‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 12 sur 37 · M 6.MN · texte numérisé non relu

M 6.MN

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dans le mirage des jours heureux, de la jeunesse étourdie et folle. Ces vers lui apparaissent, cabriolants, spirituels, comme il l'était lui-même, — ce charmeur...

Oui, ce fut son péché mignon. 11 ne résistait pas à Tattrait de jeter sur le papier des lignes inégales et cocassement rimées. Et comme ce mal est contagieux, il gagnait peu à peu les habitants, les familiers du logis. Le délicat et studieux Christian — que son père et sa mère appelaient Nino — composait des vaudevilles, des revues de fin d'année abondantes en traits piquants et en pointes satiriques. Sarcey enfin, le calme etpacifique Sarcey, s'abandonnait quelquefois à ce délire. Il y eut un jour, entre Tarchitecte et le critique, certain tournoi auprès duquel ceux des chevaliers de la Table-Ronde n'étaient qu'un jeu. Garnier, en manière de défi, s'était amusé, négligemment, après boire, à improviser ce distique :

L'émir dit à Fathma : Lis-moi ce mirliton.

Non, fit Fathma — Pourquoi? — Devant l'émir, lit-on?

Sarcey ne bougea point; pas un muscle de sa face ne tressaillit.

— Et mon poème du « bal masqué », reprit Garnier, ô Sarcey, le connais-tu?

Sans attendre la réponse et de sa voix la plus suave, il modula :

Il faut donc de ces faits se rendre à l'évidence,

Meilhac est un pantin et comme Hal(''vy danse,

En imitant le chant de son chardonneret.

Oui, j'en sais plus d'un, qui de son char donnerait

Le signal pour aller tous unis vers Cythère.

Mais bast! Eros n'est plus qu'un universitaire.

— Pcuh ! dit Sarcey, la belle affaire!... C'est une façon de bouts-rimés. Qui n'a fait des bouts-rimés dans sa vie? J'y excellais autrefois.

Garnier saisit une feuille blanche, y griffonna quelques mots, et les plaçant rageusement devant son hôte :

— Nous allons bien voir, s'écria-t-il... Travaille! 1 Le plus paisiblement du monde, Sarcey laissa couler

de sa plume le sonnet suivant :

Ainsi qu'un ragoût fin s'aiguise de ciboule,

D'esprit et de gaieté s'accroît notre vertu.

En vain des Allemands contre nous le flot roule,

Poussé par Mons Bismarck, l'homme au casque polml' ; Le Français blague et rit. Dieu le fit dans ce moule.

Il va chantant : « Dis-moi, mon vieux, t'en souviens-TU? » Sur les débris fumants de son passé qui croule.

Content comme un mari, comme un mari battu.

Il meurt voluptueux, comme Sardanapale,

Railleur, tel que Dumas nous a peint son Chicot,

Mais fier et de la main serrant son chasse- pot.

Tel ici je te chante, humble et faible cigale,

Dans ce livre qu'un jour tu mettras au panier,

Triple brute ! animal I ! architecte ! ! l GariNier ! ! ! !

L'air retentit de sourdes imprécations. Garnier exhalait sa rage. Et, voulant triompher en cette lutte

épique, il darda sur l'innocent Sarceyun regard féroce et lui envoya à bout portant un projectile extrêmement meurtrier.

— Je vais te réciter, dit-il en ricanant, mon « calorifère » :

Il commença :

Mon poêle ne me chauffe pas, Mon foyer ne me chauffe guère, Je suis dans un grand embarras Pour me chauffer : qu'alors y faire ?

— Grâce! gémissait Sarcey.

Aury, le maréchal-ferrant, S'établit (c'est ce qu'il préfère) Dans la cale d'un brick très grand Et, dans cette cale, Aury ferre.

Sarcey joignait les mains :

— Grâce! Grâce!

Dieu! qu'en Afrique on voit de méchants carnassiers Qui, hurlant chaque nuit, empestent l'atmosphère, Et l'on peut affirmer qu'à l'abri des palmiers, De l'Atlas à Tanger, le chacal au Riff erre.

Il y avait, de la sorte, vingt huit couplets. Au vingtdeuxième, Sarcey se leva. La rougeur de l'indignation et de la honte empourprait son visage. Il renonçait à la lutte ; il s'avouait vaincu ; il partit sans saluer Tindigne architecte. Et, le lendemain, il lui signifiait sur une feuille de papier timbré (c'était le seul papier qui convînt en la circonstance) les réflexions que lui suggéraient de si coupables débordements.

Copie de la requête déposée aujourd'hui 28 avril 1874, au parquet du procureur de la République.

Je, soussigné, l'Intimé, Imissier, demeurant à Paris, à la requête du sieur Sarcey, homme de lettres, ou soi-disant tel,

prie M. le procureur de la République;

Attendu que le sieur Garnier, architecte, a depuis longues années donné des signes non équivoques de démence, qui ont redoublé, en ces derniers temps, d'une façon inquiétante, ainsi qu'il résulte d'un grand nombre d'observations, dont le requérant se contente d'indiquer ici les principales, se réservant d'en ajouter une foule d'autres à l'audience :

Première observation : Il est avéré que le sieur Garnier est affligé d'un débit rapide et incohérent, qui, se joignant chez lui à une absence complète d'idées, est une des marques les plus caractéristiques de la démence ;

Seconde observation : Il est constant que ledit sieur Garnier, qui est chargé par l'État de grands travaux, perd son temps à de ridicules fadaises qui compromettent sa réputation ; il a donné, sur une de nos scènes les plus infimes, une espèce de turpitude rassise, qu'il a qualifiée lui-même de /"o/ie-vaudeville, et il a déclaré à plusieurs reprises qu'il en était plus fier que d'avoir bâti l'Opéra. Cette parole, qui serait le comble du bon sens, si elle exprimait l'opinion que tous les gens de goût se font de l'Opéra, n'est, dans la bouche duîlit sieur Garnier, qu'un indice du déplorable trouble de son esprit;

Troisième observation : Les amis dudit sieur Garnier reçoivent sans cesse, à propos de tout et à propos de rien, une foule de lettres biscornues qui témoignent, par la bizarrerie des pensées et des rimes, d'un profond dérangement de ses facultés mentales;

Quatrième observation : Ledit sieur Garnier achète tous

les jours des bottes de journaux, risquant ainsi de ruiner sa famille par des dépenses injustifiables, et ce qui ajoute à Fextravagance de cet acte quotidien de folie, il ne cesse de déblatérer contre les journalistes tout en lisant leurs articles ; il demande qu'on supprime la presse qu'il prend à tâche de subventionner. Cet illogisme est un irrécusable signe de la démence, ou tout au moins de la monomanie ;

Cinquième» observation : Ledit sieur Garnier fait encore profession, après quatorze ans de ménage, d'aimer sa /emme; il l'embrasse devant le monde et ne trouve rien d'étonnant à cette conduite excentrique;

Sixième observation : Ledit sieur Garnier est notoirement maniaque ; il fait du feu en plein mois de juillet ; il ne peut rester en place. Etc., etc.

J'abrège la citation, ne voulant point accabler la mémoire d'un grand homme. Sarcey, après s'être soulagé, franchit de nouveau le seuil du boulevard Saint- Germain. Leur duel s'acheva, comme il était convenable, par un dîner. Après quoi on s'en alla écouter, bras dessus, bras dessous, le plus récent vaudeville de Cluny.

Ne pensez pas, je vous prie, que la muse de Charles Garnier fût incapable d'un effort plus sérieux. Quand il voulait composer de jolis vers, il y réussissait à merveille. Un de ses meilleurs morceaux fut la Critique et le Tailleur^ malicieux apologue qu'il dédia aux gens méprisables qui se permettaient, sans aucune compétence particulière, de dauber sur l'Opéra. Il les remit

h leur place, avec sa verte franchise. Il les comparait au bossu, au pied-bot, au manchot qui s'assemblent pour juger de la coupe d'un habit.

Débitant quelques sornettes Ils regardent un moment Au travers de leurs lunettes La coupe du vêtement.

Lors le bossu s'imagine De revêtir le gilet, Mais ça lui serre l'échiné Et forme un gros bourrelet, C'est trop étroit par derrière, C'est trop large par devant :

« Si c'est là votre manière, Je remploierai jieu souvent )>.

A son tour, le boiteux s'approche, enfile le pantalon et déclare gravement qu'une des deux Jambes est trop courte. Le manchot s'empare d'une paire de ciseaux et retranche sans façon ce qui le gêne. Le tailleur, un moment désarçonné, se ressaisit bien vite et part d'un éclat de rire.

La morale de l'histoire Est que nos juges quinteux Sont toujours, et c'est notoire, Bossus, manchots ou boiteux.

Et qu'il faut, seule tactique, Quand on a fait un poupon, Se moquer de la critique Comme de Colin-Tampon.

Ainsi, Charles Garnier, grdce à la poésie, redevint

philosophe. Il Tétait un peu moins qu'il ne voulait bien le dire.

Qu'ajouterai-je?... Les pages succèdent aux pages. Toute une vie est enfermée dans ces feuillets, dans ces albums, dans ces bouts de lettres qu'une main hâtive et toujours un peu fiévreuse a couverts de pattes de mouche. Mme Garnier leur sourit, comme à d'anciens amis retrouvés, comme à l'image d'un bonheur évanoui. Mais voici qu'au milieu d'une liasse de journaux, je recueille quelques vers dont l'accent profond me touche. On sait combien les deux époux adoraient leur fils — ce cher Nino — qu'un mal cruel menaçait et qui devait, trop tôt hélas, succomber. Nino présent, la maison était joyeuse. Lorsque Nino la quittait pour quelque voyage, elle s'emplissait de deuil. Et c'est dans une de ces heures de découragement que le père affligé écrivit ce sonnet tout frémissant d'inquiétude et d'amour :

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