‹ L'entrepreneur d'illuminationsChapitre 31 sur 38 · JOBELIN · texte numérisé non relu

JOBELIN

Par bonheur, vous êtes trop honnête honune pour que ça tourne trop mal...

— Hé I parbleu, la Duclos I

Ça le soulageait, de parler, lui qui avait tant aspiré à se taire I

— Faut de Tordre, du sérieux dans tout. Un jour, on verra. Commencez donc par la prendre avec vous ; elle n a plus besoin de sa chambre. Ça ne sera pas utile d'aller le crier sur les toits. C*est pas moi qui bavarde. II n'y aura que Céline... Celle-là I... j*aurai pas besoin d'y en dire long pour qu'a se taise.

La Duclos prit un temps.

— De cette façon-là, mon pauvre monsieur, vous retrouverez votre musée comme avant. Tenez ; voulez-vous que je vous dise ? C*est d'y rester enfermé des heures à votre souhait qui vous a manqué trop I... ça vous a retourné. Monsieur Marat ; l'idée d'autre chose vous serait peut-être pas venue sans ça...

Nfarat courbait la tête.

— Que Monsieur ne dise pas qu'il est trop tard. Monsieur a besoin de son musée. Ça n'y vaut rien qu'il lui vienne à manquer... et la vie est assez longue pour qu'on ait le temps de faire bien des bêtises.

Marat se dressa.

— Tu as bien raison, la Duclos I... ça, c'est parler... eh I bien, hein I tu arrangeras ça, avec Francine... ah I ah I... à la bonne heure I

II déserta la cuisine, bredouillant quelques absurdités, inquiet de savoir si la Duclos possédait assez d'esprit pour mesurer sa défaite en en savourant le comique profond. La femme de charge suivait un mode mental plus direct. Elle se contentait de penser :

— Vrai, j'ai touché juste. Il semble plus content de retrouver son caphamaum à lui tout seul que d'avoir ma Francine dans son lit toutes les nuits, avec ma permission. C'est donc pas un mauvais homme. Avec Monsieur Marat ça ne pouvait pas être rien que de la grosse débauche... Quand même, c'est un malheur. T'auras de l'ouvrage, Duclos, si tu veux parer à tout I...

La servante ne fit pas attendre son maître. Sa certitude d'assurer, de défendre l'hygi^e domestique, donnait à la vieille femme dolente une énergie, un courage de servante de quinze ans. Marat

put reprendre possession du Musée au sortir de la chambre unique ob s'était docilement livrée Franâne qu'il avait prise.

Jamais le Musée ne lui parut si beau, si riche. Il y fit une orgie de tabac, de fumée et de jurons enthousiastes, accroupi parmi ses chères collections déballétt, arrachées dans la fièvre, des coAres et des placards.

Ça avait besoin d'air !

Il en modifia le classement, d'i^rès un système un peu plus arbitraire que le premier ; il en rectifia l'inventaire en vue de dresser un catalogue plus partait.

Parfois, du Musée, de la pièce démeublée ob sa voix retentissait, Marat hâait Frandne. Il avait, de temps à autre, malgré s<m goût ancien de ses solitudes, un besoin vif de se confier, de justifier son émerveillement en l'offrant en partage à quelque omiplaisant* Or, mieux valait ne pas convier encore à la maison ce pauvre Tabouret. Plus tard, on aviserait. Céline suffisait. Et puis Marat ne pouvait plus se passer de Frandne. S'absentait-dle un quart d'heure ? il souffrait. Qu'elle s'en fût au Rouveau rendre visite à la marquise, sa journée était alors gâchée.

Dans le Musée, parmi les pièces de choix du trésor, il caressait, il câlinait et, même, il lutinait par jeu la petite maîtresse, comme s'il avait encore à la surprendre, à la réduire. Il devenait un autre homme. Au fait, se métamorphosait-il tout de bon ? Un érotisme d'une certaine qualité était bel et bien parure de sa chimère et faisait décidément partie de sa tradition.

En petite toilette de chambre, et semblable ainsi avec sa blouse flottante et son jupon court, à une fraîche citoyenne de l'Age d'Or, Franâne, un matin, s'intéressait plus que de coutume à la montre magnifique que lui faisait l'entrepreneur peur ce qu'il avait déplié de belles soies, de riches moires dont elle eut si aisément trouvé l'emploi. Des chiffons agaçant à la fois les yeux et les doigts impa^ tients, des babioles encore agréables à transf ctftner ; ce toquet d'élève à l'Ecole de Mars, par exemple, dont Marat coiffait Francine, par jeu, et dont la forme la ravissait. Il n'y avait qu'à se donntf la peine agréable de le recouvrir d'un lambeau de la sme, mira' culeusement fraîche, de cette bannière disputée dans un affreux combat de rues, entre frères.

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Loquace, le verbe alerte, le geste rapide, Marat poète étalait, entassait devant Fiancine, toute au regret du petit chapeau, des drapeaux brodés de mots en guirlandes dorées, véritables incanta-' tîons ; des écharpes, des bonnets phrygiens I... et des bonnets brodés piqués de la cocarde citoyenne ; un habit de général, pesant d'or ; des couronnes civiques. Alors joyeux, sournoisement, il la culbutait d'une bourrade au milieu de tout. Et Francine, pas fâchée, allait rouler sur la soie d'un drapeau, ses petits pieds dé* chaussés par la cabriole, droits vers le del, ses jupons envolés, trous* ses en forme d'abat-jour et pas trop vite rabattus sur des lingeries plus secrètes, mousseline et dentelle modestes, mais brèves, à la mode de 1914, et dont — il y avait si peu de semaines ! — s'était alarmé la farouche pudeur de Marat, à les découvrir, petit tas de légères choses sans vie, au creux de la boite à ouvrage, en pénétrant, clandestinement, dans le musée chéri quand c'était encore la chambre de Francine.

Parfaitement ; c'était dans la tradition. L'Histoire avait fait le compte des cotillons en guirlande autour de la Guillotine. Il faut confesser que Marat se complut un instant en un buisson de pensées analogues. Au contraire, il n'éprouvait rien qui ressemblât à de la satisfaction sensuelle devant la vision resurgie de ce matin (atal qu'il avait été, sans mauvais dessein, surprendre Francine endormie à côté de la grasse Céline. Le matin de l'exécution de Farigou.

Marat compta les mois ; il compta les jours.

Ce matin de brouillard sanglant, quels avaient donc été les vrais sentiments de Marat ? 11 n'avait pas désiré Francine à l'abandon ; c'est la vénusté abondante de Céline qui peuplait alors son imagina-* tion des visions gaillardes des grandes années du carnaval civique. Plus tard, avant le repas en commun, quand les Hussards de la Guillotine mettaient à peine pied à terre, Francine avait chanté, de bon coeur. Marat, à ce moment, ne la haîssait-il pas ? Sentait-il pas son cœur gonflé de mépris ?

Maintenant, son plaisir se trouvait gâté, jusqu'à ce qu'il plut à Francine, ou à son démon, de revigorer l'amour ou la paillardise vulgaire du pauvre bonhomme, inapte à en décider, et que désor* mais le repos devait fuir.

à Marat, Fruicme te connût vraiment maitreste de son u Elle excdla, dirigeant la Dudos lui vouant un culte, dans le gouvernement domestique. La maison fut sa maison ; le bien» son bien. Dans le calme bourgeois des après-midi, tandis que le citoyen vaquait à ses affaires, Francine évaluait posément sa richesse en linge, en bagatelles, en étoffes non apprêtées, tandis que Céline, la paresseuse, assise sur un coin de taUe lui contait ses amours avec Tabouret, sans passtf sous silence son caprice, le beau Pélis* sier.

A peine Francine accordait-elle un surcroît d'attention k cette dernière leçon ; la notion de la satiété vaincue par la diversité.

A tenter de lui donner aussi tels conseils de prudence, Céline admirait de trouver en Francine une fille si secrète et si avisée devant que l'expérience lui eut rien enseigné.

Obéissante, allant au devant des ordres et des désirs de son petit dieu blond, la Dudos familière préparait de fins goûters aux deux amies.

— LatBsez-là votre ouvrage, mes filles, vous êtes servies.

C'étaient de bonnes journées.

A vouloir faire bavarder Céline, Pélissier perdait son temps. Le brigadier recevait un lointain avertissement de quelque chose d'assez nouveau chez l'entrepreneur. Pélissier enrageait, après lui-même. « Si je n'avais pas ça, se disait-il en regardant ses manches galonnées, elle me dirait ! J'ai perdu la main. » Il en vint à admettre qu'il n'avait eu que de faux, que d'absurdes soupçons. Et à quoi bon se casser la tête ? Comme il le confiait un jour à l'un de ces messieurs rencontré sur la route et lui faisant l'amitié d'un bout de conversation, — le D' Ode, parbleu I puisque c'était encore des femmes que l'on parlait :

— ... Y' a pas qu'à Paris ; on en voit aussi des drôles de choses, en province I On regarde, on écoute, on se fait ses réflexions. S'pas ?... J'en ai remarqué des bergères, des petites poules ou de la riche volaille, qu'avaient les foies d'avouer leur homme, rapport au monde. Je vous parle de celui d'homme qu'elles s'étaient choisi d'autor*. Moi je dis que si franc que ça soye dans les débuts, et malgré qu'elles aient eu le gars dans la peau, des béguins camouflés

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ccmune ça, c'est forcé que ça tourne à la mie. On ne peut rien contre.

« Suivez-'moî bien ; si c'est une vraie rombière qu*a du sang, et pas rien qu'un carton, le Jour s'amène qu'il faut qu'a montre son honune. Mais c'est le premier qu'est (ait, vous entendez ? C'est un autre, un nouveau qu'en profite quand la gerce s'afïranchit. Ça peut aller jusqu'à la faire changer de monde. A grimpe au-dessus comme aussi bien qu'a tombe à rien. Seulement, alors, c'est rare si son second existe devant elle et des deux c'est encore lui qu'est le plus fait. A moins d'un gars à la redresse. Ça s'est vu, même chez les types en or, et en province I »

A quelques incidentes près, Chamfort l'avait dit avant Pélissier ; presque aussi cynique, bien qu'avec plus d'apprêts et moins d'illus" trations irrévocables.

Caressant sa belle barbe médicale, oubliant les soucis dont l'en-' combrait l'inquiète amitié, Ode savourait le trait en philosophe et le jargon, l'argot, le jobelin, en philologue.

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