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CHAPITRE VII

Beau cavalier ci*azur sombre, fier, superbe autant qu'aux jours t|u*3 était, le burnous déployé dans le vent du Sud, un beau papillon rouge d'Afrique, Pélissier galopait encore, sabre au clair, à la tête de son peloton de quatre gendarmes escortant les restes de Farigou, Hussards de la Guillotine, lorsque Marat, le visage défait peut-être rien que par la veillée, tira derrière soi la porte de la petite maison de la rue des Arpents.

Tout y dormait. On entendait ronfler la Dudos sur sa paillasse, dans son réduit derrière la cuisine où Thermidor reposait, le museau entre les pattes, rêvant qu'il gardait au bois des Célestins, déchiré par les pinces de la Merveille des Mers et solidement ficelé par son maître, l'honune dont la tête venait de rouler au panier de Deibler.

Seul, le chat, lentement, mollement, sans troubler le silence du plus bref miaulement, le chat voluptueux qu'aimait à caresser Frandne et qui se laissait nouer par elle des colliers de rubans, vint se frotter aux jambes de l'entrepreneur. Beau plaisir de chat â son réveil, si c'était des jambes d'un velours côtelé dont le contact est si doux au cuir à travers la fourrure fauve.

Tout était calme, heureux et reposé, honnête et sain, comme si les gens de cette ville ne rentraient pas harassés, épuisés d'une mauvaise curiosité, pas même satisfaite puisque les honunes du lieutenant Dolléans avaient contenu assez loin les uns et quand les autres, moins méchants qu'ils ne s'étaient espérés, avaient tourné

la tSte, au plus beau, au pire, au plus affreux, au sublime, â l'in-' fâme moment.

L'ange de chacun avait eu pitié de chacun. L'ange, pour leur dérober l'horrible, la terrible, la honteuse et la sainte chose, avait saisi les meilleurs, les plus faibles, par le cou — le cou de l'autre sur qui avait posé la patte de M. Deibler ! — et les plus rudes par les oreilles — les oreilles de Farigou qu'avaient saisi les aides pour maintenir fixe la tête dans la lunette I Et l'ange d'un mouvement rapide, en sa tyrannique bonté, et son inexorable amour, avait détourné toutes ces têtes et fermé tous ces yeux à la vision interdite.

Même, qu'avaient-ils vu ceux qui, hélas I abandonnés de l'ange en un pareil moment, avaient osé regarder Farigou quand celui-ci — le couteau choit! — commençait d'entr'apercevoir tout cela que l'homme ne doit pas connaître et qui est entre la vie et l'immortalité ? Rien que le souvenir du bruit unique, tumulte réglé de l'instrument barbare et savant.

Marat gravit lentement, marche à marche, en s'appliquant à ne pas faire de bruit, l'escalier roide de sa maisonnette.

Jamais l'entrepreneur d'illuminations n'eut su dir6 pourquoi il désira, d'une volonté si puissante, et muette, tourner le bouton de cuivre et passer, à cette heure, le seuil du Musée ; c'est-â-dire de la chambre de Francine.

Céline pouvait mériter qu'on la traita de dévergondée. Elle couchait avec son <mcle et parrain, ce qui n'était pas très propre, et elle faisait cocu Pajou avec Tabouret, le cordonnier-poète et elle-même n'avait-elle pas avoué, en un Jargon venu de Paris et bien fait pour flatter Pélissier, s'être « envoyé Pélissier parce qu'il était beau môme « ? M°^® Gontard, soupçonnant l'aventure, la traitait tout crû de putain. Céline laissait dire et si Pajou essayait sur sa peau tendre la souplesse de sa canne de jonc, elle ne r^liquait au capitaine avec le fer â friser que par goût naturel de la joyeuse bataille, l'appétit sain des amours violentes. Elle savait avoir mérité la cinglée. De Tabouret qui ne la rossait Jamais et ne savait que soutfrir, elle disait que c'était un serin. Câine était honnête à sa façon. Elle portait sa passion comme sa chair abondante et fraîche. En amour, ses jeux les plus hardis ne relevaient

pas du vice. Céline abandonnée à Torgie la plus ignominieusement raffinée y eut apporté des fraîcheurs de liesse populaire.

On n*avait pas eu besoin de lui rien remontrer pour la tenir éloignée du lieu du supplice. La joyeuse louve n avait pas soif du sang de Farigou. Farigou n'était pour elle que « ce cochon qui avait abusé de la gosse ». Farigou ne l'intéressait pas. Tout de suite» Céline s'était proposée pour passer la nuit auprès de Francine. Nfarat tenait à faire la veillée funèbre et la Dudos dormait d'un sommeil de bête à Tétable. En outre, Pajou accompagnerait Marat. Céline ne demandait donc pas mieux que de tenir nocturne com-* pagnie à Francine pour qui Marat» bien embarrassé de s'esqpliquer là-dessus, et trop heureux qu'on ne l'en prie pas, semblait redouter on ne savait quoi de lointain, d'insoupçonné, d'hostile, d'étranger à la connaissance des bonnes gens.

C'est â peine si Francine avait paru seulement savoir que, cette nuit-là, tomberait la tête du bandit qui avait dévasté sa chair et dont l'eustache avait crevé la vieille peau du monstre chéri, sa hideuse mère bien aimée, la Princesse Crustacée; la puante femme aux pinces de homard qu'aux jours des courses dans les bois elle appelait maman.

Francine marquait seulement une joie enfantine en apprenant qu'elle coucherait avec son amie, la grosse blonde. Le jeu et l'aventure I Une niaiserie charmante qui tient large place dans une vie de fillette. Un départ pour la rive féerique. Un jeu puéril qui conduit â la fable ; le lit qui devient un navire chimérique. Mais l'enfance en s'évanouissant entraîne avec elle aux abîmes les mots qui seuls pourraient prétendre à la vertu de traduire de telles choses.

On convenait que Céline ferait la grasse matinée avec Francine. La vieille Duclos, qui tenait prêt de la veille un beau rable braconné, en profiterait pour garder le lit un peu plus tard que de coutume et Pajou, après avoir pris quelques heures de repos, viendrait retrouver sa nièce chez Marat pour le repas de midi.

Marat poussa doucement la porte du Musée et la tira derrière soi, ainsi qu'il avait fait de la porte de la rue. A cause de la fatigue de la veillée, Marat ne pouvait pas dire que c'était la vision de Francine à l'abandon sur son lit blanc qui lui séchait la gorge.

De même que c'avait été un jeu de dormir à deux par cette chaude

188 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIONS

nuit d*ètéf chastement, la petite violée et la grosse luxurieuse, c'en avait été un autre de souper quand le bruit des souliers fins et gros, des galoches et des sabots comme une marée de pierres déferiant, passé minuit, jusqu'à la place où l'on dressait l'échafaud, retardait le sommeil des deux amies.

Marat vit sur une tablette moins les restes d'un souper que d'une dinette ; reliefs de pêches faisant songer à des pastek déchirés, froissés, ternis, des miettes de biscuit, du pain d'épice naguère gagné à la petite fête du quartier de la Gare, dont Marat avait dressé les mats ; une part d'un gâteau envoyé par la marquise ; une carafe d'eau fraîche, une bouteille de Frontignan à peine entamée.

Marat s'aperçut qu'il souftrait de la soif. Il saisit la carafe et la vida, à peu près tout entière, à la régalade. Un instant il craignit que l'une ou l'autre des deux amies s'éveillât, ou toutes les deux à la fois, à ou!r, montant de la rue, les voix de plusieurs journalistes répondant à celle du D' Ode. Il avait fallu transporter en hâte au Balcon le romancier Paul Charlemagne, en proie à une dangereuse crise nerveuse.

Il avait battu l'air de ses bras courts en chancelant, sans un cri, et puis, sombrant dans un désespoir d'enfant, l'écrivain myope à barbiche d'employé pauvre, d'un geste d'égaré, se fourrait son poing menu dans l'espèce de cave qu'avait creusée dans sa joue gauche, jadis, la première opération nécessitée par la tuberculose qui le consumait, lentement. Paul Charlemagne était demeuré là, stU' pide, ses gros yeux si doux pleins de larmes brûlantes, émouvant et ridicule en cette attitude ; si petit, avec son melon trop large, son pardessus trop chic de confection à bon marché, tout battant neuf et ses souliers raccommodés.

C'était arrivé vers la fin du montage de la guillotine, quand un aide du bourreau, le petit ventru qui traînait la jambe à son imitai tion, l'avait, au passage, éclaboussé du feu de sa lanterne. Déjà, Paul Charlemagne avait frissonné quand, d'une voix sourde, le bourreau avait hélé ce valet :

— Lfopold !

La voix du bourreau le saignait.

Le petit Percier avait à peine eu le temps de recevoir dans ses

bras récrivam qu'il avait tout de suite aimé, flatté de le servir, et qu'il avait découvert la nuit précédente, soulevé de sentiments nouveaux. Percier n en était ni à une nuit, ni à trois francs prés ; bien que le journal lui vola beaucoup de ses soirs en le payant chichement. Il se promettait de compter au prix d un fiacre des courses au pas accéléré pour se payer les autres livres du romancier. Percier n'avait été rassuré qu'au retour de Grivaut, car Paul Char" lemagne défaillant, le mistigri de la presse se connaissait une raison impérieuse de plus de ne pas lâcher son poste. Pour l'apaiser, Albert Grivaut mentait. Le pharmacien craignait, sans le dire, que Paul Charlemagne ne se relevât pas si vite d'une telle révolution de ses nerfs torturés. Ode et Grivaut s'étaient prodigués. Albert Grivaut cherchant fiévreusement dans son officine les drogues prescrites par le docteur et aussi de l'éther, se remémorait certains soirs de sa jeunesse parisienne et entre tous ce'^soir d'un drame obscur, ce soir d'été plein des cris de mort d'une pauvre putain assassinée.

Ode et Grivaut revinrent au lieu d'exécution reprendre leur place auprès de Marat conmie Farigou goguenard tendait la main à l'aumônier. La tête chue, ils retournèrent au chevet de Paul Charle* magne.

Marat s'attardant à considérer les miettes du festin de poupée, se rappela ce que Chevance lui avait rapporté de Farigou» Comme M. Dupire, le gardien-chef, lui demandait ce qu'il voulait con* sonmier avant de mourir, Farigou répondait : « J'aurais voulu du fromage de chèvre sur du pain, mais avec mon couteau ; si c'est pss possible, donnez-moi toujours la goutte. » Et enfin il remer-* riait chaudement Lozanno, son gardien, qui lui abandonnait une Gambier splendidement culottée, toute bourrée de tabac frais.

— Merci, Monsieur Lozanno ; ne la fumez plus si ça vous dégoûte, mais gardez-là en souvenir d'un criminel célèbre I

Des pêches juteuses, des biscuits, un gâteau marqué de dents rapides, elles-mêmes pareilles à de fraîches amandes ; festin de poupée I

Après cela, Marat, stupide, ne vit plus rien que le lit. Rien que le lit défait et les deux filles dessus. La jeune et la mure ; la violée et la luxurieuse, toutes couvertures rejetées car la nuit avait été

brûlante ; sauf pour Farigou qui, en marchant à la guillotine, ses lourdes épaules secouées, se plaignait du froid aux deux goujats muets dont il était flanqué.

Un jour qu'il aurait eu tout son jugement et un peu le coeur à rire, — mais alors serait-il entré à cette heure dans la chambre de Francine ? — l'entrepreneur aurait pu se persuader que la grasse Câine, cheveux de flamme douce répandus, les bras laiteux en croix et la chemise roulée en boule au-dessus des fesses épanouies, se trouvait mieux que Francine à sa place au cœur du Musée.

N'était-ce pas à elle qu'avait, naguère, pensé Tabouret, son amant ? Bien sûr le cordonnier-poète se relevait à peine de coucher avec elle lorsqu'il avait composé, pour les murs du Musée, ces vers

à la gloire de

... la bdU aa bonnei rmtge Aux yeux Jk paedh et Jk govge Qn pfé/tamU lu teoondht de danoan ij woonce ans tête d n moan»

Sa muse I

Sans doute, pour ce qui était des yeux de pucelle. Tabouret avait un peu « cherré », eut dit le brigadier Pélissier. Mais les poètes ont besoin de l'absurde autant que le prêtre du pain pour sa messe.

En tout cas, Céline était bien la Fille de la Révolution ; celle pour qui le canon de l'émeute a tonné avant qu'un prince ne l'ait arrachée au faubourg ; avant que sa mère ne la vende au patron ou ses frères à leur copain qui les subjugue ; celle que les peintres ont peinte échevelée, pieds nus, en jup(m déchiré ; les yeux droits, brandissant une loque écarlate, suivie du peuple armé ; celle qui passe les cartouches et la gourde de ratafia ; cdle qui travaille aux barricades et que, le soir d'une victoire de la rue, harangue et baise chastement au front un grand bourgeois rallié à la cause populaire ; celle qui danse la carmagnole au carrefour et s'assied en rigolant sur le velours du trône, jambes croisées, jupons levés, allumant des ardeurs nouvelles au cœur des vainqueurs fatigués de tirer sur leurs frères ennemis ; celle qui fait la culbute à cul nu sur le lit de l'impératrice ; celle qui panse les blessures sous la mitraille ; celle qui court d'un point à l'autre de la ville en flammes, dressant

comme un paquet de chevelures ou comme une flamme nouvelle ennuagée de cendres son tas de journaux frais pleins d'affreuses nouvelles, du rédt d'épouvantables triomphes ; celle qu on pelote entre deux attaques, quon embrasse avant d'aller se battre et que, parfois, on passe aux vieilles sans mamelles pour qu'elles l'étrillent si sa faiblesse Ta jetée aux bras de l'ennemi parce qu'il est beau gars et qu'il est aussi un brave, étant Français.

Si déprimé qu'il fût ce matin-'là, Marat avait de tout cela une vague conscience. Il y songeait, confusément, sans que l'abon* dance des charmes étalés éveillât aucun désir au cœur du vision-* naire.

Pour la première fois, il vit Francine à peu près nue — au bois des G>udreaux il n'avait vu qu'une victime — et il osa, sans honte, l'admirer longuement.

C'était à cause de cette nuque fraîche, nacrée aussi légèrement que le fût d'un jeune bouleau, que le couteau triangulaire s'était abattu en éclair sur le cou grenu de Farigou le trimardeur. Voici les cuisses rondes, fermes et pleines, graciles encore, et les mollets dorés, les seins menus, les roses fesses charmantes et le ventre blanc et plat dont Farigou le loup avait eu si grand faim.

Il n'avait pas eu toujours faim rien que de grosses nourritures, Farigou le coureur de bois. Lui aussi avait parfois souhaité se régaler de pêches juteuses, de lait, de miel, de sucreries et de gâteau aux amandes douces.

Et c'était à cause de cette faim vieille comme le monde et de la grâce de Francine et des lois issues de ces temps de carnage dont Marat conservait le trésor que le pauvre Paul Charlemagne, l'inspiré douloureux, se tordait sur un lit d'hôtel dans des convulsions de garce hystérique.

Farigou ayant acheté au prix de sa vie libre ces chairs adorables, gisait à présent, en deux morceaux, au fond d'une fosse infâme. Francine reposait bien auprès de son amie.

Un trouble nouveau s'empara de l'entrepreneur. Les idées lui venaient comme à d'autres arrivent les sensations, en ruées marines, par petits paquets de flux, avec un grand bruit se prolongeant au fond de son être et laissant une nappe humide qui va s'élargissant quand l'onde commence de refluer.

Quoi ? Franone ne serait rien quune agréable usurpatrice ? Elle serait si peu faite pour respirer, aller, venir, dormir, vivre dans le cadre merveilleux du Musée ? N'y avait-il pas au milieu de rinunoise féerie révolutionnaire des figures d'une délicatesse comparable à celle de Francine ? 11 fallait écarter les ombres aristocrates, les fantômes décapités de princesse ; Lamballe en souliers roses tachés de pourpre noircissante, portant sa tête à frimas entre ses mains soignées. Quatre-vingt-treize ne connut pas de gamines, de petites gaupes d'épopée sceurs des moutards sublimes, Vialla, tambour ; hussard, Bara. C'était une espèce d'aristocrate encore que cette petite demoiselle, si fine, si jolie au dire des historiens complaisants, qui monta à l'échafaud en chemise, pieds nus et le visage perdu sous le voile noir des parricides, pour avoir entrepris» croyait-on, contre le Père de la Patrie, Maximilien Robespierre. Charlotte Corday ? Hé I rien moins qu'une virago; menue» fraîche, sans doute, mais une vilaine bougresse aux mains des aristos, la garce qui avait saigné son homonyme I Marat regrettait plus qu'il ne l'avait jamais regretté de ne posséder aucun portrait de M'''^ Rolland. Exactement, et sans bien sûr se l'avouer aussi expressément, Marat déplorait un vieux défaut d'inspiration ; cette erreur de n'avoir pas hardiment catalogué : Portrait Je Af"^ Rolland^ quelque effigie justifiant cet arbitraire. Marat avait lu, dans les petits bouquins bleus à cinq sous, les Mémoires Je M^^ Rolland et, on ne sait pourquoi il la chérissait enfant, quand elle était la petite Philippon, impérieuse et si tendre I Francine en chemise troussée, les cuisses au frais, au milieu du Musée, lui remémorait follement la petite Philippon. Mais est-ce qu'il ne fallait pas chercher ailleurs ? Plus avant dans ce merveilleux qu'évoquait miraculeusement sa demi-ignorance ? Plus avant ; voire au-delà des trop immédiates réalités ?

Les lèvres de Marat, tout à l'heure, articulaient en sourdine ce nom : Maximilien Robespierre. Il eut pu briller sous les t3nrans, le petit avocat d'Arras. Marat possédait vai de ses gilets, lequel était de satin broché et à fleurs. Il chaussait des bas de soie et coifliait en tout temps le chapeau claque de cérémonie. Ah I si celui-là avait triomphé de ses ennemis I S'il avait pu, l'Incorruptible, vivre assez pour assurer l'avenir du monde par sa vertueuse tyrannie.

ça n*est certes pas une tétonnière qu'il eut (ait graver sur les écus républicains I

De détours en repliements, et presque sans le secours des mots, Marat le rêveur, Marat le possédé, en arrivait à se reinréscnter Frandne comme la matérialisation d'une pensée de rincorrup» tîbic.

Marat s'épouvanta. Une question qu'il ne s'était jamais posée l'assaillit : Frandne est-elle bonne ou méchante ?

Il n'en savait rien. Il savait seulement combien elle était belle et il tremblait de la désirer.

II regretta de ne pas crcûre pour pouvoir prier pour l'ame de ce Farigou qui le premier avait eu envie de Francine et que pour cela on avait tué.

Lorsque Marat, avec des ruses de voleur, quitta enfin son cher Musée, ivre du poison de la beauté de Francine nue, ce ne fut pas pour aller prendre du repos. A la cuisine, il trouva la Dudos enfin levée qui lui servit sa soupe, sans se presser de lui poser des questions sur le supplice. Comme Marat raclait de la cuiller le {ond du bol, elle demanda :

— Et comment est^il mort, ce cochon d'homme ?

— Bravement, Dudos, bien bravement.

La Dudos haussa les épaules.

— Vous n'allez pas avoir pitié, je pense ? C'est encore vos rêve^ ries qui vous travaillent, probable.

— Qudles rêveries, Dudos ?

— Je m'entends I C'est bien fini le temps de couper le cou aux personnes par fanatisme ; la guillotine d'aujourd'hui ne travaille plus que pour les vrais coquins. Si votre Farigou est mort de la façon que vous dites, probid>le que c'est parce qu'il est moins un honune qu'une bête sans consdence. On ne peut pas avoir davantage pitié. Rappdez-vous donc, que sans vous... ah I oui qu'on a bien fait de lui couper le cou I... notre Frandne !... quand j'y pense I... La pauvre chérie belle I...

A ce moment, la voix claire de Francine qui chantait une romance de Paris arriva jusqu'aux oreilles de la Dudos extasiée, de Marat frissonnant.

Jusqu'à l'heure où Pajou, après un somme solide plein de gras

ronflemoits» vint l'inviter à prendre Tapéritif avant le déjeuner en commun, Marat s'inventa cent taches inutiles ; les plus rudes» les phis violentes, les plus absorbantes, celles qui, — si vaines ! — exigeaient toute sa force obéissante et toute son attention rebelle, afin de ne pas penser, de ne plus penser au martyr de Farigou et surtout — ah ! quels coups de marteau il d<Huia sur des caisses qu'il n'y avait aucune nécessité de fermer I — pour ne pas entendre la chanson de Francine. La chanson de Francine lui faisait mal.

A table, Câine, par deux fois, raïqpela fort adroitement à l'ordre Pajou plein du supplice et qui commença d'en parler, au mépris de leurs sages conventions. Francine ne marqua aucune curiosité. Elle fut, à la fin du repas, si gaie qu'elle réussit à rendre à Marat de la bonne humeur, parce que Marat commençait de ne plus rien recevoir du dehors que ce qui émanait de Francine.

Une semaine plus tard, un après-midi, il abandonna son travail et quitta la courette de la poudrière pour se rendre au Musée. L'envie l'en avait saisi tout à coup et il n'avait pas eu à raisonner son désir. Le bonhomme escalada l'escalier, tourna le bouton de cuivre et s'arrêta, figé au seuil.

Le placard qui servait de penderie aux défroques de l'âge merveilleux, gilets de l'Incorruptible, habits de commissaires aux armées, tant de bardes épiques et jusqu'à une ample tunique à jupe d'élève de l'École de Mars, était grand ouvert.

Debout, face à la glace à trois faces dont lui avait fait présent Céline, les bras délicats levés selon l'eurythmie des porteuses d'amphore, Francine, toute nue, s'amusait d'enfermer ses beaux cheveux blonds sous la forme d'un bonnet rouge.

Marat battit des paupières et le feu lui dévora les joues. Ses tempes faisaient à ses oreilles un tapage infernal. L'entrqpreneur, soulevé par un double délire, habitait au centre d'un univers aérien parcouru d'ondes sonores, traversé de tempêtes électriques. Il balbutia :

— La Déesse Raison I...

Ce n'était plus le lit de feuilles mortes du bois des Célestins» mais un joli petit lit blanc avec son couvre-pied de satin bleu pale...

Marat y renversa l'Idole.

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