ce que je fais pour les tribunes officielles, et les estrades de bal d'au moins dix musiciens. Pourquoi» à l'instant où la tête tombe, ne donnerait-on pas le vol â une colombe ?...

Les yeux mi-dos, les oreilles pleines du roulement d'un tambour étemel, soulevé au-dessus de la foide, des soldats et du tiompette qui se mire dans son instrument bien astiqué, pour ne pas voir tomber la tête de Farigou, l'entrepreneur d'iUuminations

ordonne une absurde et pathétique fête républicaine de k mort ; une fêle <|u*il imagine parfaitement laïque et qui pourrait s'accommoder de la collaboration de l'abbé Gmibanel» pour peu qu'il ne soit pas trop âoigné Qe cas n'est pas si rare) des sentiments d'un prtee assermenté.

Un opérateur de cinéma jure et peste contre sa mécanique.

Nott pour M. Pad Charlemagne Dewdimc feuUlet

« SAenresS*. — Farigou ne sourit plus. Dit: «Je voudrais remer^ « der M. Dupire. \ c'est le nom du gardien-<:Iief . L'aumônier « (abbé Combanel) l'embrasse. Farigou dit : « C'est la seconde « fois » (?) Demander e3q>lications. Deibler fait signe.

« 5 heures 7*. — Tout le çatpB secoué sous la prise des aides. Un « grognement. Deux fois essaye parler. Face à bascule. Dit : « J'ai « fait une... ». Déclic en trois temps ; bruit d'un tour arrêté bruS" « quement. Tête sectionnée très haut, sang en triple jet. Mince <* filet gluant sur le couteau. Farigou n'a pas achevé sa phrase.

« A été calme durant la toilette, fumé une pipe et bu la goutte. « Pressé de se confesser a répondu : « J'ai jamais réfléchi au mal, « c'est la passion qu'est la plus forte ; je veux bien vous demander « pardon à vous, j'ai rien à dire aux autres. J'en veux pas à M. Ra^ « vageot. » En descendant du fourgon, quand je l'ai vu sourire, « il s'est écrié en apercevant les magistrats et le carré des troupes : « C'est bien de l'honneur I » Qaant k l'explication de la dernière « parole, il paraîtrait que Farigou rappelait volontiers qu'il avait, « autrefois, sauvé la vie à un curé. Ce curé l'aura sans doute « embrassé. »

Un voyou chante la chanson de Tabouret. Une erreur de Tabouret, cette chanson ; pas son chef'Kl'ceuvre, certes. Ainsi pense Marat, le civique bonhomme dont les sentiments sont, à cette heure déchirante, parfaitement religieux.

Marat s'âoignait seul, sans s'inquiétor de ses amis pressés de le rejoindre. Tête basse, titubant à demi, le cœur plein de Farigou. An regard du citoyen Marat, Farigou était sanctifié par la guil^

Page 1