LA ROMANCE A CÉLINE
— La imenne, Céline, c*est de t*avoir.
— Et qui te dit non ?
— Oh I bien vrai, ma Céline ?...
— A mon heure. Tabouret. Mon petit Tabouret, sois gentil. Tu ▼ois, j*ai confiance et je ne me gêne pas de m'asseoir près de toi. Dcmne une bise si ça te fait plaisir... là. Et maintenant, composemoi une romance pour moi toute seule... Faut me mériter. Tabou-* ret. Fais ta romance I...
— Vrai, Céline, c'est ça que tu veux ?... et après... tu ne me diras plus non ?..
— Ta romance d'abord. Tabouret.
— Écoute !
D'un bond. Tabouret sauta sur sa guitare comme un hongrois sur sa 8elle« Il l'accorda.
Vautrée sur le gazon, les reins creusés, Céline tiraillait les mèches souples du poète. Sans plus se faire prier. Tabouret, sûr de son instrument et de son génie improvisateur, les yeux au del, composa sans trop hésiter, sans trop tituber au divin sentier, sur un vieil air paysan de la Creuse, d'où il était venu à la suite d'un père plus gueux que lui :
Je faime tant que fen mourrai Mais tu t'en moqueras, Céine Et le jour que vous m'enterrez Un autre te dira : CaUne !
Céline passa sa langue sur le fruit de sa bouche*
— J'aime ça I Continue, Tabouret.
Je souffre Sun mal sans pardon Cest un merle blanc qui déoore Mon cœur et cest comme un charbon Que je veux rattumer encore,
— Un merle blanc I c'est gentil I soupira la fille en une extase parfaitement féroce.
Les torrents eux-mêmes voient parfois leurs cours se ralentir et la verve soutenue par l'amour n'est pas non plus inépuisable
Ici, Tabouret fit un effort. Ses sourcils remontèrent haut en accents circonflexes au dessus de ses yeux.
Les grandes amoureuses sont sans pitié.
— Oh I que t*es vilain, Tabouret. Un vrai magot.
L'artiste ravala sa salive et barytonna d'une voix plus claire, manœuvrant les cordes de sa guitare de la façon qu'il tirait l'alêne les Jours de presse :
Céwe nap'tu pas Samoat Boitant de Taûe dan$ ton âme..
Céline pensa, charmée :
— Les perroquets, on leur donne du vin chaud, les hommes faut les mécaniser pour les faire chanter...
Pourquoi faui4l quun trotAadour Soit méprisé pat une femme !
Céline mollissait. Elle ne méprisait pas Tabouret. Devait-elle alors le lui laisser croire ? Et puis combien de femmes pouvaient se flatter avec elle d'inspirer un artiste, poète et musicien, et qui tirait vraiment du fond de soi, de son cœur et de son âme, tous ces beaux mots fondus en une si tendre musique ? Céline avait lu un nombre considérable de romans, tous des romans d'amour, et des vers aussi, non des pires ; ceux de Musset, ceux de Lamartine. Nulle part, elle n'avait lu les vers de Tabouret qui ne pouvait plagier personne, ne sachant pas lire et encore moins écrire.
Heureuse, flattée, mise en appétit de luxure par la richesse des images dont elle recevait l'impression directe, un peu saoule de vanité, la nièce et la filleule du brave capitaine Pajou s'aperçut enfin qu'à ce point de sa chanson Tabouret, détournant la tête, essuyait, d'un pouce aplati par le labeur, ses yeux, touché de la grâce des larmes I
Elle comprit que ça n'était pas par jeu et n'y tint plus.
— Tu pleures. Tabouret ? T'as... tant de chagrin, mon grand?... Tabouret qui eut triomphé si aisément, et dans une telle gloire,
réservait une surprise à l'amoureuse. Toute autre que Céline eut été irrémédiablement perdue pour lui.
LA ROMANCE A ÉCUNE 39
Il dit, religieuseinent :
— C'est les vers, Céline... Les vers nouveaux ! > Ça me tire toujours une larme ou deux... les autres, les vieux, ça ne me fait phis rien ; j*y suis habitué.
Et gaillard. Tabouret entonna à pleine gorge :
CoBineUe allait au marché Acheter da plan dtestragon,
Viragon I EBe conrnU un gro» péché.
Peur T amour dtun jeune dragout
Pan! Pan!
Vignette sur iHgnon l
Céline lui Jeta ses bras frais au cou.
— Ah ! Tabouret ! je t'aime mieux comme ça ! Tu n'as pas d'amour pour moi, canaille ! Tu n'as que du goût pour la femme ; c'est ta guitare et tes chansons qui te tiennent au cœur. Ça ne fait rien. Si tu as envie de moi, on pourra se revoir puisque je n'ai plus peur de ton amour... Je n'aurais pas voulu d'un homme qui m'aurait trop bien aimée ; vois-tu... ça peut mal finir, et j'ai besoin de ma tranquillité... Ce soir, ici ; veux-tu. Tabouret ?... Quand Pajou ira faire son billard ?
— Ah !... ce soir ?... Oui, ma Céline... un baiser...
Céline baissa la tête et offrit son cou blanc. Tabouret colla ses lèvres sur la peau fraîche en écartant un coin du corsage.
— Canaille !... pas de suçon, Pajou ferait des histoires.
— On dit que vous vous battez... On dit que c'est toi qui lui avait fendu le front d'im coup de pichet... on dit que des fois aussi il te corrige...
— On dit... on dit... ne t'occupe donc pas de ce qu'on dit. Faut de l'ordre dans une maison. C'est lui, le capitaine, que je vais chercher maintenant. C'est pour ça que je te quitte si tôt. Il m'attend au bureau de tabac, chez RicoUe.
— Devant une absinthe.
Paillard, Tabouret étant sobre méprisait le péché d'autrui.
— Naturellement, répondit Céline. Ne lui demande pas, à son âge, de changer ses habitudes. Tu comprends... un soldat.
40 L'ENTREPRENEUR DILLUMINATIONS
— Une culotte de peau, oui.
Cétine secouait ses jupes et lissait son tablier à fleurettes im" primées.
— Et Nfarat, 1 Wtu vu ce tantôt ?
— Marat ? Il est parti ce matin à Dompienre, au Rouveau, chez le réac*. Hein I c'est rigolo. Marat chez le marquis du Hocqueton I On l'a fiait demander. Qu'est-ce qu'on peut bien lui vouloir chez les calottins ?... En tout cas, il devrait être de retour et il n'est pas là.
— A ce soir. Tabouret... à ce s<Mr i
— A ce soir, ma Céline... à ce soir I...