‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 13 sur 37 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Quand le fils bien aimé, pour un lointain voyage A quitté la maison, emportant avec lui L'entrain que répandait son charmant babillage, Tout semble solitaire et respire f ennui.

Pourtant le calme vient; à nouveau le feuillage Reverdit au printemps; on rit presque aujourd'hui. Pour attendre le jour du cher rapatriage Les deux bons vieux époux se prêtent leur appui.

Et la vie est plus douce, et 1 heure va plus prompte ;

La distance est plus proche et moins souvent se compte ; Enfin, c'est le retour... Dieu, soyez-en témoin!

Tout est joie au logis; mais chaque jour qui passe Semble éloigner l'enfant et reculer l'espace. C'est quand le ciel est pur qu'il paraît le plus loin !

Mme Garnier ne sourit plus ; elle s'efforce vainement de retenir ses larmes. Elle revit le drame oij son suprême espoir a sombré : le père mort, le fils mourant, et envisageant avec une fermeté stoïque sa fin prochaine et inévitable ; les deux cercueils s'acheminant, à quelques jours d'intervalle, vers le cimetière. Puis le nid vide, la solitude, la détresse, le néant... Et, dès lors, une pensée unique l'a relevée, soutenue : le soin de leur gloire. De ses doigts tremblants et minitieux, elle tresse les couronnes qu'elle déposera sur leur tombe. Dans un opuscule réservé aux intimes de Charles Garnier, elle raconte son enfance de fils du peuple, sa laborieuse jeunesse, ses triomphes ; elle exalte ses vertus. Elle m'a donné ce petit livre, où il n'y a pas ombre de prétention littéraire, et qui n'est que le cri d'une âme en pleurs.

Je l'ai ouvert, et tout en descendant le boulevard Saint-Michel, au sein de la foule indifférente, j'ai lu ces lignes tragiques :

Quand Charles eut expiré, le premier mouvement de son fils si aimant et si passionnément aimé fut de se jeter dans mes bras et de me dire, au milieu de ses larmes, en me désignant son père :

« Au moins, lui> il ne m'aura pas vu mourir!... mais

toi, pauvre maman, tu vas être bientôt si seule ! c'est maintenant mon tour de mourir ! . . . »

Et comme je m'écriais en sanglotant:

u Ne dis pas cela ,mon enfant cbéri!... comment pourrais-je vivre sans toi ni ton père ! »

Il ajouta gravement :

« Il faut se préparer !.., »

Mon fils chéri eut le courage moral et trouva la force physique de recevoir les invités dans le triste appartement et d'aller au service à l'église. Après l'office, il rentra à la maison, épuisé par tant d'efforts sur lui-même, et c'est seule que je dus aller, entourée de nos amis, conduire au cimetière Montparnasse mon pauvre Charles, et entendre les beaux et touchants discours qui y furent prononcés.

Demain, elle en écoutera d'autres... Lorsque les voix éloquentes se vSeront tues, la Mère et l'Epouse, ayant achevé sa tache, ira s'ensevelira jamais dans la retraite. Elle emportera, comme un bouquet d'adieu, les fleurs de cette journée d'apothéose.

Et ce sera sa dernière joie ..

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