SÉJOUR A LA COUR DE BERLIN
{Copie d'une lettre de Racheta Alexandre Dumas.)
Et mon hôte ayant, pour la troisième fois, rallumé sapii)e, nous attachons toute notre attention sur le texte de Rachel. Sort bizarre que celui de cette lettre qui, après avoir été traduite du français en allemand, se trouvera retraduite de l'allemand en français!
« Berlin, 20 juin 1852.
» La sixième représentation que je devais donner devant le public à Berlin n'eut pas lieu. Car, ce même jour, par ordre, je dus me rendre à la flatteuse invitation que je reçus de Sa Majesté de venir jouer à Potsdam. Le 9 juin 1852, je donnai ma première représentation dans le Palais Neuf. Je jouai Horace.
» A mon arrivée, on avait organisé un riche dîner pour ma souveraine personne et les parents qui m'accompagnaient. Le reste de la troupe, confidents, héros et traîtres, étaient servis dans une autre salle. Je proclamai, avec une voix de commandement et une brillante éloquence, qu'un bon général, le jour de la grande bataille, devait manger au milieu de ses troupes. Après le dîner, votre petite Rachel prit place dans un bel équipage qui lui était destiné. Elle était traitée comme une invitée royale. Le secrétaire du roi, M. Louis Schneider, me conduisit, par un chemin ravissant, vers le magnitique château de Sans- Souci. Comme nous en approchons, j'aperçois Leurs iMa-
jestéset les princes héritiers, Frédéric de Niederlande et le duc de Mecklembourg. Ils m'accablèrent' depolitesses et préludèrent par des louanges aux applaudissements que leur courtoisie me réservait. Mais il est temps que je vous parle de la soirée.
Je faisais Camille. Je me sentais très à l'aise. Et tout marcha très bien. Après la pièce l'impératrice de Russie chargea le comte de Redern de m'amener devant elle. Je m'approchai. Et l'impératrice me dit, du ton le plus aimable :
(( J'ai souvent regretté les rigueurs de l'étiquette qui impose silence aux spectateurs. Mais aujourd'hui, mademoiselle, leur eût-on donné la permission de battre des mains qu'ils n'eussent pu le faire tant ils étaient vivement impressionnés. » Là-dessus, Frédéric-Guillaume IV s'approcha et dit : (c Vous m'avez profondément ému, mademoiselle. » Je répondis par plusieurs petites phrases qui me vinrent aux lèvres à ce moment.
Le lendemain soir, vint l'empereur de Russie Nicolas. Il ne voulut rester que deux jours. Le 13 juin était le jour anniversaire de l'impératrice. Et comme elle était faible et souffrante, il fut décidé que cette fête serait célébrée en famille.
Le roi me prie de me rendre à l'île des Paons, distante d'une lieue de Potsdam, afin de distraire par mon art sa sœur l'impératrice. C'était une surprise. Je lus plusieurs scènes de Virginie, le deuxième acte entier de Phèdre et ce que je pus d'Adrienne Lecouvreur, et notamment la fable des Deux Pigeons. Il fallait faire dans tout cela des coupures. Pendant la séance, le tsar se leva et, avec une grande vivacité, s'écria : « Mademoiselle Rachel, vous êtes plue grande que votre réputation. » Après que tous les rois et tous les princes présents m'eurent parlé, le plus grand de tous me dit qu'il espérait bien me voir l'année prochaine dans ses Etats.
l'auberge natale de rachel 183
AU ! je vous assure qu'on a besoin d'une forte tète" pour supporter toutes ces choses, compliments, bouquets, mots délicats, et ces rois, ces grands sei^^neiirs, ces ducs, ces comtes me répétant à l'envi que j'étais la i)lus illustre artiste du monde. .Ni Talma, ni Mars, mes glorieux devanciers, n'ont eu souvent des jouissances pareilles. En Vérité, je me sens tout heureuse et toute fière.
Mais j'oublie le meilleur. A un certain moment, le tsar vint près de moi et me demanda si je n'étais pas fatiguée de nia lecture. Il me parlait debout et m'ordonna de demeurer assise. Par respect, je me levai. Il me saisit les deux mains et me força de reprendre ma place dans le fauteuil. Et il ajouta : « Restez, madame, je vous en prie, si vous ne voulez pas que je m'éloigne à l'instant. »
Le 14 juin, je jouai au théâtre de Potsdam Phèdre et mon petit moineau (le Moineau de Lesbie). Avant la représentation, le roi m'envoya par le comte de Redern la somme de trente mille francs et l'empereur de Russie me fit remettre par son chambellan^ le comte Orloff, deux opales précieuses entourées de diamants qui formaient pour le moins un joyau de vingt mille francs.
Hier, enfin, un dîner me fut offert par les littérateurs de Berlin, Gubitz, Rellstab, Kletke, Titus, Ulrich, etc.
Portez-vous bien et soyez fier de recevoir cette lettre d'une tragédienne qui a frayé, pendant son voyage, avec tant de têtes couronnées.
Rachel.
• Maintenant, nous sommes bien au bout ; l'enveloppe est vide. Et la dernière pipe de l'hôtelier est finie. Je Pal remercié de sa collaboration, je lui ai serré la main et j'ai regagné la gare.
Les chemins qui y conduisent sont délicieux, verdoyants, encaissés, bordés de cerisiers, où Ton peut cueillir, en passant, des grappes de fruits mûrs. Partout des eaux murmurantes, des haies vives, de grasses herbes, et, plus loin, dans les champs, des silhouettes de faneurs et de faneuses. L'odeur des foins, fraîchement coupés, grise et embaume. La nature est en fête. Le vieux clocher de Mumpf se chauffe au soleil. J'aperçois la soutane de Herr Pfarrer qui se dirige paisiblement, sans se hâter, vers l'église.
Et tout à coup j'avise, au détour de la route, une humble carriole que poussent devant eux un couple misérable et dépenaillé, l'homme au visage dur, la femme mince et maladive. J'ai jeté les yeux sur la méchante pacotille qu'ils trimballent à travers champs, comme autrefois le père Félix. J'y ai vu des cotonnades, des balais, des marmites de fer-blanc, des ustensiles de jardinage.
... Mais je n'y ai pas vu Rachel endormie...