CHAPITRE VI
La fête 8*était terminée trop tôt, au gré d'un grand nombre de ceux qui lui donnaient son éclat. Les cuivres ne pouvaient pas plus se lasser de bruire que les étendards de flotter aux mats plantés par Marat. La société de gyroanstique et la société de tir, les jeunes athlètes aux belles poitrines moulées par des jerseys blancs, aux mollets durs jaillissant des bottines de toile rudement lacées, les bons fusils appuyant Tarme sur le drap sombre d'un uniforme quasi'-militaire, ce millier d'adolescents qui bientôt allait peut-^tre mourir, réussissait à multiplier les prétextes à manœuvres, assou*» plissements et défilés.
Des commissaires, orgueilleux de l'insigne couleur de feuille et frangé d'or ornant leur redingote, ne se fatiguaient pas davantage de traîner par la ville, de la mairie au tribunal, du gymnase au jardin public, les moutards, garçons et filles des écoles, costumés en singes savants pour la circonstance, et, maintenant, traînant la jambe, recrus de fatigue. Il y avait des grands, gamins et gosselines, qui, pour avoir taté du vin d'honneur, titubaient littéralement.
Au coin du boulevard Waldeck-Rousseau et de la rue du Suf« frage-Universel, la fanfare municipale, prenant la tête, ramassa tout ce monde, gymnastes, tireurs, messieurs congestionnés du comité, instituteurs mystiques et maîtresses majestueuses, garçons boitillant et petites filles grisées, pour un suprême défilé avant l'irrévocable dislocation, sous l'arc de triomphe de verdure et de flammes nationales dressé par les mains de Marat.
262 LTNTREPRENEUR D'ILLUMINATIONS
M. du Hocqueton» la (ace suffisamment détaite, sa mèche unique lui retombant en queue de chinois, des poches violettes aux yeux» le poil des lèvres dérangé, presque nu, le ventre k l'abandon sous la chemise de cérémonie allégée du col carcan, souleva d'une main de singe aux gros anntaiiix d'of , naia le soidevant rien qu'en angle et avec d'infinies précautions, le rideau de tulle d'une pièce ambiguë, singulièrement meublée. Une sorte de salon de dentiste qui s'augmenterait d'un divan-lit.
— Viens donc voir, Frandae.
Elle se tira d'entre les draps, petit animal frémissant sous la chemise courte, étroite, plaquée aux reins ; une bordure de dentelle coupant à mi-cuisses les jambes d'une grâce encore enfantine. Ses cheveux blonds, libres d'aucun peigne, lui tombaient en mèches brouillées, lui voîlnft à-^kmî la fiace. Pied» nus, eMe courut à la fcnttre se coBer contre ie qwinquag éi i oi re, l'amant podagre auivnnt d*iin regifd d'idcix^qae la ma f che trionn|RhaIe de ses cScnts bafoués.
A eux deux, ils figuraient ainsi l'une des mcillniits et des^ pîf^esy VfRie des iJus protondes et des plus s a t a n i q u es oomposkions- die
De sa grasse voix, posée à scRihait ponr la imlgwnlté dln pmpmM gentilhomme républicain dit à sa maîtresse :
— Regarde-moi ça !... ah 1 les salauds I,.^ aont-ik laid» L» cC ce qu'ik me dégoûtent !
Éc«t»>t. d'un joy 8e.te «un apprit. » belles mèche, ab>««Ka par l'emmêkire, Francine leva sur lu» seayeox d'ange :
-— Ils te dégoûtent ?... Ça m'amuae... ça me ki{ rire I
Le hobereau flétri, le vieil amant en chemise em|>csée se baissa pour qu'elle put l'embrasser, efle, trop petite» parce qu^ii avait va dans ses 3reux que ça kiî faisait pfarisir.
EHe hurlait nagnèie, sooa l'étreinte de Faorigott ; Ma^tat possédant h Déesse Raison élouAiit un cri rien que de surprise. Franone non seulement régala d'un baiser san» dégoût son amant chauve, mais eUe prit le tempa et le soin de choisir la place, dans le coa, près du double menton couperosé.
Un instant, le marquis, après ce baiser, demeura comme abratî k considérer la cassure friche du plastron glscé.
AEKMaURIS^ J6ff
*^ ÇftinanaMequîlRle digoâtonfe I!
Il lui tira Toreille» légèrement, pour rire..PiiHii,<io'nouve«ii b» grosse main velue et baguée souleva Ib ndwiik
— Regarde-moi cette pimbêche d'institutrice avoc: atar palmes sur ses tétons plats..
— Celle que tu as embrassée, s'pa» ?
— Ah ! tais-toi...
D'un geste horriUfi» ila'essuya k boudbe..
— Et cette morveuse... la môme aux rhnuianftfin loian^he»... cane espèce <k boulet viande UaUéede dentdDe^ dt peiner dcnlelk... coame un gig»t.^
^ Il ricana, se pencha sur dk'pÉHor dise :
— Ça fera une Céline...
D'une prise de lutteur, il l'empoigna aux reins, la t«n9ianA.coiilre \m €t, visage contre vîs«i^ Im jeta avec aoft haleine facAlanlB ;
— Combien y en a-t-il qui feront des Frandnes ?
Elle le regardait — de si près — sans rien répondre et le regvd dttmarquis^ pesait lounkroent suc elle. C'étHt une hdte des yeux ; é» yeux d'ange et deayeiix de vîen saaguin:ioumBUC» des ywx qù ae conviaient ou se défiaieiÉ.
De la fenêtre jusqu'à cet amas de lafgiea hlaMflwin s a cc ag ées» île seculèsent santselach^, poussés plus que conduits, fk paf «aie iofct venue de Vtaûénmr, de la me pleine de caa» de cirea^ de i—ifliinlrM de *' tf ** nabdiitaaBâi dt dit vomissaHacnt ofdinné des fanfares.
— Prends gardie.«« il va être tard...
— Tu m'embêtes... J'ai encore faim de toi I
Les choses mâèrent leurs plaintes k leucs gémiasementa d'éni" maux satisfaits.
— Dis... dors paa.- tn don ?
— Hein ?... quoi ?
*— On oKika ?^* Ça pffcndsa que i'ai été au chafesau ?
— ••. Quoi ?
-^ Od croira qae je suia an château CQaKneoBftdîft^aiilkud'êlre icv OA v31e, à ta pecnaneno» >••• C'est risqué I Ou CMra >». On
ne te mtfcn pts >.•• (^ croin que j'ai été porter, comme tu m'as dis de dire que je voulais p<^er de mes fleurs à Madame la marquise malade ?... Oh I les fleurs I... par terre... toutes piétinées I.. tu ris ?... pourquoi >...
-^ Madiime la marquise I
— Eh biai >
-~ Tu as bien dit ça I... t'es
*— Gemment fallait-il dire ?
-~ Tu l'aimes... la marquise, ma femme ?
*— * Pauvre dame I... elle n'est pas heureuse...
-^ Ça te regarde ?
— C'est de la faute de personne... je veux dire qu'elle n'est pas heureuse d'être malade... qu'est-ce que je serais pour toi, rien si la marquise n'était pas malade... elle est belle.
— Mais toi. tu as seize ans.
— Dix'-sept.
— Imbécile I... C'est vrai qu'elle est belle... elle aimait qu'on le lui dise.
— Toi ?
— Les autres. Tu as vu. au Rouveau, derrière la grande futaie, après le pavillon des chasseurs, cette bande de gazon... un jeune idiot a été tué là. fusillé, pris pour un lapin, M. de Frêne ; celui-là lui disait qu'elle était belle..»
Frandne se coula contre lui. les yeux brillants et la bouche avide, les mains tendues pour prendre, elles ne savaient quoi ces mains légères, dans l'espace. Une étrange intelligence des choses la visita.
— Tu ne veux pas dire qu'on l'a tué exprès ?
Il ricana :
— Non. non. ma foi non. je ne veux pas le dire... mais il fut un temps que tout le monde le disait.
Francine lui nouant ses bras au cou. et très bas :
— Elle te trompait ?
L« gentilhomme l'écartant. leva la main et suspendit son geste, hésitant à la gifler à la volée ou à la rosser plus méticuleusement. U n'en fit rien, mais la prit à deux mains, au cou. de telle sorte, bien que sans se presser de serrer, qu'elle pouvait parfaitement
croire à son intention de Tétrangler. II fut charmé et tout radouci du même coup qu'elle n'en marqua pas la moindre terreur.
— On ne se trompe pas quand on ne s'aime pas,
— Tu ne me demandes jamais si je t'aime.
-— Et... lui, il te le demande ?
Quelque chose passa sur la face de Frandne, qui la modifia un instant et qui tenait d'une sorte de pudeur. Elle fut longue à ré« pondre.
— Je crois qu'il n'ose pas... mais toi ?
— J'ai besoin de toi...
Elle réfléchissait, rudement. L'effort de la pensée tournait au burlesque trivial, ainsi qu'il est fréquent. La ride épaisse des mena* gères soucieuses altérait le front lisse de cette belle jeune proie. Frandne ne prit pas la peine de traduire par des mots sa méditation. Simplement, elle redevenait assez maîtresse de soi pour agir selon son sens de la nécessité. Seules, d'extrêmes violences du marquis eussent pu la retenir désormais. Pourtant, en agissant avec décision, elle feignit de prier.
— Laisse ; il serait trop tard. Je dois m'habiller... et puis, pour sortir par derrière, sans être vue, c'est long parce que c'est difficile.
Elle l'enjamba, fit un bond jusqu'au fauteuil où s'entassaient ses hardes et, déjà, faisait glisser ses bas sur ses minces jambes longues.
M. du Hocqueton tarda peu à la suivre et à se vêtir à son tour.
— Tu les entends braire, ces ânes ?
De sa main tendue, il montrait la fenêtre, et la rue au-^lelà, tandis que de l'autre main, insensible au grotesque, il attachait laborieusement une patte de bretelle.
— Ils s'amusent.
— Ils gueuleront bien autrement avant longtemps, à la bou** chérie.
Elle le considéra comme on admire.
— Q>mme tu détestes le monde I
— Le monde I... et toi, tu l'aimes ?...
— Je ne sais pas... laisse^moi... ça m'ennuie... qu'est-ce que tu veux que je te réponde ?
2t6 L*EN7TŒPRENEUR DILLUMMAHÛNS
Momiam MtfiL«. k otoycn Mant... k bon Momatoât MmtbLguiatoutdeinSne^tiibserenbQMrMrdeMsboiritéi L.
Frandne baissait k l&le ; bob paa konÉeiM» ; lieB quebcfudaiBe.
Lui» il semblait un alcoolique c o u ac n aat jute asacs d'ua Imtnblc sang^md itfikè mesurer k ifioknoe d'une cdaededckrûtm pma s'en réjouir» o^gmiUwrmfwt.
— Fruidne.
-^ Ah I quoi ?... attadiô-moî dana k dsa. veuK-fta > -~ Ce pauvre Farigou, tout de même» si tu a'iiaia paa paaaée par k I— Tu y pcsses queiquefou à Fanion ?
Fmiciiie répandit pesémant :
— L*abbé Audibcrt me la donandé...
— Ah I c est vrai, ils toni donnée aux curés ; ça te manquait I "— J tt répondu à l'abbé.-
— Que tu en rêvais ?
-^ Noa.- je n'y pense paa-. il kut qpt'on m'enpark — Et alors ?
EUe oaa k regardor droit :
— Je ne veux paa qu'on m*en parie.
— Si je partais, tu me suivrais ?
— Oùça?
— Tu ne vas pas vivre toute ta vk avec ces imbécifes 1
— Où veux tu que j'aille ?
— Marat n'a aucun droit sur toi, tu n'es chez lui placé qn en qualité de servante et il a abusé de toi— C'est moi qm fais k loi à présent... je l'éaraserai 1...
Il serrait les poings» firaïqpait du talon. Tout de boa éie le cnifc fou, mais sans s'effrayer. Il récupéra soudainement son calme»
— Tu ne sais pas ce que je voudrais... ce que je peux... ce que je veux faîre de toi I... tu stf as riche... seulement, il kut, d'abord, qu'elle crève.
— Qui?
Il ouvrit la bouche en cœur et fit le pitre, lea janbes pliées, Tindex gauche au coin de la bouche pour susurrer, funèbrement comique :
— LaNkrquise L. la Nkrquise donc L- votre grande amie, ma chère demoiselle !
AENMOURIEL. 20
FnadBe. pour adhflver de «e cutftf» I» tovmai k im, mnsdle Tépiait dans la glace.
Il la suivit, lui parlant bas dans le cou et, parfoia» txîemplwnt 9ÊÊm pcaie d'une xBiîgM déioMe» la nrmiwt. à dem main» à la taille ou aux épaules.
«— Frandne.^ dis; : « QiteHe crève I ^
— Laisse... tu m ennnes l
— Je t'embele > Mna tir hk o ' >«pw.ml fr «a moina ? Md!,. je te d» tout» je te dî» tant ça parce qut jecroîa que tn oompfcnfar 9k pMiee que çt vaut k peine de (aire qndque chose de toî. Tv n'aîniespefseniMv an moine ? Et tu sais, gtmine^ que je tevenya L*^ je suis très chevdercaqne.... un Hooqnet o n L» m dm Hocqnefom cmnaie diMnk gcs ranika... ahr I jour de Dieu I en n'a paa idée de fn L. Fnndne, compte : Fan^ouv un... Mamt,. deox... Atat Cnk» à son tour que t*a-t-il répondu Tabbé Audibert ?
— * Quand je lui aï dit que je ne pcnMa jamait à^
— Qui.
-- Il ma bénie.
— Ak I randouilk I -V Eooute.
— Quoi >
*"** Je creia qu on maf che en bas.
— Tu es kUe.
Très tendre, et si parfutemenb benok, et presque avec des mines de repenti, le marquis, lui pressant les mains, dit à Frau" dne :
— Mon petit I... on m*a fait tant de mal I... cette femme, hein ^ cette femme si douce... une garce I... une garce 1
Et reconquérant mot à mot son délire, réescidadant son haut domaine de délire, il répétait» s*étranglant avec les mots :
— Une garce I... cette femme si douce I... hein ? Quoi ?... oui». ta grande amie, ime sakgarte L.et feons ces crétins,. tsus ces pieds^ pkts, tous ces...
A ce moment Frandne eut terribleaient peur ; ms» ce ne fut par de son sAreux amant* Dans son total d^arroî, elk eut besoin de confiance, besoin de se livrer comme eHe ne l'avaît jamais kit, de se livrer toute entière à son maitfe, k trop* benne âève, et,.
pour la première fois» elle l'appela par son nom de baptême, l'appelant en criant et ne criant rien que cela :
— Georges !
Le marquis» lui aussi, avait entendu quelque chose. Il restait li, muet, les bras ballants.
Francine faisait effort pour souffler les mots, d'une voix éteinte:
— ... tu entends ?... qu'est-<e que c'est ?
C'était un singulier sifflement, un bizarre chuintement et puis le tonnerre creva toutes les faces de la chambre à la fois et, en un moment, il n'y eut plus que deux paquets de chairs meurtries violemment séparés, deux tas de loques sanglantes et à demibrûlées d'où s'âevaient de longues et lentes plaintes.
D'un œil unique, Francine que sa raison ne fuyait pas encore, regardait une poutrelle de fer se détacher du toit pour achever de l'écraser.
M. du Hocqueton traîna jusqu'à elle le fardeau de ses membres rompus, de son torse puissant mordu par le feu et il eut assez de souffle pour la rendre folle avant d'endurer la pire mort, en râlant :
— II... a... bien... fait I... c'est lui... il... a... bien... fait... crève I... La poutrelle tournoya et, dans le même moment, par une bràehe
de la muraille, une flamme verte et bleue avant de rougeoyer jaillit, immense, décidant de tout. Alors dans un craquement d'univers finissant, cette chambrette dont les murs, en effet, furent k la mesure d'un monde, s'abîma sur une autre fournaise.
— Ode, puisqu'on vous dit qu'il n'est pas rentré chez lui ! -— Quand même... il ne faut F>a8 dire ça... il ne faut...
— Vous pleurez, mon pauvre vieux ?...
— Se doutait-il de ça... depuis longtemps I
— Il semblait si calme... si satisfait de son succès I...
— C'est quand il les aura vu entrer...
— ... et vous savez, mon cher, une charge formidable !... ah I toutes ses poudres y ont passé...
— Mais alors, c'était préparé ?
— Pas sûr... les autres sont restés enfermés au moins trois heures...
— Et la pauvre Dudos, qu'est-ce qu'elle va devenir ?•..
— ... que dites-vous, Céline ?
— Oh 1 ..jrien... est-ce qu'on peut savoir I... mais moi, à mon idée, ie crois que ça a dû commencer à se former dans sa tête quand il l'a vue embrasser l'autre. Moi, je les ai vus... et Marat arrivait juste derrière moi, comment n'aurait-il pas vu ?
Elle se tut, la grosse fille, puis, hésitante, reprit :
— C'est là qu'il a dû commencer de ruminer... et puis, moi, je croîs qu'il savait... d'avant... et alors, à mon idée toujours, parce que personne n'est sûr de rien... c'est de l'avoir vue à ce moment là drapée en blanc, avec son bonnet rouge, en Déesse Raison... quand elle allait monter sur son char... Je sais pourquoi je dis ça... Peut-être que sans son costume il ne serait rien arrivé...
Ode, son mouchoir encore à la main, vit les yeux de Céline s'emplir de larmes :
— Vous êtes une bonne fille, Céline,
Le capitaine Pajou remua douloureusement le menton avant de tùre, à bon droit, écho au docteur :
— C'est une bonne fille I