LA LEGENDE DES SIECLES » EXPLIQUEE ET COMMENTEE PAR VICTOR HUGO
J'ai reçu, l'autre jour, un billet ainsi conçu : « Monsieur, je suis le petit-fils de Noël Parfait, ancien secrétaire d'Alexandre Dumas et correcteur de Victor Hugo. Je conserve, dans une armoire, beaucoup de papiers inédits concernant ces deux grands hommes. Si vous voulez y jeter les yeux, je les tiens à votre disposition. » Je me hâtai d'accourir chez le signataire de cette lettre, M. Georges Noël Parfait, ingénieur distingué, qui ne s'occupe point de littérature, mais a gardé le pieux souvenir de son grand-père.
Quand j'arrivai près de lui, mon premier soin fut de chercher la fameuse armoire où il cachait ses trésors. Il ne me laissa pas languir, il me l'ouvrit. Et j'y aperçus, empilées, de nombreuses liasses qui, à en juger par la poussière qui les recouvrait, n'avaient pas été défaites depuis longtemps. Nous les jetâmes, pêle-mêle, sur la table et commençâmes à les dépouiller. C'étaient des manuscrits, écrits tout entiers de la main de Dumas père, nouvelles, chroniques, pièces de théâtre achevées ou à Pétat de scénarios.
— Je ne puis vous assurer, dit M. Parfait, que ces
ouvrages de Dumas soient inédits. Pourtant, ils ne figurent dans aucun de ses volumes.
A côté des manuscrits se trouvaient des monceaux d'autographes : toute la correspondance échangée entre l'illustre romancier et ses confrères, pendant dix ans, et que son secrétaire, moins négligent qu'il n'était lui-môme, avait dévotement recueillie. Je saisis au vol les noms de Victor Hugo, Louis Blanc, Gautier, G. Sand, Bocage, Renan, cent autres encore... Et tandis que je feuilletais, avec cette intime allégresse et ce petit frisson voluptueux que connaissent bien les collectionneurs, des documents si curieux et si rares, M. Parfait me rappela comment son aïeul les avait pu réunir.
Après le coup d'Etat de décembre, Alexandre Dumas partit pour Bruxelles : il entendait lier sa destinée au sort des proscrits. Mais alors qu'ils menaient en Belgique une existence conforme à la dureté des temps et à la médiocrité de leurs ^e^ssources, il s'y installait, lui, en nabab. Il louait, au n" 73 du boulevard Waterloo une sorte de palais, le meublait superbement, y entassait mille coûteux brimborions, glaces de Venise, tapis d'Orient, guéridons de Boulle, ivoires florentins, porcelaines chinoises, vaisselles d'argent. Mais le plus précieux bibelot qu'il possédât était son secrétaire, l'honnête Noël Parfait, qui travaillait vingt quatre heures par jour à ses côtés, car ils étaient l'un et l'autre infatigables.
Noël Parfait n'était pas riche. En vain ses amis
avaient-ils voulu le retenir à Paris, lui représentant que des charges impérieuses Ty retenaient, le soin de subvenir à Fentretien de sa jeune femme et de leur enfant.
— Je sais, avait-il dit, où est mon devoir.
Il était parti, tout seul, empêchant les êtres qu'il aimait de le suivre, leur laissant ce qu'il avait et n'emportant qu'une faible somme destinée aux dépenses du voyage, prêt à endurer la misère, à se plier aux métiers les plus humbles, à partager la souffrance des proscrits. La Providence mit Dumas sur son chemin.
~ Tu cherches un logis ? dit le colosse. Viens avec moi. Je te prends à mon service.
!l l'enferma dans une chambre attenante à son cabinet de travail, et lui imposa l'obligation de récrire en quadruple expédition ce qu'il improvisait au courant de la plume, les œuvres de Dumas étant éditées simultanément dans les quatre plus grandes villes de l'Europe. Et non seulement Parfait copiait, mais il corrigeait ; il remettait sur pied les phrases que le brûlant génie du romancier dédaignait d'achever. Et non seulement il purifiait, il filtrait son style, mais il épluchait les notes des fournisseurs, et palliait les vols de la domesticité. Ce modèle des secrétaires était la perle des intendants. Il ne quittait point son maître. Quand Dumas, ayant besogné vingt heures de suite, se sentait un peu fatigué, il se jetait sur un lit de camp pour y goûter vingt minutes d'un sommeil répa-
rateur. Parfait était astreint à la même discipline. Il avait, lui aussi, son petit lit de fer dans un coin du bureau, et n'en usait que discrètement. Ils étaient, tous deux, devenus légendaires et populaires. Quand on avait quelque chose à demander à Dumas, on parlait à Parfait, et c'est à lui aussi que Ton confiait les lettres qui s'adressaient au grand homme ; on était sûr, au moins, de cette façon qu'elles seraient décachetées. Et voilà comment des rapports épistolaireà se nouèrent entre Victor Hugo et Parfait. Le poète avait dû fuir la Belgique après la publication de Napoléon le Petit ; il s'était réfugié à Jersey. Mais il songeait souvent à ses compagnons d'exil ; il éprouvait le désir très naturel de leur envoyer, à travers l'Océan, un bonjour affectueux et d'échanger avec eux quelques pensées.
Ici, j'interrompis l'aimable narrateur... Je venais de découvrir, dans un paquet poudreux, cinq ou six feuilles de vélin très minces, très transparentes, sur lesquelles s'étalait l'écriture du géant. Et je vis tout de suite qu'elles se rapportaient au récit de M. Parfait et le complétaient heureusement — puisqu'il y était question de Napoléon le Petit et de divers incidents relatifs à cet ouvrage.
Nous les lûmes ensemble.
Jersey.
Quelle bonne lettre, cher collègue. Le mot de Barthélémy nous a charmés. C'est un incendie, en elîet, que je
pensais allumer, incendie de toutes les haines, incendie de toutes les colères, incendie de tous les regrets, incendie de tous les sentiments généreux qui couvent à cette heure dans ce tas de cendre qu'est la France. Hélas! Quand l'étincelle jaillira-t-elle ?
On me donne de Paris d'assez bonnes nouvelles. Raymond est à Paris, et ma page sur lui l'y a précédé. On a fait foisonner les copies Le faubourg Saint- Antoine s'émeut un peu, me dit-on ; on me dit même, s'émeut beaucoup, mais je traduis ce beaucoup par un peu. Soyons modestes.
Mon cher Dumas est à Turin. On m'écrit de Paris qu'on s'arrache ses feuilletons sur moi. Je suis avide de les lire et tout mon groupe a la même soif. Vous seriez bien aimable, cher Parfait, de me faire envoyer le volume, ou les volumes que je n'ai pas, parle ballot où Tarride m'envoie mes exemplaires de Napoléon le Petit. Remettez-le-lui pour cela.
Que devenez-vous ? que reste-t-il des bons dîneurs du boulevard Waterloo ? Où sont ces excellents amis? Serrezleur la main. Ecrivez-moi souvent et largement. Nous lisons vos lettres en famille. Ma femme ne tarit pas sur la vôtre. S'aimer dans la proscription, cela compte double.
Offrez à Mme Parfait, à Mlle Dumas tous nos hommages et tous nos souvenirs. Mettez Charles et moi à leurs pieds. Que ces dames nous permettent de nous relever pour vous embrasser tous.
Ceci, cher ami, n'est pas une réponse à votre bonne et charmante lettre. Six mots pour six pages, six sous pour six louis d'or, je ne suis pas si mauvais débiteur que cela. Je veux seulement vous embrasser d'abord, puis vous prier de faire tenir quelques lignes à Dumas. Nous avons lu ici son treizième volume avec ravissement. Ma femme
est tout émue et tout attendrie Nous radotons de Dumas et nous le réclamons ici à grands cris, ainsi que vous. Oh 1 arrivez-nous bien vite. Si vous venez, il n'y aura pas d'hiver. A quoi pense le ministère jésuite de vous laisser en Belgique ? J'ai envie de vous dénoncer et de demander votre expulsion.
Mettez-moi aux pieds de Mme Parfait et de Mlle Marie et laissez-nous jouter, Charles et moi, à qui vous embrassera le plus fort.
Je commence, cher ami, par me mettre aux pieds de Mme Parfait et par baiser humblement les mains de Mlle Marie, ces belles mains qui font de si beaux anges, puis je viens à vous et je vous embrasse bien fort. Vos lettres ici font une partie de notre joie. Elles sont bonnes, spirituelles et cordiales, comme votre conversation. C'est parfait, dit Charles, car son amitié pour vous triomphe de sa haine pour les calembours. Quand vous écrirez à Pumas le Grand envoyez-lui toutes mes tendresses.
Il va faire un livre pour la Savoie, mais ce sera tout de môme un livre pour la France. Je le défie bien de faire jamais dire : ce savoyard de Dumas.
On dit ici qu'on va publier en Finance ce qu'il écrit sur moi sous ce titre : V. H. Est-ce vrai? Si cela était, cher ami, envoyez-moi bien vite les 2 volumes (on me dit 2 volumes). On eh a faim et soif autour de moi.
Nous avons ici le temps le plus charmant dans le plus ravissant pays. Si vous étiez là, les bons amis des dîners à 35 sous, comme on narguerait le Bonaparte ! Charles s'est remis au travail quoique ce temps soit de la paresse qui tombe du ciel. Vacquerie vous donne deux poignées de main pour une. Nous avons eu quinze jours P. Meurice et sa femme, et depuis avant-hier, Victor nous est arrivé. La famille du sang est au complet, mais vous êtes plu-
sieurs qui manquez à la famille du cœur. Écrivez-moi et aimez-moi.
Vous savez, cher et excellent collègue, toute la place que vous avez dans mon cœur. J'étais sûr que ce discours irait à votre esprit qui voit l'avenir si juste. Votre lettre m'a fait un vif plaisir. Je n'ai fait autre chose qu'exprimer les idées généreuses et vraies qui sont dans vos âmes, à tous. On m'applaudit, on se trompe. C'est vous tous qu'il faut applaudir. Certes c'est là un beau spectacle : les victimes se refusent d'avance le sang des bourreaux. Ouvrons les yeux de l'Europe ; ouvrons les yeux de la France et tout sera dit : La lumière est avec nous. Le malheur c'est que nous avons affaire à des aveugles. Apportez donc le soleil aux chauves-souris ! C'est égal, ne nous lassons pas, ne nous décourageons pas, et surtout ne nous désunissons pas.
L'i publication de mon discours par les proscrits de Bruxelles me touche vivement. C'est encore là un gage de cette douce et fraternelle intimité à laquelle je ne puis songer sans que les larmesme viennent aux yeux. Restons toujours ainsi; notre accord, c'est notre consolation dans le présent, c'est notre triomphe dans l'avenir.
C'est un bonheur pour moi de penser que vous avez eu un peu de joie des vers qu'on vous a lus. Vous m'en parlez en termes qui m'enchantent. Cet encouragement, dans un groupe comme le vôtre, c'est la gloire. J'espère que vous aurez avant peu le livre tout entier. Il y a un peu de reculade depuis la loi Faider ; mais avançons de tout ce qu'on recule. Je comblerai l'intervalle, et le livre paraîtra bientôt, soyez tranquille. Châtiment à ces bandits ; secours à la République. C'est le double devoir que je remplis. Napoléon le Petit n'est que la moitié de la tâche. Puisque ce drôle. a deux joues, il faut que je lui donne deux soufllets.
Cette allusion à des poèmes rimes dans la note vengeresse des Châtiments est bientôt suivie d'indications plus précises. Vous pensez quelle émotion ces vers, lus à Bruxelles, devaient causer aux proscrits, qui y retrouvaient leurs propres sentiments, revêtus d'une forme souveraine. Et d'ailleurs, Victor Hugo en écrivait d'autres encore, il préparait les Contemplations et la Légende des Siècles. 11 était pris d'une rage de travail.
Après plusieurs siècles, c'est moi. J'ai passé tout le temps à faire des vers. Napoléon le Petit est plus gros que je ne le croyais. J y ai encore trouvé de quoi tailler un volume. Il était utile que la Poésie souffletât le drôle sur l'autre joue. Je suis tout ahuri, je reviens aujourd'hui comme si J'avais dormi quatre mois, je me consacre à cette pauvre diablesse de Vérité sortant de son puits. Je regarde les vivants avec un air bête, pardonnez-le-moi. Est-ce que vous m'aimez toujours un peu ? Figurez-vous que tout cet hiver, pendant que l'Océan tempêtait contre moi, je le rendais au Bonaparte. Toute cette écume amère passait dans mes vers. Cela fait maintenant un gros volume, un bon gros volume, ma foi. Vous lirez cela quelqu'un de ces jours, s'il y a encore moyen d'imprimer quelque chose en Europe.
Ci-inclus quelques lign,es pour notre clier et grand Dumas. Charles et moi, nous parlons sans cesse de vous tous. Victor est maintenant avec nous, et nos soirées de famille se passent à jaser de Bruxelles.
On voit, au ton de ces lettres, la tendresse véritable que Victor Hugo avait vouée à Parfait. Un commerce plus étroit allait bientôt les rapprocher l'un de l'autre.
Le poète avait vu à Tœuvre Texcellent secrétaire de Dumas ; il savait quelle conscience, quelle intelligence il apportait à son labeur patient et ingrat. Il résolut d'en profiter pour lui-même. Il lui proposa de corriger les épreuves de ses volumes futurs, et de le représenter auprès de l'imprimeur et du libraire C'était une main intelligente à laquelle il transmettait ses volontés et qui les exécutait docilement.
Noël Parfait accepta d'autant plus volontiers ces offres, que Dumas lui laissait des loisirs. Le romancier, toujours somptueux et criblé de dettes, conservait, il est vrai, son palais bruxellois ; mais il l'abandonnait à sa fille Marie et ne l'hobitait plus. Après avoir couru le monde, il était rentré à Paris et y avait fondé ce journal paradoxal, le Mousquetaire^ qu'il rédigeait dans un petit salon de la Maison d'Or, et qui devait consommer sa ruine. Parfait, las de lutter contre des créanciers qui devenaient de plus en plus exigeants, quitta le boulevard Waterloo, loua rue d Assaut un logement modeste et ne s'occupa plus guère que de son second grand homme, qui avait beaucoup plus d'ordre et de méthode que le premier. « J'ai l'honneur, écrivait-il à son frère, de corriger les épreuves des Contemplations^ et je corrigerai bientôt celles de la Légende des Siècles. C'est moi qui suis chargé de correspondre avec Hugo et de surveiller tous les détails de la composition et de Timpression. Ah I j'en ai vu des autographes du poète, et de curieux, en réponse aux observations que je lui soumets
comme je le dois ! Quand tu liras ces nouvelles poésies, ne t'étonne point d'y trouver par ci par là quelques orthographes excentriques, des abals-jours avec une 5, métcmpsxj chose avec une /i, non plus que phalène au masculin. Ces fautes ne seront point imputables au correcteur, comme le prouvent les lettres curieuses dont je te parlais plus haut, et dans lesquelles l'auteur déduit minutieusement les raisons de son français à lui... »
— Parbleu, dis-je à M. Georges Parfait, voilà des lettres qui se payeraient cher. Victor Hugo expliqué et commenté par lui-même ! Sont-elles dans ces dossiers ?
Et je lorgnais d'un œil de concupiscence tous Jes paquets épars sur la table. M. Parfait répondit en souriant :
— Je ne les ai pas. Mais je sais oii elles sont... Mon grand-père les a" léguées à sa fille, Mme Baudoin, la veuve du paysagiste. Et si cette bonne tante veut vous les communiquer...
Un quart d'heure plus- tard, j'étais chez la « bonne tante ». Elle occupe, tout en haut du boulevard Montparnasse, un petit appartement encombré de reliques et de curiosités littéraires. Aux murs sont des dessins d'Hugo, de Théophile Gautier, d'Henry Monnier, plusieurs portraits de Dumas, dont une miniature ravissante, le représentant à trente ans, glorieux, ardent, magnifique, dans l'épanouissement de sa jeune gloire. Mme Baudoin avait clos ses volets pour
se préserver des chaleurs sénégaliennes de Tété... Autant que j'en pus juger dans la pénombre, elle a dû être fort belle et elle a gardé toute sa grâce. D abord, quand je lui exposai Tobjet de ma visite, elle parut hésiter ; mais elle me sentit si fermement résolu à triompher de sa résistance, et je lui démontrai en termes si pressants la nécessité de révéler au public des pièces dont elle n'avait en somme que le dépôt, qu'elle voulut bien se laisser convaincre. Elle alla quérir dans sa bibliothèque deux volumes reliés en chagrin plein. C'étaient les deux tomes de la Légende des Siècles, édition princeps, Michel Lévy- Hetzel, 1859. Ils étaient bourrés d'autographes, d'annotations, de billets de la main de l'auteur.
— Voilà tout mon bien. Je vous le livre. Faites-en ce qu'il vous plaira.
La « bonne tante » me donna une plume et du papier. Elle y joignit, par une prévenance à laquelle je fus sensible, une bouteille d'eau minérale, du sucre et un citron, de sorte que je pus goûter tout ensemble la douceur de la limonade et des beaux vers .
Je me plongeai dans cette lecture passionnante ; j'assistai à l'éclosion d'un chef-d'œuvre ; je la suivis pas à pas ; je pénétrai ce labeur intime qui ne parvient pas à la foule. C'était le drame, vu des coulisses, dans le mystère des répétitions.
Durant trois heures, j'ai copié, copié sans reldche. Et je vais vous faire partager mon plaisir, en vous
oflrant ces documents auxquels Je n'ajouterai presque aucun commentaire. Ils n'en ont pas besoin.
La première lettre, datée d Hauteville house, est adressée à M. Noël Parfait, 2(), rue d'Assaut, à Bruxelles, par Ostende, via London. Les autres se succèdent sans interruption, depuis le 1" mai jusqu'à l'apparition de l'ouvrage.
Dimanche l"" mai.
En même temps que ce mot, ô le plus heureux des mortels I vous recevrez franc de port un paquet, le premier envoi de la Légende des Siècles, environ les deux tiers du volume. Le reste de ce premier volume vous arrivera par le prochain courrier.
Dans la note qui accompagne ce' paquet, je parle d'une pièce que j'enverrai peut-être, à ajouter à la première édition. Cette pièce, la voici, Booz endormi. Il faudrait la placer entre le Temple et l'Ane.
Le second volume suivra de très près le premier.
A vous ex-intimo.
Hier l'ouragan est venu s'abattre sur l'île et je l'ai chargé de vous porter le commencement de la Légende des Siècles, l/ouragan m'a pris 6 shellings, c'est-à-dire sept francs quatre sous, et c'est de cette façon que les 2/3 du premier volume s'en sont allés dans la tempête. Ils continueront leur destinée dans la guerre. Tout cela est bien, et va à ma nature d'oiseau d'orage.
Voici, cher Noël, la fin de ce volume dont vous avez le commencement.
Maintenant que vous avez le premier volume, décidez en conseil si vous irez au galop, je n'y vois pas d'urgence, mais je trouverai bon ce que vous ferez. Moins de rapidité
permettant une plus attentive correction des épreuyes. J'attendrai un mot de Bruxelles avant de vous envoyer le second volume. Il est tout prêt. Voici quelque chose à ajouter à Tldylle biblique que je vous ai envoyée dimanche.
Je serre vos deux paires de bonnes mains.
(Victor Hugo envoie trois strophes pour compléter
Booz. Ce sont celles qui commencent par Z,'om6ree7ai^
nuptiale... La respiration de Booz,.. Ruth songeait...
Elles complètent effectivement la fin du poème et lui
donnent plus d'ampleur.)
Serk, 29 mai.
Je suis à Serk ; de là le retard de cette réponse, cher Parfait. Je suis dans un pays sauvage où raffranchisscment du genre humain est à- peine entrevu et où l'affranchissement des lettres est inconnu. Ceci dit, je passe à vos observations. Vous avez à la fois tort et raison pour toute Rome. L'e euphonique corrige la règle de tout, sans l'accord. On dit une femme toute nuQ, une porte toute grande ouverte, etc. En somme, comme toute Rome est disgracieux, je mets : où croulait Rome entière.
(Allusion à deux vers du Lion d' Androclès :
Le noir goufl're, cloaque au fond, ouvrait son arche Où croulait Rome entière. . .
On voit que Parfait avait repris ses habitudes de correcteur raisonneur dont il usait avec Dumas père. Hugo, ici, en a tenu compte. A-t-il sagement agi ? Certains estimeront que Pexpression toute Rome était plus forte et sonnait mieux à Toreille que Rome entif^re.)
N'y a-t-il pas des étoiles indiquant des séparations dans Booz endormi? Vérifiez. Je n'ai point là le manuscrit. S'il y a des étoiles, mettez-en, en augmentant le blanc, là oîi elles sont. Cher Parfait, c'est admirablement corrigé et je vous remercie. Cependant, il faudra remanier le tout (voyez l'observation au bas de la première page). Et les étoiles de Booz (si Booz est, en effet, étoile) feront encore du recul. Veillez, je vous prie, à ce que ce recul n'entraîne aucun écroulement et aucun désastre. Plein de confiance en vous, mon cher altcr ego, je donne le bon à tirer.
12 juin'.
J'arrive de Serk... Je passe à vos desiderata.
Non, point de M h mohabitc. Je suis de ceux qui écrivent plutôt un juif, un gascon, un normand que un Juif, un Gascon, unNormand. Une majuscule est un effet. Ne point en abuser.
Quant au titre, lorsque vous connaîtrez le livre entier, vous verrez que la Légende des Siècles (qui éveille l'idée d'épopée sans éveiller l'idée de petitesse) est le vrai titre. Ce livre est, dans son ensemble, une sorte d'histoire de l'homme, à bâtons rompus, à grandes enjambées, vue à travers le clair obscur mystérieux de la légende, et allant, d'époque en époque, des plus vieux âges jusqu'à nos jours et même jusqu'à l'avenir. Ces deux volumes, retenez bien ceci, n'en sont que la première série. Après cela, je l'ai déjà dit, si vous y tenez tous, on pourra arranger le titre ainsi :
Première série.