‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 3 sur 37 · LE ROMAN D UN ROMAN : « LES MISERABLES · texte numérisé non relu

LE ROMAN D UN ROMAN : « LES MISERABLES

sérables une instructive appréciation et vaut la peine d'être citée :

îi sep te ml) 10 18GI.

Mon cher Charles,

Voici ma réponse aux questions de MM. Lacroix et Verboekhoven.

L'ouvrage n'est pas politique. La partie politique est purement historique : Waterloo, lo règne de Louis-Philippe, l'insurrection de juin 1832 (convoi du général Lamarque), et le livre, commençant en 1815, finit en 1835. xVucune allusion, donc, au régime présent. D'ailleurs, c'est un drame, un drame social, le drame de notre société et de notre temps. Il aura 8 volumes au moins, 9 peut-être et sera divisé en 3 parties ayant chacune un litre spécial et destinées à paraître successivement aux époques qui conviendront aux éditeurs, de mois en mois, par exemple. La revision que je fais sera finie dans deux mois au plus tard. Le livre pourrait donc paraître en février comme Notre- Dame de Paris. Et si c'était le 13 février, ce serait trente ans après, jour pour jour. Ce 13 n'a pas porté malheur à Notre-Dame.

Quant à mon prix, tu le connais. C'est 250.000 francs comptant, pour huit années d'exploitation, avec la ré.serve de ne pouvoir réimprimer dans les six derniers mois. Je me réserve le droit de traduction. Si on voulait me Tacheter également, le prix total serait de 300.000 francs; le produit de la traduction partout sera, je crois, considérable. Il est à ta connaissance que 300 livres sterling comptant vont m'ètre payées en Angleterre pour le seul, droit de traduction des deux volumes de la Légende des Siècles.

Ces détails abondamment donnés par le poète sur ce

8 l'lnvers de la gloire

roman qui était déjà célèbre, quoique n'ayant pas paru, ne pouvaient qu'enflammer notre éditeur. Pour complaire à son associé, il risque deux objections qui portent sur la longueur de l'ouvrage et sur son prix. Mais Hugo les réfute l'une et l'autre. On ne le prend pas sans vert. Il est armé pour tous les combats.

20 septembre.

... Je complète les indications données par moi. L'action du livre est une. Les trois parties existent sous des titres spéciaux, mais tout le livre tourne autour d'un personnage central.

Ce que vous me dites des romans longs ne me paraît point résulter des faits connus en librairie. Peu de succès sont comparables au succès de Gil B/as, de Don Quichotte et de Clarisse Harlowe : trois romans longs... Le prix indiqué par moi estd'cnviron 30 000 francs par volumepour une exploitation de huit ans. C'est un prix fort modéré. Une seule édition de Notre-Daine de Paris (la première édition illustrée faite parRenduel, J836) a été affermée par moi 00.000 francs. Les 12.000 francs donnés par le traité Gosselin-Renduel pour deux volumes (3.1 oO exemplaires avec exploitation maximum d'une année) feraient pour huit années 96.000 francs et appliqués à huit volumes, pour le môme laps de temps, 384.000 francs ; prix fort supérieur à celui que je demande.

Si M. Lacroix désire venir, je serai charmé de le voir. On fait plus de besogne, en effet, dans une heure de causerie que dans vingt lettres. Il verra le manuscrit. Le voyage n'est rien. Quelque chose comme 200 francs aller et retour. Il faut s'embarquer de façon à être àSouthampton un lundi, mercredi ou vendredi. On est le lendemain à Guernesey.

LE ROMAN d'un ROMAN I « LES MISÉRABLES » 9

Cette invitation à se rendre àGuernesey correspondait au plus fervent désir de Lacroix. Il eût accompli ce pèlerinage, pour la joie de contempler le grand homme. Or l'espérance d'une affaire fructueuse s'y ajoutait. Double raison de se mettre en route. Lacroix se hâta de boucler sa valise.

— Je ne reviens que le traité en poche, dit-il à Verboekhoven.

— Mais nous n'avons pas d'argent?

— Nous en trouverons.

— Et si nous n^'en trouvons pas?

— On ne tenterait jamais rien, si l'on s'arrêtait à ces bagatelles.

Trois jours plus tard *le paquebot de Southampton le déposait dans le petit port de Guernesey^ au seuil de Hauteville house.

— Dussé-je vivre cent ans, m'a déclaré Albert Lacroix, que je n'oublierais aucun des détails de cette entrevue.

A neuf heures du malin, ayant fait un brin de toilette, il se présente chez l'écrivain. On l'introduit dans la bibliothèque. Et là, sur les rayons de chêne, il avise son ouvrage, l'essai sur Shakespeare et le théâtre français^ qui lui valut une lettre si flatteuse, où il était qualifié de « porte-flambeau ». Il attire à lui cet enfant demeuré cher et s'aperçoit avec mélancolie que les pages n'en sontpascoupées ! Victor Hugo nel'avait pas lu. "Victor Hugo ne peut tout lire. Et, le « porte-

flambeau » ne lui garde pas rancune, il n'est pas offensé de son dédain. Il songe bien, vraiment, à ces choses.

11 est troublé, ému, à l'idée d'affronter le Maître et d'ouïr le son de sa voi*.

Une portière s'écarte... C'est lui. Il se montre tout ensemble auguste et paternel, sévère et cordial.

— Nous causerons, dit-il, après déjeuner. Faisons d'abord le tour de mon île.

Ils s'en vont bras dessus, bras dessous, à travers les ruelles obscures et biscornues du bourg, Victor Hugo inépuisable en discours, anecdotes et autres joyeux propos, son hôte enfin rassuré par tant de bonhomie. Ils rentrent au gîte pour le repas de midi. Puis ils montent au look-out, cette pièce vitrée qui sert au poète de cabinet de travail.

— Maître, demande Lacroix, toujours palpitant d'espoir et de crainte, sommes-nous d'accord ? Je signe d'avance ce qu'il vous plaira.

Victor Hugo lui tendit une plume, de l'encre, une feuille de papier et proféra ce mot :

— Ecrivez !

Et sans une hésitation, ni un arrêt de mémoire, il lui dicta le traité suivant. M. Lacroix en a conservé soigneusement la minute. Je pense qu'il mérite d'être reproduit. Nul détail n'est indifférent qui concerne les grands hommes. Et celui-ci met en lumière des traits de caractère d'Hugo, sa précision, sa netteté d'esprit, sa prudence, son sens pratique des choses. Il aijie, en somme, à pénétrer sa psychologie.

LE ROMAN d'un ROMAN I « LES MISÉRABLES » H

M. Victor Hugo cède à MM. Lacroix-Verboekhoven et C'e la propriété pleine et entière d'une œuvre nouvelle inédite formant un roman intitulé les Misérables et qui se divise en trois et quatre parties.

Cette propriété se trouve limitée, par la présente, à une durée de douze années.

Ils s'engagent à payer pour cette vente la somme de 240.000 francs:

1° 125.000 francs à la remise des manuscrits, qui s'effectuera du 15 novembre au 15 décembre;

2" 55.000 francs, doux mois jour pour jour après la publication de la première partie du roman ;

3^ Les 60.000 francs restant, deux mois après la seconde partie. Il est entendu que si, pour des causes indépendantes de la volonté de MM. L... et V..., la publication de la première partieavait lieu plus tard que le 15 février 1862, le second payement s'efîectuerait quand même au 15 avril de la même année. A l'égard du troisième et dernier payement, la même obligation est imposée de ne point en reculer la date après le 15 juin de la même année.

MM. L... et V... acceptent le contrat antérieurement conclu par M. V... H... avec MM. Gosselin et Renduel.

Ils s'obligent à compléter les éditions existantes des œuvres complètes de M. V... H..., éditions originales et de propriété dans les formats usités et de bibliothèque, même celle que va publier M. Hetzel.

Le manuscrit est évalué par M. V... H... avoir une étendue égale au moins à 7 ou 8 volumes de l'édition in-8° de Notre-Dame de Paris, sans qu'une différence au moins d'un volume puisse rien modifier au contrat actuel... Le surplus des huit volumes profiterait aux soussignés.

Dans la dernière année de l'exploitation, il ne sera pas permis aux éditeurs de publier de nouvelles éditions des Misérables.

La publication des Misérables dans un journal français en feuilleton ne pourrait avoir lieu avant toute mise en vente que du consentement de l'auteur et de commun accord avec lui. En un cas semblable, le produit de la publication en feuilleton serait partagé entre les soussignés pour tout ce qui dépasserait la somme de 240.000 francs mentionnée ci-dessus.

L'auteur se réserve également l'exploitation de la donnée des Misérables sous la forme dramatique.

La remise du manuscrit aurait lieu au domicile actuel de l'auteur, où devrait s'effectuer aussi le payement en monnaie anglaise. En cas de défaut de payement de MM. L... et V..., le présent contrat serait résilié de plein droit et les sommes par eux versées seraient acquises à l'auteur.

MM. L... etV... espèrent à l'expiration du traité actuel pouvoir obtenir, s'ils le jugent convenable, la préférence pour de nouvelles éditions des Misérables à des conditions égales à celles émanant d'autres libraires ou éditeurs et dont M. V... H... voudrait bien les avertir.

Ainsi fait, convenu et signé pour être exécuté de bonne foi.

Lacroix traçait docilement ces phrases. Et cependant il réfléchissait à ce qu'elles enfermaient de redoutable. Il s'engageait à verser des sommes dont il n'avait pas le premier sou. Et quelques-uns des articles qu'il griffonnait d'un doigt nerveux lui inspiraient comme un vague efîroi.

— Alors, dit-il, si MM. Renduel et Gosselin s'en réfèrent strictement à leurs droits, les deux premiers volumes des Misérables leur appartiennent?

— Arrangez-vous avec eux. Ce soin vous regarde.

LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 13

Le jeune éditeur continuait de s'enfoncer dans ses rêveries.

— Et si Tempereur, votre ennemi intime, prohibe, en France, l'ouvrage, qu'arrivera-t-il ?

— Cela est à prévoir, effectivement, répliqua Hugo. Je vais à mon tour vous rédiger une lettre qui restera entre nous. C'est une convention secrète dont nous userons, s'il est absolument nécessaire.

Et il écrivit :

Messieurs,

Dans le cas peu probable où un procès serait fait en France aux Misérables et oii ce livre serait interdit sur les marché français et frappé d'une amende, je m'engage :

10 A payer de mes deniers la moitié de l'amende;

20 A prolonger votre droit d'exploitation d'un nombre d'années égal au nombre d'années pendant lequel l'interdiction aurait pesé en France sur le livre.

Dans le cas d'interdiction^ nous aurions à nous entendre sur le plus ou moins d'utilité qu'il pourrait y avoir pour vous à compléter telle ou telle édition de mes œuvres en France.

Recevez, etc.

Victor Hugo.

Hauteville house, 4 octobre 1861.

Les principales entraves qui étaient à redouter se trouvaient abolies. Il ne restait aux deux parties contractantes qu'à déposer leurs seings au bas de l'acte. Avant de signer, Albert Lacroix fut pris d'un étrange scrupule. Il discernait sur un coin du bureau un

énorme tas de feuillets noircis. C'était la copie des deux premiers volumes des Misérables. Il eût voulu les soulever, les manier, y glisser un coup d'œil rapide. Il confessatimidement cette envie.

— Ne pourrai'je... examiner... un peu... le manuscrit?...

La main d'Hugo — sa main de Burgrave — s'abattit sur les cahiers. Et d'un ton qui n'était pas exempt de sécheresse :

— Non... C'est impossible!...

Il ajouta, en manière de plaisanterie (mais on sentait sous le badinage le mouvement de son orgueil irrité) :

— Supposez que ce soit là du papier blanc... J'y ai mis mon nom. .. Cela suffit !.. .

Albert Lacroix eût voulu que la terre s'entr'ouvrît pour l'engloutir. Il venait d'offenser son poète, son Dieu... Comment expier une telle maladresse? Il leva vers lui des yeux chargés de repentir. Puis, saisissant le traité, il y apposa sa griffe, auprès de celle de Victor Hugo. Quand il sortit d'Hauteville house, son butin en poche, il nageait dans la plus pure ivresse. Il courut au télégraphe. Il expédia à son associé, à Bruxelles, une dépêche lui annonçant qu'il avait vaincu les grands libraires de Paris, les Hetzel, les Lévy, les Dentu qui s'étaient mis sur les rangs. M. Lacroix a gardé dans son dossier ce bulletin de victoire : « 3 octobre... Les concurrents reculent après négociations simultanées. Conclu 300.000 francs. Trois payements. Grande ré-

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serve. Silence obliijaloive. » Ainsi la joie, la divine joie du triomphe gonflait 1 ame du jeune éditeur, devenu l éditeur de Victor Hugo.

11 n'avait plus que quelques formalités à accomplir. D'abord, se procurer l'argent nécessaire. Et désintéresser, aux conditions les moins onéreuses qu'il se pourrait, l'éditeur Renduel. C'était là le plus pressé. Il fallait obtenir son acquiescement avant que le bruit de la cession des Misérables se répandît. Albert Lacroix «e dirige, en toute hâte, vers la Nièvre, où ce bon M. Renduel avait son château. 11 lui explique qu'il est en négociations avec Victor Hugo -^ sans lui dire que l'affaire vient d'être conclue. Renduel temporise. Il est un peu froissé de n'avoir pas reçu de lettre d'Hugo, sollicitant l'abandon de ses droits. Il conférera avec son nouvel associé Charles Pagnerre, héritier de Gosselin. II ajourne sa réponse à la fin d'octobre. Et le pauvre Albert Lacroix se ronge les sangs. Il aurait besoin pour trouver les fonds qui lui manquent d'annoncer urhi et orbi qu'il détient les Misérables; et, d'autre part, il craint d'allumer les convoitises de Pagnerre et Renduel. Cruel tourment ! De son côté, Victor Hugo s'impatiente contre les fausses nouvelles qui commencent à courir dans la presse au sujet de son roman.

12 octobre 1861.

Dites-moi au plus tôt ce qu€ vous avez pu arranger au sujet du traité Gosselin-Renduel. D'ici là, je garde le si-

lence. Mais le silence est bien difficile à garder. On m'écrit qu'un journal de Bruxelles, VUIespiegel annonce que les Misérables vous ont été vendus 140.000 francs Une énonciation, si fort au-dessous de la vérité, est fâcheuse et non moins préjudiciable à vos intérêts qu'aux miens. Je crois qu'il serait urgent de la rectifier avant qu'elle se répande.

En faisant publier par \ Indépendance belge que les Misérables vous ont été vendus 300.000 francs, l'annonce faite en ces termes effacerait l'autre. Vous pourriez y . joindre quelques détails sur le livre, sur la division des trois parties qui sont comme les trois actes du drame social et historique du dix-neuvième siècle.

Malgré la prudente réserve que Lacroix s'est imposé, la vérité éclate. Mais les difficultés qu'il redoutait s'aplanissent. Renduel et Pagnerre, qui eussent pu exiger des sommes folles, se montrent bons princes et demandent seulement à être dépositaires de l'ouvrage pour la France. Enfin les plus importants journaux d'Europe sollicitent la faveur de publier les Msc'raè/e^ en feuilleton. Havin les demande pour le Siècle, Nefftzer pour le Temps, qui vient de se fonder. Lacroix, à qui ces combinaisons donneraient les deux ou trois cent mille francs qui lui font défaut, incline aies accueillir. Hugo l'en détourne avec beaucoup de vivacité.

15 octobre 18G1.

Je vous remercie de tous les excellents détails que vous m'envoyez et vous les traduisez avec une chaleur où je reconnais votre esprit gracieux et sympathique.

LE ROMAN d'un ROMAN I « LES MISÉRABLES » 17

Je crois seulement qu'il faut vous mettre en garde contre les offres empressées dos Journaux dont vous me parlez. La publication des Misérables doit se faire en livre et non en feuilleton. Vous vous souvenez que l'éventualité de la publication en feuilleton dans un journal n'a été prévue par nous que dans le cas d'une complète liberté de la presse et d'une offre minimum de 500.000 francs, ayant pour but d'employer les Misérables à la fondation d'un nouveau grand journal démocratique. Cette ofTre de 500.000 francs, qui m'a déjà été faite pour le cas où la presse deviendrait libre, reviendrait certainement si le cas se réalisait.

Au-dessous de 500.000 francs, aucune offre de journal ne peut être acceptée. Or les journaux actuels n'étant pas libres, ne peuvent faire une offre pareille. Je crois donc de la plus haute importance de ne point entrer avec eux dans des pourparlers inutiles, puisqu'ils sont sans résultat possible, et qui nous découvriraient en pure perte. (Songez au cas prévu par la lettre privée.) Je n'insiste point sur ce sujet délicat, certain que vous me comprenez.

Ces objections sont des plus sérieuses. Et Albert Lacroix s'y rallie — d'autant plus que l'auteur est maître de son œuvre et qu'on ne peut aller contre son consentement. Tout est prêt. L'événement s'annonce à merveille. L'opinion publique est bien préparée. Il ne reste qu'à prendre livraison du manuscrit et qu'à le remettre aux imprimeurs. Albert Lacroix vérifie l'état de sa caisse et recule épouvanté. Elle est vide, ou à peu près. Pourtant il n'obtiendra les deux premiers volumes des #/ue>a6/es que contre cent vingtcinq mille francs versés en monnaie anglaise sonnante

et trébuchante. Où dénicher ce trésor? Il s'en va relancer un vieil ami de sa famille, le banquier Oppenheim, qui lui lave la tète d'importance.

— Comment, malheureux ! Tu n'as pas un maravédis et tu t'engages à payer trois cent mille francs !

— Avancez-les-moi... '

— Tu deviens fou ! je pense.

Quand il sortit de chez le financier, Albert Lacroix exultait. Il avait son capital. Le banquier Oppenheim, qui était un homme fort intelligent, croyait, comme le monde entier, au succès des Misérables. Et puis, il s'était réservé, pour prix de son concours, la négociation des papiers de commerce afférents à l'entreprise.

J'examine curieusement M. Albert Lacroix, tandis qu'il me retrace ses aventures. Il éprouve aies narrer par le détail une satisfaction bien concevable, et toute pareille à celle que ressentent les capitaines retraités qui racontent leurs campagnes. Les heures coulent, rapides, en ces devis. Le jour baisse dans la petite pièce et les objets y deviennent indistincts. Nous avons peine à déchiff'rer les carrés de papier bleu où s'épanchait la verve familière de Victor Hugo. Il nous en reste beaucoup à lire.

— Je reviendrai demain, dis-je.

— Faites mieux. Vous partagerez mon modeste déjeuner... A l'époque de mes splendeurs, j'avais table ouverte. Votre présence me les rappellera... Je me croirai riche de nouveau.

LE HOMAN d'un ROMAN : « LRS MISÉRABLES » 49

M. Lacroix soupire... Mais aucune tristesse n'est sur son visage. Il vient de revivre ses jeunes années... Il est heureux...

Quand je revins hier matin chez M. Albert Lacroix, je trouvai mon respectable ami en train de tourner et de retourner entre ses doigts un objet de singulière apparence, une sorte de gibecière en vieux cuir un peu moisi.

— Qu'est cela ? demandai-je.

— C'est le sac qui me servit à transporter à Guernesey les cent vingt-cinq mille francs d'or anglais que je remis à Victor Hugo, contre les deux premiers volumes des Misérables. Vous vous rappelez qu'il avait stipulé dans notre contrat cette condition expresse...

Ce fut encore un voyage très pittoresque et que M Lacroix m'a narré avec beaucoup d'agrément. Il partit de Bruxelles au mois de décembre 18G1. Le chemin de fer n'allait que jusqu'à Rennes. 11 dut prendre la patache pour gagner le port de Saint-Malo. 11 tremblait que son trésor ne lui fût dérobé; il n'osait s'endormir; il grelottait dans le coupé de la diligence et tâtait sournoisement sa sacoche pour s'assurer qu'elle était toujours en bonne place. Quand il atteignit Saint-Malo, le vapeur qui desservait les îles de la

Manche venait de partir. Il passa la nuit à THôtel, verrouillé dans sa chambre, couché sur son trésor. Il fit marché, le lendemain, avec un bateau, fin voilier, et s'y embarqua, non sans une secrète appréhension. Il avait remarqué qu'un individu de inine assez louche le suivait à bord, et il -gardait dans sa main un coutelas grand ouvert, prêt à se défendre en cas d'alerte.

Enfin il atteignit, sans autre accident, Hauteville house, se délivra de son fardeau, reçut en échange le précieux manuscrit et reprit le chemin du continent. S'il dévora, en chemin, la prose de Victor Hugo, je vous le laisse à penser ! Cette lecture l'émut, et il envoya à Guernesey ses impressions toutes fraîches. Elles plurent apparemment au poète, car il répondit par un billet des plus flatteurs.

— Je n'ose vous le montrer, s'est écrié M. Lacroix. Vous allez m'accuser de manquer de modestie.

— Donnez, donnez donc... Et faites-vous violence.

— Puisque vous l'exigez, le voici :

9 janvier 1862.

J'attache le plus grand prix à votre impression. Ce que vous m'écrivez me fait un vif plaisir. Vous me communiquez votre émotion avec une réelle éloquence et en termes qui honorent l'écrivain autant que l'éditeur. Vous avez écrit là, au courant de la plume, une fort belle page de haute philosophie littéraire et sociale. J'ai reconnu en vous, du premier jour, une noble et chaleureuse intelligence.

LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 21

Dès lors, la correspondance, entre l'auteur et l'éditeur, devient presque quotidienne. Victor Hugo se livre à de minutieuses corrections; il les marque sur de petits bouts de papier, laissant à M. Lacroix le soin de les reporter sur l'épreuve et de veiller à leur stricte exécution.

iK-»

Fac-similé des corrections de Victor Hugo.

Il lui écrit encore, sur d'autres sujets, le chargeant de certaines communications pour la presse. Car le grand homme est attentif et suit des yeux, du haut de son rocher, ce qui s'imprime sur sa personne et ses œuvres. Il a fort à faire. Il est le soleil vers lequel se tournent tous les regards. Le monde entier s'occupe de lui. Les fausses nouvelles que l'on publie sur son

compte ne le laissent pas toujours indifférent, et souvent il s'en irrite.

19" janvier 1862.

Je suis tellement enfoui dans le travail depuis six semaines, et ce travail me fait un tel redoublement de solitude-que je n'ai pu lire un journal dans ces temps-ci et que je ne connais pas l'affaire de Charleroi. Je ne trouve certes pas mauvais qu'on use et même qu'on abuse de mon nom pour faire le bien, mais l'invraisemblable, c'est, dans ma position, de me faire écrire à un roi, fût ce au roi Léopold, dont j'apprécie toutes les qualités comme homme et personnellement, mais auquel je ne pourrais écrire sans être illogique. Quand je suis intervenu en 18oi, pour tâcher de sauver Tapner, je me suis adressé au peuple deGuernesey, non à la reine d'Angleterre.

« Fût-ce au roi Léopold..., » le mot est drôle. Et M. Lacroix en rit de bon cœur. Soudain ses rires redoublent :

— Ma foi, s'écrie-t-il, j'avais tort de me réjouir des éloges littéraires de Victor Hugo. Voilà une autre lettre, où il m'assène, avec une grâce exquise, une volée de bois vert... Je m'étais permis de lui signaler un ou deux passages des Misérables qui, à mon avis, faisaient longueur. El dame ! Il n'aimait pas ce genre d'avertissements. Jugez plutôt :

7 février 1862.

Je vous mettrai en garde contre vous-même. L'inconvénient de ce livre, pour ceux qui cherchent à s'en rendre compte, c'est son étendue. S'il pouvait être publié

LE ROMAN d'un ROMAN : (« LES MISERABLES » 23

d'un seul bloc, je crois que reffet en serait décisif. Mais, ne pouvant être encore a cette heure lu que morcelé, Tensemble échappe. Or, c'est l'ensemble qui est tout. Tel détail, qui peut sembler long dans la première ou la deuxième partie, est une préparation de la fin. Et ce qui aura paru longueur au commencement ajoutera à l'effet dramatique du dénouement.

Comment en juger dès à présent? Vous-même, avec votre intelligence si pénétrante et si ouverte, vous risqueriez de vous tromper, en essayant d'apprécier définitivement ceci ou cela. Et ne voyant pas la perspective du tout, vous commettriez une erreur d'optique. Ce livre est une montagne. On ne peut le mesurer ni même le bien voir qu'à distance, c'est-à-dire complet.

M. Lacroix m'a lu, lui-même, cette élégante et piquante mercuriale. Il s'agite sur son fauteuil, fébrilement.

— Hein î la sentez-vous, la griffe du lion ; la main de fer sous le gant de velours I On ne peut pas dire plus gentiment à quelqu'un : vous êtes un imbécile!...

La vérité, c'est que, dans ces lignes, une sorte d'inquiétude se manifeste, l'anxiété naturelle de l'écrivain qui se trouve à la veille d'une bataille. Les Misérables allaient paraître...

Ils parurent. Et Victor Hugo fut bien vite rassuré. Il n'eut pas besoin de solliciter les journaux, ni de presser son éditeur d'y insérer des aanonces et des réclames payantes. Quiconque tenait une plume en Europe, l'employa à louer ce roman, que la gloire de

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Fragment de la lettre du 8 mai,

oyée de Guernesey à M. Lacroix.

son auteur, autant que ses mérites propres, recommandait à Tadmiration publique. Les éditions pieuvent, les demandes de traductions affluent. Albert Lacroix est appelé simultanément en Angleterre, en Allemagne, en Autriche. Il se rend à Londres, chez un important libraire de Pater Noster road, qui l'interpelle avec brusquerie.

— Combien exigez-vous pour le droit de publier lès Misérables en langue anglaise ?

— Trois mille livres... Soixante-quinze mille francs.

— Prenez ce chèque, nous sommes d'accord. Beaucoup de causes contribuaient à assurer ce

triomphe. Depuis Noire Dame de Pains, Victor Hugo n'avait pas écrit d'ouvrage en prose. Il s'essayait dans une note nouvelle. Enfin toutes les passions républicaines se groupaient autour de son nom, comme autour d'un drapeau. Il avait pour amis les ennemis de l'Empire... De ce côté, apparaissait un point noir. De sourdes menaces passaient la frontière. On parlait d'interdire sur le sol français la vente des Misérables. Albert Lacroix ne put se tenir d'enregistrer ces fumeurs. Et la lettre qu'il dépêcha au poète pour l'exhorter à adoucir un passage de son livre lui valut une réponse foudroyante :

8 mai 1862.

Il serait fâcheux qu'en lisant le manuscrit avant tout le monde vous eussiez trop présente à l'esprit Véventualitc. Cela vous troublerait l'elfet. Le dénouement sort de la bar-

LE ROMAN d'un HOMAN ." « Ll':S MISÉRABLES » Tl

ricade. Le tableau d'histoire agrandit l'horizon et fait partie essentielle du drame. Il est comme le cœur du sujet. Il fera le succès du livre en grande partie. Il faut donc prendre son parti de la situation que nous fait l'abominable régime actuel. C'est le despotisme. Il fera à sa fantaisie. Nous n'y pouvons rien que le faire repentir ensuite. Ce que vous devez dire et répandre dès à présent, c'est que si Bonaparte persécute les Misérables, la littérature au dedans de la France m'ètant fermée, je reprendrai la littérature du dehors et je recommencerai la guerre de Napoléon le Petit et des Châtiments. Ceci pour intimider la persécution et la faire reculer.

Examinez cette page que nous reproduisons en facsimilé (pages 24 et25j. L'écriture en est irritée, agressive, inégale. On dirait qu'un vent de colère a passé sur elle. Victor Hugo était encore dans la fièvre de rinspiration ; ses nerfs, tendus, frémissaient. Il était prêt à descendre dans l'arène, à se mesurer avec César et à défendre son œuvre contre les détestables persécutions du despote...

D'un geste brusque, M. Albert Lacroix a refermé la précieuse chemise de papier gris, oi^i gisent les reliques des Misérables.

— Je crois, dit-il, que l'heure est venue de déjeuner. Rien ne creuse autant que la lecture des autographes.

Comme si elle eût attendu ce mot, sa charmante fille est entrée. Elle a disposé sur la table de travail^ prestement débarrassée, la nappe blanche, les verres, les bouteilles, les couverts étincelants. Mme Albert

Lacroix est venue nous joindre. Et tout en attaquant, avec entrain, le bifteck aux pommes, nous avons poursuivi notre conversation hugotique ou hugolâtre. La mémoire de Mme Lacroix est aussi bien meublée que celle de son mari. La physionomie du grand homme, avec d'autres images, s'y reflète.

— Ah 1 monsieur, vous n'avez pas connu Mme Victor Hugo! Quelle femme distinguée et de tout point accomplie... Te rappelles-tu, Albert, le dîner d'anniversaire que nous avons donné à Bruxelles, en 1862?

S'il s'en souvient! Il s'agissait de fêter les soixante ans du poète. Et Albert Lacroix se trouvait embarrassé. 11 voulait réunir chez lui les intimes de Hugo, ceux qui vivaient de sa vie et qui composaient en quelque sorte sa cour. Or, Victor Hugo témoignait beaucoup d'égards et de soins à sa femme, mais il n'avait pas moins d'affection pour Mme Drouet, sa fidèle amie, qui recopiait avec tant de piété ses manuscrits et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Convier l'une sans l'autre, cela ne se concevait guère. Les convier toutes deux, cela pouvait paraître indélicat ou grossier. Albert Lacroix, déchiré par ce cruel tourment, l'alla confier à Mme Victor Hugo. Celle-ci en reçut l'aveu d'une âme bénigne :

— Invitez Mme Drouet, dit-elle.

— Mais vous, madame? Je tiens, par-dessus tout, à votre présence.

— Vous pouvez compter sur moi... .

— C'est promis?

LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 21)

— Je VOUS le jure!. .

Ainsi fut fait. La vénorable Mme Lacroix a gardé jusqu'au moindre détail de ce repas mémorable. Mme Hugo, Mme Drouet étaient assises à droite et à gauche de l'amphitryon. L'entretien, un peu froid au début, ne tarda pas à s'animer. Chacun se mit à l'aise. Mais, quand vint le dessert, un léger frisson secoua les convives. Mme Victor Hugo s'était levée, sa coupe de Champagne en main, et promenant autour d'elle ses regards mélancoliques, souriant de son sourire un peu las, elle porta la santé dé Mme Drouet.

— Les mots qu'elle prononça, s'écrie M. Lacroix, je ne saurais les redire. Ce n'était qu'une phrase. Et c'était exquis. Elle y mitexactement ce qu'elle y devait mettre, sa pudeur, sa dignité fière, sa tendresse, et la mansuétude, et la clémence qu'elle accordait aux faiblesses du génie.

Mme Albert Lacroix boittes paroles de son époux. Elle leur donne une approbation complète. Elle revit cette scène surprenante. Elle revoit le visage de Mme Hugo, où s'épanouit une douce satisfaction, et la mine un peu troublée de Mme Drouet, qui ne put, dans son saisissement, que balbutier un remerciement confus.

Et cent tableaux encore s'éveillent au fond de son souvenir. C'est le banquet du 16 septembre, le merveilleux banquet offert à Victor Hugo et aux éminents journalistes de tous les pays qui avaient aidé à la diffusion des Misérables. Et c'est la promenade que M. et Mme Lacroix accomplirent dans les provinces de

Flandre et dans les Ardennes, en compagnie du grand homme, qui s'amusait comme un écolier. On avait loué une calèche, de forme surannée. On vagabondait à travers champs. Parfois on s'arrêtait. Victor Hugo demeurait songeur devant un site, une ruine, un moulin, l'eau d'une rivière, la fuite éperdue d'un vol d'hirondelles ou de cigognes. Et le lendemain, dès l'aube, il déposait sur son carnet des lignes inégales qui grossissaient son volume en germe, la Chanson des rues et des bois. Et c'est ainsi qu'ayant contemplé, de loin, un paysan qui traversait la campagne en jetant des poignées de semences à la brise, il eut la vision, qu'il allait rendre immortelle, du geste auguste du semeur !...

Nous continuons de deviser, les coudes sur la nappe, dans cette indulgente béatitude qui suit les déjeuners que la cordialité assaisonne. A travers les propos du maître et de la maîtresse de céans, la silhouette de Victor Hugo surgit ; et son caractère se nuance de couleurs vives et fortes. H me semble qu'il est là. Quelque chose de sa personnalité imprègne cette maison. Son ombre la hante, l'emplit ; elle me charme et m'obsède.

Lui toujours... Lui partout...

Aux murs sont ses effigies, ornées de dédicaces aimables: « A Albert Lacroix, A ma gracieuse hôtesse. »

LE ROMAN d'un ROMAN : « LES MISÉRABLES » 31

Ses yeux d'aigle nous dominent; son front jupitérien brise le plafond de l'étroite chambre oii nous sommes et se hausse vers le ciel... Cet homme est effarant et sublime.

— En somme, demandai-je à Albert Lacroix, étaitil dur, ou sensible, ou gai, ou triste, ou politique, ou sincère,?

— Il était toutes ces choses, et d'autres que je ne puis expliquer. Il se faisait aimer et craindre. Il répandait sur ceux qui l'approchaient son rayonnement. A de certaines minutes on avait envie de le haïr; et la minute d'après, on l'adorait comme une idole. C'est le prestige des êtres faits pour régner. *

Je suis demeuré silencieux. M. Lacroix rêvait... Tout à coup, il retire de sa poche une feuille de vélin usée aux angles et soigneusement pliée.

— Voulez -vous voir la perle de ma collection? Lisez ce billet... Il accompagnait l'envoi du dernier chapitre des Misérables.

Il l'a déplié. Et je n'ai pu contenir mon admiration.

Jamais le légitime orgueil de l'écrivain conscient de sa force, satisfait de son œuvre, heureux de produire, fécond et dispos, ne s'était épanoui avec une si belle allégresse. Cette ligne tracée d'une main puissante, lancée, si l'on peut dire, à toute volée, dans un superbe mouvement de strophe, c'est plus qu'une phrase, c'est un cri, le cri du bon ouvrier qui s'arrête, ayant fini sa tâche, le cri du voyageur parvenu au sommet de la montagne et qui contemple, à ses pieds.

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LE ROMAN d'un ROMAN : « LKS MISKHAliLK» » .3.'i

le chemin parcouru, le cri du soldat qui, la bataille achevée, essuie son arme. L'initiale qui le termine, la majuscule posée là, comme un défi, ajoute un geste héroïque au langage du poète. Cela, en vérité, est unique en son genre. Cela est inestimable.

M. Albert Lacroix reprend en souriant :

— Parlons comme Hugo... Ce V ne signifie pas Victor. Ce V signifie Victoire!...

Qu'ajouterai-je?... Je resterais pendant des jours et des semaines avec M. Lacroix ; et toujours j'en obtiendrais des confidences nouvelles. Ses souvenirs sont loin d'être épuisés ; son coffre aux autographes est plein de mystères. Mais je crains d'être indiscret.

Et puis le temps passe trop vite en ces fugitives causeries. On vient d'apporter la petite lampe qui restera allumée jusqu'au matin; on la pose près du poêle, à sa place accoutumée. Et je prends congé de mon vénérable ami, qui est pressé — je le sens — de revenir à ses chères études, d'ajouter une pierre au monument qu'il élève, une page à son histoire de France populaire illustrée, en vingt volumes!. .

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