CHAPITRE II
Au palais archiépiscopal, l'ancien hôtd Talloire cédé au prâat depuis la séparation par une dévote* pourtant moins riche et moins dévote que M^^ Ricouart de la Fressure, Tévêque de Chateau" Briard, Mgr Amable, lisait YHumamii. lAgc Amable ressemble à Fénelon ; à un petit-'neveu de Fénelon qu'un costume de conseiller d'ambassade ou un uniforme de chef d'escadrons eut aussi bien habillé que la simare. Mgr Amable repoussa doucement l'organe officiel du Parti socialiste sur ce bureau qu'avait couvert de sa maigreur agitée M. le duc de Talloire, lorsqu'il écrivait, aux envierons de 1876, le grand ouvrage décidant de l'attitude de tant de familles françaises, et qui conduisit M. de Talloire à Rome. A Rome où le gentilhomme sut prendre une part utile à la politique vaticane. A^t-on si vite oublié le grand ouvrage : De la Démocratie et de la nécessiii de la servir'f Mgr Amable vivait en santé dans l'air un peu mesuré qu'avait respiré le duc de Talloire.
L'évêque, d'un geste familier, posa sur la feuille rouge sa main bien à plat, avec un tremblement decrescendo des doigts aux ongles soignés, sauf celui du pouce que Monseigneur rongeait vilainement depuis le séminaire.
— Ce monsieur Sixte-'Quenin a un bien beau talent I... Il a un bien beau talent et j'aime ce nom de Sixte-Quenin presque papal... Qu'en pensez^vous, Fux ?
Le chanoine Fux ne se pressa pas de répondre. Strasbourgeois, il eut pu être aussi bien vigneron à Kehl que marchand de DeUca"
itssaïf place du G>rbeau, rue de la Mésange ou de la Nuée^Bleue. Ije chanoine Fux paraissait copié sur le modèle de quelque Donateur tels qu'en peignirent les primitifs de G>logne. Quelque chose gâtait ce beau visage bien plein et sa noblesse bonhomme ; peutêtre le dépit d*un qui, parti ambitieux de Strasbourg, fik d'un pauvre officier des Domaines, tué devant Bitche, n'avait réussi qu*à Chateau-Briard, sans franchir les soixante kilomètres qui le seraient de la capitale.
Mgr Amable accordait son indulgence à la surdité accréditée du chanoine.
— Fux, j'e vous demande ce que vous pensez du beau talent de M. Sixte-Quenin*
Fux déchaussa son nez fort des lunettes rondes et répondit, enfin :
— Sans doute. Monseigneur, sans doute. Pourtant il n a ni la verve incisive, ni la forte documentation de feu Léo Taxil et je lui dénie encore cette rondeur qui fît la fortune du bon Alphonse Humbert, père immortel de Boquillon.
— Je crois M. Sixte-Quenin meilleur politique et je ne lui vois au Parlement d'autre rival que son ami et, si j*ose dire, correligionnaire, M. G>mpère-Morel, qu'estime et soutient Mgr d'Uzès.. Le comte d'Embrun maintient-il sa candidature ?
— Il la maintient, Monseigneur.
— Souvenez-vous, Fux, que M. d'Embrun élu c'est, avant sir mois, le pèlerinage de Notre-Dame-des-Bois interdit et la grotte miraculeuse de Dieu-Fontaine fermée k jamais ; cette grotte I... Ce qu'on en ferait si les catholiques comprenaient leur devoir et si les capitaux français se faisaient moins lourds k remuer I... Lourdes est si loin I... Attachons-nous un membre influent du Consôl d'administration de l'Est et, avec un bon rapide régulier et quelques trains de plaisir, l'affaire est lancée. Porter M. d'Embrun k la Chambre, c'est consommer la ruine de Dieu-Fontaine, et» je le maintiens, avant six mois.
— Avant six mois. Monseigneur, nous aurons eu la guerre. L'évêque n'accueillit pas cette prophétie cmnme le chanoine s'y
pouvait attendre. Mgr Amable remua des papiers sur le beau bureau de feu M. de Talloire et dit :
-^ A iiropoe, Fux, oMuiaissez-vous un garçon un peu déluré» niiit tûr» profMTe à remettre un filet à la SmHndle^ le journal de Qievanœ ?
— J'y penserai» Monseigneur.
— Void. C'est dans le ton du journal, et tout k (ait amusant ; un choix d'aphorismes, scandaleusement anarchistes ! que M. Barrés n'a pas cru devoir rayer de l'édition définitive de ses œuvres.
— Ah ! Monseigneur, c'est une bien funeste méthode que celle qui consiste à d'aboid faire table rase de toutes choses sous prétexte de fonder avec plus d'assurance. Sans doute, les esprits privilégiés parviennent à reconstruire un monument agréable et solide, mais les mauvais lecteurs qui sont légion ne sont flattés par rien que par cette licence de démolir qu'on leur a si imprudemment octroyée.
— Vous croyez beaucoup à la guerre, Fux ?
— J'y croîs assez. Monseigneur, et si j'en doutais trop, mon beau'frère, le vidame von Berlichingen, de l'évéché de Cologne» capitaine aux uhlans de Diilsseldorf , serait là, avec ses lettres de six pages, d'une franchise si prussienne, pour m'en persuader à l'occasion.
— Eh bien, Fux, ce sera la revanche I J'imagine que vous relisez une fois de plus votre Erkmann-'Chatrian qui vous fait négliger le bréviaire.
— Oh ! Monseigneur I... d'ailleurs Erkmann et Chatrian insis** tent assez sur les horreurs de la guerre.
• — Oui, elle sera terrible.
— Ce sera la guerre des peuples et chacun sera soldat.
— Les prêtres eux-mêmes porteront les armes... quelle abomi" nation I Au fait, mon bon Fux, vous n'êtes plus d'âge mobili* sable?
— Si fait. Monseigneur, classe 89, réserve de l'armée territO' riale ; j'ai ma pkce marquée à la garde du dépôt des machines de Pagny-sur-'Moselle... J'aime que cela amuse assez Votre Grandeur pour la faire sourire.
'— ^ Je souris... mais nous saurons vous retenir, mon bon Fux. -^ Je ne le sollicite pas de la bonté de Monseigneur.
— Tenez-vous tant que cela, Fux, k tuer de vos mains Mon-
sieur votre beau-frère le vidame de Berlichingen s'il s'avise, à la tête de son escadron, de vouloir enlever vos locomotives ?
— Le vidame est un ivrogne qui, lorsqu'il a trop bu de cet affreux Champagne allemand (ait avec du poiré du Perche, donne à ma pauvre sœur des coups de cravache. Je compare ma soeur Elisabeth Fux, strasbourgeoise, à l'Alsace entière sous la botte du vainqueur.
— L'allégorie directe n'est pas mauvaise. Mais, dites-moi, Fux, Madame votre sœur est, j'imagine, fidèle à son époux prussien et sans doute l'a-t-elle aimé.
— Elle ne l'a pas aimé. Monseigneur ; mais il ne se trouvait plus à Strasbourg de beaux officiers français pour demander la main d'Elisabeth, la dernière fille d'une vieille famille militaire. Et puis, la nécessité de soutenir un bon rang survivait à la défaite. Les intérêts inéluctables, Monseigneur !...
— J'entends. En outre, le vidame a fait à madame votre sœur des enfants vigoureux.
— Monsagneur ne réussit, en me tourmentant par amitié, rien qu'à renforcer mon allégorie. J'ajouterai que les enfants du Prussien ne sont pas aussi vigoureux que le croit Monseigneur. Henri est épileptique, conséquence de l'ivrognerie de mon beau frère Luitpold; le moins prussien, Herman, un gentil enfent tendre et rêveur, pousse le rhénanisme jusqu'à être somnambide, prenant pour un fleuve le lac du clair de lune et s'en allant chercher la Loreley sur les toits. On le destine à la carrière des lettres, qu'on dit en Allemagne lucrative lorsqu'elle engage à la corruption. Ludwig a des polypes dans le nez, tare essentiellement juive, conséquence d'imprudentes alliances berlinoises des Berlichingen, gros actionnaires du Berliner TageUatt. Siegfried fera vraisemblablement un grenadier splendide, mais à douze ans il pisse encore au lit et, méritant cent fois par jour le fouet, c'est lui qui rosse sa bonne, la grosse Gerda, pour quoi son père charmé le comble de pfennigs qu'il convertit en pumpemickels.
— Oh ! Fux !... une guerre entreprise contre un tel peuple ne serait pas bénie de Dieu ?..• Pourtant, ne sauriez-vous m'apprendre par où se manifeste en Henri, Ludwig, Herman et Siegfried, l'ame française de Madame votre sœur ?
*- Henri, Ludwîg, Hennan et Siegfried sont bien Jeunes I... Laissons Henri dont les médecins miUtaires ne voudront pas et attendons la répcmse du lunatique — ou du lunaire, je ne sais trop comment dire — Hennan, lorsque le Maûser au poing, au coin d'un bois, il verra venir à lui un des petits soldats de Longwy où* par deux fois, il passa ses vacances ^ez ma soeur Odile, celle qui est mariée au commissaire spécial.
— Fux, vous vous abusez sur votre résistance physique et sur k nécessité qu'il y a à ce que vous alliez coucher sur la paille des hangars de Pagny-sur^Moselle, allongé à côté d'hommes pitoyables mais grossiers et dont le sommeil même est plein de ces jurons affreux qui sont autant de blasphèmes. J'imagine qu'il ne me sera pas malaisé de vous conserver au diocèse où les taches utiles ne manqueront pas. Ceci dit, et à y bien réfléchir, je ne crois pas telle» ment que la mobilisation des prêtres — dont se rouira taiit, et si naïvement, le bon M. Sixte-'Quenin ! — et qui dnneure condamnable — soit à ce point pour nous un sujet de tristesse. L'Église y peut, y doit gagner I J'aperçois là même une raison de plus de soutenir les adversaires de nos amis imprudents.
— Monseigneur serait-il pas bien satisfait, plutôt que donner son agrément k Gaston G)8te, le radical adversaire de M. d'Em« brun, d'accorder, plus ou moins directement, sa foveur à une candidature tierce ?
— Fux, qu'appelez-vous une candidature tierce ?
— M. du Hooqueton, le châtelain du Rouveau, se présente avec un programme singulier.
— Ah I Fux, que vous êtes donc lent, mon ami, et pourquoi n'avoir pas parlé plus tôt ?
— N*avais-je pas k satisfaire d'abord aux curiosités de Monseigneur I
— Eh Fux, je n'ai d'autre curiosité que celle-là I Quel est ce programme de M. du Hocqueton, que vous dites singulier ?
— Il est tout entier dans une phrase admirable d'un manifeste qu'il prépare. Je croyais le marquis tout occupé de chiens et de chevaux et je ne lui soupçonnais ni tant d'habileté à s'eiq>rimer, ni la lecture assez étendue qu'une telle aisance suppose. J'ai eu con" naissance du manifeste et de la phrase en question par Médard,
cet ouvrier typographe de Chevance, dont nous avons arrangé une assez vilaine affaire d'impression clandestine d obscânitÀ, quand il était à son compte, rue des Francs-'Archers. Monseigneuf se souvent qu'il eut la bonté d ouvrir à son fils, le petit Achille, les portes du séminaire ?
— La phrase, Fux, k phrase.
— La voici. Monseigneur : « Les socialistes ne sauraient pré* tendre au monopole du Socialisme ! »
— Les socialistes... répétez, Fux.
— Les socialistes ne sauraient prétendre au monopole du Socialisme.
— Les socialistes ne sauraient... c'est admirable I... c'est génial ! ... qu'en pensez-vous, mon bon Fux ?
— Je ne doutais pas que Monseigneur serait frappé de la justesse de l'argument, et de sa nouveauté.
— C'est inôsif !
— Et convaincant I
— Au premier chef I... et savez-vous quelque chose d'autre de son programme ?
— En substance. Monseigneur. Au cours des réunions publiques M. du Hocqueton se propose de soutenir cette thèse hardie : les républicains au pouvoir, fils des honunes qui firent la Révolution à leur profit, ne peuvent pas être les amis du peuple pour cette raison qu'ils ont fait des inunortels principes quelque chose de fixe, et qui plus est : un instrument d'arrêt contre l'élan du peuple. Condamnant les meneurs révolutionnaires, destructeurs impuissants à réaliser, pressés de déposséder les uns sans satisfaire les autres par un partage assez avantageux, il oppose aux premiers, doctrinaires égoïstes, installés sur un plan fixe, les privilégiés animés de sentiments généreux, nobles ou roturiers mais unis par l'identité des privilèges, et de la sorte les aristocrates du jour, résolus k aller de l'avant quand s'immobilisent les hoirs de la Révolution. Bref,
^ ce candidat original qui a le don des phrases...
— '- ... incisives.
I — ••• résume sa pensée en ces mots : « La nuit du quatre ao&t
n'a pas duré assez longtemps I »
— Mais il est élu d'avance I
— Monseigneur le scnident ? Je m'en réjouis.
— C>nunent les privilégiés oseraient^ils nier cette goiérosité qu'il leur suppose et qui est la meilleure assurance contre d'affreux excès I
— Et quelle espérance il apporte à nos laborieuses populations, trop clairvoyantes pour ne pas reculer devant les risques immenses d'une révolution I
— Dites^moi, Fux, le marquis entrevoit^il la guerre avec les Allemands et a-t-il exprimé quelque opinion sur cette redoutable conflagration ?
— Patriote, M. du Hooqueton ne l'est pas à la façon de ce Barrés, intellectuel assez inhumain, désormais à la tête de ligueurs turbidents et simplistes, ancien anarchiste mondain, parfois encanaillé aux tavernes, et dont Votre Grandeur a bien raison de se défier. M. du Hooqueton parle net et il parle sans vergogne aux appétits que méprisent les rêveurs dangereux. « Défendez, dit-il aux soldats-citoyens, défendez la terre qui est votre bi«i, qui vous est une promesse d'aisance ; la terre que vous aurez un jour, la terre que nous vous livrerons, lopin par lopin, et par une série d'accords qui cimenteront la fraternité républicaine I »
— Fux, j'aurai avec M. d'Embrun une conversation particulière et définitive. Quant à Gaston G>ste, laissons-lui encore ses espérances. Il dispose, je crois, du Suffrage Universd ? N'engageons aucune polémique. La politique de diversion a parfois donné d'assez heureux résultats. Dites-moi, Fux, est-ce que le marquis n'a pas commencé d'assurer sa popularité en se liant avec cet étonnant bonhomme, le roi de Château-Briard au nom affreux de Marat, cet extraordinaire entrepreneur d'illuminations qui a recueilli la petite Francine ?
— C'est exact. Monseigneur. Toutefois, je ne saurais dire encore si le bonhomme Marat sera pour M. de Hocqueton un auxiliaire dévoué, s'il lui est acquis. L'entrepreneur d'illuminatîcms peut beaucoup. Monseigneur lui donnait du roi pour plaisanter ; c'est ma foi vrai, au regard d'une grande part de la population. Mauvaise affaire pour notre candidat si Marat se détermine contre lui.
— Où en sont-ils de leurs relations ?
— Le marquis n'est entré en rapports avec l'entrepreneur qu'à
roccasion de ce (eu d'artifice chinois dont on a tant parié. M. du Hocqueton fut même blâmé par certains d'avoir fait tirer ce feu d'artifice sur les lieux mêmes où trouva la mort M. de Frêne.
— L'amant de la marquise ?
Le chanoine Fux soupira et joignit les mains, les doigts noués.
— Singulière, est en effet, cette mélancolie dont souffre kmar-' quise depuis la mort violente de ce jeune homme. Je disais. Monseigneur, qu'il est malaisé de préjuger de l'attitude du père Marat à l'égard de M. du Hocqueton. Ce Marat parait jouir d'un gros bon sens et n'en est pas moins un vieux fou, un idolâtre de la Révolution, littéralement, et qui en conserve — je rougirais de dire avec piété, mais de quel mot user ? — les reliques les plus douteuses. N'est-il pas à craindre que notre candidat l'irrite par son essence et ses façons aristocrates ?
— Et la petite Francine ?
— Marat, son sauveur, s'est longtemps montré digne de sa mission, digne du bienfait céleste qui permit à ce mécréant de sauver, et doublement, la victime du chemineau Farigou et de la prostituée bohémienne ; digne de la confiance des autorités kiques. Hélas I quelle imprudence qu'abandonner une enfant à demi««au«vage à la tutelle d'un célibataire encore vigoureux et privé des lumières de la religion !
— II couche avec elle ?
— Oh I Monseigneur ; on le dit, mais, moi, je n'aurais jamais osé le dire aussi catégoriquement à Votre Grandeur. .
— Fux, est-ce que la petite Francine n'est pas très amicalement accueillie au château par la marquise ?
— C'est un fait. Monseigneur.
— Qui est le confesseur de la marquise ? Est-ce Combanel ?
— Non, Monseigneur ; c'est l'abbé Audibert, le second vicaire, desservant de la petite chapelle du hameau de Dompierre, proche du Rouveau. Une âme très ferme. Monseigneur, mais pas très souple.
— Je sais. Audibert est un imbécile. Peu importe. Nous aviserons. Dites-moi» Fux; cette petite Francine est-elle demeurée aussi sauvage que vous tendriez à le laisser croire ?
— Hélas I non. L'enfant est devenue coquette. Elle subit de
pernicîeuies inihieiioet, outre rhorrible abus de son tuteur. Une oeftaine Câine, la nièce du capitaine Pajou, la plus eflrontée ooureuse* est son amie. Je laisse à deviner à Monseigneur les détestables effets de cette compagnie.
— J*entends, et, d'autre part, la bonne marquise elle-même fût une grande pécheresse.
— Oh ! Monseigneur I pouvez-vous...
— Je ne les compare pas, mon ami. Tout de même, Fux, vous vous laissez trop aisément éblouir par la naissance.
— Je suis le fils d'un pauvre officier forestier sans fortune, et...
— Assez I ctfdonna sèchement, d'une voix pale, Mgr Amabk, à vingt ans Hilaire-Hédouin-Amable de la Mongerie, attaché d'ambassade à Madrid.
Il se leva...
— Tenez-moi strictement au courant des faits et gestes de ce petit... et de ce grand monde, si vous y tenez, mon pauvre Fux. Ne pensez pas trop à la guerre avant les élections. Vous manderez Médard ; j'ai k l'entretenir de son fils ; vous inviterez aussi l'abbé Audibert à servir ma messe, dimanche matin.
Quelques jours plus tard, Mgr Amable, en promenade, achetait oatensSJement k un crieur la RépaUique Aormâe, la feuille bihebdomadaire lancée par M. du Hocqueton et qu'imprimait Chevance sans craindre de faire tort à sa SentindU.
Un soir, après le salut, comme sa voiture découverte fendait un groupe animé de citoyens, l'évêque inclinait légèrement son buste élancé et bénissait d'un geste rapide, dont la majesté se tempérait de cordialité familière, un jeune honune de tenue négligée, à la cravate trop verte, coiffé d'une casquette à carreaux noirs et blancs trop larges, et qui criait plus fort que les autres, en grasseyant laborieusement :
— Vive la République hcmnête I
C'était La Cnileuvre, le seul souteneur professionnel de la petite ville à qui, on s'en souvient, Pélissier avait rendu un signalé service en des circonstances dâicates.
Un autre soir, Mgr Amable reconduisait M. du Hocqueton jusqu'à cet escalier dérobé d'où l'on pouvait quitter l'évêché par le jardin. M. d'Embrun attendait dans le salon d'honneur. Le prélat
avait passé fiaimlièrement le bras sous celui du marquis. Tout en parlant» il jouait avec la belle soie frangée de sa large ceinture bien k plat sur Tabdomen sans embonpoint. Mgr Amable, selon sa coutume, regardait au-dessus de soi en parlant :
— J'aime beaucoup ce gentil garçon à barbiche de chansonnier montmartrois qui dirige le Tambour de la Brie^ qu*a f<mdé votre adversaire» M. d'Embrun et que soutient la Ligae des Patriotes.
Le marquis prit sur son souci électoral de s'amuser une seconde de la connaissance qu'avait l'évêque du style montmartrois. Le prâat poursuivait :
— Il n'est pas dangereux. La Sentindle va publier ce qui alour^ dirait inutilement les colonnes de la RêfiaUiqae honnête* Un petit bachelier dont les journaux de Paris ont écarté les fantaisies un peu jeunettes, jaloux du succès facile que se fait dans les cafés le rédac** teur en chef du Tambour^ presque aussi jeune que lui» donne au journal de Chevance un choix des mots anarchistes de M. Barrés. Avez-vous pris garde que dans les livres de M. Barrés tous les pauvres, Mouchefrin, Racadot, Renaudin, tournent mal ? Il donne même aux pires d'affreux noms prédestinés qui leur seraient comme une excuse. Sans argent, pas de morale. Je sais que cela est souvent vrai. Mais trois mille livres de rentes mettent Sturel et ses amis à l'abri du mal. Quelle moralité I Et quel artifice d'observation I M. Barrés a aussi usé du mot flirt ramassé au Cirfi JCHaroomt...
— ^ Il connait aussi le d*Harcourt I paisa le marquis.
— ... et qui alors était d'argot. Je préfère l'argot brutal du bri-* gadier Pélissier qu'on m'a dit être un ancien souteneur et dont le gouvernement qui le paie a fait un excellent gendarme. M. Bairès a flirté avec la plèbe, cette fille forte qui ne sait pas flirter, se dcmne avec violence et tue et meurt encore pour sa passion. M. Barrés confond. Il tient pour tout le peuple ce que le peuple fournit de partisans à un militaire d'imagerie. Soupçonne^t^il l'autre, le vrai et encore les couches secondes de ce peuple ? Ce camarade de ma jeunesse, demeuré gamin k cinquante ans quand d^ la neige me couronne, a écrit jadis certain Noâ foubourien singulièrement révélateur. Descendant, et seulement jusqu'au tiers des marches, dans un caveau nocturne des Halles, il y mesure du regard le puUic et croit surprendre un magnifique congrès anarchiste quand c'est
une assemblée noceuse d'amis de Pélîssîer avant le repentir ; des voyous bien plus conservateurs que l'excellent gendarme. Fux, qui est de nos provinces captives, a reproché encore au benjamin de l'Académie, d'avoir dédaigné les fils des vignerons de la Moselle, le marinier du Rhin et le gamin strasbourgeois, durement soumis à l'ordre du junker, au profit du seul volontaire Herman, souftrant de toute son intelligence, noble en ses refus, mais que l'Allemagne presse d'acepter des grades, une chaise au Gisino des officiers et une dignité auprès du Stathalter.
— J'aimerais, Monseigneur, à prendre la défense de ce bon Français et de ce grand artiste, si jeune I vous l'avez noté ; mais comment faire perdre à Votre Grandeur le temps qu'elle veut bien donner à mon succès ?...
— Vous êtes sage, marquis. Revenons à notre vrai sujet, pour votre profit et aussi pour vous dissuader mieux d'une vaine apo^ logie. M. Barrés a écrit une véridique et plaisante histoire de la Troisième République à travers Panama, qui a dépouillé tant de nos prêtres et le Boulangisme qui leur a valu le service obligatoire. Véridique et plaisante, mais avec une lacune qui fausse tout. L'abbé Audibert, un bon religieux dont le cœur l'emporte sur la méthode, m'a entretenu d'un homme qu'ont vit dans ce pays ; un coureur du genre Farigou. Un certain Rémy dit Tabac qui ne viole ni ne surine mais qui dynamiterait s'il n'a dynamité. Notre historien de déca-* dence néglige trop la part, le rôle historique de Rémy dit Tabac ; l'anarchie de 92-93. Quel centenaire I A dédaigner Rémy dit Tabac dont les fautes des radicaux panamistes et la maladresse, disons-le, le manque de franchise des patriotes aventuriers ont assuré l'accès à l'histoire, on risque trop de préparer son retour. Légitimes colères du peuple. Monsieur, en ce qu'elles traduisent cruellement des aspirations légitimes et de justes froissements, des déceptions d'amour. En tenir compte pour empêcher la violence, voilà un noble but. M. Barrés s'abuse pour s'être parfois satisfait de jouer le rôle d'un Rémy policé, d'un Rémy-Tabac de luxe.
— Monseigneur !
— Pour M. d'Embrun c'est tout simple. M. d'Embrun vertueux, qui ne fume pas. Quel thème pour la République honnête l
— JV penserai. Monseigneur, et j*y penserai toujours en vous remerciant. Je voudrais...
M. du Hocqueton marquait de l'embarras. L*évêque Tencouragea, d'un regard bienveillant, plus franchement cordial que protecteur.
— Rémy dit Tabac... parbleu !... mais exigera-t-on de ma conscience au service de la Nation qu'elle fasse aussi une place à Farigou, plus bas que Rémy ?
— Jésus-Christ Teut accueilli. Monsieur, et Dieu ne le raye pas du nombre de ses créatures. Mon cher Marquis, résumons-nous. Je ne suis pas révolutionnaire, mais je m*évertue à vivre en trop Ixm catholique pour céder aux séductions d'aucun mysticisme ennemi du réalisme, lequel est sain et, par conséquent, saint. Enfin, j*ai conune un dégoût insurmontable de toutes les maladresses. Allez, mon cher ami ; vous avez mieux que ma bénédiction qu'attend M. d*Embrun.
La candidature du Hocqueton eut pour effet de rendre au capitaine Pajou un peu plus que l'impétuosité de sa jeunesse quand, sous-lieutenant, porteur d'épaulette tout neuf sorti des rangs profcmds de la piétaille, il s'alignait au jour naissant avec un de ses camarades du 86® de ligne, un beau fils de bonne maison qui lui reprochait de ne pas téjpfagaet assez à prêter son épée à l'exécution da Décrets. Le vieil officier retrouva des auditeurs autres que les Jacobins indulgents. Il apprit les discours, les manifestes et les affiches du marquis rouge et les articles de la République honnête et les récita si bien qu'il put bientôt se féliciter de provoquer des adhésions peu négligeables. M. du Hocqueton accepta d'être deux fois l'hôte du capitaine et rendit la politesse en offirant un bijou, ce dont la belle Céline manqua devenir folle de joie. Francine l'envia et fatigua Marat des éloges qu'elle fit du marquis. Dans le même moment, Céline au lit décidait Tabouret à chanter sur le mode héroïque la République honnête. A l'issue d'un repas étonnant qui réunissait autour de la même table Céline, le marquis, le capitaine et le jeune La Couleuvre Q\ y manque Monseigneur I pensa le cynique marquis). Tabouret fût chez Marat pour lui lire son nouveau chef-d'œuvre et lui faire, après Francine, l'apologie du marquis. Marat en fût ébranlé. Ode le décida tout à fait qui ne
demandait qu'à marcher et les Jacobins délibérèrent de soutenir la candidature du Hocqueton, aux appkudissement de Chevance pour qui c'était une bonne affaire. Les Jacobins, à l'issue de cette tenue extraordinaire, résolurent de faire porter une adresse au marquis et n'écoutèrent pas le plus terne d'entre eux, le médiocre Barberon, marchand grainetier, seul à contrarier Marat exigeant — prix de son adhésion — que la suscription de l'adresse fut ainsi rédigée : Au Citoyen Hocquetan^ Permanence èa Condté de la République honnête^ en ville.
Le lendemain, c'est à Marat que le candidat plein d'espérances, et fondant sur cette dernière alliance les plus fermes certitudes, fut porter ses remerciements. L'entrepreneur d'illuminations était à Meaux où l'on mettait aux enchères, avec des Jeanne d'Arc de plâtre colorié et des Saint Antoine de Padoue à la tonsure couleur de rose, des bannières du Sacré-Geur de la maison de VA^e Je Meaux^ en déconfiture. Il suffisait de découdre la soie du coeur ardent pour rajeunir d'une si belle occasion le matériel des fêtes laïques.
En l'absence de Marat et de la Dudos, occupée au lavoir, c'est Frandne qui ouvrit la porte au marquis. Les visites du candidat à la petite maison de la rue des Arpents devinrent de plus en plus fréquentes, tandis que Francine s'émerveillait, suffisamment dépitée, d'un nouveau joyau aux doigts de Céline moins fins que les siens. Le marquis ne savait, en vérité, que faire, pour remercier Pajou de son zèle si heureux. Un soir, M. du Hooqueton quitta la maison de la rue des Arpents très rouge et juste assez vite pour pouvoir flâner aux environs de la gare, à l'heure que le train de Paris ramenait Marat qui avait été disputer à l'Hôtel des Ventes des pièces d'équipement et qui, victorieux, rapportait un Casque jrAugereau^ à haut cimier et fourrures de panthère ; un Talpak dt Marceau avec un galon serpentant comme une devise de mirliton ; un TanJxxtr (par hasard authentique) de la 32® dam4mgade et un sabre d'honneur gravé de ces mots au poinçon : Le dtoiUun Jérôme Hilairet dit Brutus la laigui à sa uille natùde de Mandkùurt en Artoi.
Une semaine s'était écoulée et l'on touchait enfin à la veille des élections. Mgr Amable, qu'une scène très vive avec M. d'Embrun,
qaon avait vu quitter Tévêcké comme un égaré, laissait parfaite* ment calme, confiait à M. du Hocqueton, en lui glissant pour la RêfiuUiqae honnête un nouvel article du bachelier :
— J*ai beaucoup pensé à cette petite Francine. Les circonstances n'étaient sans doute pas favorables au renouvellement du miracle qui épargna, en un si grand péril, la virginité de sainte Agnès. Mais nous savons de quel prix Marie l'Egyptienne paya son passage. Petite fille de Bohême, Tenfant de Tancienne reine des foires n'est* elle pas pour tout de bon ime Francine l'Égyptienne ?... Est-ce que je m*abuse, mon cher marquis, lorsque j'imagine qu'il ne vous est pas tout à fait défendu de déterminer Francine à passer le seuil de sa paroisse ?... Songez-y, par amitié pour moi. Mais pas de hâte imprudente I... Après les élections, bien entendu. Le maître de l'éternité n*est jamais inquiet de son heure. Après les élections, marquis.