MARIE LAURENT, DORVAL, FREDERICK LEMAITRE
alors des troupes fixes, auxquelles venaient parfois s'adjoindre de grands acteurs que Ton saisissait au passage et qui daignaient se montrer dans une ou deux pièces. C'est ainsi que la petite Marie eut l'honneur de figurer en 1828 auprès de l'illustre Gonthier, du Gymnase, dans le Soldat laboureur. Elle se mêlait aux figurants et chantait avec eux le chœur par où s'achevait le second acte :
J'écoutions, je r'gardions Ce biau militaire...
Il parlait de ses hauts faits, Ça d'vait plaire à des Français.
Elle avait une réplique très courte, mais l'émotion brouilla sa mémoire. On lui posait cette question :
— Enfant, as-tu un père?
Au lieu de répondre tout simplement oui, selon le texte, elle dit :
— Oui, c'est M. Luguet!
Et ce mot, lancé avec énergie, obtint un succès de fou rire. Gonthier prit dans ses bras la gamine, la couvrit de baisers et lui prédit les plus hautes destinées.
Ce fut le baptême de Marie Laurent.
Dès lors, on commença de lui confier de vrais rôles. Le plus important qu'elle ait créé, avant l'âge de huit ans, fut celui de Myrra dans les Lions de Mysore. Myrra étaitune jeune Indienne enlevée par des pirates. Elle échappait à ses ravisseurs, se sauvait au sein
d'une forêt vierge et y rencontrait un protecteur, un bon nègre, sympathique et muet, qui la ramenait dans sa patrie après mille dangers. Il fallait qu'elle échappât à la poursuite des bêtes féroces. Or, ces bêtes existaient; elles appartenaient à une ménagerie qu'on ayait installée au fond du théâtre. De telle sorte que les spectateurs voyaient, par uningénieux effet d'optique, les lions, les tigres et les panthères bondir autour de Myrra. Et l'excellent sauvage, c'était le dompteur, un certain Martin, qui jouissait, dans les foires, d'une réputation égale à celle de nos Bidel et de nos Pezon. Afin d'augmenter l'effroi du public, il avait imaginé d'enrouler autour dé Myrra un serpent boa énorme, et lui avait appris à tenir, de la main droite, la tête du reptile écartée de son visage, et de serrer le bout de sa queue, de la main gauche. Myrra, en cet équipage, devait donner les signes de la plus violente terreur. Martin accourait, la délivrait, précipitait le serpent dans la coulisse; et la jeune princesse, tombant à genoux, remerciait avec effusion la Providence.
Les malheurs de Myrra, l'intrépidité de Martin passionnaient la foule. Durant six mois, l'enfant porta, de bourgade enbourgade, du nord au sud de la France, son boa constrictor...
Et ce fut la première tournée de Marie Laurent.
Elle était heureuse de mener cette existence ; elle n'en voyait que les côtés amusants et n'en soupçonnait pas les misères. Sa jeune vanité s'éveillait au bruit des bravos. Elle respirait l'air du mélodrame et du vaudc-