‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 6 sur 37 · EMILE ZOLA · texte numérisé non relu

EMILE ZOLA

Je suis allé revoir hier mon vieil ami M. Albert Lacroix, Tancien libraire. Je voulais prendre des nouvelles de sa santé, mais — l'avouerai-je? — ma visite avait un autre mobile. L'entretien de M. Lacroix, nourri d'anecdotes piquantes et de souvenirs, est de ceux dont je ne me lasse point Et puis, lorsqu'il me fit, au sujet des Misérables, les précieuses révélations qu'on a lues plus haut, il m'avait dit, me montrant une caisse bondée de paperasses :

— Il y a là des trésors. Ce sont les lettres que j'ai reçues de tous nos auteurs illustres, depuis Lamartine jusqu'à Zola. Nous les lirons ensemble, quand vous voudrez.

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Ces paroles ne m'étaient pas sorties de la mémoire, La malle de M. Lacroix me hantait. Elle me poursuivait dans mes rêves. J'y puisais, à brassées, d'admirables autographes que M. Spoelberch de Lovenjoul eût payés au poids de l'or. Une telle obsession devenait trop douloureuse et je résolus d'y mettre un terme, en rappelant à mon vénérable ami son obligeante promesse.

Je le trouvai dans son petit logement, sous les toits. Il s'occupait à corriger les épreuves de son Histoire de France en \\ngl volumes et regardait, entre temps, tomber la neige d'un air mélancolique.

— J'arrive de Suisse, dit-il. Je m'y portais à merveille, au milieu des brouillards et des frimas. A peine rentré à Paris, je m'y suis enrhumé. Votre maudite ville ne me vaut rien... Mais c'est assez parlé de moi.,.

Il me fixa de ses yeux spirituels :

— Je devine Tobjet de votre visite. On inaugure bientôt le monument d'Erckmann-Ghatrian; et vous venez me demander sur eux quelques papiers.

— Ma foi, je n'y songeais guère.

— Oui, oui, beau masque. On vous connaît. Eh bien ! puisque vous voilà, nous allons vider la fameuse malle.

Nous la renversâmes sur le plancher. Il en sortit des liasses de lettres et des manuscrits, M. Lacroix, toujours agile et vif, malgré son grand âge, se précipita pour les ramasser.

— Le dossier de Zola, le dossier de Goncourt, le dossier de Michelet... Erekmann-Chatrian... Justement, voici qui les concerne.

En classant ses richesses, le brave éditeur commença de me parler de choses très anciennes et qui, dès les premiers mots, me captivèrent.

Un jour de l'année 1863, M. Lacroix déjeunait avec Hetzel, chez Caron, à Tangle de la rue Jacob et de la rue des Saints- Pères. Chaque jeudi, ils se rejoignaient dans cet antique café blanc et or où fréquentaient les joueurs d'échecs de la rive gauche, et y causaient de leurs affaires — car ils avaient en commun un certain nombre d'auteurs.

— Devons-nous continuer avec Erekmann-Chatrian? demanda Hetzel... Leurs romans se vendent mal.

— Ils ont beaucoup de talent, répondit Lacroix.

— Sans doute. Mais les chiffres sont les chiffres. La moitié du Fou Végof, la totalité de Daniel Rock^ les trois quarts du Joueur de Clarinelte nous restent en magasin.

Ils résolurent de tenter une dernière expérience. Ils publièrent Madame Thérèse^ qui s'enleva péniblement. Enfin ils décidèrent le Journal des Débats à donner en feuilleton le Conscrit de 181 S. Et soudain, sans qu'ils pussent en deviner les raisons, la vogue arriva aux écrivains jusqu'alors méconnus. Ce fut de l'engouement, de la rage. Cent mille exemplaires du Conscrit partirent en quelques moisi Madame Thérèse^ à son

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tour, fut entraînée. Les noms obscurs d'Erckmann- Cliatrian étincelèrent. Et lorsqu'ils se réunirent de nouveau au café Caron, Helzel et Lacroix se réjouirent de n'avoir pas rompu avec ces romanciers qui contribuaient maintenant à leur fortune.

Il y a, dans le succès, un grain de mystère. Ce n'est pas le seul mérite qui le détermine ; c'est aussi l'occasion, un heureux concours d'événements, la « veine », comme dit Capus, et enfin l'adresse qui consiste à fixer l'attention du public, à la tenir éveillée, à l'exciter par une réclame ingénieuse et savante...

Le bon M. Lacroix clignait de l'œil, avec malice, derrière son binocle.

— On traite nos jeunes gens d' « arrivistes ». On les accuse de se pousser effrontément vers la gloire, d'user de la camaraderie et de soudoyer la presse pour que leurs noms y soient exaltés. Si vous croyez que leurs devanciers se privaient de ces moyens I Dans tout littérateur, entendez-moi bien, est un cabotin qui sommeille. Eh ! grands dieux ! je ne les blâme point I Ils ont beaucoup travaillé. Ils veulent réussir. Ils sont ambitieux. N'est-ce pas leur droit? N'est-ce pas leur devoir? La période des débuts estsi malaisée ! Aussi sont-ils animés d'une égale impatience et doués d'une adresse, d'une souplesse merveilleuses dès qu'il s'agit des intérêts de leur réputation. Lamartine, Hugo, Balzac, Dumas, Michelet, Zola, furent à cet égard d'incomparables metteurs en scène.

Il prit à terre une épaisse chemise de papier gris.

— Tenez, voilà Thistoire complète des premiers livres d'Emile Zola. Feuilletons les lettres qu'il m'a adressées. Vous en déduirez de curieuses indications sur son caractère. Et peut-être en tirerez-vous une leçon de Philosophie.

Nous ouvrîmes le dossier... M. Lacroix ralluma son éternelle cigarette, essuya les verres de son lorgnon. Et lui, fumant, riant, se trémoussant sur sa chaise, et moi, déchiffrant, compulsant, annotant, rapprochant du texte écrit les paroles de mon hôte, nous reconstituâmes la jeunesse de Zola, son énergique effort vers la renommée, le roman de ses romans...

Le vieil éditeur se souviendra toujours de la première conversation qu'il eut avec Emile Zola. C'était à la fin de Tannée 18G3. Il vit entrer dans son cabinet du boulevard Montmartre un gros garçon timide et gauche qui sortit de sa poche un paquet soigneusement plié et ficelé de faveurs bleues.

— Je suis employé à la librairie Hachette, dit-il, et j'utilise mes loisirs à des travaux littéraires. Je vous apporte quelques nouvelles que je voudrais bien faire paraître... Me promettez-vous de les lire?

M. Lacroix protesta de sa bonne volonté. Zola reprit avec embarras :

— Je ne vous cache pas que je les ai montrées à plusieurs de vos confrères. Ils m'ont rendu le manuscrit sans l'ouvrir. Et je suis un peu découragé, un peu las. Puis-jeespérçr un meilleur sort?

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— Revenez dans huit jours.

C'était la formule usitée pour éconduire les importuns. Zola partit. Et M. Lacroix, qui était surchargé de soucis de toutes sortes, n'y pensa plus. Et, chaque matin, il rencontrait, au seuil de la boutique, le gros jeune homme timide, qui implorait, sans l'obtenir, sa réponse. Enfin l'obstination de Zola fut récompensée.

— Je vous en prie, répétait il, lisez mes Contes à Ninon. N'en lisez qu'un, au hasard. Je vous assure que j'ai du talent.

Il y avait dans son accent, dans son regard une conviction si sincère que M. Lacroix en fut touché. Il accepta d'éditer sans frais le volume. Et, pour sceller leur accord, Zola lui écrivit la lettre suivante :

Paris, 2 juillet 1864.

Mon volume de nouvelles, sous le titre de Contes à Ninon, sera publié dans la collection Hetzel et Lacroix.

Le tirage du volume pourra se faire à quinze cents exemplaires ; au delà de ce nombre et en cas de seconde édition, il me sera accordé un droit d'auteur de vingt-cinq centimes par exemplaire.

Comme équivalent de vos frais de première édition, je m'engage, aux termes de ma lettre de proposition, à faire pour mon volume, dans tous les journaux, des annonces ou réclames, pour une valeur au moins égale aux frais d'impression de l'ouvrage, sans que M. Hetzel, ou vous, vous ayez à supporter aucune dépense de ce chef

L'ouvrage réussit médiocrement. 11 s'en écoula

deux ou trois cents exemplaires. La Confession de Claude, qui suivit, eut le même sort. Zola craignait de s'aliéner les sympathies de cet éditeur qu'il avait eu tant de mal à conquérir; il le comblait d'égards et de petits soins : « Envoyez-moi l'Ami Fritz^ d'Erckmann- Chatrian, disait-il. Je lui consacrerai trois colonnes dans le Salut public de Lyon. » (Il y rédigeait la critique des livres nouveaux.) Mais ces expédients ne valaient pas un franc succès personnel. Et ce succès se faisait attendre. Zola le sollicitait de mille manières; il ébauchait des desseins gigantesques, mais avant de les imposer à la foule, il fallait lui crier son nom, la forcera s'arrêter, à se retourner. Il fallait à tout prix sortir de l'ombre. C'est alors qu'il s'avisa d'un stratagème imprévu. Il proposa à M. Lacroix de réimprimer les Contes à Ninon, en y ajoutant des images. Celui-ci poussa les hauts cris. Rééditer un livre qui ne s'était pas vendu ! c'était de la folie pure ! Mais Zola avait son idée. Il insista. « Si vous connaissiez le dessinateur qui me prête son concours, disaitil, vous seriez converti. » Cet artiste, il n'ose pas l'indiquer plus clairement, il le désigne par périphrase. Il a peur d'effrayer M. Lacroix :

■ Quant à l'artiste et à moi, vous nous donnerez tant pour cent sur chaque exemplaire vendu. Nous acceptons à Tavance ce que vous nous offrirez. Vous voyez que, de toutes les façons, nous nous mettons à votre disposition. Nous désirons faire une affaire d'art et non d'argent ; nous voudrions, pour que vous acceptiez, vous faire toutes les

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