‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 33 sur 37 · V. Sardou · texte numérisé non relu

V. Sardou

LE VRAI ROMAN DE l'Ai L ET VIRGINIE 305

La brochure de P.-E. Lemontey, de l'Académie française (Institut royal), n'est nullement indiiïérente. Elle s'ouvre par des considérations solennelles, dans le goût du temps, sur les grâces de la poésie qui embellit la réalité. « Tel est le privilège des muses, qu'elles charment ce qu'elles touchent; dès que les peuples aperçoivent cette vérité, c'est un signe certain qu'ils commencent à se lasser de la barbarie. » Le vieil académicien loue Bernardin de Saint-Pierre de n'avoir pas dédaigné les sources obscures où l'on apprend à n'être plus copiste, car, si l'art est borné, la nature est inépuisable... » Et c'est ainsi que Lemontey ennoblit son sujet en le parant d'idées générales. Mais le récit qu'il donne du naufrage du Saint-Géran est minutieux, coloré, accompagné de détails précis et plus complet que ceux qui furent faits par la suite. J'en détacherai un épisode sur lequel il s'étend avec complaisance.

Mais dans la relation de cet événement (qu'on pourrait appeler un naufrage de main d'homme, tant fut grande Timpéritie des officiers et de l'équipage), j'ai réservé ([uelques faits qui sortent véritablement de l'ordre commun et que je considère comme éléments de beautés littéraires. D'abord, on a dû s'étonner que l'équipage n'ait employé ni la chaloupe, ni les canots si nécessaires à un bâtiment échoué. L'obstacle qui les en priva fut, en effet, d'une étrange nature. On se souvient que le navire, couché sur le flanc, allait être submergé par le poids de la mâture. Le premier soin fut donc de couper les mâts et de les jeter à la mer.

Mais cette opération si prudente amena un phénomène inattendu, car, aussitôt, la mer s'empara de ces énormes débris, et la lame les reporta avec fureur sur le pont du vaisseau. C'est là que ces mâts, devenus plus funestes, promenés comme une faux, ou frappant comme le bélier, fracassent tout ce qui se trouve sur leur passage et brisent la chaloupe et les bateaux entre les mains de ceux qui, alors, les dégageaient de leurs liens. Cette destruction fut la circonstance la plus atroce du naufrage et arracha aux marins un cri de désespoir. Il me semble que ce désastre, neuf, cruel, imprévu, que cet océan, armé, pour ainsi dire, par ses propres victimes, doivent fournir à Fart des effets terribles, des images pittoresques que, jusqu'à ce jour, ni poète, ni romancier, ni voyageur n'avait soupçonnés. Le premier écrivain qui en fera usage, pour émouvoir les hommes, n'oubliera pas, sans doute, qu'il les doit à un récit de simples matelots ».

Assurément, le bon M. Lemontey avait le sens du réalisme, et par là, il devançait son siècle. Mais il était aussi très sensible à l'innocence, à l'amour, à la vertu. Le dévouement de l'enseigne Longchamps de Montendre, qui s'obstine à sauver Mlle Caillou en tâchant de la dépouiller de ses habits, lui arrache des pleurs. Il blâme toutefois le jeune officier d'avoir eu recours à cet expédient. « Au lieu d'ôter ses vêtements à Virginie, il aurait dû les lui faire reprendre, parce que le vêtement d'une femme est surtout nécessaire au nageur qui veut la secourir, pour la saisir, la soutenir

sur Teau, la ressaisir quand elle lui échappe, et finalement la tirer jusqu'à terre. » L'héroïsme de M. de Montendre n'en fut pas moins touchant et admirable. « Est-ce l'amitié, l'amour ou la seule générosité qui l'inspirèrent? Les antécédents d'une si belle action sont inconnus, mais faciles à supposer et nulle imagination ne peut rester froide à la vue d'un pareil résultai. On ne sait, il est vrai, de Mlle Caillou que son nom; et l'on ignore sa patrie, sa famille, ses mœurs, ses projets. Ëtait-elle intéressante ou vulgaire? Questions oiseuses ! Est-ce que la femme pour qui le jeune officier du Saint-Géran a voulu mourir peut jamais être banale? » Lemontey s'arrête sur ce point d'interrogation.

Le problème qu'il n'avait pu résoudre a été repris. Un chercheur ingénieux publia, en octobre 1891, dans les A^inales de VEst^ un travail sur Mlle Caillou. L'auteur de cette étude est M. Charles Benoit, mort aujourd'hui, alors doyen de la faculté des lettres de Nancy ; et c'est son collègue, M. A. Collignon^ qui a eu l'extrême obligeance de me la communiquer. Il s'agit d'un mémoire rédigé par Mme Journel, née Millon d'Ailly, laquelle aurait été liée avec un certain M. Mallet,le propre frère de l'infortunée Mlle Caillou. Ici, je cite textuellement :

« La jeune fille ne portait pas le même nom que lui. Elle s'appelait Mlle Caillou. Elle était née d'un premier mariage de sa mère, qui, devenue veuve, s'était remariée avec M. Mallet. C'est alors sans doute que cette

dame avait consenti, quoique avec bien du regret, à envoyer en France sa fille adolescente, pour y compléter son éducation. Elle y avait une parente religieuse qui, depuis longtemps, Ty sollicitait. La jeune fille, sous la direction de sa tante, après quelques années passées dans le cloître, en avait aisément pris le goût et les habitudes, et ne songeait plus qu'à y ensevelir désormais sa vie et ses affections. Mais sa mère ne put consentir à la perdre ainsi pour toujours. Elle réclamait sa chère fille avec insistance ; elle avait besoin de la revoir. Il fallut céder à sa tendresse. En 1744, la jeune exilée prit passage à Bordeaux, sur le Sai7it- Géran, pour retourner dans sa famille. »

Voici donc soulevé un coin du voile qui nous dérobait Taimable jeune fille. Un autre correspondant, M. B. Antoine, m'assure que sa parenté n'est pas éteinte et qu'elle a encore, quelque part, en Provence, d'arrière-petits-cousins. Peut-être est-ce l'un d'eux qui m'est venu voir, en inscrivant sur sa carte : « descendafit de Mlle Caillou. » J'ai manqué sa visite qui malheureusement ne s'est pas renouvelée.

Monte-Carlo.

Chaque fois que j'arrive sur ce coin de terre, ma première visite est pour M. Gustave Saige. C'est un des plus aimables et des plus savants hommes que je connaisse. Son nom n'est peut-être pas très populaire, mais il est universellement estimé des érudits; ses travaux considérables l'ont illustré. Depuis vingt ans, M. Saige, qui sort de l'École des Chartes, où il eut pour condisciples M. Paul Meyer et le regretté Gaston Paris, classe les archives de Monaco ; il en a tiré, sous la direction du Prince, la matière de plusieurs gros volumes, bourrés de faits, de documents précieux, d'annotations critiques qui lui ont ouvert les portes de l'Institut. Tous ces papiers étaient

dans un grand désordre quand on le pria de s'en occuper. Et cette mission lui fut confiée à la suite d'une aventure fort extraordinaire qui mérite d'être divulguée. Alphonse Daudet aurait pu s'en servir lorsqu'il raconta, dans l'/î/imoWe/, l'histoire de Chasles et de Vrain Lucas.

Ceci se passait en des temps déjà lointains, vers la fin du second Empire. Un littérateur assez célèbre, M. de X..., qui préparait un ouvrage sur Montaigne, sollicita du prince de Monaco, Charles III (le père du prince actuel), la communication de quatre lettre^ inédites de l'auteur des Essais qu'il tenait de son aïeul le maréchal Matignon. Charles III lui confia le registre où elles étaient reliées avec d'autres pièces. Plusieurs années s'écoulèrent. Un jour, M. de X... alla trouver l'expert et marchand d'autographes Charavay et lui dit :

— Je vous apporte quatre lettres inédites de Montaigne.

Charavay s'en saisit et laissa échapper un cri d'étonnement :

— J'ai déjà vu ces billets. Ils appartiennent, ce me semble, à la famille de Monaco.

M. de X... chercha vainement à dissimuler son trouble. Il balbutia une explication : les quatre lettres de Montaigne lui avaient été communiquées par le prince : mais elles s'étaient détachées du gros cahier, qu'il avait rendu fidèlement : et il les avait retrouvées sur sa table. Et voilà comment elles étaient dans ses mains.

— Je ne cherche pas à les vendre, croyez-le bien, mon cher Charavay. Je voudrais que vous m'aidiez à les restituer discrètement à leur possesseur.

Charavay voulut bien consentir à ce qu'on lui demandait. Les premiers autographes réintégrèrent le fonds monégasque. Mais cet incident éclaira le souverain et lui montra la nécessité d'avoir près de lui un conservateur vigilant. Il investit de cette charge M. Saige.

Celui-ci s'empressa ^ et ce fut son premier soin — de remettre en place les fameuses lettres de Montaigne. Et il découvrit avec stupéfaction qu'elles figuraient dans le registre ; on y avait substitué des décalques, de tous points semblables et merveilleusement exécutés par un habile faussaire.

Voilà comment M. Saige devint le chef des archives du prince de Aionaco. Lors de son avènement, Albert 1" le confirma dans les fonctions qu'il exerçait avec tant d'éclat et de modestie ; il y joignit d'autres faveurs : le titre de Conseiller d'Ltat, et un grade élevé dans son ordre. M. Gustave Saige est tout cela. C'est un personnage considérable. Et de plus, ce qui ne gâte rien, il a beaucoup d'esprit, l'œil perçant, l'oreille fine. Il voit ce qui se passe et ille retient. On assure que, chaque soir, il couche par écrit ce qu'il a observé durant le jour. Et Lieu sait s'il a des notes à prendre en un pays où défilent, s'étalent, s'épanouissent la beauté, l'oisiveté, le luxe, l'ostentation et les vices de l'univers 1

J'aime infiniment causer avec M. Saige. Et je retire un fruit particulier de son entretien.

Cette fois, c'est lui qui m'a abordé. On jouait au Grand-Théâtre la Damnation de Faust. Le rideau venait de tomber sur le second acte du chef-d'œuvre, sur ce tableau de la taverne dont Tart de M. Raoul Gunsbourg a su faire une création épique. Pendant un quart d'heure, nous avions vécu parmi des buveurs de Van Ostade, soudainement animés comme à la suggestion d'une baguette magique; nous subissions encore le charme de cette prodigieuse évocation. La salle croulait sous les applaudissements. J'aperçus dans la foule l'honnête visage, les lèvres rasées (selon la vieille règle imposée aux magistrats), les favoris grisonnants, le ventre cordial et rondelet de M. Saige. Nos regards se croisèrent.

— Parbleu ! me dit-il, je suis ravi de cette rencontre. Quand venez-vous aux archives ? J'ai à vous montrer de l'inédit.

Nous prîmes rendez-vous. 11 ajouta :

— ^^ D'ailleurs, nous nous verrons demain au palais. Je sais que vous êtes invité.

Effectivement, je trouvai, en rentrant à l'hôtel, un carton qui m'apprenait que : « Par ordre de So)i Altesse Sérénissime, Vaide de camp me conviait à passer chez Elle » la soirée du lendemain. J'étais trop sensible à cette gracieuseté, .pour n'y pas répondre avec empressement. Au jour et à l'heure fixés, je me rendis

à la cour. Il y règne une étiquette inflexible, dont on m'avait prévenu. Et je m'assurai bien vite qu'elle égalait ce qui m'en avait été dit. A neuf heures et demie, tous les hôtes du prince gravissaient le perron de marbre de la cour d'honneur, pénétraient par la galerie d'Hercule dans les appartements de Son Altesse et s'assemblaient dans la salle du trône, oii Elle devait venir les rejoindre.

En l'attendant, nous pûmes admirer à loisir cette magnifique pièce ornée de tableaux et de portraits remarquables, entre autres d'un superbe Largillière représentant le duc de Valentinois, un des ancêtres du prince. Le trône était dissimulé sous un rideau de roses fraîchement cueillies, et nous y vîmes la marque d'une agréable simplicité. Mais le chambellan de service nous rappela aussitôt que sur les autres points, les règles traditionnelles de cette antique maison n'étaient pas abolies. Il fit ranger les dames à gauche, les hommes à droite, avec le cérémonial usité sous Louis XIV ; et tous se tinrent debout, les hommes cherchant une contenance, les dames s'éventant d'une main un peu lasse et languissante.

Enfin la porte s'ouvrit. Albert I" parut, suivi de son cortège, de l'aide de camp, du gouverneur, du secrétaire d'Etat, et des hôtes momentanés du château : le prince Radolin, ambassadeur d'Allemagne en France, et la princesse sa femme, M. et Mme Massenet, M. Jules Combarieu, délégué par notre ministre des Beaux-Arts.

A peine Son Altesse eut-elle franchi le seuil du salon qu'elle se trouva tout contre un de nos confrères et le baryton Renaud qui avait obtenu la veille dans le Méphisto de Berlioz un éclatant succès. Elle l'en félicita. Elle poursuivit sa promenade, et je fus confondu de la patience, de l'amabilité et de l'ingéniosité d'esprit que déployait le prince à renouveler avec chacun de ses hôtes une conversation dont le champ devait nécessairement être fort étroit. On parlait de Berlioz, des représentations théâtrales, de la/>a?nnation de Faust, d'Hérodiade, de la joie qu'éprouve un Mécène éclairé à assurer la gloire des grands artistes et à réparer l'injustice des contemporains. Quelques-uns, plus hardis, osaient interroger le souverain sur ses projets scientifiques, en quoi ils manquaient à l'étiquette, car on n'adresse pas de questions aux souverains et l'on répond seulement à celles qu'ils daignent vous poser. Mais Albert I"' ne semblait point blessé de ces légères incorrections et continuait de se montrer spirituel et affable. Comme il s'éloignait du groupe où j'étais placé, j'entendis près de moi ce dialogue, entre deux Parisiens qui n'avaient pas apparemment l'usage des cours.

— Ces dames sont toujours debout. Elles doivent être bien fatiguées...

— Pourquoi le prince ne les aborde-t^il pas?

Un troisième interlocuteur intervint un peu sèchement :

— Parce que le prince, ayant commencé de causer

avec les honames, ne peut les quitter pour aller aux femmes. L'étiquette s'y oppose.

Impitoyable étiquette! la bonté d'Albert I*"" consentit cependant à l'adoucir. Le maître du palais vint direde sa part aux dames, qui continuaient de s'éventer d'une main un peu nerveuse, que Son Altesse les priait de s'asseoir, en attendant qu'EUe vînt les entretenir. Et ce fut, dans le rang des invitées, une satisfaction visible quoique discrète. Un haut fonctionnaire monégasque murmura :

— C'est la première fois qu'une telle grâce est accordée.

Je demeurai rêveur. Cette pompe, ces cérémonies, ces us séculaires, corrigés, il est vrai, par la bienveillance et l'aménité personnelles du souverain, mais demeurés immuables, me ramenaient à des mœurs abolies, au temps lointain dos Grimaldi, des Matignon, des Valentinois. Etais-je auprès d'Albert l"'-', prince moderne, savant naturaliste, intrépide explorateur, ou auprès de son ancêtre Honoré II, l'ami de Louis XIV — et son émule au point de vue du décor et de lamagniiicence?... En vérité je ne savais plus. Je dis à M. Gustave Saige, que je saisis au passage :

— N'estimez-vous pas que la rigueur de ce protocole devrait être atténuée et qu'elle est, en quelque sorte, étrangère à notre époque, et, sans doute aussi, hors de proportion avec l'importance géographique de ce tout petit royaume?

M. Saige sourit finement :

— Je vous attends demain aux archives. Suspendez, jusque-là, votre jugement. Je vous ferai voir certaines choses qui vous suggéreront peut-être des idées très différentes.

La soirée s'acheva d'une façon agréable. Massenet nous conta, comme il sait conter, ses souvenirs de Rome; je crois qu'il se permit un calembour — un calembour sous le toit des Grimaldi! — puis nous allâmes dire deux mots au buffet. Enfin Albert I", en se retirant, nous rendit la liberté. Car la civilité s'oppose à ce qu'aucun de ses hôtes prenne congé, avant qu'il ait lui-même donné l'exemple.

Vous pensez si je fus ponctuel au rendez-vous que m'avait assigné mon excellent ami Saige. Il n'était pas huit heures du matin que je gravissais la pente du vieux Monaco. C'est un lieu charmant, mille fois préférable, pour qui veut s'isoler et jouir de la nature, au vertigineux tourbillon de Monte-Carlo. On y trouve des allées sinueuses, des terrasses fleuries, des bancs enfouis sous la verdure et d'où l'œil embrasse un horizon sans limite; l'azur de la mer, l'azur du ciel confondus dans l'éblouissement féerique du soleil. On y respire l'odeur poivrée des œillets et le suave parfum des roses Presque pas de promeneurs ; la solitude, un silence harmonieux que trouble seulement la vague chanson des flots, qui viennent, tout en bas du rocher, mourir sur la grève.

Je me dirigeai vers le palais. Un suisse, énorme et

galonné, qui en surveille labord, me désigna une porte, basse, située à droite de la cour, sous la galerie du Triomphe de Bacchus. C'est le domaine de M. le directeur des archives. Il se compose de plusieurs salles voûtées, garnies de rayons, de bibliothèques, de dossiers, de fiches, de catalogues, où s'accumulent les innombrables papiers, qui depuis huit siècles sont aux mains des princes de Monaco. Ce fonds est d'une inconcevable richesse. La famille de Monaco comptait des alliances dans tous les pays d'Europe et correspondait familièrement avec les rois et les empereurs. Cependant ces autographes sans prix avaient été négligés. Ils gisaient pèle-mèle, dans un indescriptible désordre, quand M. Saige fut appelé à les réunir. Depuis 1881 il y consacre ses forces; le prince, qui est lui-même un grand travailleur et qui sait les difficultés de cette tâche, lui a donné comme collaborateur, le jeune chartiste Henri Lacaille. Leur besogne n'est pas encore achevée : chaque jour amène des découvertes nouvelles.

— Vous devinez mon étonnement et ma joie, me dit le bon archiviste, lorsque je fus mis en possession d'un pareil trésor. Je défonçais des caisses, reléguées au fond d'un grenier, comme objets de rebut, et j'y trouvais les manuscrits, les sceaux, les parchemins de l'abbaye de Rethel que l'on croyait à jamais perdus. Je défaisais une liasse poudreuse; il en tombait des lettres de Henri IV, de Louis XIII, de Richelieu, de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, du cardinal Mazarin. J'ai sur ma

table quelques-uns de ces documents récemment classés, et que je vais soumettre tout à Theure au prince Radolin. Voulez-vous y jeter les yeux?

Je me suis plongé dans ces cartons. Comment vous peindre ce que j'y ai vu et rendre cette ivresse singulière que l'on éprouve à vivre dans le passé, à toucher, à frôler de ses doigts les feuilles de vélin où tant de mains illustres se sont posées !

Voici soixante-douze lettres de Charles-Quint, plus une lettre patente transcrite sur un parchemin, large d'une aune, et revêtue du sceau impérial. Voici une bulle de Clément VII, datée de 1523, et consacrant Fautonomie de Monaco, au profit d'Augustin Grimaldi, évêque de Grasse. Voici neuf cents lettres de rois et de reines, depuis Henri III jusqu'à la mort de Henri IV et de Catherine de Médicis. L'écriture de Henri IV large et ferme, celle de Catherine cauteleuse, obscure, indéchiffrable ; celle de Henri III un peu molle, celle de Charles IX triste et inquiète. M. Saige m'a avoué que tout ne lui paraissait pas chimérique dans les prétentions des graphologues et que le tempérament des hommes célèbres se retrouve dans la manière dont ils écrivent matériellement, de même que leur esprit se reflète dans la contexture de leurs phrases. Il est allé quérir un autre dossier où sont plus de- cinq mille autographes de souverains et d'hommes dEtat depuis Louis XIII jusqu'à nos jours.

— Tenez, me dit-il, examinez ce paraphe victorieux du grand Condé, qui domine son nom, comme le

panache d'un cliapeau à plume. Cependant, observez que les dernières lettres de sa signature s'abaissent — signe de traîtrise, ne vous y trompez pas. Et les deux billets d'Anne d'Autriche et de Louis XIV, tracés entièrement de leurs mains, ce qui est fort rare... Voyez combien l'écriture en est hautaine, royale. Et quel style! Quelle impérieuse courtoisie! Ce n'est presque rien, ces billets, des marques d'honnêteté accordées par de puissants monarques à un petit prince, son voisin. Mais Honoré II venait de s'alTranchir de la tutelle espagnole et de recourir à la protection française. Il méritait qu'on lui témoignât de la sympathie. Admirez comme ces nuances, ces ménagements, ces sentiments se trouvent ici exprimés en peu de mots 1

Sous la dictée de M. Saige,.j'ai transcrit ces deux billets et je les offre à votre amusement, dans leur forme originale. Pour commencer, la lettre d'Anne d'Autriche, dont les deux cachets noirs, aux armes de France et d'Espagne, sont intacts :

Mon cousin, vous avez donné tant de preuves de vostre adection pour les intérests de ceste couronne que j'ay bien crû que la levée du siège d'Arras et les autres progrez de nos armes pendant la campagne dernière ne vous touchcroient pas moins sensiblement que vous me l'avez tesmoigné par vostre lettre. Comme ces grands aventages dans des temps dilliciles sont des marcpies d'une protection [)articulière de Dieu sur cet Estât, nous avons lieu de nous en promettre encore d'heureuses suites, et d'espérer de sa bonté que la justice de nostre cause et la sincérité de nos

intentions attireront continuellement ses bénédictions sur nos entreprises. Vous serez, je m'asseure, des premiers à vous resjouir desbons succès qui nous arriveront, et moy, tousjours des premiers à vous donner aux occasions qui vous pourront regarder des témoignages de l'estime et de la bonne volonté que j'ay pour vous, demeurant cependant ^ A^ostre bonne cousine,

Anne.

Paris, le 4 décembre 1654.

— Avouez, s'écrie M. Saige transporté d'admiration, que l'on savait écrire, en ce temps-là ! Passons à Louis. Vous noterez que sa lettre est revêtue des deux cachets de cire rouge du petit sceau royal.

Mon cousin, j'ay esté très aise de voir dans la lettre que vous m'avés escrite des assurances si précises de la continuation de vostre zèle pour mon service et de vostre afîec; tion envers moy. Mais j'ay eu encore plus de joye de la recevoir par les mains de mon cousin le duc de Valentinois vostre fils; croyez qu'estant un autre vous-mesme et prenant alliance dans une maison que fay me particulièrement, il ne peut manquer de m'estre toujours en singulière recommandation. Les effets vous le confirmeront mieux que tout ce que je pourrois adjouter, icy; c'est porquoy je finis priant Dieu qu'il vous ayt, mon cousin, en sa sainte garde. Escrit à Aix, le 23 janvier 1660.

Louis.

J'avouai à M. Saige que cette lettre me semblait être, en effet, un modèle de convenance, de politesse et de majesté.

Il parut hésiter un moment et me dit :

— J'en aurais une autre à vous communiquer...

— Ne vous gênez pas, je vous en prie.

— C'est que je la réservais pour l'Institut. Il s'agit d'un document historique, entièrement inédit, d'une assez haute importance, et qui fera quelque bruit dans le monde savant.

Comme je n'osais insister par discrétion, il reprit :

— Bah! mes confrères le connaîtront, en ouvrant le Temps, L'essentiel est qu'il leur arrive. Et peu importe par quelle voie !

Il prit dans le tiroir de son bureau une vieille feuille qu'il y avait soigneusement serrée; il s'apprêtait à me la lire, quand il en fut empêché. Un huissier du palais venait l'avertir que le prince et la princesse Radolin étaient sur ses pas et se rendaient aux archives.

L'ambassadeur d'Allemagne parut. Je sortis, non sans avoir arraché à l'obligeant M. Saige la promesse de remettre au jour suivant la suite de notre conversation, si brusquement interrompue...

Monte-Carlo, 15 mars.

— Eh bien! dis-je à M. Saige, en le retrouvant le lendemain, le prince Radolin a-t-il été satisfait de sa visite?

— A tel point qu'il m'a demandé copie de plusieurs documents pour l'empereur d'Allemagne. Il ne nous savait pas en possession de tant de richesses. Guillaume II se livre en ce moment à quelques recherches sur l'amiral de Goligny. Or, nous avons ici une pièce qui doit exciter son intérêt. C'est une lettre de Charles IX dévoilant à ses sujets le sens et leur expliquant le caractère de la Saint-Barthélémy.

Voici cette circulaire, signée de la propre main du roi, et destinée à calmer Témotion que Tévénement du 24 août 1572 répandait dans le pays.

De par le roy,

Sa Majesté désirant faire sravoir et congnoistre à tous s^"^ gentilshommes et autres ses subjectz la cause et occasion de la mort de l'Admirai et autres ses adhérens et autres complices dernièrement advenue en cesle ville de Paris, le Dimanche XXIII*' jour d'Aoust, d'autant que ledit faict leur pourroit avoir esté déguisé autrement qu'il n'est ;

Sadicte Majesté déclaire que, en ce qui est ainsy advenu

a esté par son exprès commandement et ncm pour cause aucune de relligion, ne contrevenir à ses Eedictsde paciflicalion (lu'il a tousjours entendu, comme encores entend observer, garder et entretenir, ains pour obvier et prévenir l'exécution d'une malheureuse et détestable conspiration faicte par led. -Admirai, clief et autheur d'icelle, et sesd. adhérens et complices en la personne dudit s'" Uoy, la Royne sa mère, Messeigneurs ses frères, le Roy de Navarre et autres Princes et Seigneurs estans près d'eulx ;

Par quoy sadicte Majesté faict sçavoir par ceste présente déclaration et ordonnance àtotis gentiFshommes et autres quelsconques de la relligion prétendue relTormée, qu'elle veut et entend qu'en toutte seuretté et liberté ils puissent vivre et demeurer aveq leurs femmes, enffans et famille, en leurs maisons, sous la protection dudit Seigneur Uoy, tout ainsy qu'ils ont par cy-devant laict et pouvoient faire suivant le benellice desdits Eedits de pacitiication ;

Commandant et ordonnant très expressément à tous gouverneurs et lieutenans généraux en chacun de ses pais et provinces et à tous autres ses justiciers oXliciers qu'il appartiendra de n'atempter permettre, ne souffrir être atempténe entrepriris en quelque sorte et manière que ce soit es personnes et biens desdits delà relligion leursdites femmes et enffans et famille, sur peine de la vie contre les délinquans et coulpables ;

Et néantmoings, pour obvier aux troubles, scandales et defilances qui seront pour intervenir à cause des presclies et assemblée^ qui sepourroient l'aire tant es maisons desdits gentilshommes que ailleurs, selon et ainsy qu'il est permis par les susdits éditsde pacitlication, sadicte Majesté fait très expresses deffenses et inhibitions à tous lesdits gentilshommes et autres estans de la relligion de ne faire assemblées pour quelque occasion qite ce soit, jusques à ce que par ledit Seigneur, après avoir pourveu à la tran-

quillité de son Royaume, en soit aultrement ordonné et ce sur peyne de désobéissance.

Faict à Paris le XXVIII« jour daoust 157^.

Charles.

Le morceau est curieux. Mais M. Saige ne m'a pas caché qu'il en existait d'autres versions conçues en termes à peu près équivalents. Charles IX n'avait pas avisé le seul prince de Monaco de ses desseins : il les avait transmis aux principaux seigneurs du royaume.

— Ce n'est donc pas là, lui dis-je, la lettre inédite dont vous me parliez hier, cette pièce capitale que vous destiniez à l'Institut?

— La voici.

Mais avant de me la montrer, il m'en a exposé l'étrange origine.

Henri III venait d'être assassiné. Le duc de Mayenne s'empressa d'envoyer à Philippe II d'Espagne une missive, le suppliant d'intervenir dans les affaires de France et de s'opposer à l'élévation du Béarnais. Son courrier fut arrêté à Bordeaux, la dépêche interceptée et remise au maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne. Elle ne pouvait tomber en de plus mauvaises mains. Matignon, qui s'était opposé de toutes ses forces à la Saint-Barthélémy, aimait sincèrement Henri de Béarn ; il s'empressa de lui envoyer une copie de l'imprudente lettre du duc de Mayenne ; il garda par devers lui l'original, l'emporta à Monaco, où

M. Saige vient de l'exhumer, après un long sommeil de trois siècles. La feuille in-quarto double estannotée de la main même du prince qui en atteste ainsi l'authenticité.

Lettre du duc de Mayenne à Philippe II roy d'Espagne interceptée par le il/«^ de Matignon gouverneur de Guienne qui fist arrêter à Bordeaux le courrier qui en estoit porteur. Du 21 aoust 1589.

Il a pieu à Dieu nous oster un roy qu'il avoit laissé quelque temps affliger ses subjets. L'entreprise de sa mort a esté faite et exécutée par ung jacobin de son mouvement, comme par inspiration, et sans qu'il ayt esté aidé ny poussé d'autre personne. Dieu ayant voulu choisir ung instrument si faible pour exécuter ceste vengeance, afin que chacun cognent qu'elle estoit dutout sienne.

Jay fait déclarer par sa mort Monsieur le cardinal de Bourbon roy. Nous faisons tout ce qui nous est possible pour le retirer de la prison où il est. Le prince de Bearn, qui prend aussi le titre de roy, n'oublie rien de son costé pour s'en saisir et rendre maitre; et crains que ceux qui le tiennent ne soient plus disposés à suivre son intention que la notre.

Si ceste cause et les catholiques de ce misérable et désolé royaume ont eu besoing par le passé de l'appuy et du secours de Votre Majesté, s'ils ont expérimenté sa bienveillance et sa, bonté, elle leur est encore ici plus nécessaire que jamais. Aujourd'huy quils ont ung ennemi chef de l'hérésie qui va estre assisté detous les princes qui se sont séparés de leglise et l'est déjà de la Reine Danglelerre et de plusieurs en ce royaume, qui, soubs le nom de chatholiques, ont toujours essayé destablir l'hérésie, nous la supplions très humblement d'employer sa grandeur, son

authorité et son nom pour nostre conservation qui Luy acquerera ce tittro immortel, comme il est le plus grand monarque du monde, quil est aussy le seul et vraj protecteur de leglise et des catholiques par toute la chrétienté et sur nous qui aurons conservé notre religion et notre Etat par son bien fait, une obligation si grande que nous confesserons et recongnoistrons à jamais luy devoir tout, et moy en particulier qui ne veux espérer bien seureté et authorité, ny avoir resgle en ma conduite, que celle qui viendra de ses commandemens, luy rendray très humble et perpétuel service. Et entreray aussy en conférence de l'état de nos affaires aveq Mens'" le commandeur aussy tost qu'il sera icy où je l'attens au premier jour, afin qu'elle en soit au plustost instruite. Et cependant je prieray Dieu que pour la chrétienté il conserve votre majesté,

Sire, En très parfaite santé, très heureuse et très longue vie. De Paris xxi^jour daoust 1589.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Charles de Lorraine, duc de Mayenne.

Il faut être historien de profession pour apprécier l'importance et la nouveauté d'un tel document. M. Saige a bien voulu les mettre en lumière et venir au secours de mon ignorance.

— Vous remarquerez, dit-il, que le duc de Mayenne applaudit au régicide d'un roi très chrétien, ce qui ne manque pas de piquant; ensuite qu'il fait appel aux armes de l'étranger (mais c'est un fait trop fréquent dans nos annales pour que nous nous y arrêtions). Enfin, cette lettre indique comment le cardinal de Bourbon fut proclamé roi de France et elle explique

l'altitude du Béarnais qui, l'ayant lue par les soins de Matignon, fît transporter son oncle, de Loches où il était tenu prisonnier, à Fontenay-le-Comte, pays huguenot...

Je remerciai M. Saige de cette excellente leçon d'histoire.

Qu'ajouterai-je? Pendant six heures, je me suis plongé dans cet océan de papiers jaunis, aux encres décolorées; j'ai respiré leur odeur; je les ai remués entre mes doigts ; j'ai vu défiler la plupart des personnages qui peuplent les mémoires de Saint-Simon, et Saint-Simon lui-même ; j'ai causé avec le duc de Gréqui, le duc de Gesvre, le duc de Coislin (fameux par sa politesse), le duc de Beaufort, le duc de Bichelieu (le père du maréchal), Mme de Montespan, le Père La Chaise. J'ai vécu dans leur intimité la plus secrète, j'ai surpris les ragots de ]a cour et de la ville.

Et que de traits de caractère! Et que de scènes de mœurs I Voulez- vous savoir comment on accueillait, au dix-septième siècle, la naissance d'une fille? Savourez ce billet, adressé par Louis de Lorraine au prince de Monaco, Celui-ci avait uni son fils à l'héritière de Louis de Lorraine. Il espérait un petit-fils. Sa bru ne lui donna qu'une petite-fille. Et Louis de Lorraine — l'autre grand-père — s'en excuse humblement et furieusement.

Fontainebleau, ce M octobre 1690.

Nostre fille est accouchée ; mais elle n'a fait qu'une mar-" moite ; ils se portent bien toute deux ; elle est assés jeune pour faire un beau garçon à la première fois.

Je vous proteste, mon cher Prince, que j'ay esté fasché de la fille par rapport à vous, car je vous souhaite de la joie en tout et par tout, soyés-en persuadé je vous en conjure et* me conservés toujours quelque part dans vostre amitié.

Louis DE Lorraine, ^

Grand escuyer de France.

Et voulez-YOus savoir les cérémonies et préliminaires qui accompagnaient, à la même époque, un grand mariage? Quelques lettres du maréchal de Noailles vont vous instruire. C'est tout un roman. Il s'agit de célébrer à Paris Fhymen de Mlle de Monaco. Le prince, son père, retenu dans ses États, charge le maréchal de le représenter en cette grave circonstance. Et M. de Noailles s'acquitte avec conscience de la commission. D'abord il a fallu régler les affaires d'intérêt.

Je n'ai point eu, Monsieur, l'honneur de vous escrire par le dernier ordinaire, parce que le roy vint à Meudon ce jour-là. Je demanday congé à Sa Majesté pour aller hier à Paris, pour achever de terminer le mariage de Mlle de Monaco. Tout futarresté, et l'on signa les articles que l'on vous envoyera par le premier ordinaire. Nous avons fait augmenter le douaire jusques à 12.000 livres en cas qu'il n'y eut point d'enfans et à 10.000 livres avec des enfans.

Suivent des chiffres et des détails qui rebuteraient le lecteur. Mlle de Monaco n'est pas à plaindre. Son futur, le duc d'Uzès, a du bien. Le roy le protège et signera au contrat, ce qui couvrira de gloire toute la famille.

Je crois que le mariage de mademoiselle vostre fille se fera mardy. Mgr l'archevesque veut bien le faire ; j'espère qu'il y apportera bénédiction. Il donnera mesme le disné ensuite, ce qu'il n'aurait pas fait pour d'autres, je vous assure, la maison d'un archevesque n'étant pas destinée à de tels usages. Mme la duchesse du Lude donnera le soupe et les logera chez elle. Voilà tout ce que je vous puis mander par cet ordinaire. Nous ayderons Mlle de Monaco dans ces commencements de son mariage, Mme de Noailles et moy, comme si nous estions son père et sa mère. Soyez bien persuadé, monsieur, qu'on ne peut être avec plus de passion et de vérité que je le suis, vostre très humble et tiès obéissant serviteur.

Avant la solennité, le duc d'Uzès crut devoir écrire une lettre à son beau-père qu'il ne connaissait point, pour lui rendre hommage et lui exprimer sa gratitude. Le « monsieur » qui commence cette épître est situé, par déférence, tout en haut de la page :

Je suis très fûché de ne pouvoir pas vous marquer moimesme combien je suis sensible à l'honneur que vous avez bien voulu me faire de me donner mademoiselle votre fdle, mais j'espère que je pourrai un jour avoir ce pjaisir. Je feray en sorte de reconnaître la faveur que je tiens de vous et de mademoiselle votre tille en la rendant aussi heureuse qu'elle le mérite.

Il est parfait, ce jeune duc, et des mieux élevés.

— Au moins, mon cher monsieur Saige, a-t-il tenu sa parole et assuré le bonheur de Mlle de Monaco ?

M. Saige lève les bras au ciel :

— Lui!... C'était un mauvais drôle, un chenapan qui battait sa femme et qui la fit mourir de chagrin !

Et voilà ce que recouvrait parfois l'extrême civilité du grand siècle...

Les archives d'Albert I" ne renferment pias que de la prose princière. On y trouve aussi des documents qui concernent le commerce et la roture. Lorsque l'hôtel de Mazarin, situé rue Saint-Dominique, fut démoli en 1875, tous les papiers qu'il contenait, et qui avaient échappé par miracle à la destruction, furent transférés à Monaco. Ce sont des mémoires et des lettres de fournisseurs. Les nièces du cardinal étaient fort coquettes; elles aimaient à paraître braves et à briller. Mme Colbert courait avec elles les boutiques et leur prêtait le secours de ses lumières. Elle ne leur prêchait pas l'économie, si l'on en juge par certaines factures que Mazarin était tenu, bien malgré lui, d'acquitter. Dans les « parties du linge fourni par Barat et Lopin à Mme Colbert pour Mlle Marie-Anne », je vois marqué 66 livres pour 16 aunes de hollande; 23 livres pour le blanchissage et la façon de deux douzaines de chemises; 162 livres pour 27 aunes de dentelles propres à garnir six peignoirs et six tabliers.

Rien n'était négligé pour le corps et le visage de ces demoiselles, mais leur esprit nécessitait aussi des dépenses. La plus jolie pièce que m'ait produite l'aimable M. Saige est l'état de ce qui était dû au sieur Raymond pour avoir enseigné « aux trois niepces et au nepveu de monseigneur le cardinal » les principes de son art, à savoir :

L'escriture Italienne, Françoise, l'orlografjheet ponctuation, la lecture, et prononciation françoise avec l'arithmétique a la plume et au getz ; y aiant employé journellement toutes les après disnées et la pluspart des petites festes depuis le dixiesme septembre quarante neuf, faisant seize mois consécutifs à raison de cent livres par mois qui sont pour lesditz seize mois la somme de seize cens livres cy , , 1.600 livres.

Pour avoir esté enseigner lesdites trois niepces exprès a cheval de Paris a Conflans pendant deux mois trois fois la sepmaine qui sont vingt quatre voiages, a raison de six livres chaque voyage, faisant la somme de cent quarante quatre livres cy 144 livres.

Le sieur Raymond était très bon écuyer, pour un maître d'écriture. Quand il ne gagnait pas Conflans à franc étrier, il se rendait à Rueil ou àSaint-Germainen-Laye. On l'aperçoit trottinant sur son bidet, apportant à ses élèves les instruments et provisions dont elles, avaient besoin :

Fomuy une rame de papier fin lavé avec des cartes pour faire des papiers d'exemples auxdites demoiselles et pour

les façons d'iceux papiers, la somme de treize livres cy 13 livres.

Fourny deux cens et demy de plumes à plusieurs fois pour escrire leurs exemples et leurs expéditions de Rome de huict livres dix sols cy 8 liv. 10 s.

Fourny un sacq de velours noir pour serrer leurs papiers et exemples, qui a demeuré entre leurs mains lors qu'elles ont parti de Paris de dix livres dix sols cy. . 10 liv. 10 s.

Je ne me lassais pas de parcourir ce mémoire superbement calligraphié (le sieur Raymond avait beaucoup de talent). Il s'achève sur un total de deux mille cent quatre-vingt-deux livres, qui est assez gentil pour l'époque.

— Est-ce charmant! répétait M. Saige Ne croiraiton pas lire du Molière ? C'est une scène du Bourgeois gentilhomme !

Nous dûmes nous arracher à ce délice. La nuit tombait, et l'honorable archiviste ne me dissimula point que sa vieille gouvernante, Mlle Rose, le gronderait, s'il oubliait l'heure du souper. Les cinquantequatre ans que cette digne personne a passés à son service lui donnent quelques privautés. Nous nous dirigeâmes vers le logis qu'il occupe entre la ruelle Sainte-Barbe et la rue du Tribunal. Et tout en cheminant à petits pas, M. Saige me disait :

— Comprenez-vous maintenant pourquoi le prince Albert, qui est l'intelligence et la bonté mêmes, conserve à sa cour cette étiquette que vous trouviez

LE TRÉSOR DE MONACO 33.'i

d'abord surannée? La noblesse d'une maison ne se mesure pas à l'étendue de son territoire, mais aux racines qu'elle a dans le passé. Or, celle-ci compte près de huit siècles de gloires militaires, d'alliances . royales et d'illustres parentés. Son dernier rejeton a le devoir de conserver intactes, non seulement les traditions morales qu'il reçut de ses aïeux, mais aussi quelque chose de leur élégance aristocratique et de leur altière courtoisie. Et voilà pourquoi, les soirs de réception, au palais, les dames sont assujetties à manier debout l'éventail, comme Célimène : c'est que, sur elles, continue de planer l'ombre cérémonieuse de Louis XIV...

M. Saige m'a forcé d'entrer chez lui. Mlle Rose, qui a le visage le plus honnête du monde, m'y a accueilli avec bienveillance. Mon vénérable ami m'a fait les honneurs de ses livres, de ses tapisseries, de ses meubles, de son pastel de La tour, des portraits d'ancêtres qui ornent son salon et parmi lesquels j'admirai celui de son arrière-grand-opcle, Michel Montaigne, peint par Glouet.

— Que je vous annonce une nouvelle, me dit-il... Sarcey descend, comme moi, de l'auteur des Essais.

— Quelle plaisanterie !

— Mais non... Un Sarcey de Suttières épousa, voilà deux siècles, une demoiselle Martineau, laquelle était petite-nièce de Montaigne.

— Grands dieux, qui l'aurait cru? Alors, nous sommes cousins...

— A la mode de Bretagne...

— Je crois plutôt, mon cher monsieur Saige, que c'est à la mode de Gascogne.

Il me conduisit à la fenêtre, d'où Ton jouit d'une vue immense sur la mer, la Turbie, le cap d'Ail, Villefranche, avec, là-bas, dans le lointain, ^comme un point imperceptible, l'île de Corse.

— Que je vous envie ! m'écriai-je. Vous avez le repos de l'âme et du cœur. Vous aimez le travail et travaillez avec fruit. Vous avez tout près de vous, sur le rocher voisin, le spectacle des passions humaines que vous observez, sans y être mêlé et sans en souffrir. N'est-ce pas là le sort idéal pour un philosophe?

M. Saige sourit. Et je vis, en effet, qu'il était heureux et goûtait pleinement la douceur de vieillir.

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