CHAPITRE IV
Les paroles indulgentes de la EXidos laccablaîent comme un jugement de flétrissure. Pourtant la Dudos n'avait rien dit que de bon sens, sans en appeler d'aucun texte, d'aucune morale admise, d'aucune métaphysique. Marat ne savait pas si le remords l'em-' portait sur le dépit, s'il souffrait en amant jaloux ou en tuteur cou-* pable. Il ne se trouvait même pas d'excuse à s'épouvanter de l'immense et confuse figure du destin ; cette figure dont une grimace dessinait la destinée de Frandne. Frandne la violée, fille de la prostituée des foires pleines de lumières violentes et de musiques canailles, la prostituée des bois pleins d'ombre et des cris assourdis des bdles brutes innocentes, les betes. Frandne, proie désignée de Farigou le gueux raisonneur, la brute sceur des brutes innocentes et idolâtre du Système métrique, l'hébété aux pieds noirs adorateur de l'Hygiène, soûl de la mystique des Manuels Scolaires, ce loup fier de son Certificat d'Etudes et de son Certificat de bonne conduite militaire ; Frandne, livrée à lui, Marat, d'avance promise en récompense et châtiment, en paiement de son absurde, de sa religieuse, de sa sublime obstination de collectionneur, la plus belle pièce, la mervdlle vivante de son Musée, la perle de son trésor ; Frandne vendue par toutes les complidtés humaines à M. du Hocqueton, aristocrate et tribun, l'ennemi du peuple et dont la double tradition lui ordonnait de se choisir une belle maîtresse, M. du Hocqueton qui avait traîtreusement dirigé M. de Frêne, l'amant de la marquise, vers ce tertre vert où le mdlleur fusil tirait des lapins.
Marat s'avouait qu'il n'était pas m&ne capable d'être benoîtement cocu à la £açon de Pajou. Pajou savait et le vieil officier possédait un jonc, offert par un cercle d'anciens militaires, un jonc presque aussi beau que la canne du capitaine Renaut, et qui lui servait à sauver l'honneur en sauvant la face. Céline la luxurieuse se revanchait du fer à friser et la bataille les rendait à la paix, au plaisir ! Marat ne saurait pas battre Francine, et qui viendrait après Farigou, après Marat, après M. du Hocqueton ? Serait-ce Pélissier où La G)uleuvre, héritier de ses talents ? Fallait-il craindre plus que cela, plus bas encore ? Et l'aimait-il encore, et l'aimant d'un amour augmenté de rancune, serait-il capable de feindre plus longtemps, de lui laisser ignorer qu'il savait ?
L'entrepreneur d'illuminations, courbé, les mains derrière le dos, jointes et fébriles, avançait lentement sur la route, sous une de ces averses impitoyables qui pouvaient, la pensée volant d'un désastre à l'autre, d'une catastrophe vulgaire à un désastre bouffon, réveiller le souvenir d'une fête minutieusement ordonnée par lui, de toute sa foi, et qu'un orage anéantissait en un moment, le souvenir d'un beau feu d'artifice manqué. Ceux dont quelque idéal gouverne le labeur journalier savent que l'âme trébuche plus bas d'un degré quand le désespoir, dont l'objet extérieur est précis, s'enveloppe dans les phantasmes du délire professionnel.
Thermidor marchait devant, ses longs poils fauves collés au corps par la pluie, sa langue en papier buvard à gauche de la gueule et pendante.
L'homme suivait le chien léger à obéir au plus secret et au pire désir de son maître. Thermidor savait où voulait aller, où avait besoin d'aller l'entrepreneur. Il l'y menait.
L'homme et le chioi s'arrêtèrent un instant à cet endroit de la route d'où l'on apercevait le Rouveau ; le château trop blanc dans le vert assombri du paysage ; le château blanc avec ses clochetons de briques roses ; le château qui ressemblait à un gâteau de noces et qu'on pouvait s'attendre à voir fondre sous la pluie, dégoulinant en boue rose et blanche, mêlée à la boue noire du chemin, au long de la colline sur laquelle les Hocqueton défunts l'avaient juché.
Thermidor s'assit bravement dans une fkque, sur son derri^e ; Thermidor ne se trompa pas d'une seconde en décidant que son
nuâlre avut achevé sa provision de neuves pensées funestes» mau' vaises. Il se releva, s'ébroua avec un grand bruit de loques mouillées, remua le panache de sa queue en défi à l'averse et peut'-être au malheur dans lequel il n'avait qu'une part de chien, puis il pcHnta droit devant.
L'homme et le chien pénétrèrent au bois des Célestins.
L'animal entendit-il une voix ancienne ? Est-^re cette voix d'autrefois qui fit se dresser ses longues oreilles pointues, ou bien l'entreproieur perdant pied jusqu'à se noyer dans le temps, sou" blia-t-il, jusqu'à articuler pour tout de bon :
— Cherche, Thermidor !
Thermidor s'élança en aboyant furieusement.
La fin du jour ne ramena en ville ni le chien, ni son maître. Sans s'expliquer autrement, Marat avait recommandé à la Dudos qu'inquiétait sa mâancolie, qu'on ne l'attendit pas pour souper. Il suffisait qu'on lui garda un morceau au plat.
La ville dormait quand y revint l'entrepreneur. La dernière lumière était celle qui filtrait entre les volets du Café de la Comédie. Halopel faisait ses comptes de la journée avant de s'aller coucher. Maintenant, Thermidor trottait de flanc, collé aux jambes de son maître. La pluie avait cessé. Une lune aux trois-quarts de son plein se mirait dans les flaques boueuses. L'entrepreneur y posait sans précaution ses gros souliers et la bête fidèle, ses pattes hautes, mêlant cette tiède eau de lune opaline au flot sordide de la pluie accumulée aux places affaissées.
Marat qui marchait la tête basse se serait heurté au monument d'Evariste Siffert, que pourtant éclairait en plein la lune émergeant d'un double rideau de nuages, si le matin ne s'était arrêté pour ccMnpisser sans façon l'homme de bronze.
L'entrepreneur s'arrêtant à son tour, leva les yeux sur cette espèce de fantôme, d'un noir brillant, aux épaules nacrées par les rayons. Un fantôme ressurgi d'une tombe qui serait aux profondeurs sous-marines. Le sculpteur avait représenté le poète carbonaro debout, revêtu de sa blouse courte d'ouvrier typographe, serré à la taille par une cordelette. Les boudes de ses cheveux d'acolescent lui tombaient plus bas que cette nuque qu'avait tranchée le couperet. Evariste Sitfert étmidait sur la ville un geste de pardon.
240 L'ENTREPRENEUR D'ILLUMINAUONS
de |mÎx chrétienne, le signe d'une promesse d'univerMlle frsternîté* Sur k Csce nord du piédestal, un bas-relief remémorait son supplice. Un autre, sur la fsce du midi, montrait le poète couché au bord de l'eau et tailUnt son calame dans un roseau du fleuve natal, la Marne aux eaux végétales. On avait aussi gravé quatre vers d*Évariste, attestant à jamais la loi dans laquelle U avait assez vécu pour souffrir une injuste mort :
Dîtes au (râe enfant dont vous guidez la course, A l'épouse fidèle, è ceux qui vous sont chen. Que l'amour du prochain dicta mes pauvres vers Qui dans le cœur du peuple avaient trouvé leur source.
Cette inscription, tant de fois déchiffrée, laissa méditant l'entrepreneur dévoré de douleur égoïste. Le petit carbonaro de Chateau-foiard ne s'était pas satisfait d'une riche collection d'épaves révolutionnaires. Il pcfftait en lui, si frâe I la passion des oeuvres vivantes. Il avait ambitionné de collectionner les cœurs ouverts à l'immense amour de l'humanité. Est-ce que cela valait mieux ? Ëvariste Sitfert s'était laissé confier par les Ventes de ces niissi<His qui le mettaient en extrême péril, mais dont l'accomplissement faûsait choir d'autres têtes, avant la sienne.
Or, le chaste et rude amour civique du carbonaro ne le défendait pas d'une plus conunune douleur. Marat y pensait. Est-ce que, tôt ou tard, les hommes en devaient ainsi soutfrir ? L'haleine d'une allant de seize ans balayait d'un souffle de tempête tous les trésors du Musée, ces trésors qu'il crût autant de talismans prc^res à rex<»iérer des fièvres vulgaires du monde.
A quoi donc pensait Ëvariste Siflert en gravissant les degrés de l'échaufaud ? A quoi pensait-il, dans sa cellule, à la veille de son sum>lice ?
Ëvariste Siffert le typographe, véritable maître de Tabouret le cordonnier ! C'était en lisant son cahier de poésies. Les É^an,' imeit éditées en 1879 par les républicains de Qiateau-Briard, que Tabouret devenait poète. Un poète révolutionnaire, social disait-il, fier disciple du généreux adolescent qui, le premier, alla cueillir au long des chemins rustiques le symbole de k religion nouvelle. Pourtant, chavirant jusqu'à la grosse sensualité à cause de Céline
et de son appétit, Tamour le moins désintéressé accordait Tinstru-* ment du poète cordonnier. Marat avait lu souvent, chez son copain, les Églantines aux pages maculées par les doigts poisseux du rapetasseur de souliers. Marat, pour se bien souvenir du poème final dont était détaché les vers gravés à la base du monument, savait que ces quatre vers, imprudemment isolés, trahissaient au moins la dernière pensée du martyr.
Doué d'une mémoire exactemoit visuelle, Marat, les yeux levés vers le masque aveugle du fantôme, se récita son chant suprême, absolument comme s*il le suivait, vers par vers, l'ongle carré bien
gpuyé dessus, à la page 126 et dernière du mince recueil des lantines :