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CHAPITRE V

Les (euHles publiques tremblaient aux mains des braves gens. Non seulement les journaux de Paris, noircis des pires informatioDS, mais encore la Sentindlt de Chevance, enrichie d'un bon article de M. du Hocqueton, adroitement démarqué de Vaquerie par le petit bachelier qu'avait découvert Monseigneur et devenu le secré* taire du nouveau député.

Même les plus aveuglément soumis à la gloire homicide fris^ sonnaient de savoir pour tout de bon qu'on n'éviterait pas la guerre. Les pacifistes obstinés à la nier tiraient du gr^er ou d'un placard, qui son képi ^é, qui son bidon, qui ses musettes. Au fond du vieux faubourg, on entendait sonner sans relâche le marteau de Tabouret clouant à neuf des souliers de chasse.

Personne n'eut oivie de sourire parmi les Jacobins quand Halo^ pel, le taciturne patron du Cc^é de la Comédie^ laissa un soir tomber ces mots :

— Messieurs, la Patrie est en danger I Pajou s'insurgea :

— En danger ? Eh I f..tre non, pas en danger I Vous parlez comme un pâdn ; vous ne savez pas ce que vaut notre nouveau canon, La supériorité numérique des Prussiens n'existe pas devant ce Joujou-là. En outre, nous avons les nègres. Placez Marchand k la tête d'un corps d'armée noir et en trois semaines nos tirailleurs entreront dans Strasbourg qui aura fait la révolution au soir de la déclaration de guerre.

— Oui, maïs, est-ce que le gouvernement ne se défiera pas de Marchand ?

— Qu'est-ce que vous dites ?... Eh bien, on le foutra i>ar terre» le gouvernement» L*armée...

Folies I Monstrueuses annonces et visions absurdes I Folies de pauvres hommes qui, alors, étaient tous encore de braves gens.

— Avec ça, dit Chevance, notre i>auvre fête est fichue.

— Et pourquoi serait-elle fichue, mon cher ami ?

M. du Hocqueton s'annonçait par cette réplique. On le pressa de s'asseoir et l'on assiégea sur sa banquette le député qu'on savait arriver de Paris par le train de 9 heures 27.

M. du Hocqueton fit toutes les réponses prudentes qui, dans la suite, l'autoriseraient à choisir entre plusieurs attitudes contradictoires. Au surplus, il s'efforçait d'éloigner des esprits le sentiment de l'inévitable, tout en engageant ses électeurs à se comporter comme si le pire était certain.

— Et quand bien même on mobiliserait demain — c'est une supposition très hardie encore ! — la mobilisation n'est pas la guerre, que diable I

Puis, très net, appuyant son affirmation d'un coup de poing mou sur le marbre cristallisé, il en revint au fait local dont, à son arrivée, s'inquiétait Chevance :

— La fête aura lieu ! Elle aura lieu, quelques soient les circonstances, et )e ne souffre là-dessus aucune contradiction, parce que son caractère est noble, éloigné de l'idée de basses réjouissances qu'évoque d'ordinaire, je l'accorde, ce mot de fête populaire. Il s'agit, ne l'oubliez pas, et j'ai le droit d'en tirer quelque légitime fierté si c'est un peu mon œuvre, d'une fête républicaine, d'un Triomphe de la République. Quelle date, je vous le demande, messieurs, pouvait être mieux choisie ? Hein ? Quoi ? ^MÎsezvous, Chevance. Les enfants pourront galoper sur les chevaux de bois sans que soit entamé le caractère sacré de la cérémonie.

Il y eut un silence* Le député dissimula qu'il en souffrait. Le D' Ode posa une question :

— Vous êtes d'accord avec Marat, pour le programme ?

M. du Hocqueton s'inquiéta de savoir s'il fallait voir un éclair de malice, ime lueur hostile dans la petite flamme éveillée aux yeux

246 L'ENTREPRENEUR D1LLUMINATBDNS

ipns bordés de fOHge du médecân. Donkiant rasHtfenuce de son noble port de tête, le député répondit :

— Si notffe «mi Marat avait plus de poils gris, j/t dsraîs que ce sera le couronnement de sa carrière. Ce scsail; trop injuslr puisque Maiafc sa pas fini de nous étonner et qu'en ce qm me oonceme^ je me (sis fort de lui foumk les plus belles occasions de semsniteiiicr» Le talent de noive emtrepf eaeur — le mot n^est pas tsop fort et nous sommes tous d'aooord» n*est<-oe pas ? <— ranukié que î*ai peur tAtmA et le sentiment le plus strict de mes devoirs d'âua me mettent même en une élfance posture vis-à^vis de notre Préskleat, messieurs. Si, pensant du talait de Marat tout ce qu'on en doit penser, je dis^ ca bonne justice : la plaoed'un tel borame a'esl pas ici. elle est à Furis, dsis-'îe conclure activement ? Non» je ne le puis pas, lié que )e suis ptf votre confiance à notre département. Ainsi je fais tort à Marat. Msis prenei-y gMrde I Les événements sont plus forts que les homme et je vois fort bien denudu le 901^ vemement de la RépuUique bonnête ludûle à discerner les valeurs et sachant les aller réquisitionner là où elles se trouvent» appdant le citoyoi Marat à la direction du Garde-Meuble nrtional, en (as* 9âsA son grand ordonnateur des fêtes civiques. Heût > Quoi ?

« La guerre f ondn^^-eUe sur notre cher psys > Je veux encese repousser cette atroce hypothèse... mais pourtant I La victoire — qui donc en doute ? — sera le salaire de l'héroïsme. Or, je n'imafine pas qu'aucun artiste, fut-il meml^e de l'kistitut, soit plus que notre ami et concitoyen qualifié pour régler le cortège triom" phal... ai^ès la paix de Berlin I... Quoi ?...

Le dépité vida son bock et» renversé sur le dossier de vdours ravagé, les mains à |^ sur le sternum, il poursuivît :

— Le commandant Iraturi nous i^rête les trompettes du Train. Elles sonneront des fanfares en tête du oortè^e. Ensuite... maisi patioice. Sachez seulement — qiue ceci reste entre nous — que le char centTid est ce chef-d'œuvre de Maiat demt je vous aï parlé. On a dit qœ le cher homme était habile à faire d*une estrade de bal villageois, avec quelques aunes d'étotfe pKmUgte et des attributs rustiques, un vâritable at^ de la Patrie. Qlt a bien diL Vous verrez dinumche œt autel de la Patrie se dépiaœs^tiaverser la viUe„ ctcorté de k jeunesse des écoles et des sociétés, rouler vers l'est

cooimc mu par k foi, «nsi qu'une ^lite de jadw, lu foi ni|HiUi>' Gaine castelbriarde I

— Et sur le char ?

— Elle y sera. Docteur. La chère i>etile a conaenti enfin. Sa modestie, une exquise pudeur ont cédé devant les prières de Marat...

— De Marat ?

— Il kii convenait mieux qu'à moi d'insister. Franone eem drapée de blanc, ses cheveux blonds déroulés sous W bonnet rouge, un miroir k la main.

— Un miroir ?

— Oui ; Marat avait pensé tout d'abord à lui faire tenir im ra* meau d'olivier.^ hélas 1 c'^t tr<^ imprudemment courir le risque de rimpîtoyable démenti des événements. Un glaive ? L'un de eaa beaux sabres républicains que Marat conserve jalousement en ton musée ? Le symbole eut favorisé le risque d'une fâcheuse inter" prétation, dans le sens d'un bellicisme aveugle que mMisoMidwa^ ncms, et il ne faut fournir aux gens de Gaston Caste le prétexte d'aucune manifestation. Le croirez^vous, mes amia ) C'est la cbaimante petke qui, seule» a eu cette idée gracieuse» el ai noM^ k la fois, du miroir, son propre miroir, sa petite s^boe k mainr

— Un cadeau de Câine.

— Effectivement, docteur, remarqua P<^u absurdemen^ fltftfi*

— Un miroir, messieurs ; le miroir de la Vérité m^rnsm^di^k^ Raison 1... Hein ? Quoi ? Quelle trouvaille L.

— C'est même, affirma Ode, d'un fs^sakok inépuiaablf, U ajouta, tournant court :

— Avez-vous vu les saltiotbanques ?

— Pas encore.

— U faut les voir.

— Leurs baraques sont à peine flM>Btées» et pws... ^Êî^ceimt^ ment si curieux ?

M* du Hocqueton ne s'en laissait pas deviner convaincu.

— Grivaut m'a dit qu'il se trouve pâmai eux» expliqua le doC" leur, ime famille de bohémiens montreurs de sii^es «avants. Ceci n*est rien« Mais la fille emée, une grande haridelle jaime et sècbe, à la face 4uasi luisante que si on la frottait de cette gsaisse de serpent

qui fut le (tfd du sabbat* une augutte garce k la longue crinière noire de jument apocalyptique» fait un peu mieux que de dire la bonne aventure. C'est une Sibylle, messieurs.

— Bah I on n'en fait plus.

— Ne dites pas de bMses, mon bon Chevance. A l'autonme de ma vie, je confesse humblement que mes études médicales ne m'auront acoMrdé, outre ce titre de docteur dont j'espère ne pas m'être montré trop vain, rien que la faculté — Pajou, ça n*est pas un calembour — de pénétrer un peu, un tout petit peu, le domaine sacré des sorciers, nécromanciens, somnambules et extB' tiques.

— Et vous croyez, s'exdanui Barberon, le moins ^sant de tous les Jacobins, que cette Sibylle peut être — s'il est des vraies Si" bylles I — une vraie Sibylle et courir misérablement les villes de dix mille âmes à la suite d'une troupe de montreurs de ouistitis pelés ? Allons donc ! Ça n'a pas de bon sens. J'en appelle à tous mes collègues.

— Je le crois pourtant, mon ami.

— Barberon a raison, docteur. Vous dites selon Grivaut que cette créature n'est plus jeune. G>mment n'aurait-on pas encore reconnu son don singulier pour le bien exploiter ?

— Elle-même l'ignore, au dire d'Albert qu'il faut croire, et à mon tour je vous dirai pourquoi personne avant cet homme d'esprit n'a su reconnaître les dons de cette laide bellement inspirée. C'est insolent de logique. La simple gypsie ne brille que si on ne lui pose pas de questions trop sottes, ce qui est l'ordinaire des foules ; de plus, ce qu'elle dit n'a de sens que pour bien peu.

--* Il y a du vrai, opina le marquis.

*— Elle s'exprime, reprit le docteur, au moyen de versets suffisamment rimes et diversement cadencés. Je veux lui rendre visite avant que la foire... je veux dire notre belle fête républicaine, batte son plein ; avant que notre Hérophile ne soit la proie des boniches de mes clients et des cavaliers sentimentaux du commandant Iraturi. J'irai demain au mail. Qui m'y suivra ?

Le marquis et Pajou s'accordèrent avec Ode sur l'heure du rendez-vous. Pajou promit d'amener Céline. On lui avait dît une fois que Céline réunissait en sa grasse personne les fermes dons

i <l*un excellent médium. M. du Hocqueton vint à l'heure convenue, accompagné de Tentrepreneur d'illuminations et de Francine. Francine inaugurait une fraîche robe d'été, bien moins modeste <]ue la robe de lin dont, le prochain dimanche, on devait vêtir la iDéesse Raison. Une fameuse surprise était réservée à la compagnie. Mylord qui, la veille, n'avait ni desserré les dents, ni paru rien entendre, et dont personne ne s'inquiétait jamais, vint, lui aussi au rendez-vous. Ode laissa un moment ses invités pour trotter jusqu'à la Pharmacie Normale représenter à son ami Grivaut qu'il était le guide obligé de la troupe et leur introducteur auprès de la bohémienne. Lui seul saurait apprivoiser ce maigre oiseau de Pharsale. Au moins ainsi gagnerait-on du temps.

La Sibylle, assise au sommet de l'escalier de la roulotte, écossait des petits pois dans son tablier. Une insupportable fumée de char^ lx>n de bois enveloppait la maisonnette ambulante.

A l'écart, une très vieille femme à la taille d'hydropique taillait, d'un rude ciseau, les cheveux d'un jeune garçon. Plus loin, im gamin plus âgé, vêtu de loques d'apparence peu européenne et dont une casquette anglaise, trop grande, cachait à peu près entièrement le "^sage basané, agaçait d'une badine feuillue un des singes juché sur le tas de pierres figurant les restes d'une tour de guet du temps de Robert le Sage, le premier comte de Château-Briard.

Les plus basses marches de la roulotte appartenaient à un caniche blanc mangeant sa soupe dans une écuelle ; au centre d un •extraordinaire déballage de casseroUes, de chaudrons, de cruches et de plats tout à fait pareils à ceux des cuisines et des tables botu*-

M. du Hocqueton tira le médecin par la manche, l'entraînant A l'écart :

— Croyez-vous pas, mon cher, que c'est une faute d'avoir amené Francine ?

— L'idée n'est fichtre pas de moi, mon excellent ami ; mais que redoutez-vous ?

— Ode, est-ce vous, subtil, qui le demandez ? Je me reproche très sérieusement d'avoir déterminé Marat à être des nôtres puis- •que, dé toute évidence, Francine voudrait suivre la partie. Le bon Marat a tout fait pour transformer Francine et la rendre heureuse. Il

a pri» un um m «rîsé et sî amUtaml d'efitocf de son esprk k •ouYenîr d'un paité déplorable I.^ Or, tout à coup — Ah 1 oà avak-îe la tête l — ce tpectade, cette vUîon de bohème et cette vieille-'là I la vieille laaBUui aux ciseaux qui fesaonUe, mcMns le» mains, à la Cataud, la lumière assassinée, sa œère^et pas nofta de battre en retraite L»

Ode tapota cordiakmoit l'omoiJate du député.

-— A«wsez-*vous, mon bon, et surtout» dÀlestez-¥Qus du iboîdji encombrant remords. A l'occasi^m d'un petit accès de ficnrre dont s'alarmait la Dudos, il y a de ça pas mal de mois,, avant.», enfin, il y a déjà longtemps, j'ai eu l'occasion d'auscultor Francise et de l'examiner bien mieux que... le premitf jour, vous me oomprofiez } Ni lymphatique, ni nerveuse. Sanguine. Je dirai mieux : solaire.

— Votre nouvelle marotte, qui nous entraîne ici ?

— Solaire. Vénus dans le bélier I Fat^ aux lunatiques et détruisant la chance insolente du Taureau. Haa ?

En parlant ainsi. Ode lardait de l'index droit la hanche lourde de sim compagnon.

— C'est du délire I

— Parfaitement msensible aux impressions non immédiates; le phis mauvais sujet pour la Salpétrière. Une santé tdle qu'elle ne peut rien redouter que de son excès même. Céline est une enragée dévoreuse de romans. Frandne nesR lit point. Peut-^e, autrefcHS, aux premiers temps que la recueillit Marat, le spectacle d'aujourd'hui eut^il eu le pouvoir de l'âbranler. Ce n'est plus i redouter. La vie intense de Francine est comme celle d'un fleute souterrain, jadis miroir du ciel et qu'ont enseveli des alluvions divo's.

— Ah I que vous me plaisez avec votre mélange, si nouveau chez vous, de science et de sorcellme ! Et puis, malgré la sof' cellerie, vous me plaisez en me rassurant.

— C'est parce que vous êtes Taureau ; imi^essions violentes et mobiles.

— Eh là I n'avez-vous parlé de la chanœ insolente du TaU" reou ?

— Je retire insol«[ite par anûtié ; pour des raisons plus secrètes aussi. Méfiez-vous de la lune et soignez votre (oie. Il suffit db

vous rcgacder (boit axa yeux pour vous reconnûtre iao^psim^ biUeux. Scandinave, vous seriez lyaipliatîco-neniicuau

Le marquis eut été bien embarrassé de se défiBÎr ee qui dans ces^ ftf^opoft l'empâcbak de s'en divertir (ranchemenL

Franeuiev aevmt guuuuit smi ombrcUe vive, ks helait ;

— Voyez, marquis, voyez si la chérie est troubtée ?... Ik rejoignirent le groupe.

La Sibylle vidait dans un panier ses petits pois et leurs cosse?» EUe regardait ses hôtes, les dévisageait, raaia sans curiosité et en geignant doucement. La viciVe parkit pour die, le moutard sus^ pendu à ses jupes ; 1 autre gamin demeuré à Técart, son singe entre les bras.

*- Da ! je ne dis pas, vous êtes bien généreux, mais j'ai crainte de Ténerver. Cest une pauvre fiOe ; sa nature est trouÛée.

— Cest votre fille ?

— J'en ai sept.

— D*oJi âes-vous ?

— De par là !...

— Mais pour qu'elle parle, faut-il l'endormir ?

— Hé l non, monsieur.

Albert Grivaut se montra.

— Laissez-moi faire, mon cher député. Eh bien qu<M, la mire» je ne serai pas plus malherireux qu'hier I

— Ah 1... da I c'est vous le monsieur d'hier... Qu'est-ce que vous voulez donc qu'ielle dise ?

M. du Hocqueton répondit, un louis de dix francs à la main, pincé entre deux gros doigts bagués :

— Aitfons-nous la guerre ?

— Pardon, coupa Grivaut sans quitter des yeux la Sibylle gémisi-^ santé, si pareille à Marie Tête-de-Gre, la petite catin assassinée qu'il avait connue au temps de sa jeunesse hasardeuse, — cette vivante si pareille à la fille morte !

« Dis-nous si tu vois k guerre ; des troupes d'hommes armés prêtes à se jeter l'ime sur l'autre ; du sang, des morts ; et d'où vient ce cortège et s'il vient jusqu'ici, et jusqu'où il s'avance.-

Attentive, k vieille approuvait ; charmée eut-on dit, du savoir

252 UENTOEPRENEUR D'ILLUMINATlOhB

faire de ce beau monsieur» de sa prudence et de sa certitude. Les autres n'étaient que des mazettes.

— Da I... kîssez donc I... il sait» lui... il sait I...

A présent, sa sympathie se nuançait d'inquiétude. Ob donc avaitil appris ? De qui tenait-il sa science» ce beau monsieur qui n'était point d*Égypte ?

La Sibylle battit des bras comme une poule des ailes» gémit plus fort et articula enfin» en mineur :

Toitr «M» 101 pfùice y perd Epét HoUt aO0c la moire A mère en veuve ruoon per Pour Verfeatr en une armoire

ils ne savaient que penser. Pajou fut assez hardi pour proférer un candide :

— C'est mystérieux et troublant.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? demanda Céline à la vieille.

— Da I... ah I ma pauvre jolie, faut comprendre... je n'y entends rien, moi. Les mots lui viennent d'ailleurs ; sa nature est troublée.

— Et vous, docteur, qu'en pensez-vous ?

— Marquis, dit Grivaut, il y a au moins une idée claire. Tour abolie... c'est ce lieu même... Voici les ruines de la tour... Chateau- Briard enfin en son ensemble est une bastille rasée... tour abolie.

*— Alors quoi ?... Ils viendraient ici ?

— Ça n'est pas possible I affirma Pajou des larmes lui montant aux yeux.

— Mais ce prince ? Interrogea Céline.

La curiosité qui la mouvait ne lui laissait pas oublier de consoler son vieil amant trompé, l'onde bafoué qu'elle chérissait. La tendre donzelle souffrait du chagrin de l'invalide. Ses mains d'amoureuse effrontée se faisaient plus douces pour caresser, comme à la dérobée, la vieille main poilue, durcie, usée trente années sur le ponuneau d'une épée d'infanterie.

Marat vit son geste et, l'ayant interprété de la façon qu'il fallait, c'est sur Francine attentive au miracle ou à la charlatannerie» si séduisante I — que vint se poser son regard douloureux.

La jolie fille s'étonnait :

— Et ce ruban per, quW-ce que ça veut dire ?

Le marquis la satisfit. N*y était-il pas deux fois obligé ?

— C'est limpide. II s'agit d'un ordre ; de la croix et du ruban perdus dans la bataille, avec l'épée... et quelqu'une d'id, mère ou veuve — fille, qui sait I — emporte le ruban et le bijou de chevalerie en souvenir. Fétichisme, patriotisme si le prince est vaincu...

— Parbleu ! grogna Pajou.

— •.. ou coquetterie naïve, la Sibylle elle-même n'en déciderait

Elle baillait la Sibylle, et aussi se grattait la jambe à travers son mauvais jupon :

Ode» prenant la place du pharmacien, saisit doucement la main de l'hébétée tournant vers lui ses yeux qui peut-être étaient beaux au jour de quelque autre univers.

— Au (ait... ce prince... ce prince et sa clique, est-ce que ça sera battu au moins, cette vermine ?... Hein, peux-tu nous dire que les Pruscos seront rossés ?... Qiut I laissez-là... chut I ses lèvres... tremblent... elle va parler... elle parle !

Gagneront Francs droits sur la rive Aass Bretons de mer abondant en forêt Vun et puis Vun diar banal dans la nuit

arrive

Victoire Fhabite en secret.

Plusieurs répétèrent enthousiastes : Gagneront Francs !

Au deuxième vers, le marquis avait murmuré : « Entente cordiale ! » en adressant de la main un petit signe de sympathie à Mylord, indifférent.

—- La fin est plus obscure, avoua Grivaut.

Pajou s*en moquait :

— Il y a « Victoire », on te fout du reste !

Mais Ode» comme Grivaut, montrait plus de curiosité. -— Qu'est-ce que ça peut bien être que ce char banal }

— ••• que Victoire habite en secret } Je ne vois pas bien, k moins que.»*

•— Taisez-vous... elle parle :

254 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIONS

Tarn Im OÊottli Marquer le poùd Ce nett pae Umt

Ode en demeuni interloqué :

«^ Ah I maïs... c'est que ça n'est plut ckir du tout.

— Est-<:e qu'on ne dirait pas que c'est moins bon ? demanda Frandne de sa voix d'ange ; question qui déchaîna la colère du capitaine.

— Quoi } Quoi ? G)uleur8 au poing— tous les atouts... b^ ?•» tous les atouts I

— D'abcHrd, remarqua sagement Ode, elle n'a pas dit au poing comme vous croyez 1 avoir entendu, capitaine ; elle a dit oompoint, dont je n'ai jamais aperçu la binette au coin d'un dictionnaire.

Gmdide, le vieil officier invitait la Sibylle à les départager :

— Avez-vous dit au poing ou compoint, ma petite fille ? Vous le savez mieux que nous.

La « petite fille » voila sa face ratatinée et luisante de singesse, et se prit à trembler.

— Da I fit k vidSe, est<e qn*elle peut dire ?... Faut la com^ prendre ou se contenter des mots qu^elle dit... sa nature est troublée, mon bon monsieur.

CMe en eut voulu pourtant avoir le cœur net :

— G>mpomt I... Ça c'est ime colle I

Mais Myiord que penonne ne oonndtttt nwrraimi koonîque* ment :

— G>mpound.

— Vous dites ?..* Hein ?.~ Quoi h^ Hé 1 mais, Mylofd a raison... compound... compoint... mélange.^ alliance..,, abl ce Myiord I

Le marquis charmé bourrait de tapes amicales les reins de «hat errant du vieil exilé.

— Dites-donc, Myiord» interrogez-là... ça pourrait être intéres^ sant à connaître ce que vous allez devenir dans la bagarre I

Ces paroles vulgaires du marquis, vulgaires et si peu cherdiées, firent sur tous une impression profonde, sans qu*aucun en put lien

justifier. Tous les yeux se portèrent sur l'Anglais et il semblait que le couit mystère de sa vie de tnnni, de fuyard, se condensa en un trouble bolo, comme une lueur gâtée par les brumes, enveloppant la maigre et grise silhouette du vieillard.

Mylofd atait retiré du coin de «es lèvres son brule-'gueule bri" tannîque. A pleines mains, il en pressait le (oumeau brûlant, grave comme s'il se fcrt agi vraiment d'une opération magique. Ses yeux bleus et verts se voilaient de fatigue douloureuse à plonger au lac noir des yeux de l'Égyptienne. Mylord avait ainsi xmc mine qu'on ne lui connaissait pas* Ode en était lenmé et Grivant s'y intéressait prockgiemement.

— Da 1 avertit la vieifle... approchez près... elle va paiier encore, mais bas... on ne l'oitendra presque pkts... et puis, mes bonnes gens, faudra vous en retourner pour ne pas me la laisser dans des transes qu'il faut être à quatre pour la contenir. C'est une malheureuse I... Da 1... oyez«là... c'est de vous qu'elle cause.

On n'en eut pu douter à suivre la pathétique conjugiûson des yeux €oi:deur d'eau secrète et des yeux couleur de mer. Mylord demeurait impassible, n>ide ; sauf que son nez renmaît.

Breton mène en ce bois Bretons Au lois où. ton agne {accorde En gloire mériter la corde Qu u Uttssé es mains des BteÈons»

Sourdes à ce langage, F nmcme et Came en demeuraient stu<* pides. Ode baissait le nez. Albret Grivaut épiait Mylord, souhaitaift de tout son cmir que l'épai^gna la honte devant un Hocqueton tant méprisé de hii, Grivatft. Ce Hocqueton se dominait assez pour ne rien trahir de soi. Mais l'imbécile Pàjou, Pajou l'abruti, Pajoa le cocu, Pajou sourd à toute subtilité, avait au moins entendu le sens militaire de la prophétie. Myl«rd le firetinif l'Anglais enfin, conduirait en forêt, la forêt qu'il oooMÎMMk bien, le vieux flâneur, ses compatriotes les Bretons de mer venus. II serait le guide à la poursuite des Prussiens et qu'est-ce que c'était, sinon bien de l'honneur, que d'en devoir mourir !

En TOI que quoi, nô^Ni se précipitant, pKssa les mnns glacées de Mylord, en lui criant, bien en face :

256 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIONS

— Bravo I

Albert Grivaut» fidèle à son souci, aima la vieille bête à l'âme toute sonore d'anciennes fanfares pour cette trouvaille qui faisait mieux que diversion.

Mylord renversa un peu, et lentement, sa tête usée dont les longs cheveux gris flottèrent, et il ferma les yeux. Ça ne dura qu'un inst^t, mais on pouvait deviner qu'en cet instant-là, Mylord sous le voile de ses paupières avaient revu, entrevu et [Nrévu plus de choses que tant d'hommes n'en verront en une longue vie reposée. Une jolie figure pale de lady apparaissait pour l'Anglais entre Céline et Francine, et s'évanouissait. Il redevenait Mylord pour recevoir le compliment du capitaine et riait si franchement en regardant les femmes enlacées, qu'à leur tour elles rirent sans pouvoir de longtemps se contenir.

Ode soufflait à l'oreille de Grivaut :

— Mon vieux» ces bougresses-là, c'est mauvais même sans le faire exprès.

Gâtée d'un don de grand seigneur par le marquis, assez bien gratifiée par Ode et Grivaut, la vieille repoussait doucement la société, pressée de courir assister la misérable.

— Da I... ne regardez pas la pauvre, mes belles... ça serait trop triste à voir... C'est pas bien fait pour vos beaux yeux 1...

Mylord l'arrêta pour, à son tour, lui tendre un écu : une fortune I et qu'il avait patiemment cherché dans ses poches lourdes de tout, sauf de pécune. Aux côtés de Pajou qui lui saisissait le bras fraternellement, mais avec violence, comme on emporte une proie convoitée, l'ancien notaire de Jersey, fortement soupçonné jadis — et puis ça s'était oublié — d'avoir envoyé dans l'autre monde sa lady trop coquette, fredonnait, sa pipe relogée à l'angle du bec, le vieux refrain des troupiers des Indes :

Tho$e heroes cf anfiqtdfy Neêr saw a carmm-iall.».

Marat suivait Mylord, devant les femmes. Marat r^iardalt gesticuler ce vieux pantin qui avait tué sa femme.

Avant d'atteindre au centre de la ville, l'entrepreneur d'illumi^ nations, prenant une de ces déterminations comparables aux coups

^î^- LA PATRIE EN DANGER 257

de stylet que s administre un fakir, s'imposa de ne pas accompagner 1^^ plus loin Frandne et ses amis.

1^ — Je vous la confie, M. du Hocqueton.

Ode fut'il le seul à s'inquiéter de la qualité, singuli^e, du son de ^2 cette voix ?

l'r Marat rebroussa chemin pour aller promener son désespmr " sur les bords de la Marne, au-delà du pont de Mulhouse. En marf^ chant tête basse, il grognait :

^? — Gxni... et puis après ?... Pajou... voilà un homme 1... Q>cu ?.. B= et après ?

i' Sans trop savoir par quel cheminement il était venu là, Nhrat «■ se trouva, comme sortant du sommeil, assis, les jambes pendantes, I' sur la berge du fleuve. Il tira lentement de ses poches sa bonne

Marianne, sa blague en peau de phoque, son briquet d*amadou,

bourra sa pipe et Talluma. Il se renversa, ses mains croisées sout tenant sa tête basse. L'un des versets mystérieux assaillit sa

mànoire :

Gagneront Frana inits sur la Hbe...

Marat se replaça sur son séant, bien qu'il se sentit à chaque seccmde plus las. Le menton sur la poitrine, il rumina, jargonnant en pensée :

— La Patrie est en danger I... La République nous appelle... et c'est d'une garce que ton cœur est lourd... toi, Marat I... serais** tu plus salaud que la salope ?...

Ou bien :

— Est-ce qu'on aime ça ?... tu l'as dans ton lit, malgré tout, alors... de quoi te plains-tu ?... Tu as peur qu'on t'appdle cocu, comme Pajou ?... Et puis, avais-tu le droit de la prendre ?... Pourquoi t'aimerait-elle ? hein, cochon I... Tu l'aimes, toi ?... Aimer... une seule façon de dire pour tout, alors ?... On aime Francine et on aime sa patrie... Malheur I... La guerre ?..• Ah I qu'elle vienne vite I

Il savait ce qu'est la guerre. Il l'avait vue* On la recommencerait. La guerre et lui se connaissaient.

L'entrepreneur d'illuminations tn cet instant bénissait la guerre. Pourtant, Marat conservait du duel franco-allemand deux souvenirs

2M L'ENTREPRENEUR DILLUBAMAHONS

igjfrttilw f ultiiiH î«R|tt'à ks mmiï pa à poi toat A Ut mage les vinons d'épopées recueillies au délrtl^lacHiipipic» àBifedie, Werth et Mdrsbromie^ ok mb réguncMI et wovmvm fcit engagé. À Cfca tnp ig iy, Mnt, éèÊM dt («r, mmt t cmmUMÙ le pool de la Marne en courant à travers les caissons à la débandade. Quand il pgiwair A «da, ià siiiail •■ ool «t i répmle puche, plus qae la nieliftmaimt dii «se, b ffine de son u g widiua gris-bles, coopé court, qui tournait et dans quoi le brave fuvaed s'empStmil. Le flirt h uMUH 1 oMigeak à piétiner ma camarade eooclié là, abruti de fitigue et de désespoir et qui, la main droire, noire de poodie, écrasée par kToued\Bn aMoii,inâait<BCHe àeeacns de douleur de taiiêaaL : A bas fiadingue I

A Versaifles, du jardin de Tauikilsnoe, MaMt voyait deoK capitaines piussiens, un grand banbu, -avec ui loignon, fandant sa graisse d'une longue tedingoie à od jaune ; VwOte à la nwst adie affilée, nmce, monodé, envdoppé d m mantaSB iMtant, '— * deux Alleboches, disait Marat, qui ballaient du chef pour souligner de kur sympathie l'adncsse des artilleHra fcangMS, excellents pointeurs. Les Français dont les pièces de marine crachaient sur Paris I Chaque coup retentissait an oosiir du zoinve blessé. Il n*awt pas mSme l*%>re consobtion de «ympathâser aivec la Commane. Maral n'était pas Parisien et les doctrines journalistiques et bureaiiana^ qucs du Comité Central ne s'accordaient pas à la nolioii épique que ses premières kx:t«M conmiençaient de lui fo^^

Quelqu'un vint rejoindre rentrepreneur au boid de l'eau ; «pid^ qu'im que les nouvelles reçues de Paris faisaient impatient de se coller an premier vena ; un vieux monsieur ooi#é d'un panama rigide «aCaait qu'un panier de cuisinière, habiHé d'alpaga. Il puiait d abord comme pour soi-même :

— J'étais à Ckampigny. 'Ou pbuAt, nous étions — je veux dire les gafdes nationaux dePicpus — en «éscrve, à Villief8'*sur-Mame. Ckk ne ^'occupait pas de nous utiliser. Un officier d'util nuijor est passé au galop. Nous l'avons supplié, adjuié, 'satÊK/né de nous donner un ordre, il nous a 'répondu : « Foutez-flnoi la pak, les példns !» Ah ! monsierir, je me sens cramponné pour ne pas kâ tirv dessus, j 'ai eu toit. Tort de ne pas fîier, œla va sans Sre. Et pourtant je auis un homme tranquille.

v jlapahoeendju^cer 2»

— Si ça rtfooHnmnce, pour la partie iljcîam, îl oy a qaNott abeOHbve : k Munie ota le fildn { Momiem; i'adbraîs h fifidie. Saoi iïinpîne, mvecHMm bem-firèffe noiit nomsiBÔùoim ck romcr* turc une véritable fête. Depuis la guerre, riverain de Maane, je aie «BS privé de mon plûîr. J'ai deux bons muas là-dedbnsl II doit rester de leurs os entre les herbes qui font tmt pester les mdt^ fboilB. & k guerre HBCOBunence, on dànDlîiai ou petite iMÛaon. Mon gendre, capitaine de lésera dans ks s^teucs, me la répété iiien socnfcnt. Je gênéraàs les artîUeursdn (ortde ***«Maift quoi I Je suk de ossk qun n'am funais pu udiaer* U ne me restm plus qu'à dîspHBÛtre» o»tcat enoore, n je pais mymat m défikr nos pioopÎDus wnquewB au long de cette Manie, Iiier tombeoM <de notre brameat. Oui, }e serais bien content ck voir venger Mi^ KSGBt et Gaiderc 1 Cest ks deaz amîs à cause de qui je ne pêche plus.

« Monsieur, je n'aurai pas l'effronterie de vous braver dans vos opinions que j'ignore, mais j'estime que l'Allemagne s'inquiète de nos idées nouvelles. Ce qu'on lit aujourd'hui dans les journaux ! Notre petit tran-tran k rassurait. Je ne pense pas qu'une élection comme celle de M. du Hocqueton soit une bonne chose.

Marat renifla. Le sang lui reflua aux tempes et il s'accusa une fois de plus de donner beaucoup moins au grand péril en lequel était tombé la patrie qu'à sa propre infortune.

Le vieux monsieur triste et bavard disait encore :

— Je ne le cache pas, j'ai voté pour le radical, malgré ma sympathie pour le galant homme qu'est M. d'Embrun. Que suis^je donc ? Un ancien boutiquier ami du calme. J'ai voté pour celui qui n'était pas partisan des changements, bien que ce soit M. d'Em*brun qui se prétende conservateur. On a élu M. du Hocqueton. Mes amis et moi en avons pris notre parti. C'est comme à Champigny ; nous sommes ceux dont on repousse les services. Enfin, si l'on ne peut pas éviter k guerre et s'il me faut voir les sapeurs faire sauter ma niche, puissè-je au moins mourir en pensant qu'un ^and bruit de ckirons français consolera Marescat et Couderc.

« Les pauvres diables I Malgré ce que je dis, si les morts pouvaient parler, bien sûr que Marescat et Couderc n'auraient pas

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engi la Revanche I... Nous autres, nous ne demandons jamais rien. Enfin I... chacun fora son devoir. Bonsoir» Monsieur. »

Marat ne Tentendit, ni ne le vit partir. Si bien qu'à sentir ses larmes coulor sur sa vieille peau» il eut hcmte, à cause du témoin supposé.

L'endroit n'était pas bon, bien que ce ne fût pas le (rais du soit que redoutât Marat.

Il se leva, obéissant à sa pensée lui suggérant le réconfort d'une retraite entre les quatre murs de son Musée.

C'est d'un pas ferme que l'entrepreneur regagna la ville, la tête plus haute, crachant des bouffées de fumée plus impcMtantes. Et si, de temps à autre, il s'enlevait assez rudement la pipe de la bouche, c'était pour lancer de vigoureux : « Le diable emporte la putain I > pourtant de moins en moins vifs et de moins en moins sonores, à mesure qu'il approchait des lieux habités et particulièrement de la petite maison de la rue des Arpents.

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