‹ L'entrepreneur d'illuminationsChapitre 5 sur 38 · LA ROMANCE A CÉLINE · texte numérisé non relu

LA ROMANCE A CÉLINE

— Céline, fais l'amour avec moî.

-Oui dal

— Couche avec moi Céline, ma Céline I

— Sois donc sage, Tabouret, tu ne sais pas parler aux femmes.

— Qu'est-ce que tu veux donc que je leur dise ?

— Alors, grand malappris, tu le demandes, ça, à toutes ?.,. Et tu oses dire que tu m'aimes.

— Eh non, butée, je ne leur demande pas ça à toutes. C'est de toi toute seule que j'ai envie, ma Céline, et tu le sais bien.

— C'est égal, pour un poète, tu n'as guère de jolies façons. Vois-* tu, Tabouret, malgré ta guitare et tes poésies, tu n'es et ne seras jamais qu'un cordonnier I

Claquant sa guitare dont toutes les cordes vibrèrent en un gémissement métallique sur le gazon de la poudrière, devant la maisonnette de l'entrepreneur d'illuminations. Tabouret, en ma-* nière de défi, jeta sa casquette en peau de lapin à longue visière et, secouant sa tignasse bouclée, regarda droit dans les yeux pailletés d or, ses beaux yeux de fille en perpétuel amour, la nièce du capitaine Pajou, la magnifique rousse de trente ans, aux seins lisses, pleins et légers comme des pastèques, soulevés rythmiquement sous le corsage de taffetas rose.

Céline se mordit les lèvres, prit son temps et à toute volée, en iîlle qui a de la force à dépenser quand elle ne la donne pas au

simple plaisir, gifHa sur les deux joues mal rasées le savetier^ troubadour.

Mais elle s'était ainsi penchée imprudemment sur le lit de mousse où l'inspiré s'immobilisait en ime attitude de Bouddha et, bonnement. Tabouret — honnête créature de Dieu qui ne (ait fi d'aucune récolte, par sainteté — en profitait pour empoigner aux jarrets la rousse bientôt écroulée sur les épaules, telle l'automne opulent abattu sur l'été finissant.

Ivre de tater cette chair blanche dont il avait si faim. Tabouret plus câlin qu'agressif, et plus toidre que l'eut soupçonné l'amoureuse, glissait une main kmcinante sur les perfections que ses yeux recréaient au bout de ses doigts. Ses doigts courant avec des gestes musiciens sur la peau d'une Céline toujours indignée en pareil cas, émue quand même. Pourtant, elle était la plus forte et, se délivrant d'une bourrade, elle envoya choir le cordonnier, déboulant du faite de la poudrière jusque sur les cailloux neufs du chemin.

Au bas du tertre, la guitare marqua la chute en sonnant aussi haut qu'un gong.

Céline riait, les poings aux hanches dodues, d'un rire si frais, si liquide, que c'était encore de la volupté pour Tabouret, prompt à réescalader, malgré la meurtrissure de ses reins de vieux chat maigre, le sommet de la poudrière, son Parnasse.

— Tabouret, mon fils, tiens-toi tranquille. Je te permets tout de même de t'asseoir contre moi. Es-tu fou ?... Si le capitaine nous voyait ?...

— Tu couches avec lui, ma Céline ?

— C'est mon parrain ; c'est tout ce que tu as besoin de savoir.

— Je ne l'aime pas trop. Et puis c'est un vieux.

— Un vieux qui te tirerait joliment les oreilles.

— Il est laid. C'est un particulier guère flatteur pour une belle personne comme toi.

— Un capitaine quand même ; c'est quelqu'un.

— Ouais I un traîneur de sabre.

— Ne dis pas ça, Tabouret. Un héros de soixante-dix, décoré.

— Oui, je sais... il a fusillé le monde à Paris, pendant la Com^ mime.

— Laisse-donc ça. Tabouret, chacun ses idées.

Page 1