‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 11 sur 37 · CHARLES GARNIER · texte numérisé non relu

CHARLES GARNIER

Gomme je me trouvais, cet hiver, dans les environs de Bordighera, j'eus le désir de revoir la villa de Charles Garnier, à laquelle sont attachés pour moi de si doux et si lointains souvenirs.

L'illustre architecte y recevait ses amis ; et le plus aimé de tous, peut-être. Francisque Sarcey, allait y déjeuner chaque année. Que de gaieté, que de joie, quand la carriole qui l'amenait s'arrêtait devant la grille ! Toute la maisonnée était en Tair. Charles Garnier, bronzé, chevelu, surgissait, pareil à un cheikh arabe. La bonne et charmante Mme Garnier venait après lui; puis leur fils Christian, jeune savant trop tôt ravi à la gloire, et qui luttait déjà contre le mal affreux qui le devait emporter. Mais on ne songeait

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point à ces sujets de douleur. On se mettait à table. On buvait le vin d'Asti. Et tandis que l'odorante liqueur moussait dans les verres, l'esprit pétillait sur les lèvres des convives. C'était un feu roulant. Garnier mêlait ensemble les théories, les calembours, la critique d'art la plus fine, les énigmes, les chansons, les fables-express, les apostrophes véhémentes et les charges de rapin. Après le café, il nous entraînait au jeu de crocket — sa passion — et s'il perdait, par hasard, il devenait furieux et injuriait le vainqueur, à la façon des héros d'Homère. Nous le quittions, éblouis, pleins d'admiration et de tendresse pour cet homme de génie doublé d'un très grand enfant...

Le temps a fait son œuvre. La mort a fauché ces deux fleurs, la fleur épanouie, la fleur naissante. Quand je me suis approché de la maison blanche, si fièrement campée sur son cap, une morne solitude l'enveloppait. J'ai poussé la porte, j'ai erré dans le jardin où croissent côte à côte les roses de France, les palmiers d'Afrique. Et voilà qu'au détour d'une allée, j'ai aperçu, soudain, une humble robe noire. C'était Mme Garnier, qui n'était pas seule, puisque ses chères ombres flottaient autour d'elle. Nous causâmes longuement, tristement, laissant le passé jaillir, à flots pressés, de nos cœurs. Elle me montra la place du crocket abandonné, le banc où l'on s'asseyait jadis pour respirer la fraîcheur du soir, la treille que Charles Garnier avait bâtie de ses propres mains et qui lui rappelait celles de la campagne romaine. Ce

jour-là le ciel était radieux, le soleil nous brûlait de ses rayons; et cette sérénité, cette allégresse de la nature ajoutait à notre mélancolie. Nous en vînmes à parler du pieux monument que les collaborateurs et disciples de l'artiste, MM. Pascal et Thomas, s'occupaient alors d'achever.

— Au moment de Tinauguration, dit-elle, je vous remettrai les papiers de Charles. N'oubliez pas de me les demander.

Hier, je me suis souvenu de sa promesse.

La petite robe noire m'attendait dans l'appartement du boulevard Saint-Germain. C'est un très vieux logis qui, durant près d'un demi-siècle, abrita le ménage. Garnier ne fut jamais riche. Il dédaignait l'argent et ne retira de ses immenses travaux qu'une modeste aisance. D'abord les jeunes époux nichèrent au cinquième, puis ils descendirent au second, lorsque la fortune leur fut propice. Ils n'en bougèrent plus, y vivant étroitement unis, n'ouvrant leur foyer qu'à quelques intimes, qui s'y assemblaient une fois la semaine, heureux d'y recevoir la plus simple hospitalité. C'étaient les camarades d'enfance, les condisciples : PaulBaudry et son jeune frère, Carpeaux, Nuitter, Sarcey, Boulanger, Saintin, Lenepveu, et les cadets, les élèves : Larroumet, Clairin, Nénot, Charles Reynaud, Cassien- Bernard. Chacun d'eux, en quelque sorte, y a mis son empreinte. Aux murs sont accrochés les admirables portraits de Baudry ; le buste de Carpeaux se dresse

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devant la glace de la cheminée ; le pinceau de Lenepveu et de Boulanger a semé sur les panneaux, sur les boiseries, des silhouettes de nymphes et de bacchantes. 11 n'est pas un meuble, en cette maison, pas un cadre, pas une aquarelle, pas un dessin, pas un volume qui ne soit, si Ton peut ainsi dire, une relique. Mme Garnier m'a permis de les regarder; elle m'en a conté l'histoire, de sa voix douce, indiflerente aux choses présentes et qui ne s'anime qu'à l'évoca-. tion des choses passées. J'ai senti que, pour elle, rien n'existait en dehors de cette chambre, de ce cabinet, de ce salon et que là, à ses yeux, finissait le monde.

J'éprouve, je vous assure, quelque embarras à la mettre en scène; il me semble que j'offense sa pudeur. Elle est si peu faite pour le bruit! Elle fuit avec tant de soin la curiosité banale! Elle ne recherche que le silence. Mais, en parlant d'elle je parlerai de lui. Et ce sera mon excuse.

Nous nous approchons du bureau où des dossiers sont rangés dans un ordre méticuleux. Assis Tun près de l'autre, nous commençons aies feuilleter...

Cet album, proprement relié, contient la relation d'un voyage accompli en 1868 au delà des Pyrénées. Oh ! la plaisante odyssée! Ils étaient quatre : Garnier, sa femme « Louisette », l'architecte Ambroise Baudry, le peintre Boulanger, familièrement surnommé Boulo, tous gentils compagnons, prompts à se divertir, prenant l'Espagne par le bon côté. Garnier, qui fut tou-

jours taquiné par raiguillon poétique, traduit ses émotions en des vers, que je ne calomnierai point si je les qualifie de mirlitonesques. La plus aimable familiarité s'y allie à une imperturbable belle humeur. Le narrateur enregistre les plus légers incidents, le retard des trains, les persécutions des douaniers, le chaud, le froid, les courants d'air, le menu du déjeuner, du dîner, l'horreur de la cuisine ibérique ; il ajoute à ses strophes des croquis, où l'arîiste se révèle, de surprenants paysages construits en trois coups de plume, et d'une précision, et d'une largeur, et d'une solidité remarquables; la silhouette d'un chef de gare, saisie sur le vif, ou le profil d'un gendarme. On n'entrevoit du bonhomme que le bicorne, l'habit, le chapeau, avec une énorme paire de moustaches. Et cela suffit. On le connaît. On peut jurer qu'il est ressemblant.

Les villes se succèdent, selon l'itinéraire classique : Burgos, Valladolid, et Madrid qui déplairait fort à Garnier si l'on n'y rencontrait Velasquez. Mais Velasquez l'éblouit, l'étourdit, l'ahurit, le « rend tout bête ». Il recouvre son sang-froid, le lendemain, en présence de l'Escurial qu'il prise modérément :

C'est vaste, je ne dis pas non, Et pour jouer à la balle, Ce vaisseau-là serait très bon ; Mais, bon Dieu^ que c'est barbare !

Quel ignoble entablement!

Ce n'est même pas bizarre^

C'est bête, tout simplement...

Le grand escalier n'est pas mal, Mais il n'est guère original.

Garnier pense déjà, je présume, à Tescalier de son futur Opéra. Et cela le rend difficile. Tolède le satisfait davantage. A Cordoue, il s'assombrit. Séville lui agrée, mais à Cadix il redevient sombre. Cependant il ne s'en tient pas à un jugement superficiel et donne aux touristes, ses frères, qui seraient tentés d'être grincheux, d'excellents conseils.

Si l'impression première Ne sait pas vous satisfaire.

Il faut revoir à nouveau Jusqu'à c' que ça paraiss' beau.

Mais lorsque votre visite Vous satisfait pleinement, Il faut partir au plus vite, Comm' ça, l'on reste content.

Entre deux visites aux cathédrales, on monte en voiture, à moins qu'on ne se repose à l'hôtel. Et lorsqu'on s'ennuie, on larde d'épigrammes l'inoffensif Boulanger. Le pauvre Boulo apparaît à chaque page, chansonné, caricaturé, travesti en gorille, affligé de fluxions monstrueuses qui accentuent sa disgrâce physique.

Boulanger, six fois par jour.

Change de toilette.

Puis, il s' croit boan comm' le jour.

Comme il fait sa tôte !

Mais c' n'est pas dans le vêt'ment Qu'il faudrait faire le chang'ment.

C'est dans la binette 0 gué,

C'est dans la binette !

En un mois on achève d'explorer la péninsule, Grenade, Malaga, Alicante, Valence, Alcala, Tarragone, Barcelone, où Garnier s'évertue à découvrir « FAndalouse au teint bruni », d'Alfred de Musset, « pâle comme un beau soir d'automne » et qui lui apparaît, « dans le théâtre oii l'on donne la musique de Rossini. » Conclusion (car il en faut une), l'Espagne est le type accompli de la laideur :

Parfois nous rencontrons De beaux coins, de beaux fonds, Mais les trois quarts du ch'min Ressemblent à Pantin.

Lorsque Garnier regagna la France, il s'attacha à recopier proprement les notes qu'il avait prises ; il y consacrales soirées de tout un hiver. Étrange faiblesse d'un artiste de génie! Je crois, Dieu me pardonne, qu'il tenait plus à ses vers d'opérette qu'à son Opéra. C'est l'éternelle histoire du violon d'Ingres. Mme Garnier a un sens littéraire trop aiguisé pour s'illusionner sur la valeur de ces productions. Elle les considère

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