L AUBERGE NATALE DE RACHEL
Quand je sus que les détours d'un petit voyage circulaire que j'allais entreprendre en Suisse m'amèneraient près de Mumpf, sur les bords du Rhin, je résolus de rechercher si j'y trouverais quelques traces des origines de Rachel.
Les biographes de l'illustre tragédienne s'accordent à la faire naître en ce village au début de l'année 1821. C'est d'ailleurs tout à fait par hasard, qu'elle y serait venue au monde, son père et sa mère exerçant le métier nomade de colporteurs et courant avec une
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légère pacotille les foires et les marchés. Avant mon départ je sollicitai une entrevue de Mme Dinah Félix, une des deux sœurs survivantes de Racliel. Un double sentiment de curiosité et de sympathie me poussait à cette démarche. Je comptais bien tirer de Mme Dinah Félix une indication utile, et puis j'étais ravi de l'approcher, car son nom se liait à mes plus chers souvenirs d'enfance.
J'avais douze ans, lorsque j'allai pour la première fois à la Comédie-Française ; et jamais je n'oublierai les détails de cette représentation : ils sont immortellement gravés dans ma mémoire. J'entends la voix des acteurs. Leurs jeux de scène, leur physionomie, leurs gestes me sont demeurés présents. On donnait ce jour-là les Femmes savantes et le proverbe d'Alfred de Musset II ne faut jurer de rieiî. Cette dernière pièce, interprétée par Delaunay, Got, Mmes Nathalie et Reichenberg, m'apparut comme un divin chef-d'œuvre, et les Femmes savantes ne me causèrent pas moins de plaisir. Aucune impression n'égale en profondeur celle que reçoit l'écoHer dont l'esprit s'éveille à l'art et à la littérature. Il entre dans un monde inconnu, où tout lui est sujet d'étonnement et de joie. Dès le lendemain de cette heureuse soirée, j'achetais le théâtre de Molière et j'apprenais par cœur les Femmes savantes, m'évertuant à reproduire les intonations de Delaunay-Clitandre, de Got-Trissotin, de Coquelin-Vadius et de l'extraordinaire Mme Jouassain, qui jouait Bélise, et de l'exquise Gabrielle Tholer, qui faisait Henriette.
(Mon Dieii, qu'elle me sembla jolie! J'en devins éperdument amoureux 1) Enfin j'essayais d'imiter le délicieux accent campagnard dont Dinah Félix imprégnait le rôle de Martine. Elle avait une façon de rabrouer Philaminte qui mettait la salle en joie :
... Et mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.
Mme Dinah Félix fut une des meilleures Marti nés que la comédie ait possédées et peut-être la meilleure des Cléanthis. Nulle n'a lancé comme elle la fameuse réplique à Sosie...
— Quoi! je ne couchai point?
— Non ! lâche ! !
J'ai dans l'oreille l'accent tout ensemble désolé, haineux et comique que Dinah Félix communiquait à ce mot. C'était un cri de rage et un soupir de regret, la jalousie conjugale unie aux aigreurs du célibat. Joignez que Dinah était douée d'un organe violent, agressif et un tantinet acidulé, qui ajoutait encore à l'énergie de ses sentiments. 11 perçait comme une vrille le tympan des auditeurs. Oui, ce fut une Cléanthis surprenante. Et quand je reçus d'elle un billet charmant, m'assignant rendez-vous dans son appartement de la rue ïronchet, j'en éprouvai une vive satisfaction...
Le temps s'est appesanti sur le front de Martine. Il
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a blanchi ses clieveux, main non pas altéré les gpîlces et les vivacités de son humeur.
— Kh quoi ! me dit-oUe en souriant, que voulezvous? Je suis une recluse. Je n'appartiens plus au monde. Voilà vin^t ans que je m'en suis retirée.
— Ce n'est pas des choses présentes, madame, que je viens vous entretenir, c'est du passé !
Je l'instruisis de mon dessein et de l'espoir que j'avais, en me rendant ci Mumpf, d'y découvrir un document quelconque, touchant la naissance de Hachel.
— Ne vous a-t-elle pas fait, à ce propos, des confidences? Vos parents ne vous ont-ils jamais parlé de l'endroit où leur célèbre fille vit le jour ? Ce que vous pourrez m'apprendre me servira de fil conducteur.
Mme Dinah Félix s'en va quérir une aquarelle posée sur un guéridon. Elle est finement encadrée d'or et surmontée d'un écusson portant en relief TN majuscule, l'initiale des Napoléon.
— Voici tout ce que j'ai à vous offrir. C'est la vue de l'auberge du soleil {Gasthaus zur sonne) à Mumpf, où notre mère accoucha de Rachel. Elle fut exécutée par un peintre allemand qui l'envoya à ma sœur. Rachel en fit don au prince Jérôme, son ami Et c'est de celui-ci qu'elle m'est revenue.
L'aquarelle, lavée dans les tons fins et délicats, représente une bâtisse carrée, très simple, surmontée d'un vaste chapeau de tuiles. Au-dessus du seuil, une enseigne se balance. Dans le lointain, des arbres, un
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ciel nuageux, le fleuve ondoyant à travers la plaine. Cela vous donne bien l'impression d'un de ces cabarets où s'arrêtaient jadis les rouliers, les paysans et où les voyageurs de marque ne descendaient que si quelque accident imprévu les empêchait de gagner la ville prochaine.
— Je n'ai point à en rougir, poursuit Mme Dinah Félix. Mon père menait une vie laborieuse et misérable. Malgré sa remarquable intelligence, il n'était point arrivé à la fortune; ma mère le secondait. Elle était active et vaillante, s'occupant à la fois du ménage et du commerce. On poussait la voiture le long des routes ; on s'arrêtait à la nuit close pour cuire et manger la soupe; et, le plus souvent, on dormait à la belle étoile.
Durant une de ces étapes, un paquet tomba de la carriole. Et ce paquet c'était Rachel enveloppée de ses langes. Par bonheur l'accident n'eut pas de suites funestes. Et la future Hermione fut ramassée, saine et sauve, et réintégrée dans la méchante caisse qui lui tenait lieu de berceau. Gomment elle grandit, contribua aux ressources de la famille, en chantant à Lyon et à Paris autour des tables de café et en y promenant son tambour de basque; comment elle fut recueillie par Choron, Saint-Aulaire et Samson qui cultivèrent ses dons naturels et l'amenèrent à se produire en public. Ces histoires n'ont pas besoin d'être contées à nouveau, non plus que la manière foudroyante dont éclata et s'affirma la réputation de
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ractrico. Mme Dinali Félix, qui est de quinze ans sa cadette, fut élevée dans le rayonnement de cette jeune gloire. Elle y fut même associée. Rachel l'avait fait entrer à la Comédie-Française et elle y jouait les enfants du répertoire, Louisoii du Malade inuiy maire (il ^O'dsdWl ha lie. Un jour ([u'elle interprétait ce dernier rôle, au dernier acte de la pièce, le Irùiie où elle était assise s'ell'ondra. Et elle se rappelle Témoi de Rachel qui craignait que sa petite Dinali ne se fût blessée en roulant à terre.
— Ce fut un étrange spectacle. On vit la cruelle Athalie courir à Joas, le relever, le presser sur son sein, le couvrir de baisers passionnés. La vraisemblance du drame en était légèrement altérée. Mais le public n'en garda pas rancune à Rachel. Il nous applaudit l'une et l'autre furieusement.
Mme Dinah Félix narre avec beaucoup de sel ses anecdotes. Et je l'écouterais, sans me lasser, pendant des semaines. Elle me montre aussi les images qu'elle a de sa sœur; deux portraits de Giraud el d'Amaury Duval, et la statuette de Barre, en ivoire, la plus exacte, assure-t elle, de ses effigies. Et tandis que j'en admire le fin modelé, je me prends à réfléchir à la singulière destinée de cette tribu des Félix, dont tous les membres, sans exception, furent doués d'aptitudes pour la scène. Le père Félix avait l'instinct des planches; il fut, autant que Samson, le professeur de sa fille; Rébecca, fauchée dans sa fieur et déjà sociétaire de la Comédie-Française, donnait les plus riches espérances ;
Raphaël se distingua dans l'emploi des amoureux; Sarah aurait eu du talent, si elle n'avait aiguillé de bonne heure vers la parfumerie ; Lia et Dinah ont brillé au premier rang. N'y a-t-il pas, dans cette communauté d'aptitude, un obscur phénomène d'hérédité? N'est-ce point là un mystère? J'ai prié Mme Dinah Félix d'en éclaircir les ténèbres.
— Mais non, m'a-t-elle répondu, je vous assure que nous n'avons pas de gens de théâtre parmi nos ascendants... A moins que mon père ne soit, sans le savoir, le fils d'un grand comédien... Il prétendait descendre par son aïeul d'un prince auguste, étroitement allié à la famille régnante d'Allemagne. Je vous donne cette légende pour ce qu'elle vaut! Came flatterait d'être de souche royale! Malheureusement, c'est difficile à prouver.
Elle rit... la voix de Cléanthis, de Martine et de Toinette emplit le salon... Elle me crie, un peu railleuse :
— Je vous souhaite bonne chance !
Et elle ajoute :
— Vous me direz si mon aquarelle ressemble à la véritable auberge du Soleil...
Vous pensez bien qu'en débarquant à Mumpf je n'eus rien de plus pressé que de m'informer de la Gaslhaus zur Sonne. Le chef de gare me renseigna aussitôt :
— L'Hôtel der Sonne?... Chez M. Waldmreyer, dans la grand'rue...
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Au ton dont il prononce le nom de M. Waldmeyer, jo comprends que M. Waldmeyer jouit de quelque considération dans le pays, et que la Gasthaus der Sotme n'a pas dégénéré — au contraire...
Elle se dresse bientôt devant moi ... Je ne l'aurais pas reconnue, si le mot Sonne n'eût été inscrit, en lettres de deux pieds de liant, sur la façade. La vieille masure de 18-21 s'est élargie, arrondie, accrue de deux ailes. Un joli jardin, en terrasse, planté d'ormes séculaires, la sépare du Hliin. L'endroit est frais, tranquille, mélancolique, agréablement provincial. J'avise sur le seuil delà maison une sorte de géant blond, rose et barbu.
— Monsieur Waldmeyer, s'il vous plait?
— C'est moi-même.
— Cet hôtel est bien l'hôtel du Soleil?... Avez-vous entendu dire qu'une célèbre actrice française, iMlle Hachel, y soit née?...
M. Waldmeyer s'incline, comme si je lui eusse décerné un compliment.
— Mon grand-père tenait Ihôtel lorsque Mlle Uacliél y est née, au mois de février 18^1. Et nous avons conservé la chambre où eut lieu l'accouchement. Si vous désirez la visiter?...
Je me précipite sur les pas de M. Waldmeyer qui m'introduit, au premier étage, au n*' 13 (soyons précis) dans un cabinet de quatre mètres de long sur deux de large, banalement meublé d'un lit d'acajou, d'une commode-toilette, d'un fauteuil Voltaire et d'une chaise cannée.
— C'est cela la chambre de Rachel?
— Oui, c'est cela...
Et mon hôte m'explique que cette partie de l'immeuble n'a pas été changée et que, si la chambre n'est plus garnie des objets qu'elle contenait, quand la mère de Rachel y fut prise des douleurs de l'enfantement, ses murs n'ont pas été touchés. Sans doute, il est intéressant de contempler des murs, entre lesquels un événement mémorable s'est accompli. Mais j'ai soif de révélations plus piquantes. Et j'accable M. Waldmeyer d'interrogations. Je lui enjoins de me répéter ce qu'il a recueilli de la bouche de son père et de son grand-père. Il s'exécute avec le plus louable empressement.
— A cette époque, m'expose-t-il, Mumpf était un hameau boueux et qiii n'avait d'importance que parce qu'il était placé sur la route directe de Bàle à Zurich. Sa malpropreté était proverbiale^ à tel point que lorsqu'un carrossier vendait une voiture à l'un de ses clients, celui-ci lui imposait comme épreuve de traverser Mumpf. Si le véhicule résistait aux cahots et aux fondrières, il était déclaré bon et payé rubis sur l'ongle. Cependant il fallait passer à Mumpf pour remonter le Rhin par la voie la plus courte. 11 y venait un grand nombre de juifs que les nécessités de leur commerce attiraient à Zurich. Toutefois, des lois très sévères réglementaient leurs déplacements. Ils n'avaient le droit de s'arrêter et de séjourner qu'à Endingen. Et défense était faite aux hôteliers des autres
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localités de les accueillir et de les loger sous le môme toit que les chrétiens. Or, dans la nuit du...
Le digne M. Waldmeyer s'arrêta, cherchant une date au fond de sa mémoire. Et moi, je buvais ses paroles, attentif comme à la lecture d'un roman-feuillelon.
— Dans la nuit du 4 au 5 février 1821, une femme assez jeune, maigre, brune et qui paraissait exténuée de fatigue, frappa à la porte de l'auberge. Elle déclara à mon père qu'elle était enceinte, à la veille d'accoucher, et incapable de marcher jusqu'à Endingen. Une femme plus âgée l'accompagnait, et joignit ses supplications aux siennes. Mon grand-père, ému de pitié, consentit à les recevoir et les logea dans la chambre que vous avez vue. Il prévint l'autorité, afin de dégager sa responsabilité personnelle, manda une sage-femme, nommée Thérésia Glintert. La semaine d'après, la jeune juive mettait au monde une petite fille qui devait devenir Mlle Rachel... Et huit jours plus tard, elle reprenait son chemin, s'excusant, par suite du dénûment extrême où elle était, de ne pouvoir payer sa dépense, et accablant mon aïeul de protestations de gratitude.
L'hôtelier s'est tu. Et quoique son récit soit fort attachant, je voudrais qu'il l'appuyât de quelques preuves. La naissance d'un enfant est déclarée, inscrite sur des registres. Il en subsiste des traces officielles. Les livres de l'état civil de Mumpf ont-ils été détruits? Ne puis-je les feuilleter?
— Ma foi , s'écrie M . Waldmeyer, je vous ai dit ce que je savais. Pour le reste, adressez-vous à HerrPfarrer.
— Herr Pfarrer?
— Oui, M. le curé...
— Et 011 reste-t-il votre curé?
— Au bout du village...
Herr Pfarrer est absent. Sa servante, qui a dépassé de beaucoup l'âge canonique et qui me regarde avec un ahurissement mêlé d'effroi, m'explique, dans un jargon mi-suisse, mi-allemand, qu'elle souligne de gestes expressifs, qu'il s'est attardé en face, chez l'épicier. J'y vole et j'ai chance de l'accrocher par sa soutane, juste au moment où il sort delà boutique. Je lui fais part, en hâte, de mon désir. Herr Pfarrer me salue béatement et s'abîme en une méditation infinie. J'entends très mal la langue teutonne; il ne saisit guère mieux le français. Le nom de Rachel, que je répète, évoque chez lui des idées confuses. Je présume qu'il ne s'est jamais occupé de théâtre, et que cette matière lui inspire une grande indifférence.
— Rachel... Rachel... murmure-t-il.
— Avez-vous des pièces, des actes, concernant sa naissance?
H me dit qu'il réside à Mumpf depuis trente années et que son prédécesseur a réuni, dans des temps anciens, et serré certains papiers concernant cette personne...
— Et ces papiers, les possédez- vous?
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— Ils sont là-haut... je crois.
Mon cœur frémit d'impatience. Je n'ai pas abandonné la soutane du vénérable ecclésiastique. Je l'entraîne vers le presbytère. Nous y pénétrons, bousculant la servante efïarée et qui cherche vainement à deviner ce qui arrive à son maître. Nous voici dans la chambre du curé, une cellule de moine, blanchie à la chaux et dont la nudité n'est parée que d'un crucifix de bois noir. Il a chaussé ses besicles. Il ouvre le volet d'une armoire à linge d'où s'exhalent de bonn&s et fraîches odeurs de lessive. Il en extrait lentement une large enveloppe grise et la dépose sur la table. Je n'ose m'en emparer et j'en grille d'envie. Soudain les souvenirs de Herr Pfarrer semblent se ranimer au contact des documents.
— Vers 1840, m'explique-t-il, une enquête fut ordonnée pour établir l'identité de la femme juive qui accoucha en 1821, à l'auberge zur Sonne. Vous en trouverez ici le résultat. Vous y trouverez aussi de vieux journaux; et des notes manuscrites, des lettres... Je ne sais trop ce que c'est... L'excellent prêtre à qui j'ai succédé vous eût conté tout cela. Lorsque Rachel mourut, plusieurs de ses admirateurs vinrent lui rendre visite...
M. le curé m'a confié le paquet.
— Vous déjeunez, je suppose, chez M. Waldmeyer. Lisez ces paperasses, à votre aise. Et recommandezlui de les mettre de côté.
Je me sauvai, avec mon butin.
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Je mentirais, si je vous disais qu'en revenant à la Gasthaus zur Sonne, j'étais pressé de me mettre à table. J'aurais voulu d'abord dépouiller les documents que j'avais entre les mains. Mais mon hôte, M. Valdmeyer, en décida autrement. C'était l'heure du repas. Il me poussa dans la salle à manger et me força de rejoindre ses pensionnaires. Je m'assis à côté d'eux, sans me séparer^ bien entendu, de ma précieuse enveloppe et je dévorai fébrilement l'assiettée de soupe aux herbes qui me fut servie.
Oh! ce déjeuner!... Ce dîner plutôt, car dans la Suisse du Nord, comme en Allemagne, on. dîne à midi. J'ai cru qu'il ne finirait jamais. Le service était d'une désespérante lenteur. M. Waldmeyer ne cherchait pas aie rendre plus rapide, au contraire. Il faisait des grâces, devisait avec les convives sur un ton de badinage, voisin de la familiarité. Et comme le bourreau m'avait placé entre deux dames, je n'osais, par fausse honte, m'enfoncer dans ma lecture.
Si encore ces dames eussent été jolies. Hélas ! celle de gauche était affectée de strabisme et douée par ailleurs d'une humeur obligeante qui l'inclinait à la causerie. Celle de droite me parut plus agréable. Mais au premier mot que je lui dis (et pourtant que cette parole était innocente !) elle rougit et s'enferma dans
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un silence obstiné, m'indiqiiant ainsi qu'un gentleman ne doit point s'adresser aux jeunes filles qu'il ne connaît pas et se départir de la réserve que les convenances lui imposent. Je compris la leçon et m'abandonnai à mes songeries. Tour à tour le bouilli aux confitures, le macaroni, le porc rôti, les pois verts en ragoût, la salade défilèrent. Autour de moi, l'animation croissait. M. Waldmeyer venait d'apporter des photographies et l'on se les passait de l'un à l'autre, avec des exclamations admiratives. A Mumpf, les distractions ne sontpas très abondantes et le plus mince événement prend une importance considérable. Enfin nous expédiâmes le dessert — des myrtilles au sucre très savoureuses — et je me sauvai dans le jardin. Je touchais le but.
J'allais savoir l'importance du trésor qiie détenait « Herr Pfarrer ».
Je vidai l'enveloppe sur un guéridon. Les feuilles qui s'en échappèrent étaient couvertes d'une écriture allemande très menue. Et je vis que, réduit à mes seules lumières, je n'arriverais point à déchiffrer ce grimoire. Il me fallait un traducteur. Justement, le digne M. Waldmeyer, sa serviette sous le bras, bayait aux corneilles devant la porte.
— Monsieur Waldmeyer, venez à mon secours!...
— Qu'y a-t-il donc?
— Voilà des autographes que M. le curé m'a communiqués concernant Rachel. Je n'y comprends rien. Vous allez me les mettre en bon français.
— En bon français... Je ne m'y engage pas... Je ferai de mon mieux.
— Ce sera très bien, monsieur Waldmeyer... Commandez qu'on nous envoie ici du café, une fiole de kirsch. Et à l'ouvrage !
Deux minutes pliïs tard, le moka (c'est une façon de parler!) fumait dans nos verres.
— Vous permettez que j'allume ma pipe? demanda l'hôtelier.
— Je vous en prie, monsieur Waldmeyer.
Je saisis mon crayon et mon calepin et m'apprêtai à écrire sous sa dictée.
— Voici, me dit-il, les résultats de l'enquête qui fut prescrite en 1840 au sujet de la naissance de Rachel. C'est le curé d'alors, le prédécesseur de notre « Pfarrer » actuel, qui en fut chargé. Voulez-vous que je vous lise sa lettre au tribunal d'Argovie?
— Voyons cette lettre.
Mumpf, 6 mars 1840.
Le curé de Mumpf, au tribunal du canton d'Argovie,
Très honorés messieurs,
Par liasard, j'ai entendu dire par un citoyen d'ici, que dans Tannée 1821, une juive de passage a accouché d'une enfant. Je m'imagine que cette enfant est probablement cette EHse ou Rachel Félix, pour laquelle le consul de la Confédération à Paris a demandé un certificat de naissance. C'est pourquoi j'ai recherché sur nos registres afin
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d'y trouver une trace de cette famille. Mais comme elle est juive elle n'a pas 6té enregistrée. Je ne puis vous donner d'autres renseignements que ceux inclus dans les certificats ci-joints.
VOGELIN,
curé.
Suivent les trois pièces énoncées et que je crois devoir reproduire intégralement.
Devant, nous se présente la femme d'un Joseph Geng, au service de J. Waldmeyer,' dans son temps aubergiste à l'hôtel zur Sonne à Mumpf, qui donne réponse aux questions suivantes :
1° Est-ce que, dans l'année i821, une femme étrangère est accouchée dans votre hôtel?
R. Je me rappelle très bien que dans le mois de février 4821, une juive étrangère est venue ici, accompagnée par un juif, acceptée par nous, et qu'elle a accouché au bout de quatre jours d'une fille. Mais je ne me rappelle plus le nom de l'enfant, ni de la mère.
2° La naissance était-elle juste au mois de février?
R. Autant qu'il me souvient, c'était en février, entre le 4 et le 8, dans une chambre après le petit salon, avec l'assistance d'une sage-femme de Mumpf. Une personne étrangère, qui me sembla une juive, assistait à l'accouchement. Mais j'ignore son nom.
3° Cette dame était-elle accompagnée de son mari ou d'une autre personne?
R. Un homme était là, mais n'assistait pas à l'accouchement. Il n'y avait qu'une autre femme.
4° Est-ce que cette personne était pauvre?
R. Elle était pauvre, mais elle pouvait tout de même payer un peu.
b" Combien de temps est-elle restée chez vous?
R. Environ quinze jours. Après, elle est partie, mais je ne sais pas où. Je n'ai jamais su la direction de leur voyage, ni entendu prononcer leur nom.
Nous, soussignés, maire et juge de paix de Mumpf, arrondissement de Rheinfelden, déclarons nous souvenir sûrement que dans l'année 1821, une personne enceinte, grande, maigre et encore jeune, juive, avec une femme est arrivée dans l'auberge zur Sonne, déclarant qu'elle ne pouvait aller jusqu'à Endingen, à cause de sa situation.
L'aubergiste Joseph Geng (au service de J. Waldmeyer), m'a fait connaître cette nouvelle. Pour soigner et assister cette juive, je suis allé chercher la sage-femme Theresia Guntert. Dans l'auberge, dans la chambre {Tagzimmer), une enfant du sexe féminin était mise au monde. J'ai recommandé à la sage-femme de bien soigner cette enfant, selon les devoirs de l'humanité. Et moi, comme maire, j'ai visité plusieurs fois la femme et l'enfant pendant leur séjour.
Lorsqu'elle est partie dans la direction de Zurich, elle nous a fait des remerciements sincères, pour les services qu'on lui avait rendus.
De quoi je rends témoignage.
Anï. Rau, en ce temps maire et juge de paix.
P. S. — Acte de cette naissance a été notifié au chef d'arrondissement de Rheinfelden qui a délivré à la mère un certificat pour la continuation de son voyage.
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Les soussignés, maire et habitants de Mumpf, ont souvenance que dans l'année 1821, à la lin de février, une personne assez jeune, Israélite, est arrivée à l'auberge Au Soleilj et y a logé environ vingt-cinq jours. Elle occupait la chambre n° 13, à côté de la salle du premier étage, et était servie par une femme juive qu'elle avait amenée avec elle.
Quelques jours après son arrivée, elle accoucha avec l'assistance de la sage-femme Theresia Boni Guntert, dudit village, d'un enfant du sexe féminin.
Plusieurs juifs en voyage, entre autres Isaac et Israël VVoog, lui rendirent visite et furent d'accord avec elle pour se louer des bons soins et de la bonne table de l'hôtelier. La femme déclara pouvoir payer une partie de la dépense.
Quant à savoir si cette femme s'appelait Thérèse, et son mari, absent, Jacob Félix, c'est ce qui ne peut être indiqué d'une façon certaine, les gens de l'hôtel en ayant perdu le souvenir. On ne pourrait pas dire non plus si l'enfant venue au monde à reçu le nom d'Elisa et de Rachel.
J'ai achevé de transcrire ces procès-verbaux et je me sens un peu désappointé. Ils sont loin d'être concluants. Ils n'affirment rien, ils hésitent, ils tâtonnent. Cette juive qui descendit au Gasthaus zur ASon/z^ étaitelle l'épouse du colporteur Félix? Son nom n'est même pas prononcé...
Mon hôte, qui remarque ma mine déçue, intervient. Il lui répugne de penser que l'on n'accorde pas une foi entière aux souvenirs de son aïeul. Et puis il faut
que Rachel soit née à l'auberge Au Soleil. C'est l'honneur de sa maison. Entre deux bouffées de tabac, il laisse tomber ces mots :
« L'enquête fut ordonnée sur les indications de la mère de Rachel. C'est donc qu'elle se rappelait le nom du village oii elle avait accouché... »
Au fait, il a raison, M. Waldmeyer. Cet homme est plein de sens.
Nous continuons le dépouillement du dossier. Il contient des journaux ou des fragments de journaux sans grand intérêt ; un numéro du SchioPÂzer-Handels Courrier de Biel, daté du Dienstag 19 januar i 858; un numéro Der Bund de Berne du 14 januar de la même année et donnant le récit succinct, d'après les gazettes parisiennes, des obsèques de Rachel... Attendez... Voilà qui me paraît moins banal. Ce sont des feuillets liés ensemble et couverts de pattes de mouches. Sur le premier, en grosses lettres moulées, ce titre :