‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · LES PETITES ÉPOPÉES · texte numérisé non relu

LES PETITES ÉPOPÉES

et donner à ce sous-titre, les Petites épojoées, toute l'importance typographique qu'on voudra. En sous-titre, il aura tous les avantages sans les inconvénients.

Cher compagnon d'épreuves, je vous serre la main.

(Noël Parfait devait être fort entêté, comme tous les correcteurs. Il insiste sur ces prétendues fautes de grammaire. Et Victor Hugo, à la fin, en témoigne un soupçon d'agacement.)

Cher Parfait,

J'ai raison. Voici qui est bref, mais vrai :

1«J L'évêque d'Aarhus chante noii une hymne d'église, mais un hymne à la gloire de Kanut. L'oraison funèbre à l'état sauvage s'appelle hymne ou épopée ;

2° On ne dit pas : courir comme un Basque, tricher comme un Grec, liarder comme un Juif, boire comme un Polonais, habler comme un Gascon, mais basque, grec, juif, polonais, gascon, etc. Les lettres capitales ne sont de rigueur que pour le nom générateur des pays, Grèce, Pologne, Gascogne, etc. Quand on passe aux peuples, l'arbitraire commence, c'est une question de goût et d'appréciation. Il faut la lettre capitale ici, il ne la faut point là ; de là ce qui vous semble une irrégularité ; je n'ai pas le temps de vous faire la philosophie des majuscules, mais vous, bon et charmant esprit, souvenez-vous que je suis un vieux métaphysicien du langage et croyez-moi un peu sur parole.

Le fait est qu'il y a dans les langues — et l'orthographe fait partie des langues — beaucoup moins de symétrie qu'on ne croit. La grammaire est souvent une bourrique, et le dictionnaire est un gros âne. L'ànier, c'est-à-dire l'écrivain, les doit de temps en temps remettre en droit chemin.

P. S. — A propos, avez-vous vérifié s'il y a des étoiles dans Booz ?

{Les observations du secrétaire ne portent pas seulement sur la langue de Fouvrage, mais sur son allure générale, sur son esprit. Il est visiblement inquiet. Et Victor Hugo le rassure.)

3 juillet.

Je ne crois pas, et personne autour de moi ne pense, du reste, que les bourgeois soient plus hérissés de la Légende des Siècles qu'ils ne l'ont été des Contemplations. Cependant, vous me faites l'efTet, ô Parfait, d'être, au fond, un peu intimidé. Je sacrifie lâchement à cette peur que Je déclare puérile, le vers 3 de la page 160, mais je le rétablirai dans les éditions futures, car il est épique et pittoresque. L'avenir me donnera raison en cela, comme en politique.

Maintenant, Victor Hugo va presque se fâcher. Il s'agit de la fabrication matérielle des volumes. Et, sur ce point, le poète, attentif aux plus petits détails, n'entendait pas raillerie.

11 juillet.

Ah ! ça, nous jouons aux propos interrompus. Où avez^ vous vu que la page de la Légende des Siècles (œuvre épique, récit) dût être identique à la page des Contemplations (œuvre lyrique, strophe)? Si vous avez une seule lettre de moi où je dise cela, envoyez-la-moi et je passe condamnation.

Le curieux de la chose, ô mes chers étourdis, c'est que j'ai précisément dit le contraire. J'avais pris soin d'envoyer avec la première liasse du manuscrit une note pour

l'imprimeur. Relisez-la et vous trouverez le paragraphe 4 ainsi conçu : « Le nombre des vers de l'ouvrage étant connu, s'entendre avec M. Hetzel pour fixer le nombre de vers qu'aura chaque page. Tenir compte des blancs et des faux-titres. Il y aura peu de strophes, par conséquent moins de blancs que dans un ouvrage purement lyrique. » Voilà l'identité avec les Contemplations, prévue et rejetée.

Les blancs fréquents des strophes permettent, en effet, d'adopter un parti pris de 28 versa la page. qui, en réalité, ne s'y trouvent presque jamais, tandis que dans des récits les pages de 28 vers pleins reviennent souvent. Il fallait donc que la page pleine ne prît pas plus de 22 ou 24 vers. C'était là l'objet de ma note. On n'y a pas pris garde. Aussi, qu'arrive-t-il ? La Légende des Siècles contient presque autant de vers que les Contemplations, et le premier volume (le plus long) n'a pas 17 feuilles. Le deuxième n'ira peut-être pas à 16 ; et si l'on eût tenu compte de ma note, chaque volume aurait au moins 20 feuilles.

Ici apparaît un personnage nouveau : le papier épais!... Hélas ! expédient 1 Et voilà qu'avec près de 9.000 vers, nous aurons l'air de n'avoir su à quel saint nous vouer pour arriver à faire deux volumes. Je crois que des volumes de plus d'apparence et en même temps des pages moins compactes auraient eu plus de chances d'agréer au public. Je ne veux pourtant pas faire de ceci une objection radicale. Le personnage inattendu papier épais, ex-machinâ. mérite considération. Et si vous en courez l'aventure, vous éditeur, j'en courrai aussi le risque, moi auteur — mais, à regret, je l'avoue.

J'eusse rêvé ce livre à la fois plus volumineux et moins serré. Enfin, je m'y résigne. Faites comme vous l'entendrez, attendu que je ne tiens que la queue de la poêle littéraire. Cependant, croyez-môi, ne prenez pas légèrenipnt ce parti de donner à la librairie et aux Parisiens un

livre qui paraîtra gauchement fabriqué, ayant à la fois trop de lignes à la page et trop peu de pages au volume. Demandez-vous si, en laissant l'édition belge telle qu'elle est, il ne vaudrait pas mieux donner à Paris des volumes de 400 pages, plus espacées, interlignées, plus agréables à voir et à lire.

19 juillet.

Votre calculateur radote. D'abord j'ai dit vingt-deux et vingt-quatre vers à la page. Les premières éditions des Feuilles d'automne n'ont que vingt-deux vers. Ensuite il oublie que les blancs eussent grandi en raison de l'écart des vers. En somme, rien n'eût été plus facile que d'obtenir 100 pages de plus par volume.. Mais tout ceci est de la discussion rétrospective. Or le rétroactif en discussion ne vaut guère mieux que le réchaufîé en mangeaille. Nous sommes d'accord grâce au seigneur pap'cr épais. Donc ne finassons plus sur le passé et tournons-nous vers l'avenir.

Cher Parfait, voyez ce que c'est que les fautes d'impression I Vous êtes, je~ le déclare, un merveilleux et un incomparable correcteur. La pire faute, inouïe et stupide, vient de moi. Un des bons vers que j'aie faits dans ma vie est le vers 2 de la page 219 ; eh bien ! je m'aperçois aujourd'hui seulement, à la troisième lecture, qu'il est défiguré et n'a aucun sens, parce que, au lieu de ta peau^ il Y a la peau. J'ai laissé passer cette faute trois fois et même quatre. Donc, veillons!...

Hauteville House, 14 août.

Impossible d'affranchir ce paquet. C'est aujourd'hui dimanche, visite de la reine Victoria à Guernesey. Je vous écris pendant le canon du départ de cette dame. (Par parenthèse nul enthousiasme. Je l'ai vue passer, elle a salué du côté où j'étais. Comme je rends toujours son salut à

une femme, j'ai porté la main à mon chapeau, j'ai été le seul.)

15 août.

Encore aujourd'hui poiût d'affranchissement possible. Fête : Assomption (Huguenote!). Poste fei^mée. Je vous envoie la pièce finale; elle clôt le livre dont la préface doit, maintenant, vous donner l'idée mère.

P. -S. — Je trouve l'amnistie bonne, elle permet aux uns de rentrer et ils travailleront à la révolution en laissant les autres libres de rester et ils maintiendront l'empire en échec. Le devoir se fait donc des deux manières, et à quelque parti qu'on se décide on fait bien. Quant à moi, il va sans dire que je devais rester.

Je sais d'ailleurs que la rentrée est universelle. L'immense solitude va se faire autour de moi, mais je ne m'en plains pas. Et j'en suis content, au contraire, puisque nos pauvres amis, qui ont tant souffert, vont revoir le cher pays. Voilà les nostalgies guéries. Dieu soit béni !

Enfin, la tâche touche à son terme. Le volume va paraître. Hugo procède aux suprêmes préparatifs.

20 septembre.

Si vous désirez une première page avec ma signature, pour vous et vos amis, envoyez-moi les noms, vous serez servis chaud.

Au moment de frapper les trois coups et de crier : Au rideau! je vous embrasse et je vous dis merci du fond du cœur.

Quoique au fond effarouché par ce livre, vous avez été admirable pour lui. Vous l'avez soigné, couvé, aimé, vous m'avez aidé à en chasser la nuée des virgules (et, à ce propos, comme les ouvriers sont bêtes avec leurs exi-

gences de ponctuation !) Vous avez corrigé mes épreuves, oh! ami, comme si j'eusse été votre père ou votre enfant, et aujourd'hui que le voilà publié, vous le couvrez de vos bonnes et douces ailes, et je lis dans le National, dans V Indépendance, des choses où je sens le souffle de votre amitié. Merci donc, et merci, et merci encore.

Continuez de m'aimer et de m'aider, donnez-moi des conseils. Je vous remercie des journaux bienveillants que vous m'envoyez. Continuez les envois s'il y a lieu et ditesmoi à qui je dois écrire si j'ai quelques reconnaissances à exprimer.

Voilà, assurément, des gentillesses très joliment nuancées. Elles ne suffisent pas à épuiser la gratitude dont le cœur d'Hugo déborde et qui s'épanche dans un dernier billet.

Cher Parfait,

Dans ce tourbillon de journaux et de lettres qui m'enveloppe me suis-je retourné vers vous, et vous ai-je dit combien votre charmant applaudissement m'avait touché ? Si je ne vous l'ai pas dit, je vous l'ai crié ; vous êtes pour moi aujourd'hui comme toujours l'ami cher, tendre et préféré ; je pense à vous, je parle de vous, je déraisonne de vous ; j'aime ce livre, puisqu'il vous plaît ; toute ma maisonnée est comme moi pour vous ; nous sommes Parfaitistes ; et à défaut de lettres, le vent, s'il est fidèle, va tous les jours en France et vous porte mon cœur. A vous,

Ma cueillette est terminée. J'ai restitué à Mme Baudoin l'incomparable exemplaire que tous les bibliophiles de Tunivers lui arracheraient à prix d'or, si elle

consentait à s''en dessaisir. Mais je doute qu'elle veuille se séparer d'un reliquaire, où le nom de son père est filialement uni à celui d'Hugo, et qui renferme la noble expression de sentiments, pour tous deux, si honorables.

Quand j'ai vu que l'on s'occupait d'Edgar Quinet, ma pensée s'est reportée vers le vieux libraire, M. Albert Lacroix, qui édita les plus retentissants de ses livres. Vous savez que M. Lacroix possède des richesses inédites oii il me permet libéralement de puiser. Je n'avais garde de manquer une si belle occasion. Je le prévins donc de ma visite ; et hier, dès neuf iieures du matin, je trouvai mon estimable ami sous les armes. Entendez, par là, qu'il avait remué le fond de ses caisses et en avait tiré tout ce qui se rapporte à notre auteur : volumes, dossiers, livres de comptes, correspondance et fragments de manuscrits. Ces objets, amoncelés sur la table, en avaient chassé les cartes de géographie et autres matériaux dont se sert M. Lacroix pour l'élaboration de sa grande his-

toire de F'rance en vingt volumes. Il s'était, de plus, remémoré les lointaines circonstances des relations qu'il entretint, durant vingt-cinq ans, avec le grand homme. Il achevait de les repasser dans son esprit, lorsque je l'abordai.

— Ma foi, me dit-il, j'en ai long à vous conter.

— Tant mieux.

— Oui, tant mieux ! Car Edgar Quinet fut une vaste intelligence doublée d'un cœur sensible. Et l'on ne saurait trop lui rendre hommage.

Le bon libraire s'accommoda sur son fauteuil, assujettit son binocle, darda sur moi un regard vif et malicieux, et entama son récit.

— Vous ne devineriez jamais comment j'ai appris à aimer l'illustre philosophe. C'est en dînant à la table de mon grand-père.

Le grand-père de Lacroix, M. François van Meenen, était un homme considérable. Ancien élève de Laplace et de Volney, jurisconsulte éminent, président de la Cour de cassation de Belgique, il n'avait qu'une passion, la lecture, et il voulait que tout le monde l'aimât autour de lui. Lorsqu'il réunissait ses enfants à dîner, il exigeait que chacun d'eux prît un livre, l'ouvrît contre son assiette et remplaçât par une sévère méditation les vains propos que l'on échange ordinairement au cours des repas. Il proscrivait la littérature romanesque, du moins il l'abandonnait aux femmes. Il avait choisi quelques volumes, VEnseignement du

peuple, V Ultramonlanisme et la l'évolution française, le Génie des religions, Ahasvérits et les avait mis aux mains de son pelit-fils. Celui-ci, âgé de douze ans, trouvait que ces ouvrages manquaient de légèreté. Pourlant il commença de les feuilleter par obéissance. Bientôt il y prit goût, et tous les dimanches, entre la chope de bière et le gigot du souper familial, il s'imprégnait des doctrines et du style de Quinet. Quelques années s'écoulèrent. Un soir, M. Van Meenen parut plus agité que de coutume.

— Je vous annonce, dit-il, que d'admirables Français, chassés de leur pays par le coup d'État, viennent chercher un refuge à Bruxelles. Nous recevrons, comme ils le méritent, ces sincères amis de la liberté.

Il les énuméra : E. Deschanel, Bancel, Pascal'Duprat, Alexandre Dumas, Edgar Quinet. A ce dernier nom, le jeune Albert Lacroix tressaillit. Justement, huit jours plus tard, il prenait part au concours solennel organisé entre les quatre universités belges ; il avait soumis aux juges un vaste mémoire traitant de {'influence de Shakespeare sur le théâtre français et devait le soutenir, selon l'usage, en séance publique. Quelle ne fut pas sa surprise, quand il vit entrer dans la salle cinq ou six des proscrits chers à son grandpère, et son émotion, quand l'un d'eux, se levant, et l'interrogeant, suivant les traditions usitées en ces sortes de cérémonies, lui demanda :

— Gomment concevez-vous le théâtre? Ne doit-il pas être autre chose qu'un frivole amusement?

C'était Quinet. Le néophyte lui répondit et versa dans ses paroles l'enthousiasme, la foi, le respect qui débordaient de son âme. 11 obtint le prix. Il fut couronné au temple des Augustins, et reçut le soir même les félicitations de l'auteur d'Ahasvérus. Il s'ensuivit, entre eux, un aimable commerce, fait d'un côté de vénération, de l'autre, de bienveillance. Albert Lacroix subissait le charme du philosophe et il le subit toujours par le souvenir.

— Que vous dirai-je? Quinet avait ce je ne sais quoi qui fait les prophètes, les chefs intellectuels, les pasteurs d'hommes. Il était doux et ferme à la fois. Il inspirait la confiance ; il donnait envie de s'épancher. Et cependant de ses yeux, de son large front, de son nez au pur dessin, de sa noble bouche, de ses cheveux ondulés, émanait une force singulière, ce qu'on appelle, faute de mots plus clairs pour le rendre, l'autorité.

De quoi devisaient le maître et le disciple ? Ils étaient tous deux possédés par la passion du moment ; ils vivaient en Belgique dans la fièvre des colères mal éteintes; ils haïssaient l'empire nouvellement restauré et, plus violemment encore, l'Église. Le rêveur d'Ahasvérus se changeait, sous l'influence des événements, en un fougueux polémiste. Il aspirait à la bataille ; il devenait ligueur, homme de parti. Il avait publié récemment dans la Revue des Deux Mondes une importante étude sur les Pays-Bas an seizième siècle. Il dit au jeune élève qui frémissait à sa voix :

— Voulez -VOUS accomplir une tache généreuse et servir utilement nos idées?

— Oui, certes.

— Il existe un sublime ouvrage, totalement oublié, et dont on ne trouverait pas en Europe trois exemplaires. C'est le livre de riiéroïque Marnix de Sainte- Aldegonde qui flétrit, de sa plume vengeresse, les forfaits de Texécrable et sanguinaire catholicisme. Rééditez ce chef-d'œuvre.

— Mais je n'ai pas de libraire à ma disposition.

— Publiez-le vous-même.

— Mais c'est un métier que j'ignore.

— Apprenez-le. Faites-vous imprimeur.

— Mais l'argent me manque.

— Réunissez, groupez vos amis et les miens. . Je vous donne la préface.

Albert Lacroix, éperdu, court chez son grand-père, lui expose en traits de feu le désir du poète et le conjure de le seconder... L'honorable président n'y résiste pas.

— J'ai vingt mille francs d'économies, s'écrie-t-il. Retourne chez Quinet. Tout ce que je possède lui appartient. Hâte-toi. Achète une imprimerie. Embauche des ouvriers.

Les ateliers furent installés dans une dépendance de la maison. Quatre typographes se courbèrent sur l'œuvre de Marnix de Sainte-Aldegonde. Albert Lacroix, l'excellent conseiller François Van Meenen. Edgar Quinet se relayaient pour corriger les épreuves.

Ils respiraient avec délice l'odeur de Tencre fraîche et goûtaient une joie de bibliophile à relire la langue verte et savoureuse du vieil auteur. C'étaient entre eux d'interminables discussions, qui ne dégénéraient jamais en querelles. Ils avaient des convictions, des espérances communes; ils vibraient à l'unisson.

— Ce fut, me dit M. Lacroix, le temps le plus heureux de ma vie. Je m'exaltais au contact de ce merveilleux esprit. Et il faut croire que l'enthousiasme qu'il m'inspirait était contagieux, car lorsque le premier volume de Marnix, orné de sa préface, fut annoncé, les souscripteurs affluèrent. Nous avions fait, sans nous en douter, une avantageuse opération. Tous frais payés, Marnix de Sainte-Aldegonde nous laissa cinq mille francs de bénéfice. De son vivant il n'en avait pas tant gagné. Et c'est ainsi que je devins éditeur. Vous comprenez maintenant pourquoi le nom d'Edgar Quinet m'est sacré. Je conserve précieusement ses lettres, ses manuscrits, ses pages inachevées. Ce sont mes plus précieuses reliques.

Le digne M. Lacroix tira vers lui une énorme chemise de carton, poussiéreuse, usée aux angles. Et nous nous mîmes en devoir de la vider. "

La haute et fière écriture d'Edgar Quinet est fort incommode. Elle paraît assez nette quand on la regarde de loin ; et quand on s'en approche, elle devient illisible, car les caractères n'en sont pas nettement formés. Mais l'infaillible mémoire de M. Lacroix vient

à mon secours, elle dissipe les obscurités, elle supplée aux lacunes.

— Quinel, poursuit-il, fut plus étonné que moi du grand succès de Marnix. Il n'était pas habitué à pareille aubaine. Ses livres se vendaient mal ; les plus fameux n'avaient guère dépassé mille à quinze cents exemplaires. Je résolus de profiter de ce bon vent qui gonflait nos voiles. Je composai un volume avec une lettre d'Eugène Sue et lintroduclion d'Edgar Quinet; j'eus beaucoup de peine à lui faire accepter 300 francs d'indemnité. Rien n'égalait son désintéressement, si ce n'est sa modestie. « Qui voulez-vous qui achète cet ouvrage? » disait-il. Nous l'avions intitulé la Révolution religieuse du dix-neuvième siècle. Et ce titre, effectivement, n'avait rien de récréatif. Eh bien ! Quinet se trompait. Tout ce qui sortait de la plume des exilés remuait puissamment l'opinion. Trois mille exemplaires partirent en moins d'un mois. Et si je vous montrais la liste de souscription. .

Il la déploie ; et j'y découvre trois noms qui semblent un peu surpris d'être rangés côte à côte :

S. A. R. monseigneur le duc de Bradant. — F. Guizot. — Henri Brisson.

— Vous n'êtes pas stupéfait, reprend le brave libraire, de voir M. Henri Brisson fraterniser avec le roi des Belges sur le terrain de l'anticléricalisme?

— Le roi des Belges ?

— Assurément... Le duc de Brabant s'appelle au-

jourd'hui Léopold II. Et il reçut à ce sujet les plus véhéments reproches de sa famille.

L'ouvrage n'était pas de nature à édifier la cour de Bruxelles, non plus que la cour des Tuileries. Dans une lettre adressée à M. Lacroix, Quinet en précise le dessein et la portée.

Vous ne vous êtes point laissé ébranler par les clameurs qu'a excitées l'Introduction, et je vous en félicite. C'est la marque d'un vrai courage et d'une forte raison. De pareilles idées doivent nécessairement étonner d'abord ; mais ceux mêmes qui les combattent s'y accoutument, et c'est déjà un grand pas vers leur accomplissement. D'ailleurs, les adhésions importantes n'ont pas manqué. J'ai la conscience qu'une grande chose est lancée, qu'elle ne se perdra pas, qu'elle sera relevée tôt ou tard. Eh ! que demandons-nous de plus?

Pour achever d'acquitter ma tâche envers Marnix, il me restait à montrer combien sa pensée s'adapte encore aux nécessités de notre siècle. Car c'est le caractère des œuvres durables qu'elles apparaissent toujours comme une actualité à quelque moment qu'on les retrouve ; le vrai moyen de prouver que les œuvres de Marnix sont vivantes, c'est de les attacher à des questions vivantes et pratiques.

Quinet était alors dans réchauffement de la bataille. Peu à peu, il s'apaisa. Il quitta la Belgique pour les bords du lac Léman. Il s'y recueillit, y vécut dans une retraite aimable et laborieuse, en compagnie de 'sa jeune femme. Et c'est là qu'il prépara son importante Histoire de la Révolution, qui parut en 1863.

A cette époque, M. Albert Lacroix était un des gros éditeurs de Paris. 11 avait pignon sur rue; et sa boutique du boulevard Montmartre ne désemplissait pas; les littérateurs et les philosophes s'y donnaient rendez-vous ; on y causait avec autant d'animation qu'au perron de Tortoni. La Révolution de Quinet se vendit à vingt mille exemplaires. Mais pour la lancer, M. Lacroix s'était avisé d'un expédient très ingénieux. Il avait invité à dîner, au café Riche, les directeurs des plus grands journaux français : Nefftzer, Peyrat, Guéroult, Jourdan. On avait beaucoup parlé de l'absent; et, le surlendemain, sans avoir l'air de s'être donné le mot, le Temps^ V Avenir national, VOpimon^ le Siècle consacraient à Quinet et à son œuvre des articles enflammés. L'effet en fut foudroyant. Les presses gémissaient et ne suffisaient plus au tirage. Un tel triomphe devait nécessairement susciter des jalousies. A quelque temps de là, M. Albert Lacroix travaillait tranquillement dans son cabinet, lorsqu'un de ses auteurs le vint surprendre. Et ce n'était pas le moins glorieux. C'était Michelet. Ils commencèrent à s'entretenir de choses indifférentes. Et cependant Michelet paraissait, contre sa coutume, un peu froid, un peu « pincé ». Tout à coup :

— J'espère que mon ami Quinet n'a pas à se plaindre! Vous poussez gaillardement sa Révolution ! ^

Et comme le libraire se taisait, ne sachant quelle contenance observer, il ajouta :

— Soit dit sans reproches, vous n'en faites pas autant pour la mienne.

En vain Lacroix jura-t-il ses grands dieux qu'il ne faisait aucune différence entre elles et les entourait d'une égale sollicitude. Michelet ne se laissa pas convaincre :

— J'en suis ravi pour Quinet. Vous savez si je Taime !

Il partit, à demi fâché. Lacroix s'empressa d'inonder la presse de réclames et d'annonces touchant l'ouvrage de Michelet. Mais voici que Louis Blanc surgit à son tour :

— Mon petit Lacroix, dit-il, vous traitez en bon père de famille la Révolution de Michelet et celle de Quinet.. Eh bienl... Et la mienne? Il n'en est pas plus question que si elle n'existait pas.

Lb. Révolution de Louis Blanc fut aussitôt affichée aux quatre coins de Paris. Mais le plus curieux, c'est que M. Lacroix reçut à ce moment la visite de madame Edgar Quinet.

— Vous faites grand bruit autour de la Révolution de Louis Blanc et de celle de Michelet. Vous en faites un peu trop. Vous devriez, ce me semble, concentrer vos efforts sur la plus récente, sur celle de mon mari. Elles se nuiront à être ainsi présentées toutes ensemble .

Cette fois l'honorable éditeur demeura court et ne sut que répondre. 11 garda de l'aventure un souvenir joyeux et mélancolique. Après me l'avoir contée,

avec infiniment de grâce et de vivacité, il conclut :

— Que voulez-vous, ce sont les petites misères des hommes célèbres.

Il se reprend aussitôt ; car il craint de noircir son illustre maître Quinet et d'attacher à sa renommée une anecdote désobligeante.

— Remarquez bien, je vous prie, la différence. Michelet et Louis Blanc sont venus me voir en personne. Quinet n'est pas venu, mais madame Quinet. Cela était moins direct, plus délicat. Et puis, Quinet ignorait sans doute la démarche de sa femme.

Il ne put s'empêcher de rire.

— Monsieur Lacroix, vous êtes un fin psychologue.

Je crois bien que mon respectable ami est flatté de mes louanges. Il n'en laisse rien paraître. Il ne veut pas que j'attribue à Quinet des sentiments envieux, vulgaires ou intéressés.

— C'était une âme incomparable, une âme divine, une âme débordante d'amour et de foi. Si vous aviez vu sa douleur pendant les désastres delà guerre!... Tenez, j'ai là un chapitre inédit de son livre sur le Siège de Paris. Il m'est arrivé trop tard, alors que l'ouvrage était sous presse, et je n'ai pu l'imprimer.

D'une main fiévreuse, M. Lacroix a saisi les feuillets ; il les déchiffre, il les commente, en les accompagnant de beaux gestes oratoires. Quinet, s'associant aux ardents désirs de Gambetta, prêchait la résistance désespérée. Et il adressait au peuple, à tous les ci-

toyens, un brûlant appel. Le morceau est empreint d'une ironie hautaine et assez singulière. Il est d'ailleurs éloquent, mais trop long pour être intégralement cité. Je n'en reproduirai que la conclusion :

Ne voulez-vous donc point, me dira-t-on, d'Assemblée nationale pendant le feu de la bataille?

Ah ! que vous me faites injure !

— Au contraire, je ne cesse depuis trois mois de demander, d'implorer la convocation d'une Assemblée nationale ; je la veux môme très nombreuse, d'au moins deux millions de notables. Je veujc même que la gauche, les deux centres et la droite soient armés de fusils à tir rapide. Je veux aussi qu'une artillerie formidable de six canons pour mille orateurs soit placée dans les intervalles du centre gauche et du centre droit, et une quantité proportionnée de mitrailleuses dans les couloirs, et à chaque étage des tribunes réservées ou non au public. La Délibération commencera en termes parlementaires, modérés par la mitraille sur le front des orateurs ennemis ; elle continuera par une fusillade honnête, sage, tranquille, à hauteur de ceinture. La réserve prononcera la clôture d'un mot foudroyant. Après quoi nos honorables adversaires s'invectiveront par le vote, l'épée dans les reins.

Venez donc. Français des départements de l'Est à l'Ouest, du Midi au Nord! A nous ! Vous êtes cinq millions en état de porter les armes. Venez, nous vous tendons les mains. C'est l'ennemi qui avait forgé tous ces faux bruits de démission, de séparation. Il mentait. Devant lui nous ne formons qu'un seul homme.

Ne croyez pas davantage aux négociations entamées. Le monde sera avec vous, s'il vous voit forts, et vous vendra s'il vous volt faildcs. Car il porte encore en lui l'esprit du

EDGAR OUINriT ET SON LIBRAIRE 07

2 décembre dont vous êtes afTianchis et dont il reste esclave.

Jamais ennemis plus haineux n'ont dévasté vos villes et vos campagnes, et ne pensez pas leur échapper si vous vous laissez périr. Le prince Frédéric-Charles disait Tautre Jour aux bonapartistes de Metz: « Nous irons, partout! partout! »

Hommes des départements, c'est à vous de Tempecher de tenir cette promesse. Voulez-vous qu'ils aillent vous obliger de saluer, chapeau bas, leurs officiers qui ont tué vos amis, vos fils, vos parents?

J'ai vu les invasions de 1814 et de 1815. Jamais je l'affirme, les cosaques de 1815 n'ont exercé la centième partie des cruautés commises par les Allemands de 1870. Venez donc, marchez, arrivez! Empêchez ces ravageurs d'aller partout, partout, partout. Venez ! nous vaincrons, morts ou vivants!

M. Lacroix s'arrête, essoufflé pat* l'extrême véhémence qu'il a mise en sa.lecture.

— Qu'en pensez-vous? Est-ce le langage d'un égoïste ou d'un sceptique? Et n'est-ce pas celui d'un prophète?...

Il réfléchit un instant.

— Voyez-vous : nul ne connaît plus profondément un homme de lettres que son libraire. Ils sont tous deux de « mèche », comme on dit. Le libraire est le témoin, le confident et souvent le complice de l'écrivain. Il démêle les plus subtils mouvements qui l'agitent, inquiétudes d'ambition, d'orgueil, de dépit, les mille sentiments contradictoires dont est pétrie son âme complexe... Je me suis amusé à classer mes

grands auteurs, non pas par ordre de mérite, mais par ordre de noblesse. Savez-vous à qui j'accorde la première place, pour le désintéressement, la bonté et Toubli total des petits calculs personnels? C'est à George Sand.

— Et Quinet?

— Quinet n'arrive qu'au second rang. Puis Lamartine, Louis Blanc, Michelet.

— Et Victor Hugo ?

A ce nom, M. Lacroix manifesta une joie immodérée.

— Je vais vous conter, dit-il, une dernière historiette. Je me trouvais à Hauteville House, après la publication des Misérables. Victor Hugo voulait revenir passer deux semaines en Belgique où je retournais moi-même. La veille de notre départ, il me conduisit dans le grenier de sa maison et me montra une large caisse bondée de manuscrits. Je lui demandai la permission d'y jeter les yeux : et je notai quelques titres qui me parurent significatifs : la Fin de Satan ^ Toute la Lyre, Dieu^ Post-Scriptum de ma vie. — « Ce sont, déclara Hugo, mes œuvres posthumes. H est un de ces ouvrages qui sera publié cent ans, jour pour jour, après ma mort. » Il ficela la caisse, la cacheta de son sceau de pair de France. Nous partîmes. Et je demeurai accablé, anéanti par l'implacable majesté de ce poète, qui, en plein épanouissement de ses forces, songeait à l'avenir, songeait à se rendre immortel, et se préparait à éblouir la postérité, par l'étalage d'une

fécondité sans exemple .. Victor Hugo, c'est le Génie, c'est le Monstre... Il échappe à toute classification.

Ainsi parla l'excellent M. Lacroix. Je pense décidément que le proverbe a raison, et qu'il n'y a pas de vrai grand homme pour son libraire!

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