CHAPITRE III
La parole de Monseigneur était la musique de son sourire.
— J'ai bit avec Fux pour comptable — cet ami fidèle ne compte pas toujours comme il faut, mais ses comptes sont rigoureux, et je m entends aux probabilités — la somme des voix assurées. Vous serez élu, marquis. J'en réponds. Ne draînez-vous pas des ambitions ? Toutes les ambitions ? Vous transportez dans une aventure, si pratique bien que romanesque en ses apparences, le possibilisme des radicaux conservateurs d'il y a trente ans. Vous le transportez aux champs où fleurissent et croissent sans se détruire le pronunciamento et la révolution ; bleuets et pavots dont il vous reste à composer un bouquet harmonieux, c'est-à-^lire inoffensif. Cornprenez^vous, mon cher ?
Sans attendre de réponse, l'évêque fût donner un regard d'amour au petit Greco, très suspect, qu'il avait rapporté de Madrid en abandonnant la drrière. Il reprit en revenant à son hôte :
— Hervé, celui du Soleil l rappelait un jour au journaliste Biron, cet anecdotier octogénaire qu'on appelait le Maréchal, le mot si fort d'un familier de M. le G>mte de Paris. Jugeant d'un regard l'assemblée monarchiste de Versailles, ce profond politique dispersa d'un soupir les espoirs d'Orléans avec ceux de Chambord. Il dit alors le mot, le mot si fort : « Ça manque de gueux ! » Mon bon ami, votre succès est aux mains des gueux mal persuadés que le citoyen délégué du Parti socialiste les dotera mieux que d'une maigre gamelle communiste. Gaston G>ste a fait son temps ;
M. d'Embrun ?... une ganache I Allons, marquis, soyez optimiste I Les gueux vous porteront chance. Ce vieux fou de Béranger, le bon marguiller hérétique, la chanté, chantons-le avec lui :
Les gueux, les gueux Sont des gens heureux. Vivent les gueux I
En chantant, Mgr Amable pirouettait sur ses talons d'une manière agréable, un bras levé portant la main fine inclinée comme un lys expirant, au col d'un vase d'autel. La soie de son costume crissait. Ce n'était plus Fénelon chu dans le pragmatisme, mais Nfazarin pavanant au bruit des mousquetades.
Le peuple connaît bien mal ses maîtres.
Sa canne à pomme riche rudement logée sous l'aisselle et fran-* chîssant à rudes enjambées la distance qu'il y a de l'hôtel Talloire à la permanence de la rue de la Mission Marchand, le marquis tout à fait accoutimié à n'être que Georges du Hocqueton, candidat répMicain intégral, va ruminant ainsi :
— Ce mannequin de soie !... avec ses phrases !... quel Jean- Foutre !... Jean-Foutre ou Cucu-la-Dragée ?... Son Greco est faux... on le met dedans comme on veut... et j'ai compté sur ça ?... Je passerai quand même ; le père d'Embrun... pauvre vieux !... le social est vendu à Coste et les fripouilleries de Coste sont vraiment trop récentes...
Des citoyen** passent qui saluent le candidat. Le gentilhomme rouge leur rend la politesse en comptant les coups de chapeaux qu'il donne. Ainsi il en vient à substituer les chiffres aux idées, jusqu'au délire.
— Si le total des lettres du mot République fait un chiffre impair, je serai élu... dix !... M... I Allons, c'est idiot ! Faut-il être abruti par ce métier de chien pour tomber dans la superstition !...
L*abbé Combanel l'a salué. Mais l'abbé Audibert a plongé dans son bréviaire, se refusant à voir le marquis en arrêt.
— Et pourtant il m'a vu... Ah ! salaud !... je te signalerai. Il faudra que la Couleuvre me dise si ça a voté ; si ça vote, ça doit être pour la Sociale...
A la permanence, La Couleuvre, le petit bachelier et Médard le
typo sont en fcmcdons, assistés de quatre citoyens bénévoles* La GHileuvre annonce le marquis.
— Vive la R^;niblique honnête I
Dans son zèle, le bachelier est parti en solo. Les autres reprennent après lui :
— Vive la République honnête !...
Le citoyen Hocqueton du geste les apaise, marquant encore combien il est touché.
— Merci, mes amis, merci.
A l'un des assistants bénévoles qui patauge dans son zèle :
— Il n'y a plus de marquis !•.. Il n'y a plus que votre serviteur !... Si vous le voulez, plus rien que l'ambassadeur de vos volontés auprès de la République.
— Honnête !
— Vous l'avez dit, citoyen.
Il pivote et :
— Médard.
— Monsieur le marqu... citoyen ?
— Ça va cette distribution de tracts ?
— A votre satisfaction, citoyen, et celle des pièces de quarante sous encore mieux; demandez plutôt à La G)uleuvre. Ah I si vous serez acclamé après le scrutin, citoyen I... Les cannes de pro« pagande aussi c'a a été une riche idée avec Vive la RêfiuUigue honnête^ gravé dessus en pyrogravure... On n'en a plus à distri* buer... même les embauchés de Gaston Coste qu'en voulaiait !... Je comprends !... Heureusement qu'on connaît son monde... si vous pouvez en glisser un mot k Monseigneur... oh I pas d'ambi" tion !... Non. Ce que j'en fais c'est pour mon petit gars.
— r Dites^moi, Médard... venez un peu, Médard.
— Monsieur le Marquis ?
Cette fois le candidat ne le reprend pas.
— Qu'est«ce qu'on m'apprend, Médard ?
— Oh I... oh I... si vous écoutez ce que vos adversaires vous racontent sur moi !... oh I... Monsieur le Marquis I...
— Pardon, pardon I... Je suis renseigné. Ne m'interrogez pas, mon ami. Médard, vous êtes un peu fripouille mais bon père, j'en conviens...
POUR LA RÉPUBUQUE 225
— Vous en convenez !
— M^dard, si vous tenez vraiment à l'avenir de votre enfant...
— Moi ?... Et sa mère, donc !... Ah I Monsieur le Marquis !... )e voudrais que vous soyez là quand le gosse vient chez nous en vacances et que sa mare l'embrasse en l'appelant : « Mon petit curé mignon I... » Ciré ? que j'y dis à la bourgeoise... C'est pas assez pour lui 1... Évêque qu'il sera... ou au moins dans les bureaux du Pape» à Rome... Monseigneur !... comme Monseigneur !...
— C'est parler en excellent père. Oui. Eh bien, mon garçon, si vous ne voulez pas dire : Adieu tonsure, burette, crosse et cire vaticane et si, en outre, vous ne souhaitez pas que je vous donne du pied au... Suivez-moi bien Médard...
— Ah I ben, si je m'attendais»
— Vous voudrez bien vous abstenir de liquider, à la faveur de la distribution de tracts, et au prix de soixante-'quinze centimes l'une, ces brochures obscènes, contrefaçon deux fois malpropre d'un marquis dont je ne suis pas cousin, et dont l'impression clandestine est à l'origine de vos bonnes relations avec Monseigneur. Hein, Médard, comme tout s'enchaîne ?... Hein ?... Quoi ?... ça vous fait rire ?...
Non seulement Médard riait, sans bruit, mais il en larmoyait ; assez pour devoir s'essuyer le coin de l'oûl du bout de sa blouse blanche toute neuve, après avoir enlevé ses lunettes vertes. La hideur d'une (ace de (aux repenti apparut tout entière. Médard fut en ce moment assez ignoble pour que le marquis» fin connaisseur» s'y intéressa au point d'oublier son grief. Mais Médard ne songeait pas à se dérober. Il était de ces coquins d'avance convaincus que leur dernière infamie est propre à leur valoir des éloges.
— Si vous voulez parlôr d'Abnanzor et Lisette^ je vais vous dire, et et c'est maintenant que vous allez rigoler. Quand j'ai été poursuivi pour cette blague de rien et que Monseigneur a eu la bonté de s'intéresser à moi, vu que le petit gars lui semblait un bon sujet, le Central n'a pas bien su perquisitionner chez moi. Il n'a remis à M. Ravageot que le premier tirage de la composition. Il m'en res» tait un mille caché dans le poulailler. C'est ce mille-là que j'ai refilé... Attendez I... dites rien encore I... Qu'est-ce que j'ai fait ?... Vaut mieux pas en parler à M. Chevance... j'ai tiré un béquet oà
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que j'explique que c'est à clé, comme on dît et qu'Almanzor... vous devinez pas ?— C'est le père d'Embrun !..• Hem ? elle est bonne I
— Et... Lisette ?
— Lisette ?... Oh I personne... des imaginations... on comprend comme on veut... dans ces cas-là le monde est assez porté à trouver le nom d'une personne qu'on aime pas ou qu'on a des raisons de lui en vouloir.
— Médard» je vous savais capable de presque tout... mais, franchement, je ne vous aurais pas cru aussi crapule.
-^ Quand même vous me devez des remerciements I
— Il vous en reste un troisième mille ?
— Je crois justement qu'il m'en reste un sur une armoire.
— Et il y aura peut-être ballotage... n'est'-ce pas, mon bon Médard?
— Sait«on jamais I
Le marquis prit cordialement le bras du traître expectant et, revenant avec lui au groupe devisant près de la fenêtre, il affecta d'articuler très haut :
— La lutte est âpre... impitoyable... j'en conviens... Vous vous dévouez à une cause délicate... pourtant, Médard, je vous conseille la modération... J'y tiens essentiellement, de la modération, messieurs I... Quoi ?
A la section de l'école des filles, boulevard Waldedc-Rousseau, en ce joli mai, les électeurs se succédaient à l'isoloir ; les uns amusés par la nouveauté de l'instrument civique, les autres pénétrés d'un aveugle respect. L'isoloir ajoutait du mystère au mystère de l'urne. On allait à la section comme à une messe laïque.
Sérieux, les joues enflammées par le rasoir, trois citoyens debout devant la longue table scolaire recouverte d'un drap de billard : deux jaquettes et un veston gris de boulanger. Le Président recevait des électeurs l'enveloppe qu'un assesseur glissait dans l'urne, tandis que des amples profondeurs du veston gris montait une voix qui venait expirer sous de grosses moustaches blondes à la Sko* beleff :
' — Monsieur Pajou a voté I... Monsieur Grivaut a voté !... Monsieur Audibert a voté I...
Le confesseur de Francine 8*en allait, titubant de timidité et saluant à la ronde. Des ouvriers de chez Petiton s'effaçaient devant hii. On n'avait pas chuchoté en vain que l'abbé Audibert pourrait bien voter pour la Sociale.
Le sacrifice se continuait :
— Monsieur Ode a voté !... Monsieur Halopel a voté !...
Tout un peuple se nourrissait de cette symbolique primitive dont les écarts de quelques électeurs en ribotte ne parvenaient pas à ruiner l'austère majesté.
Il y eut un pochard qui s'attarda. Skobeleff, maître boulanger, prit la peine de se déranger et surprit l'indécent personnage couvrant de déplorables grafitis les murs de toile de l'isoloir.
— Bougre de malappris !... il faudrait ne pas confondre !... On expulsa ce mauvais citoyen.
— Monsieur Marat a voté !...
Les trois officiants s'inclinèrent ; oh ! à peine. Ce n'était rien qu'une indication de salut et sans aucune valeur mondaine ; un mouvement tout d'instinct, dont aucun n'aurait su se dispenser et qui à cause de cela ne bousculait point les rites, ne risquait pas de rompre le charme.
Marat était vraiment dans Château'-Briard un personnage. Hors du Club des Jacobins et sur tous, l'entrepreneur d'illuminations maintenait le prestige du Président.
— Monsieur Marat a voté !...
Le vote du citoyen Marat revêtait une valeur singulière. Le mode censitaire lui eut au moins accordé trois voix. Marat se satisfaisait d'un bulletin unique et ce bulletin donnait la fièvre, ime fièvre particulière, et contagieuse, à la main qui s'en saisissait.
La troisième République n'a peut-être rien réalisé de plus parfait sur son plan rationnel que le citoyen Marat, esclave de son délire et maître respecté.
Or, les plus subtils, dont la subtilité se traduisait en langage vuU gaire, observèrent et décidèrent que l'entrepreneur n'avait pas « son air de tous les jours ».
Mais ce n'était pas un jour comme tous les jours. Eh bien, encore moins Marat avait-il son air des plus grands jours. Marat, accablé
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d*(m n'eut su quoi dire, te manifestait «unlessous de loi des jouis.
Les trois officiants s'en avisèrent après avoir salué d'un salut unanime le Président. Cest alors seulement que le mystère civique fut troublé d*un mystère d'une autre qualité; mais rien qu'un instant. Des mains tendues haut présentaient les enveloppes doses ; d'autres mains posaient les cartes barrées d'un filet tricolcNre» sur le drap de billard.
— Monsieur Barberon a voté I...
L'acolyte répétait en inscrivant :
— Monsieur Barberon.
— Monsieur Chéri a voté 1...
Ode et Halopel l'ayant précédé k l'urne attendaient l'entrepreneur, sur le seuil de l'école des filles, à l'abri des groupes polémiquant et des distributeurs de bulletins auxquels s'était joints Médard, les mains pleines de tracts gratuits et les poches bourrées du scandaleux roman d*Almanzùr et Lisette, La G)uleuvre aussi était là, à la tête d'une brigade de chenapans appliqués à souligner de manifestations appropriées l'entrée de chacun des fidèles se rendant k la salle de vote, portant sous l'aisselle gauche ou serrant à pleines mains les gourdins de propagande gravés au thermocautère : Vb>e la RipaUique honn£te l
Le D'^ Ode s'empara de Marat, littéralement.
— Mon vieux, qu'est-ce qui ne va pas ?... Tu as quelque chose. Président.
L'entrepreneur réussit à rire, sans trop de peine.
— Sacré docteur I... c'est de la manie professionnelle I... tu sais bien que tu n'obtiendras jamais ma clientèle... on n'en est pas moins bons* amis.
— Alors... allons prendre l'apéritif, chez Halopel.
— Hé ! oui. Ode a bien dit. C'est moi qui paie. La tournée du patron I Un jour d'élection I Vous ne me la refuserez pas...
On ne se souvenait pas qu'Halopel eut de sa vie prononcé une phrase aussi longue. Il fallait que le Président lui apparut bien diminué et que, bon homme, il eut bien à cœur de secouer la mâancolie d'un vieux copain.
Marat refusa.
— Je ne peux pas... non, ça n*est pas possible... j'ai afEaire... ce soir, après la proclamation du scrutin... ce soir» ce soir.
Il les laissa là. Ode et le cafetier le regardèrent s*éloigner. Non, vraiment, le Président n'avait pas la grande allure qu'on espérait en un tel dimanche. La nuit qu'on coupait le cou à cette canaille, à ce cochon de Farigou — ce salaud, ce satyre ! — Marat était tout secoué d'une émotion immense, pincé aux entrailles par la plus humaine pitié et tout ébloui des larges visions de la fière époque I Pourtant qu'il était grand cette nuit-là ! G)mbien à tous les yeux il était pleinement le Président !
De conserve, Halopel et le docteur s'éloignèrent à leur tour.
— Qu'est-ce qui se passe... selon vous ? demanda le patron du C<4é de la Comédie en penchant, pliant, sa grande carcasse sèche sur la stature plus basse et replète du médecin accablé de soupçons.
Ode s'arrêta, fixant la pointe de sa canne qu'il s'appliquait à enfoncer entre deux pavés — une belle canne de docteur, à gros bec en dent de morse ; non pas un sale gourdin de propagande — et, relevant brusquement la tête pour suivre l'effet de ses paroles dans le regard de son compagnon, solidement appuyé à la terre dans quoi sa belle canne pénétrait :
— A quoi sert-il, mon bon ami, de garder stupidement le silence sur ce qu'aucun de nous n'ignore ?... Je sais, on s'en tait par respect pour le Président et nous ne ferons certes rien pour provoquer les autres — Pajou, Chevance, Albert... tous enfin — à s'occuper d'un article qu'ils ont sagement, fraternellement, éloigné de nos propos conununs... mais nous deux, mon vieux ?... nous deux, Après ce que nous venons de voir ?
' — Oui, il a ime fichue mine !
— Ça doit s'expliquer... tout s'explique I
— Tout !... quoique...
~— 11 n'y a pas de quoique... Il couche avec la petite, n'est-ce pas?
-*• Heu I...
— Il ne couche pas avec la petite ?...
— C'est probable... c'est très probable !...
— Allons donc I ça ne se discute pas !... c'est aveuglant I... c*e8t criant I...
230 L'ENTREPRENEUR D^LLUMINATIO^B
— Ouï, c'est criant.
— Vous en convenez ?
— C'étût fatal !
— Là n'est pas k question.
— Vous vous souvenez. Ode ?... votre molaire ?... Aï I
— Donc il ooudie avec Francine... Eh bien, je dis moi que ça n'est pas une bonne chose !...
— Vous croyez ?
— J'en suis convaincu.
— Ah I dame... à son âge... c'est risqué I
— Quoi ?... Qu'est'Ce qui est risqué ?... Vous allez dire encore une fois des sottises par timidité. C'est curieux, Halopel, comme vous êtes poltron devant votre propre pensée. Même quand vous ne parlez pas, je suis sûr que vous bafouillez, en dedans.
— C'est si risqué de se prononcer !
— Risqué I... risqué !... c'est une obsession I
— Selon vous... est-ce qu'il a... des regrets ?... des remords ?,.• Ah Ion ne sait pas I... ou est-ce qu'elle couche avec un autre, selon vous ?
Ode haussa les épaules et dégagea sa canne d'un geste violent, s'arrachant soi-même à la terre ferme. Les deux camarades s'éloignèrent, s'envolant aux régions supérieures de la spéculation.
A l'angle de la rue des Arpents, étroite et tortueuse, et de la rue Gouttière, plus droite et plus riante avec ses pavillons enveloppés de feuilles, il y a un terrain à vendre, entouré d'une barrière faite de claies qui servent de tuteurs à l'envahissante épine-vinette. Les polissons savent tous qu'on n'a pas besoin de pousser fort les claies pour pénétrer dans le champ stérile et aussi qu'à deux ou trois endroits on peut passer, à quatre pattes, entre les épines. Les matrones justidères aux ventres lyriques ont plus de peine à se glisser là ; elles y parviennent tout de même et il y a alors des idylles entamées qui s'achèvent trop vite en d'aigres châtiments. Admirable leçon I Pourquoi faut-il que le sens s'en évanouisse si vite ?
C'est dans ce terrain, à l'abri de la haie d'épine-vinette, que s'introduisit l'entrepreneur d'illuminations.
Il avait vu Francine. Francine n'avait pas eu le temps de l'apercevoir. Francine bien coiffée à l'imitation de Céline ; Francine en
POUR LA RÉPUBUQUE 23!
jolie robe ouvragée de mousseline azur, écourtée pour laisser voir de fines bottes mordorées offertes par la marquise. Francine descendait la rue des Arpents à petits pas, donnant la main à M. du Hocqueton; ou plutôt, abandonnant à M. du Hocqueton cette main que le châtelain avait saisie.
Francine était^Ue si profondément pervertie, mon pauvre Nfarat ? Non, si, précisément, ce matin, à Theure du petit déjeuner, quand la gamine lapait son lait à la façon d'un chaton gourmand, et quand Marat engloutissait des tranches de bœuf froid, arrosées d*un coup de vin blanc, sous la présidence de la Dudos, leur complice pitoyable, Tentrepreneur s'était avisé d'un si grand trouble de la petite.
On eut dit qu'elle avait un secret, un secret que faisait lourd le regard de Marat.
Marat repoussait le plat, sa faim jugulée. Est-ce que la Dudos n'était pas, elle aussi, visitée d'un mauvais soupçon qui ne lui disait même pas : « Vous n'avez déjà plus d'appétit. Monsieur Marat ?» et qui enlevait le plat sans mot dire ?
Qu'aurait-elle pu trouver de consolant, de propre à ragaillardir son maître, la Duclos ! Du premier jour du double aveu, de confus tourments l'assaillaient et le pire, sans repos, sollidtait l'esprit de la vieiUe. Sûr que ça n'était pas bien ce qu'avait fait Monsieur Marat I Et pourtant, il n'y avait pas meilleur que lui. Alors, est-ce qu'il ne fallait pas accuser rien qu'une espèce de fatalité ? Est-ce que — cette pensée atroce lui donnait à endurer plus que ses douleurs — est-ce que Frandne, innocente I Frandne qui n'avait pas provoqué Monsieur Marat, était quand même la coupable... malgré elle... par cette espèce de fatalité ?
Au dd où vont les misérables, les humiliés et les faibles d'esprit, la Dudos en pourra tout à l'aise discuter avec Farigou, le besader buvant le vin de paix qu'elle lui verse et qu'il boit, à califourchon sur un escabeau, au centre d'une cuisine tiède, parée de cuivres étincelants, authentiques soleils. Quel dieu, quel ange ! osera les satisfaire d'une réponse qui ne veut plus d'aucune autre question ?
Marat avait saisi l'occasion de courir à la section de vote, l'occasion d'une activité bien prédse, propice à dominer l'équivoque
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de son angoisse. Mais c'était duperie que se vouloir duper de la sorte.
Frandne Tlnqulétalt parce que, en face de lui, Francine était inquiète.
Le soupçon, peu à peu, devint son imlvers. Marat se nourrissait de ce soupçon, vivait de lui et il vivait au milieu de lui.
Maintenant il savait. Il avait vu. Francine avait un rendez-vous. Un rendez-vous avec son amant, M. du Hocqueton, le ci-devant ! M. du (fecqueton était l'amant de Francine.
Blotti dans son épine-vinette dont sa grosse gueule mâchait des feuilles. Marat, touché en pleine poitrine, abattu comme une bete, attendait que de savoir il échappa au moins à l'égarement. Il attendait de son chagrin, de son malheur sensible une manière de paix horrible que lui refusait l'angoisse première survivant à tout. C'est qu'il n'en savait pas encore reconnaître la vraie nature.
Francine et le marquis étaient enfin tout près de lui. En allongeant la jambe il eut pu facilement les faire trébucher, les jeter par terre tous les deux ensemble ; lui, le marquis, une patte cassée, remuant pour rien le ventre comme une bouée ; Francine, meurtrie, sa fraîche toilette gâtée, les jupes en l'air... oui, oui, les jupes en l'air ! Il eut regardé ça, Marat I II eut regardé ça un instant, avant d'écraser sous ses semelles ferrées ces deux canailles !
Il demeurait blotti, écoutant avec une avidité suicide.
— Je te dis non... pas dans la rue.
— Si... si... que qu' ça fait ?... Hein ? Quoi ?... il n'y a personne...
Marat songea à se dresser. C'était trop tôt.
— Petite bête !... on devient vieille bête... je suis superstitieux, quoi I... j'ai compté combien de lettres... tiens, dans salaud il y a six lettres... six... pair... c'est bon. Je suis venu en répétant : salaud I salaud ! salaud I salaud !... tu sais, sur le pied gauche et sur le pied droit ?... Embrasse-moi dans la rue... midi va sonner.., si tu m'embrasses je passe... midi, Francine I
— Oh !... tu verras... tu verras ce que je ferai de toi !... pa-
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tience !... Hein ?... Quoi ?..• il ne se méfie de rien du tout !... Hein ?... de quel droit ?... Moi, moi, j*ai... j*ai attendu comme un galopin... j*ai attendu... ah I coquine, tu ne peiû pas savoir I... j*ai eu mal... oui, tu m'as ^t mal... j*ai pantelé I... j*ai... j*ai pantelé ! Tu ne sais pas ce que ça signifie ?... Tu t*en moquais I... J*ai souffert ça... moi I moi, )*ai souffert ça... j*ai sou-ffert-ça... moi I... et lui ?... comment t a-t-il prise ?... Hein ? comment t a-t-il prise ?... Je t*ai fait du mal ?... Donne ta petite main.
Le buisson d*épine-vinette remua. Ils ne le voyaient pas.
— Patioice... patience, mon petit fruit des bois...
Ah I c'était donc ce nom qu'il lui donnait aux heures... le pauvre Marat n'avait jamais rien trouvé d'aussi joli. Qu'il avait été mala-' droit ! Ah I qu'il était balourd I C'était comme pour les bottines, les petits souliers... Avait-il jamais été capable de choisir quelque chose de digne d'elle ?
Marat, les oreilles sifflantes, ne percevait plus que des bribes, des miettes de paroles, et l'envie de surgir, de bondir, de fondre sur eux, ses terribles mains grandes ouvertes, l'abandonnait d'un seul coup.
— ... ma femme est très malade... oui, va demain la visiter si tu veux... ça n'est pas ce dont je voulais te parler... plus tard... Ah I plus tard !... tu verras I...
« ... Hein ? Quoi ?... Lui ?... tu peux me croire, démon, il n'a jamais eu la caboche hiea solide ton vieux maniaque de la Révolution, mais, nom de Dieu ! d'avoir couché avec la Déesse Raison, ça l'a rendu complètement fou !
— Qu'est-ce que tu cherches dans ta poche...
— Prends.
— ... Almanzor et Lisette... c'est joli ?... Le titre est gentil.
— C'est raide !... ne le montre pas surtout !... à Céline, si tu veux, mais que lui ne sache pas... parce que tu sais... c'est raide !...
Le couple passa.
Le quart après midi sonnait quand la Duclos ouvrit la porte de la maisonnette à un maître égaré, mais se dominant. La vieille redouta qu'en un jour si exceptionnel l'entrepreneur ne se fut trop attardé au café.
Marat eut un naïf orgueil de pouvoir articuler avec assez d'aisance pour ne rien livrer au soupçon de la vieille :
— Frandne n'est pas là ?
— Frandne est à la messe.
— A la messe ?
— Hé oui ; on le lui a conseillé au château, ça ne lui a pas déplu à cette petite... maintenant, je pense qu'elle y tient et on ne peut pas dire que ça soit mauvais. Vous n'y avez jamais fait d'opposition ; c'est-il vrai» Monsieur Marat ?
— C'est vrai, Duclos, c'est vrai.
— Die ne tardera pas ; c'est pour la demi qu'elle m'a dit de tenir prêt le repas.
— Duclos, tu retireras mon couvert. Je déjeune chez Halopel, avec mes amis... tu comprends aujourd'hui...
Depuis qu'il parlait, la Duclos essayait de lire sur son visage, avec application, ainsi qu'elle lisait dans les livres en posant sur chaque lettre ses doigts rouges de cuisinière.
— Qu'est-ce que vous avez donc. Monsieur Marat ?
Son maître sursauta, arraché à ses rêveries, mais, hélas ! libéré de rien de tout ce qui faisait mauvais le songe.
-*- Ce que j'ai ?... Mais rien, EXidos ; rien du tout !... Que veuxtu que j'aie ?
Pour rire, à présent, il lui fallait hàre un effort plus pénible que pour parutre de sang-froid. Pourtant il y parvint. Il y parvint mais fut bien impuissant à empêcher une goutte ardente, un rien de larme I — de luire au coin de l'œil.
Résolue à ne pas tourmenter son maître en cet état oii elle le voyait, la Duclos songea qu'il y avait bien longtemps que le spec* tade désolant d'un homme, pleurant devant elle lui avait été donné. En 1867, parbleu ! Eh ! oui, aussi haut que ça dans sa mémoire. Alors c'était pour elle ; le jour que sa mère annonçait aux gens de leur village ses fiançailles avec Duclos. Seulement la Duclos ne savait plus se souvenir si ce grand gars pleurant en vrai dadais c'était Constant Bredin, le tonnelier, qui avait été se faire tuer en Afrique, ou Mathieu Corbeau, le maçon, qui était sergent de ville à Paris il n'y avait pas encore si longtemps.
Ce n*est pas rien que du pain qu'il n'y a pas assez pour tout
le monde. A peine s'acoorde«t'K>n le droit terrible de choisir qu*on force» quelque part, une fontaine de larmes, ou de sang.
— Alors... allez... ces messieurs vont vous attendre. Il ne partait pas.
— Duclos... tu ne sais rien ?
Il la regarda. La variété de ses surprises sculptait à la servante un masque d*hébétée. Non, celle-là n'était pas complice.
11 eut une difficulté infinie à murmurer, en lui saisissant les mains
— Ça va mal... j'ai du tourment...
— C'est à cause d'elle ?
— Oui, Duclos.
— Ça ne m'étonne pas.
Marat releva la tête, entendant mal le propos. Elle reprit :
— Je ne vous ai grondé ni l'un ni l'autre, mais il aurait mieux valu que ce qui est arrivé n'arrive pas... Die est bien douce pour* tant, bien mignonne... oui, je comprends ce qui vous tourmente ; c'est malaisé à dire mais j'y ai souvent pensé I
— Dis-moi...
— Non, une autre fois... si ça va plus mal, mon pauvre Monsieur. Allez... allez retrouver vos amis ; vous oublierez, dans le bruit I...
Des acclamations saluèrent l'entrée de Marat au Café de la Comédie. Des électeurs influents s'étaient joints aux Jacobins. Après le repas, quelqu'un de ces messieurs s'en allait aux nouvelles. Ce ne fut jamais le tour de Marat qui, le café pris avec les liqueurs, redevint celui qu'on craignait tant d'avoir perdu : le Président !
Pajou s'en ouvrit au D^ Ode.
— Qu'est-ce que vous chantiez donc ? Jamais il n'a été aussi fendant !
— Je conçois que vous en soyez frappé, répondit Ode, c'est à vous qu'il s'adresse de préférence. Il semble ne pas pouvoir se passer de vous*
— Vous en êtes jaloux ?
— Ah ! ça... non I
Un sourire vague se noya dans l'ample barbe du médecin. Dès sept heures, la victoire de la candidature du Hocqueton ne fit plus question. On délibéra de la célébrer dignement. Pajou eut une heureuse pensée.
— Je voudrais que Céline en soit. Je vais la chercher.
— Veux-tu passer rue des Arpents pour y prendre Francine ?... Superbe en veston d'alpaga neuf et pantalon blanc, Pajou arrachait à la patère son képi terni.
— Au diable I pensa le D^ Ode, j'aurai eu des visions.
Les Jacobins avaient depuis longtemps (ait une place aux deux amies lorsque, précédé des sympathiques vociférations de la populace, le marquis, élu à une écrasante majorité, parut, poussé par le pale La G)uleuvre, le bachelier et Médard éméché.
Gaston G>ste recueillait un nomI»re de voix ridicule et l'on se gaussait du père d'Embrun expédiant à ses amis de Paris ce télégramme lapidaire : « Trahi par Action Ldbérale. » Tout s*était accompli au mieux. A peine pouvait^n déplorer l'incident de la deuxième section, au Vieux-Chapitre; des partisans résolus de Gaston Coste faisaient alliance avec les socialistes, arrachaient leurs gourdins symboliques à quelques vaillants recrutés par La Couleuvre pour les rosser avec leurs propres armes. C'était pour cela qu'on avait, d'urgence, rappelé Albert Grivaut à sa pharmacie.
Le nouveau député ne se dérobait à personne, serrant des mains, en aveugle.
Pajou dit à Céline :
— Embrasse-le I
On leur fit un succès.
Marat caressa le bras de Francine.
— Embrasse-le !...
Francine devint pourpre. Marat vit trembler les grosses joues du marquis. M. du Hocqueton ravala sa salive avant de dire :
— On n'en meurt pas, mademoiselle... et puis, ça n'est pas pour moi, n'est-ce pas ?... c'est...
— C'est pour la République ! hurla Pajou secouant ses bras immenses.
Par-dessus tous les rires tonna le rire du Président.