JOBELIN
Bien moms âoigné de la conversation que ne le croyait ses compagnons» à savoir la bande des Jacobins pas tout à fait au complet, le D' Ode s'obstinait à chantonner :
€ mt iottownt a un êotr»»»
— Chante-t-il (aux, le bougre I
— QuW-ce que c*est que cette romance ?
— Dommage qu'il n'en sache pas la suite.
— Oui, c'est comme Petit- Jean ; ce qu'il connaît le mieux c'est son commencement.
— La suite ? ah I messieurs les Jacobins, puissiez-vous dire vrai ! Pour mon malheur — partagé — je connais, sinon la suite, du moins l'esprit de la suite. Mais je vous apprendrai d'abord que mon refrain n'est pas de romance ; plutôt d'une complainte. Je dirais d'une chanson satirique si ça ne laissait sous-entendre trop de cruauté quand c'est infiniment de pitié qui convient.
— Oh ! oh ! Ode aux yeux rouges, pauvre docteur qui avez tant pleuré, où nous entraînez-vous I...
— Pas plus loin. Monsieur le grainetier des Escadrons nationaux, pas plus loin que là mâme où vous avez tous conduit notre conversation faunilière.
*-* En ce cas, mon vieux docteur, de quel soir vous souvenez* vous ?
"— De quel soir, Chevance le mémorialiste que cela touche
pardculièrement, de quel soir ? Ce soir qu'une rage de dents in^promptue me fit faire la grimace. Vous vous souvenez, Che* vance ? J'expirai un « Aï I », évidemment intempestif, puisque notre vénéré Président qui ne nous laisse pas souvent voir une face mécon^ tente me demanda ce que j'avais, et sur quel ton I Aussi, dûment averti, n'eus-Je plus qu'un soin unique, et pressant : sauver la mienne, de face I
Par une contraction réflexe des muscles de cette face. Ode marquait son regret d'hier, son regret d'avoir contristé Marat tenant sa grimace et son exclamation brève comme un double signe d'assez mauvais augure.
Ode, s'efforçant à sourire jusqu'à dédancher le rire, et saisissant fortement le bras de Chevance :
*— J'ai invoqué, en faiçon d'excuse, le mal de dents. Vous connaissez la vieille blague des sages de village : Mal d'amour, mal de dents et toutes les calembredaines intermédiaires. L'admirable c'est que le mal de dents fut pour moi I Imaginaire, il est vrai et, pourrais-je dire, par procuration.
Aucun des Jacobins ne répondit tout de suite. Barberon le grainetier rompit les chiens :
— Et puis, en somme, est-ce que c'est bien cette histoire-là ? Et si ce n'était qu'un conte ? Que diable I il faut être sûr I...
— Oh I pour ça, aucun de nous ne peut se flatter d'avoir été honoré d'un billet de faire-part.
— Malheureusement.
Ode ne pensait pas ainsi.
— Pour ça, Chevance, m'est avis que vous allez trop vite. J'estime, au contraire, qu'en l'occurence toute espérance n'est pas laissée. Et puis, il nous reste d'en appeler à l'heureux optimisme de /lotre bon grainetier et si, à y trop réfléchir, la chose ne nous satisfait décidément pas, de n'y pas croire.
Le D' Ode parlait ainsi, c'est-à-dire beaucoup, sur un thème que Tamitié, qui ne le trouvait jamais en défaut, voulait si réservé. Or, le médecin allait bien moins loin qu'au terme de sa pensée, et, précisément à cause de cette amitié qui le trouvait fidèle. Ode avait quasiment honte de tout craindre — et, qui pis est, craignant con-
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fusément — de ce qui donnait tant de joie à rentrqi>renei]r d*illu« imnations.
Ode, pourtant, travaillait de tout son esprit, et sekm son cœur, à se persuader que Marat goûterait une félicité sans réserve et, aussi que l'ami qu*il vénérait ne s'était pas dangereusement diminué par la plus imprudente des victoires.
Pélissier parut, la gibecière lourdement chargée. Du comptoir où il recueillait du bon Halopel une signature de témoignage, dans une banale affaire de voie publique, le jeune brigadier sahia ces messieurs. Ceux-ci l'interpellèrent cordialement.
— Vous allez au Palais, Pélissier ? lui demanda Chevance. Pélissier s'y rendait. Tapant sur sa gibecière qu'on savait être
lourde de rapports :
— Y' en a de mammts.
Il souriait, de son sourire allongé comme un aigre rayon de ses plus beaux matins de la Bastille.
Il ajouta, élevant à mi-hauteur du visage le galopin de Saumur que venait de lui servir Halopel :
— Y' en a qu'on ne se doute pas. Si on savait par où que la pègre — des fois, je dis des fois I — se rencontre avec les personnes considérées et .tout ce qu'il y a de respectables, vous en baveriez. J'ai lu des tas de romans, j'en ai pas lu un seul où que la chose que je vous dis était bien eiq>liquée.
La main toujours aplat sur la gibecière et louchant verseUe,les yeux en rigolade, l'ancien poisse ajouta :
— Dans le reste, il y a des histoires de femmes... oh I minute I... secret professionnel. Croyez-moi, Monsieur le Docteur — et puis vous devez le savoir mieux que moi — il y a les dames, il y a les femmes, il y a les poules, il y a les gerces ; toutes autant qu'elles sont, dans ces histoires-là, si on cherche bien, c'est toujours les bergères qui les ont cherchées ; même les plus victimes. Je vous le dis. C'est malheureux, mais dans le bien comme dans le mal» elles n'ont pas idée de ce qu'est régulier. 11 faut près d'elle un homme, pour leur montrer. Seulement, les hommes qu'il faut il n'y en a pas beaucoup ; on les compte. Ces hommes-là, des hommes pour de bon, moi je dis que c'est des mecs. Oh 1 faïut pas se tromper, les
mois €*€•! les mots et nec c ett pas un mot qu*îl (sut toujours prendre en mauvaise part.
Le jobdîn subtil du fendarme acheva de maintenir dans la zone de rinfhictueuse méditati<m le docteur Ode que ses amis. Ton après l'autre» laissaient seul vaquer à des afEaires plus urgentes que le soin de sa clientèle.
Après qu'il eut reçu de Frandne tout le plaisir que peut donner une fille qui ne résiste plus et prêté encore à Franane, pour en jouir» quelque chose qui émanait de lui seul» et du mdlleur de son être» Marat fut demeuré bien penaud si Francine» très douce» pas fikhée» mais à qui l'on devait obéir» l'avait invité à la laisser. Marat s'en tirait à bon compte» inquiet quand même et ne sachant plus que faire de sa carcasse repue.
Francine le rappela vite. Il la retrouva toute fraîche» calme, rqKMée» sûre d'elle» si maîtresse de soi que s'en fut effrayé tout autre que Marat» joyeusement prêt à toutes abdications et qui avait redouté le pire» sans parvenir à s'en rien représenter.
Impatient de bonheur» Marat souffrait singulièrement. Que pouvait dire cet homme déjà marqué par Tage à cette enfant ? Et, s'il osait» s'il trouvait, que pouvait lui répondre l'adolescente» elle qui, à son dernier réveil, l'avait caressé comme une fille caresse son père ? Il y eut un instant de silence honteux. Ce fut Francine qui retrouva l'esprit la première :
— Si ça n'était pas qu'un méchant caprice, et si vous devez me garder toujours, puisqu'après tout, malgré vos bontés, je n'étais id que votre servante...
*— - Ma servante ?... Tu sais bien que tu ne l'as jamais été et c'est maintenant que tu me parles comme à un maître ?...
n la palpait» fiévreux, d'un geste précipité qui n'osait presque plus, effleurant à peine.
Les yeux quêteurs, une nuance de sourire aux lèvres, elle lui coula, tout bas :
— Dis» c'est toi qui expliqueras à la Dudos...
En un moment — mais n'était-ce pas le voeu de l'entrepreneur ? — Francine était devenue maîtresse, pleinement.
Dans la suite, elle laissa voir son bonheur. Au moins son im^ mense satisfaction de se connaître libérée, l'ancienne fille sauvage»
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Tenfant de la Gttaud, de servitudes, de Gontraintes presque puériles à quoi on ne 1 avait pas préparée et qu'elle eut toujours ignorées sans la bestiale intervention de Farigou. Pour Marat» provisoirement délivré de toute angoisse morale par l'adresse gentille de sa petite maîtresse, il commençait de s'abandonner au bien-être venu d'un heureux divorce d'avec sa vieille chasteté.
De quoi, sans le dire, s'inquiétait donc le bon docteur Ode > Tout n'était-il pas au mieux ?
Francine embellissait, semblait-il, de s'épanouir sans tutelle dans Tordre bourgeois, et jusqu'à un certain point mondain, tout en savourant ce qu'elle avait perdu de liberté du jour que l'arrachait à la vie sauvage le crime de ce Farigou,
C*est au comble de la félicité et dans un absolu contentement de soi, quand il avait tant à redouter, que Marat se désola du mauvais moment qu'il lui fallait encore passer. Se confesser à la Dudos I Francine l'exigeait, en priant. Et n'était-ce pas raisonnable et juste que ce fût à lui de s'acquitter de la sorte ? Pourtant, il eut reculé avec bien de la satisfaction, si lui eut apparu quelque impossible, quelque bon moyen d'être lâche.
Précisément, le pauvre homme eut l'illusion misérable de capituler, alors qu'il ne se rendait qu'à lui-même, c'est-à-dire bravement.
Jamais il n'eut si grand soif. Il mâchait de la laine et sa gorge se' fermait. 11 bégayait, recrachant les mots impropres, ou ceux, trop justes, dont s'offusquait sa courte honte.
Ça se passait à la cuisine. La £)uclos parant un lièvre, penchée sur son dressoir de bois blanc. Son maître installé dans la posture d'un pauvre admis ; à califourchon sur un mauvais escabeau ; le corps penché, les doigts noués sur les genoux.
La Dudos ballait doucement du chef et, de temps à autre, son coutelas à la main, au bout du bras rond et rouge, mâchant un brin de thym, elle jetait un long regard sur son maître qui mollissait. La confession fut longue. Marat s'épongea laborieusement quand il eut terminé.
— Je savais, fit simplement la Dudos achevant de trousser sa bête ; la petite m'avait tout avoué.
Marat en demeurait bouche bée. Ah I les mStines I Ëtait-ce
donc une épreuve» et s'étaient'^Iles concertées pour k lui imposer, dans quel but ?
Mais encore une (ois, par l'organe de la Dudos après Francine dont il enrageait de ne savoir si elle était coquette» espiègle, rouée ou candidement perfide, les femmes devaient le tirer du grand trouble où elles 1 avaient jeté.
Lâchant le lièvre auquel ses soins n'étaient plus nécessaires et qui, paré, troussé, farci des herbes dont avait crû sa viande brun rose, reposant les pattes coupées et roides sur un torchon de toile bise, composait, avec la bouteille de gros vin à demi-pleine, une excellente nature-morte -— la Dudos vint à son maître pour parler en servante ; bien aise en vérité d'être relevée de son ingrat emploi de juge dont le verdict, pour le pire tourment du Justiciable, ne devait jamais être articulé.
— Alors, dit la bonne ménagère briarde, en se frottant les coudes nus à ses hanches étoffées, puisque c'est comme ça, et qu'autant dire ça devait arriver...
Ça devait arriver ? Hé I mais si, le juge en jupon de laine rude articulait son verdict. Elle excusait le coupable, honteux et satis' fait, encore encombré de son contentement trop neuf I Elle le libérait du remords trop direct par l'intervention d'une fatalité complaisante» d'un fatum complice, d'un destin proxàiète I Assis maintenant en riche en posture de gueux, face à son beau domaine fermé, au carrefour du mal et du bien, le pauvre homme, après tant d'autres, benoîtement, et presque content de soi, enfin I suivit la vertu qui lui parût plus belle de l'adopter en couvrant sa médiocre infamie.
La Dudos parlait et, suivant son discours, il se félidtait de trouver, dans chaque mot, motif à se réconforter :
— Puisque ça devait arriver.... et qu'à présent ça ne cessera plus, vous n'êtes pas un homme à faire des grimaces devant vous même ; pas vrai» Monsieur Marat > Je dis devant vous-même parce que la vieille Dudos ne compte pas. Tant qu'à Frandne, al* ne dit pas non...
Où voulait-dle en venir ?
— Il n'y a peut-être pas de quoi se félidter trop... pour sûr I