‹ L'envers de la gloire (volume 3)Chapitre 7 sur 37 · LAURE DK LA GLOIRE · texte numérisé non relu

LAURE DK LA GLOIRE

conditions possibles. Il me déplairait d'avoir à retirer le livre de chez vous, qui y est fort bien. D'ailleursje compte sur un succès, tout au moins de curiosité. Mon dessinateur va faire grand bruit dans quelques semaines d'ici. Ce serait pour votre maison une véritable publicité. Vous savez que je me connais en cette matière et que je me suis trouvé à une bonne école pour les réclames. Je vous ai promis pour les Contes à Ninon, in-18, une large publicité, et j'ai tenu plus que je n'avais promis. Eh bien! je crois pouvoir m'engager à vous assurer pour les Contes à Ninon in-S» une publicité plus large encore. Certaines circonstances amèneront forcément ce retentissement.

Naturellement, de si grandes précautions intriguaient le libraire. Quel pouvait être cet illustrateur masqué? Portait-il un nom éclatant? Etait-ce M. Meissonier ou M. Gérôme? Appartenait-il à l'Institut ? Ou bien venait-il d'un pays extravagant, du Kamtchatka, du Japon, de l'Amérique ? Quand Zola eut jugé que son homme était a point, il se décida aux confidences; il lui dévoila le plan qu'il avait conçu.

Paris, 8 mai 1867.

Je comprends le désir que vous témoignez de connaître la manière de l'artiste qui doit illustrer les Contes à Ninon. Je dois cependant vous faire remarquer que l'artiste ne demande aucune rémunération immédiate et proportionnelle, mais seulement un tant pour cent sur chaque exemplaire vendu. Nous désirons avant tout faire une œuvre purement artistique, sans contrôle d'aucune sorte : c'est pourquoi nous voulons rester entièrement maîtres.

Si je pouvais causer avec vous, je vous ferais com-

prendre le mécanisme de l'affaire que je vous propose, et je suis certain que vous accepteriez cette affaire. Je vais essayer dem'expliquer le plus clairement possible.

Il ne s'agit pas cVune œuvre ordinaire. Pour moi et pour l'artiste, je le répète, il s'agit d'une œuvre d'art. Pour vous, il s'agit d'un succès d'argent. Mon dessinateur est M. Edouard Manet, jeune peintre de grand talent, dont vous devez connaître la bruyante réputation^ On a fait de lui le typé de l'eicentricité, on se plaît à tourner ses œuvres en ridicule, comme on a tourné en ridicule les premières toiles de Decamps et de Delacroix Demain, j'en ai l'intime conviction, M. Edouard Manetsera accepté comme un maître. J'ai plaidé chaleureusement sa cause dans feu l'Événement, et^ par reconnaissance^ par sympathie, il veut bien me faire quelques dessins pour mes Contes à Ninon. Dans quelques semaines, M. Manet ouvre une exposition particulière de ses œuvres, à côté de l'exposition de Courbet; il Vient de dé^oenser 13.000 francs pour se montrer au public dans l'ensemble de son talent. Il est certain d'avoir une publicité énorme, la publicité que Courbet a déjà eue en 1855. Vous voyez, dès maintenant^ que l'œuvre que je vous propose d'éditer n'est pas une œuvre ordinaire, ainsi. que je vous le disais. La manière de l'artiste ne doit pas vous inquiéter; peu Vous importe qu'il fasse ceci ou cela; il signe, et voilà tout : son nom vaut du bruit, de la curiosité, une publicité qui amènera le public chez vous. Tout le tapage qui s'est fait autour de M. Manet, tout le tapage qui se fera encore ces jours-ci est une assurance que son œuvre ne passera pas inaperçue. S'il s'agissait d'un dessinateur ordinaire, d'un homme qui a la spécialité des culs-de-lampe et d'autres babioles, je comprendrais vos défiances. Mais ici voire spéculation ne porte pas sur l'aspect plus ou moins plaisant des dessins, mais sur le nom, sur la réputation bruyante du dessinateur.

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Jg ne feais si je mé suis bien expliquù. .le ne parlerais pas aussi carrément à certains de nos éditeurs de P<ii is. Mais j'ai appris à connaître votre saj^acité, votre coup d'œil prompt à saisir les phases probables d'un succès. Si vous m'accordez quelque expérience en matière de réclame, croyez à mes assurances; mon nom et celui de Manet mis sur une môme couverture doivent tirer l'œil des passants et les forcer à s'arrêter.

D'ailleurs, je vous envoie deux eaux-fortes que M. Manet a gravées lui-même d'après deux de ses tableaux. Il ne peut faire en ce moment les deux crof[uis que vous me demandez, se trouvant accablé d'enUuis par les soucis de toutes sortes que lui cause la prochaine oUVertUfe de son exposition particulière. J'ai pensé que les deUx eaUx-fortes ci-jointes vous mettraient à môme de comprendre le talent vigoureux et original du peintre. L'eau-forle représentant une danseuse espagnole est, à mon sens, un chef-d'amvre d'une souplesse et d'une énergie rares. On dirait Une eauforte de Goya. Soyez sans crainte, je sais ce que j'ai fait en choisissant M. Manet pour dessinateur. Vous me connaissez assez pour savoir que je cherche le succès. Vous avez bien voulu me dire un jour que j'étais habile. Eli bien ! jamais je n'ai si habilement travaillé à ma réputation qu'en cherchant à mettre le nom de Manet sur une de mes œuvres. — Faites l'affaire et vous verrez si je trie trompe.

Cette lettre est amusante. Elle est très politique. Elle t'enferme quelques flatteries à l'adresse dd M. Lacroix : « Je connais votre sagacité, votre coup d'œil. » Ces précautions étalent nécesBaifes pour faire avaler ù un honorable commerçant, obligé de compter avec les goûts du public, le choix d'un pai^eil collabol^ateur.

Aujourd'hui Manet est classé parmi les maîtres. On se dispute ses toiles. Mais en 1867, il n'en allait pas de même; elles étaient dédaignées, elles soulevaient une universelle moquerie...

M. Lacroix ne m'a pas caché que le projet de Zola le précipita d'abord dans un profond étonnement.

— Mais aussi j'admirai son imagination si fertile et lapre désir où il était d'avancer. Sans cesse il revenait à la charge : « J'ai plus besoin de bruit que vous, disait-il. Croyez-moi, c'est l'homme qu'il nous faut. Vous verrez le beau tapage. » Et non seulement j'acceptai de publier l'édition illustrée des Contes, mais j'étais tout prêt à signer avec Zola pour une nouvelle série de volumes. Que voulez-vous? J'avais foi en ce jeune homme. Son enthousiasme m'échauffait et endormait ma prudence.

Ces espoirs s'évanouirent, Edouard Manet n'exécuta pas les dessins qu'il avait promis ; Zola retomba dans ses incertitudes et dut chercher un autre moyen de frapper le grand coup qu'il méditait. Il ne s'attardait pas aux regrets stériles. Dès qu'une de ses œuvres avait vu le jour, il ne s'inquiétait plus que de la suivante. Celle qu'il préparait en 1867 commença de paraître dans Y Artiste. Aussitôt Emile Zola entreprit, par de savants travaux d'approche, le siège de son éditeur. Il lui écrivait, le 21 septembre 1867 : « J'espère que puisque vous avez deux de mes enfants, vous voudrez bien vous charger d'un troisième. Vous

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savez que Funion fait la force. Trois volumes sont plus forts contre le public que deux. » Le surlendemain, nouvelle lettre, corroborant la première :

Si je ne vous ai pas envoyé les numéros de ['Artiste qui contiennent mon roman, c'est que M. Guérin m'avait assuré que vous deviez avoir ces numéros à Bruxelles. Aujourd'hui encore, il me dit que votre maison de Paris vous les enverra, si vous ne les avez pas. Donc, je ne m'inquiète pas de ce détail. Quant au titre, il sera d'autant meilleur, selon moi, qu'il sera plus simple. L'œuvre s'intitule dans VArtiste : Un mariage d'amour, mais je compte changer cela et mettre Thérèse Raquin, le nom de l'iiéroïne. Je crois que le temps des titres abracadabrants est fini et que le public n'a plus aucune confiance dans les enseignes.

En deux mots voici le sujet du roman : Camille et Thérèse, deux jeunes époux, introduisent Laurent dans leur intérieur. Laurent devient l'amant de Thérèse, et tous deux, poussés par la passion, noyent Camille, pour se marier et goûter les joies d'une union légitime. Le roman est l'étude de cette union accomplie dans le meurtre ; les deux amants en arrivent à l'épouvante, à la haine, à la folie, et ils rêvent, l'un l'autre, de se débarrasser d'un complice. Au dénouement, ils se suicident.

L'œuvre est toute dramatique, très poignante et je compte sur un succès d'horreur. Une prompte réponse, je vous prie.

Le traité fut conclu. Thérèse Raquin naquit. Le volume fit un peu plus de bruit dans le monde que ses frères. On en tira une seconde édition. Le colportage en fut interdit, à cause des audaces qu'il contenait et

qui avaient alarmé les pudeurs de Ja censijre. L'jauteur eut un moment d^e joie. Si des polémiques 4P presse avaient pu se greffer sur Tincident I II essaya de les allumer, ainsi qu'en témoigne ce billet :

31 juillet 1868.

J'ai songé à une chose : puisque IJlbach va répondre aux notes du colportage, ne pourrait-il pas glisser dans son article un mot pour Thérèse Raquiti ? Faites-lui donc lire la préface de la deuxième édition et prenez en mon nom l'engagement que je ne lui répondrai pas/même s'il m'attaque de nouveau.

Dites également à Robert Hait qu'il parle de mon livre. Je parlerai du sien. C'est bien le moins que nous nous soutenions mutuellement, puisqu'on nous attaque en bloc.

Mais non... Les journaux gardèrent le silence. La tempêt.e annoncée s'apaisa. Thérèse Raquin continua son petit bonhomme de chemin, sans heurt, sans secousse. Elle éveilla l'attention de la critique intelligente et lettrée, mais laissa la grande masse des lecteurs à peu près indifférente. Et Zola, qui travaillait, avec son invincible ténacité, à un nouveau livre, pestait tout bas contre leur mollesse. Mieux eût valu un échec retentissant que cette paisible réussite. Il rêvait batailles, blessures échangées, débordement d'invectives, attaques et répliques furibondes... Comnient déchaîner cet orage salutaire, qui, du jour au lendemain, l'eût arraché aux ténèbres où il languissait?

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Enfin son vœu fut exaucé.

A cet endroit de sa narration, restimablp M. Lacroix s'est interrompu. Il a poussé un grand éclat de rire.

— Ce fut une aimable comédie. Et je peux vous en parler savamment puisque, de connivence avec Zola, j'y jouais un rôle. Nous étions tous deux de mèche.

M. Lacroix assujettit les verres de son binocle et se caressa la barbe. Et cela m'indiqua qu'il avait à me rapporter une anecdote très divertissante.

Il achevait d'imprimer Madeleine Férat, le quatrième roman de Zola. La censure, qui s'était déjà montrée sévère pour Thérèse Raquin^ s'arma d'une rigueur plus impitoyable. Elle menaça l'auteur et l'éditeur de la police correctionnelle. M. Lacroix avait empoché, au cours de sa carrière, beaucoup de mois de prison ; il accueillit sans plaisir cette nouvelle, et eut la velléité de battre en retraite. Mais Zola ne l'entendait pas ainsi, et il lui dépêcha cette épître fulminante :

Paris, 14 novembre 1868.

Cher monsieur, je reçois votre lettre qui me surprend beaucoup. Je connais votre position devant la justice française, et j'aurais été le premier à vous avertir, si j'avais pensé que la publication de mon livre pût présenter quelque danger pour vous.

Haisonnons, je vous prie. Madeleine Férat a déjà été publiée dans y Événement sous le titre La Honte. Il est impossible qu'on inquiète cette œuvre mise en volume. Ce qui a été autorisé sur la voie publique ne saurait être défendu dans les librairies. M. Bauer m'a bien dit ce qu'il vous a

dit à vous-même. Il paraît qu'en effet le procureur impérial Ta averti que, bien qu'on lui eût fait grâce, à lui qui est un officieux, on pourrait fort bien ne pas me faire grâce, à moi, rédacteur de la Tribune.. C'est là bel et bien de la censure préventive, et au lieu de me demander des suppressions vous devriez m'aider à dire son fait au parquet. La question est celle-ci : peut-on poursuivre en volume une page qui a été tolérée sur la voie publique ? — et, d'autre part, un procureur impérial peut-il prendre sur lui d'annoncer à l'avance les poursuites dont un livre non publié sera l'objet. Remarquez que le procureur impérial parlait de ces poursuites futures au directeur même du journal auquel il venait de faire grâce.

Je ne vous accorde donc pas les coupures que vous me demandez. Pour moi il y a une question de droit. Je crois de ma dignité d'aller en avant, d'affronter ce danger dont on me menace. Et s'il le faut, je raconterai tout haut cette histoire.

Une autre raison me fait vous refuser la coupure en question. C'est que le passage incriminé contient toute la thèse du roman. J'ai pris cette thèse dans Michelet et dans le docteur Lucas, je l'ai traitée d'une façon austère et convaincue, je n'entends pas convenir que j'aie pu être immoral. Je préfère que le volume ne paraisse pas. D'ailleurs, j'espère que vous comprendrez mes raisons et que vous reviendrez sur votre décision.

Zola avait un souci louable de sa dignité d'écrivain. Et puis, l'occasion était trop avantageuse pour qu'il la laissât échapper. Ce tumulte, après lequel il soupirait depuis si longtemps, s'offrait de lui-même ! Et il y aurait bénévolement renoncé!... Il débarque tout bouillant chez Lacroix, il le remonte, il l'échauffé. II

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dresse, avec lui, ses batteries. Voici comment ils procéderont. Ils feindront, pom* la galerie, de se fâcher. Zola signifiera par huissier à son éditeur Tordre exprès "de mettre l'ouvrage en vente. L'éditeur regimbera. Et les journaux seront saisis de l'aventure. Des bruits sournoisement semés, puis des notes plus vives, puis de violents entrefilets en instruiront le public .. Et l'arsenal est forgé par nos deux compères. J'en ai là, sous mes yeux, toutes les pièces. La plus importante, c'est la sommation sur papier timbré :

L'an mil imitcent soixante-huit, le vingt-sept novembre, à la requête de monsieur Emile Zola, homme de lettres, demeurant à Paris-BatignolleS;,rue Trufl'aut, 23, j'ai François-Victor Denis, huissier près le tribunal de la Seine, fait sommation à MM. Lacroix, Verboeckhoven et Ci«, de, dans le plus bref délai, avoir à mettre en vente un volume ayant pour titre : Madeleine Férat, etc.

A C(Mé de cet acte extra-judiciaire, et dans la même enveloppe, je découvre le bout d'article rédigé de la plume de Zola et destiné au Figaro. Cela est parfait. C'est un modèle du genre. Jugez plutôt :

Il y a, en ce moment, entre un romancier et un éditeur, un conflit dont les détails sont des plus curieux. Nous donnons ces détails sous toutes réserves M. Emile Zola a publié dans un journal un roman : La Honte, qui doit porter en librairie le titre de Madeleine Férat. M. Lacroix refuse aujourd'hui de mettre ce livre en vente, bien qu'il soit lié par un traité avec Fauteur.

11 paraît que lors de sa publication en feuilleton, un

passage de ce roman aurait ému le parquet qui aurait fait appeler le directeur du journal. « On vous fait grâce, aurait dit le procureur impérial, parce que vous êtes bien en cour; mais prenez garde, l'œuvre sera sans doute poursuivie en volume, et vous pourriez être inquiété. »

Le directeur, effrayé, se serait alors empressé de venir rapporter cette conversation à M. Lacroix qui hésité, naturellement, à accomplir son traité devant une pareille menace. De son côté, M. Emile Zola serait bien décidé à n'accorder aucune coupure, faisant de cette affaire une question de droit, prétendant que ce qui a été autorisé sur la voie publique ne saurait être poursuivi en volume. On parle d'huissier, et il y aura peut-être procès.

Et l'on affirme qu'il n'y a plus de censure préventive !

Il faut croire que le Figaro, sollicité, refusa dé marcher. Il était apparemment « gêné par ses attaches officielles ». Zola s'empressa de le mander à son éditeur.

Vous trouverez, ci-jointe, la note qui devait passer dans le Figaro. Je la trouve si complète, si réussie, que je ne puis me décider à la perdre. Tâchez donc, pour l'amour de Dieu! qu'on la publie quelque part. Feyrnet est de retour, je pense. Il pourrait la donner dans le Temps. S'il refuse, voyez ailleurs.

Pour ma pai*t, j'ai brûlé mes vaisseaux, toute ma causerie de là Tribune, qui doit paraître samedi, esi consacrée à notre affaire. Puisque personne ne veut m'aider, je m'aiderai moi-même. Je pense que vous m'approuverez. Ma causerie fera grand effet, j'en suis sûr.

Mais je compte absolument sur vous pour m'aider. Il faut que le Temps me seconde.

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La campagne ne fiit pas aussi chaude qu'Emile Zola Teût souhaité. L'Empire ne releva pas son défi et renonça h le poursuivre. Trois Jours s'écoulèrent. Le « communiqué » attendu n'àtriVait point. Alors Zola presse son complice de lancer l'ouvrage; il n'y a pas une minute à perdre si Ton veut avoir le bénéfice de cette escarmouche. On oublie si vite en France ! Hâtezvous, Lacroix, hâtez-vous!

2 décembre 1868.

Lo bruit s'apaise et je ne crois pas qu'on m'envoie un communiqué. Il serait bon de ne pas perdre de temps. Je suis d'avis qu'ôri fnetle en vente samedi.

Voici le grand avantage que je vois à paraître ce jour-là. Il faudrait, dans ce cas, obtenir à toute force un article d'Henry Fouquier dans le Figaro. Vous savez qu'il fait sa causerie le dimanche. Tâchez de le voir et sondez-le. Suivant ce qu'il vous dira, remettez-lui immédiatement un exemplaire, en lui demandant d'annoncer la vente de ce terrible roman qui... que. ., etc. Vous voyez tout le parti qu'on tirerait d'une pareille arindnee;

Après ces innombrables péripéties, Madeleine Férat prit son essor. Le livre n'était pas ennuyeux. On en avait parlé. Il se vendit mieux que lliérèse Raquin. Zola s'acheminait vers les gros tirages. Il inspira dès ce moment à M. Lacroix, et comme stratège et comme littérateur, une confiance sans limite. Et ils signèrent le mémorable traité qui devait passer plus tard aux

mains de M. Georges Charpentier et qui servit de base à leur féconde association.

M. Albert Lacroix acheva son récit en même temps que sa trentième cigarette.

— Avais-je tort, conclut-il, de prétendre que les routes de la gloire sont étrangement encombrées et hérissées de difficultés? Soyons indulgents à ceux qui s'y engagent. Le génie ne suffit pas à les conduire au succès. L'exemple de Balzac et de Zola nous le prouve. Il en est des victoires littéraires comme des victoires diplomatiques. Gela s'échafaude, se combine, se cuisine — c'est le mot — dans la coulisse. Le public n'aperçoit que le résultat de la bataille; il ignore par quels procédés ingénieux on l'a gagnée. Mais il n'est pas permis aux gens du métier d'être si naïfs. Aussi quand je vois la critique dénoncer avec indignation l'audace et l'humeur impatiente de nos jeunes écrivains je souris. — moi qui connus leurs prédécesseurs...

Le digne libraire sourit, effectivement... Et tandis qu'il s'exprime avec tant de clairvoyance et de sagesse, je considère son humble logis, les pauvres objets dont il est orné, le petit poêle, la lampe fidèle, l'étroite table oii le philosophe corrige nuit et jour les épreuves de son Histoire de France^ et la grosse malle — la malle symbolique — échouée sur le parquet, et qui renferme en ses flancs les illusions et les déceptions d'une longue vie.

— Mon cher monsieur Lacroix, vous devriez posséder un palais à la ville, un château à la campagne et

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des rentes de nabab... Comment n'est-il rien demeuré, de tout l'argent qui a passé par vos mains?... II soupira doucement, sans amertume :

— C'est l'instant, dit-il, de nous souvenir de nos classiques •.

Sic vos, non vobis mellifl'catiSy apcs. . .

Emile Zola, qui menait une existence assez retirée, se retrouvait toujours avec délices chez son éditeur et vieil ami Georges Charpentier. Il s'y sentait à Taise, dans une atmosphère d'admiration et de sympathie. Mme Charpentier, avec cette grâce et cette impétueuse bonté qui inspirent tous ses actes, s'ingéniait à lui plaire. Elle y réussissait aisément. Je vois encore Zola, silencieux d'abord et comme renfrogné et mélancolique, puis s'animant à mesure que la conversation s'échauffait, et y versant bientôt l'ardeur et la fièvre dont il était dévoré. C'était le roi du logis, un roi tout à la fois timide et pénétré de sa force, bonhomme et cependant orgueilleux. J'ai devant les yeux les larges rides de son front, son regard réfléchi, et dans l'oreille le son de sa voix hésitante et passionnée.

Au lendemain de sa mort, j'allai voir l'aimable femme. Elle me fit un récit touchant de cette longue affection qu'aucun dissentiment n'a jamais altérée ; et sans le vouloir, sans le chercher, par la seule éloquence de son cœur, elle traça du romancier un portrait saisissant et qui me parut nouveau.

Voilà tout juste trente ans que Zola fut mis en rapports avec la famille Charpentier. C'était au lendemain de la guerre. M. Georges Charpentier, qui venait de prendre possession du fonds de commerce paternel, avait alors ses magasins et ses appartements sur le quai du Loiivre. Un grand nombre d'artistes et d'hommes de lettres y fréquentaient ; Tun des plus assidus était Théophile Gautier. Souvent, il s'y rencontrait avec Francisque Sarcey. Ils y dînèrent un soir et accompagnèrent leurs hôtes à la Comédie-Française. L'entretien effleura mille sujets divers. Gautier, d'humeur plaisante et paradoxale, entreprit son jeune confrère sui" le chapitre dé la toilette.

— Je suppose, s'écria-t-il, que vous possédez dans vôtre garde-robe plusieurs habits ridirS?

— Je n'en ai qu'un, répliqua Sètrcèy. Et il n'est pas neuf.

— Eh quoi! fit Gautier, vous mettez le même habit aux enterrements et aux mariages! Cela est d'une suprême inconvenance !

Le bon Théo avait, lui aussi, ce jour-là, un habit râpé. Mais sous le drap, fatigué par un trop long service, battait son cœur d'or. Aucune infortune, aucune injustice ne le laissait indifférent. Il en vint à s'occuper des écrivains nouveaux dont la réputation Commençait à poindre.

— Il en est un qui n'est pas heureux, dit-il, et qui ne ressemble pas à tout le monde. Prenez-le donc chez vous, mon cher Charpentier. Ou je me trompé

fort, ou ce garçon est doué d'un brin de génie. Il se nomme Emile Zola. En avez- vous ouï parler?

— Certes!...

Sarcey et Charpentier l'avaient suivi depuis ses débuts à VEvénement et au Figaro. Ils avaient lu Thérèse Raquin. L'opinion de Gautier ne laissa pas, cependant, de les surprendre. Et le jeune éditeur l'avait encore présente à l'esprit quand, quelques semaines plus tard, on lui remit la carte d'Emile Zola. 11 vit entrer dans son cabinet un homme trapu, robuste, très brun, mal nippé, lourd et fruste d'allure, et qui paraissait fort embarrassé de sa personne. Mme Charpentier, en l'apercevant, s'éclipsa et les laissa seuls. Ils causèrent. Zola était si ému, qu'il prit la jolie et charmante femme de Charpentier pour sa mère. Mais il fut tout de suite réconforté par la physionomie juvénile de son interlocuteur. Il croyait avoir affaire au papa Charpentier, à un vieux bonze du romantisme; et cette perspective le terrorisait. Il se remit. Il exposa ses désirs, ses ambitions, ses projets, sa misère présente, ses rêves de gloire.

— J'ai dans la tête des idées de roman. Ce qui me manque, c'est le repos moral, la vie assurée, c'est le pain quotidien. Pour me le procurer, je me plie à des métiers de manœuvre. Je cours les journaux, j'accepte des besognes insipides... Si vous saviez quels durs moments j'ai passés !

Dans l'humble logement qu'il habitait avec sa mère et sa femme, il avait subi l'assaut de la faim, l'humi-

liation des dettes et des saisies, toutes les tortures réservées aux débutants sans fortune. Il lui était arrivé de vendre la laine do son matelas pour fléchir les rigueurs du boulanger. Mme Zola, dont l'existence entière ne fut que dévoûment, abnégation et noblesse d'àme, allait quérir au Temple des vêtements d'occasion qu'elle lui ajustait tant bien que mal. Mais l'écrivain ne se laissa point décourager par ces épreuves.

— Voici ce que je vous propose, dit-il à Charpentier : c'est de continuer avec vous le traité qui me liait à votre confrère Albert Lacroix et qu'il a été contraint' d'interrompre. Je m'engage à vous remettre deux volumes chaque année. Pendant dix ans vous en aurez la propriété exclusive, tant au point de vue de la librairie que de la reproduction. Et en retour de ces avantages, je vous demande de me verser cinq cents francs par mois, durant six années consécutives.

— En d'autres termes, dit Charpentier, il faut que je m'engage pour trente-six mille francs. Vous m'accorderez bien vingt-quatre heures pour réfléchir...

Lorsque Zola, palpitant d'inquiétude, reparut le lendemain, l'éditeur ne lui laissa même pas le temps d'ouvrir la bouche.

— Topez là. Vous me plaisez. J'ai confiance. Nous sommes d'accord !

Avec quelle fureur le jeune écrivain se rua au travail, vous le devinez! Les vingt-cinq louis qu'il était sûr d'empocher mensuellement suffisaient à ses be-

soins et lui permettaient de s'absorber en son œuvre. Le bien-être, peu à peu, pénétra dans le ménage. Tout en creusant, avec une invincible patience, le sillon des Rougon-Macquart, Zola se multipliait; il tirait des coups de pistolet dans la presse, il poussait une pointe vers le théâtre, qui fut son éternel tourment et le but ingrat de ses efforts. Il peinait, il agissait; ses quatre pages quotidiennes tracées, il descendait dans un petit jardin attenant au rez-dechaussée qu'il avait loué rue La Condamine, aux BatignoUes ; il arrosait de ses mains le maigre gazon et les quatre géraniums de son unique pelouse. Ses livres, à la vérité, se vendaient mal. On en écoulait quinze cents, deux mille exemplaires, tout au plus. Mais il se dépensait ; et quoiqu'il eût le labeur âpre et difficile, ij concevait dans la joie, il croyait en l'avenir. Il était heureux. Une lettre que M. Charpentier a conservée térnoigïie de cette santé, de cette inaltérable allégresse. Par une étrange anomalie, le romancier qui décrivait de préférence la laideur des choses ne les voyait aipsi que sur le papier; il était optimiste dans le comiïierce ordinaire de la vie ; et le monde ne lui paraissait noir que quand il s'attachait à le peindre,

Paris, 23 juillet 74.

Excusez-moi, si j'ai tant tardé de vous écrire. J'attendais une solution.

D'abord, mon affaire ayep Montigny a manqué. Il m'a rendu mon manuscrit d'une façon charmante, en me ju-

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rant qu'il avait le plus vif désir du monter quelque chose de moi II m'a môme donné mes entrées au Gymnase, comme consolation, sans doute En somme, il a été effrayé, mais il est très certain qu'il a longtemps hésité et que la porte de son théâtre me reste ouverte, si Je veux être sage.

pès que j'ai eu mon manuscrit, Je n'ai rjen Bu de plus chaud que de le porter ailleurs. C'est décidément une maladie : on veut quand môme être Joué. Je n'avais plus qu'à aller frapper à la porte du théâtre de Cluny. J'y suis allé. Et hier Weinschenk a reçu ma pièce. Elle passera avant celle de Flaubert, vers le milieu de septembre, Dieu sait dans quelles conditions, car la troupe m'efTraie singulièrement. Que voulez-vous? C'a été plus fort que moi, il m'a fallu aller dans cette galère, pour ma tranquillité de tète. Le manuscrit dans un de mes tiroirs me rendait malheureux.

Le pis est que voilà votre aimable invitation dans l'eau. Les répétitions commenceront du 10 au 17 du mois prochaip et il ne me sera pas possible de tenir la parole que j'ai donnée à Mme Charpentier. Dites-lui de ne pas trop me tenir rancune. Expliquez-lui qu'un auteur qui a une pièce à placer est l'être le plus à plaindre du monde. J'ai vainement supplié Weinschenk de remettre la chose à plus tard. Il a sa saison prête, dit-il. Enfin, je suis désolé, d'autant plus que je comptais sur ces quelques jours de repos pour me remettre du très vilain été que je viens de passer.

Une bonne poignée de main, mon cher ami, et encore une fois, excusez-moi de tout ceci.

Votre bien déyoué,

Emile Zola.

Il est bien entendu que je retarde la première jusqu'à votre retour. Je tiens beaucoup à ce que vous soyez là.

Il ne manquait à notre auteur pour devenir tout à fait célèbre que la consécration d'un grand succès populaire. V Assommoir le lui apporta. Ce fut la vogue foudroyante, accompagnée de son habituel cortège de panégyriques et d'envieuses censures. Zola eut la double satisfaction d'être exalté et déchiré immodérément, et celle — qu'il apprécia aussi, sans doute — de rencontrer chez son éditeur une conscience d'honnête homme. Paul Alexis nous a conté cette scène mémorable :

— Notre traité primitif ne saurait subsister, dit Charpentier. Il m'est trop avantageux. Je le supprime. Et c'est moi qui vous redois vingt mille francs.

Jamais Zola n'eût supposé, jadis, qu'il pût tenir dans ses mains pareille somme! Il descendit de la rue La Condamine à la rue Saint-Georges ; il eut un «petit hôtel » pour lui tout seul et un jardin de 20 mètres carrés. Mme Zola prit une cuisinière... C'était le grand luxe. Et il acquit, pour 9.000 francs, une maison de campagne, à Médan, joli village, où la corruption parisienne n'avait pas encore pénétré. Les épreuves matérielles étaient finies. Le romancier n'avait plus que des luttes intellectuelles à soutenir. Elles ne l'effrayaient point, elles le tentaient au contraire et aiguillonnaient sa verve. Il était né pour se précipiter, la tête baissée et les poings en avant, dans la bataille.

Peut-on affirmer que, malgré sa gloire et les satis-

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factions d'amour-propre qu'elle lui procura, il ait pleinement joui de la vie? Le parfait bonheur est rare, et chez ceux-là, surtout, qui semblent le posséder. Il n'est presque pas un artiste qui ne souffre d'une plaie secrète, de quelque tristesse qu'il cherche en vain à dissimuler. C'est presque toujours un regret inapaisé ou une ambition déçue. Le public suppose, avec vraisemblance, qu'Emile Zola fut ulcéré du mépris, absurde du reste et puéril, que lui montra l'Académie, en lui refusant obstinément ses suffrages. On insinue que l'irritation qu'il en ressentit ne fut pas étrangère à l'extrême violence des paroles et des actes, où, plus tard, on le vit s'abandonner. L'aventure, quand on y songe," est extraordinaire. Cet homme qui s'était posé en adversaire farouche des préjugés, des conventions sociales, qui méprisait l'art officiel et lui avait asséné les plus rudes coups de sa massue ; ce paysan du Danube, ce révolté s'humanisait soudain, se pliait aux sollicitations, aux visites déférentes, acceptait de suspendre à sa boutonnière le hochet écarlate qu'il avait souvent raillé... D'où provenait un tel changement?... Faut-il, comme le docteur Toulouse, l'attribuer uniquement au désir qu'avait l'écrivain d'accroître son prestige aux yeux de la foule?

Je vais essayer d'éclaircir ce petit problème psychologique. Mais je suis obligé de tirer les choses d'un peu loin...

Gustave Flaubert aimait sincèrement Zola ; ils

devisaient volontiers de leurs ouvrages, et se communiquaient leurs projets. C'est ainsi que Zola fut amené, analysant un volume qu'il avait sur le chantier, à désigner un personnage qui devait, dans sa pensée, s'appeler Mme Bouvard. A ce nom, Flaubert pâlit et manifesta un trouble singulier. Dès qu'il fut seul avec son ami, il lui prit les mains et, d'une voix bouleversée :

— - Zola, dit-il, je vous prie de me rendre un immense service.

— Et qu'y a-t-il, Flaubert? Je vous suis tout acquis, vous le savez...

— Promettez-moi que votre héroïne ne sera plus Mme Bouvard...

— Pourquoi cela?... Bouvard est agréable et euphonique... Mme Bouvard.,, cela sonne bien... Ce nom vous déplaît-il?

— Il ne me plaît que trop.

Et Flaubert ajouta sur un ton de mystère :

— J'achève un roman intitulé Bouvard et Pécuchet. Si vous m'enlevez Bouvard, je f... mon manuscrit au feu, et je me f... moi-même par la fenêtre...

L'illustre homme de lettres avait un visage si tragique en proférant ces mots que Zola s'empressa de le rassurer et jura d'immoler Mme Bouvard sur l'autel de la camaraderie. Flaubert rasséréné lui sauta au cou et s'engagea, in petto, à lui prouver sa gratitude.

Or — voyez comme tout s'enchaîne ici-bas — il ar-

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riva que, en 1H78, après la victoire orageuse de V Assommoir, M. Agénor Bardoux devint ministre. Flaubert le connaissait ; il le supplia d'attribuer une de ses croix à l'auteur de ce livre si remarquable et si contesté. M. Agénor Bardoux acquiesça au vœu de Flaubert. Il acquiesçait toujours. Il était aussi charmant qu'on peut l'être. Mais il était faible. 11 se troubla par avance à l'idée des criailleries que soulèverait son choix. Au lieu do décorer Zola, il décora Ferdinand Fabre. Et deux fois de suite, la même comédie recommença. Serments, protestations du ministre. Et, au dernier moment, défection subite. Zola, justement blessé, publia dans les gazettes une épître retentissante où il déclarait renoncer au ruban rouge.

Les années coulèrent. Zola persévéra dans son attitude intransigeante. Il était le colosse, le génie inaccessible aux médiocrités humaines. Il poursuivait la tâche qu'il s'était tracée, avec la régularité des astres qui accomplissent leur révolution. Et voici qu'un matin, comme il venait d'achever la Terre, il lut un manifeste rendu public, et par lequel ses cinq plus intimes disciples l'abandonnaient. Le scandale fut énorme. On s'en amusa beaucoup, dans certains salons rivaux, où l'on trouvait la personnalité de Zola trop encombrante. Les cinq transfuges furent loués par ceux-ci, blâmés par ceux-là. Le ministre d'alors, M. Lockroy, n'approuva point leur conduite. Et il forma, à son tour, le dessein de conférer la croix de chevalier au maître si cruellement trahi. Il s'en ouvrit

à une amie commune qui voulut bien jouer le rôle d'ambassadrice et prit en toute hâte le chemin de Médan. Zola repoussa avec fermeté ses ouvertures.

— C'est de la folie!... Vous oubliez ma lettre I Je me couvrirais de ridicule!

Elle insista. Elle avait d'excellentes raisons à alléguer. Il était bon de réagir contre ce reproche d'immoralité dont on accablait son œuvre. Une récompense, solennellement décernée, ruinait cette accusation et réhabilitait, en quelque sorte, l'auteur aux yeux du vulgaire.

— Réfléchissez-y...

11 pesa le pour et le contre, consulta Mme Zola, dont il prisait infiniment le sens judicieux, et, brusquement, il se décida.

— J'accepte... Mais à une condition, c'est que vous m'apportiez aujourd'hui même l'engagement formel du ministre.

L'amie dévouée reprend le train, se précipite rue de Grenelle, formule son ultimatum...

— Le conseil se réunit vendredi; je lui ferai part de mes intentions, dit le ministre.

— Il me faut une promesse immédiate.

— Attendez deux jours.

— Pas une minute. C'est à prendre ou à laisser.

— Eh bien 1 je vous la donne I

La renommée assure que M. Lockroy eut fort à faire pour amener ses collègues à son sentiment et que la dispute fut si vive qu'il dut les menacer d'une

LE CARACTÈRE d'ÉMILE ZOLA 101

démission bruyante. Enfin, il eut la joie de fleurir le romancier, en présence et dans le salon de son amie. Cette amie fidèle était 1res étonnée — malgré tout — d'avoir si aisément triomphé des scrupules de Zola. Elle le fut davantage, lorsqu'il l'aborda la semaine suivante par ces paroles :

— Vous ne devineriez pas d'où je viens.. Je sors de chez Halévy... Je pose ma candidature à l'Académie française...

Et comme elle demeurait interdite, il lui développa sa pensée :

— J'avais le choix entre deux voies à suivre : ou la voie officielle ou l'autre. Je ne songeais point à la première. Vous m'y avez introduit. Je dois la parcourir jusqu'au bout. Un homme comme moi ne s'arrête pas à mi- cote. Ou il passe, sans s'arrêter, devant la montagne, ou il en gravit le faîte. Le sort en est jeté. Je serai grand'croix de la Légion d'honneur. Je serai sénateur puisqu'il existe un Sénat. Et puisqu'il existe une Académie, je serai académicien.

L'excellente femme comprit alors ce qu'il y avait au fond de ce caractère et quelle énergie et quelle volonté implacable il recelait. Dix-neuf fois Emile Zola tenta les chances académiques. A chaque nouvel échec, il répétait :

— Je fais de l'histoire littéraire. Si le jour de ma mort on vote sous la coupole, je m'y présenterai. Et mes petits-neveux sauront que Zola a été refusé vingt-

cinq ou trente fois à TAcadémie française*.. Tant pis pour elle !...

Quelqu'un, à qui Tamie de Zola révéla ces curieuses particularités, ne put s'empêcher de s'écrier :

— Quel orgueil 1

Elle s'empressa de le défendre :

— Orgueilleux, qui ne l'est ici-bas? Gitez-moi un romancier, un dramaturge, un poète qui ne soit convaincu de son génie!... Mais la plupart de ces messieurs ont l'orgueil sournois; ils affectent une modestie qui n'est point dans leur âme, et prennent sous les compliments des airs doucereux et pâmés. Zola se rendait pleinement compte de sa valeur ; il la proclamait hautement; son orgueil s'épanouissait au soleil comme un fruit superbe. Et c'est principalement cette altière franchise, ce manque d'hypocrisie qu'on ne lui pardonnait pas.

M'ayant rapporté avec exactitude ces propos intéressants, Mme Charpentier prit dans un carton, qui en était bourré, deux ou trois autographes. Je les lus avec plaisir. Et je n'y découvris pas ces suggestions malsaines et cette inquiétude maladive dont Zola, si l'on en croit certains de ses ennemis, aurait eu l'imagination troublée. Ce sont d'honnêtes billets, écrits sans malice, exempt^ de méchanceté et d'intentions spirituelles (pas plus que Lamartine, Zola ne se piquait d'avoir de l'esprit ); de braves billets qui respirent l'équilibre, la sérénité, la passion du travail :

LE CAHACTÈRE d'ÉMILE ZOLA 108

Médan, 27 août 89.

Merci, mon vieil ami, de votre bonne lettre. J'ai lu dans le journal de Billaud le beau succès que vous avez fait à V Assommoir chez Pietro Bono. Et j'avoue que je n'ai pas trop regretté d'être absent, car je n'aime les ovations qu'à distance. Pourtant nous regrettons fort de n'être pas avec vous, malgré le mauvais temps. Mais toutes sortes de devoirs nous clouent ici.

J'ai travaillé à mon roman avec rage* J'aurai certainement fmi le l®*" décembre. Je crois que la Vie populaire en commencera la publication vers le 20 octobre, et nous tacherons de paraître à la fin de janvier. Dès le 15 septembre, je compte porter à Fasquelle les sept premiers chapitres pour qu'on les compose tout de suite. N'est-ce pas? donnez-lui des ordres en conséquence. Je compte aussi lui remettre enfin le Vœu d'une morte, que je suis en train de relire. Ah! mon ami, quelle pauvre chose! Les jeunes gens de dix-huit ans, aujourd'hui, troussent des œuvres d'un métier dix fois supérieur à celui des livres que nous faisions, nous, à vingt-cinq ans. Enfin, ce sera un bouquin curieux à comparer avec ceux qui l'ont suivi. Il faudrait qu'on se hâtât et qu'il fût prêt à paraître en un mois, vers le milieu d'octobre.

Je... suis pris du désir furieux de terminer au plus tôt ma série des Rougon-Macquart. Je voudrais eiï être débarrassé en janvier 92 Gela est possible, mais il faut que je bûche ferme. Je traverse une période très saine de travail, je me porte admirablement bien, et je me retrouve comme à vingt ans.

C'est le 10 septembre que nous allons rentrer à Parisf, pour nous installer tout doucement dans notre nouvel appartement. Il nous faudra bien six semaines, et nous voudrions y être avant le froid. Il y a beaucoup à faire,

mais nous en prendrons à notre aise, quitte à ne tout meubler que plus tard. — Vous nous trouverez donc réinstallés à Paris. — En décembre nous reviendrons à Médan tuer le cochon, et, si le cœur vous en dit, vous serez des nôtres.

Il fait ici un temps atroce, comme partout, je crois. Moi, personnellement, je n'en souffre pas, me cloîtrant du matin au soir. Je n'ai d'ailleurs guère vu, cet été, qu'Alexis, Thyébaut etCéard. Ce dernier, pour le moment, voyage en Savoie. Notre cousine Amélie, qui a passé trois semaines avec nous, est partie d'hier.

Voilà, mon bon ami. Je vous souhaite à vous du soleil, puisque vous êtes allé là-bas pour en avoir. Dites à votre femme que nous sommes heureux de la savoir en bonne santé et que nous comptons bien la revoir tout à fait remise. De bonnes caresses aux enfants, vives amitiés à Georgette et à son mari, grandes poignées de main aux Desmoulin et aux Billaud, de notre part à tous deux . J'espère que je n'oublie personne.

Ah! mon ami, si je n'avais que trente ans, vous verriez ce que je ferais! J'étonnerais le monde!...

Comme j'achevais ces lignes, une autre lettre est tombée à terre. Je l'ai ramassée. C'est la copie d'une dépêche adressée par Zola au petit-fils de Victor Hugo. Le grand homme venait de mourir. Zola l'avait, de son vivant, furieusement attaqué. Il détestait en lui le chef d'une école rivale. Le naturalisme exécrait le romantisme. Mais en ce jour de deuil, il lui parut décent de déposer les armes.

Vous saurez peut-être un jour, monsieur, que, même devant Victor Hugo, j'ai réclamé les droits de la critique.

LE CARACTÈRE d'ÉMILE ZOLA 105

Et c'est pourquoi, dans l'affreuse douleur où vous êtes, je tiens. à vous dire que tous les cœurs se sont brisés avec le vôtre.

Victor Hugo a été ma jeunesse, je me souviens de ce que je lui dois. Il n'y a plus de discussions possibles en un pareil jour: toutes les mains doivent s'unir, tous les écrivains français doivent se lever pour honorer un maître et pour affirmer l'absolu triomphe du génie littéraire.

Veuillez croire, monsieur, à ma profonde et douloureuse sympathie.

Emile Zola.

Paris, 22 mai 1885.

Puissent, d'une et d'autre part, ces nobles paroles être entendues ! La haine devrait expirer au bord des tombes ouvertes...

J'ai passé l'autre jour deux heures inoubliables.

Quelqu'un m'avait dit :

— Voulez vous rendre visite à la plus fidèle amie du P. Didon? Lorsqu'il mourut, elle publia les lettres presque quotidiennes qu'elle avait reçues de lui. Mais ce qu'elle n'a conté à personne, c'est le secret de l'affection spirituelle qui les liait l'un à l'autre. Il y a là un mystère d'âme, très délicat, qu'elle vous confiera peut-être. Si elle consent à parler, vous aurez, sur le caractère de l'illustre religieux, des lumières toutes nouvelles. Et puis elle a conservé des pages douloureuses qu'elle n'osa pas imprimer d'abord, mais qui, maintenant, pourraient être révélées. Enfin la confi-

LE COBUR nu »». DIDON 107

dente du P. Didon est une femme supérieure. Et vous tirerez un gros profit de son entretien.

11 n'en fallait pas tant pour éveiller ma curiosité et ma sympathie.

L'Amie du P. Didon réside ordinairement à Saint- Pétersbourg. Elle n'est que de passage à Paris. Elle liabite, dans une vieille rue du faubourg Saint-Germain, un logis silencieux et discret. C'est laque je l'ai trouvée. Elle n'était pas seule. Elle causait avec un père dominicain à qui elle me présenta. Et je vis bien que leur réunion n'était pas un pur effet du hasard, et que j'y étais pour quelque chose.

Ce moine a beaucoup connu Didon ; il fut un peu son disciple et le témoin des derniers événements de sa vie. Sa physionomie ouverte et franche, le ton de son discours et la netteté de son regard me plurent infiniment. Et quant à l'Amie, elle me conquit de suite. Elle a franchi le cap de la première jeunesse ; les roses de ses joues se sont fanées, quelques fils d'argent sont épars dans ses cheveux. Mais elle dut être belle ; elle l'est demeurée par ce qui ne vieillit pas, par l'expression des yeux, qu'elle a bleus et limpides, et par les lignes du visage. Je devinai que la vérité allait sortir de leurs bouches et, dès le début de notre conversation, je me sentis à l'aise et en confiance.

— Oui, murmura-t-il, le père Didon fut calomnié; on ne lui rendit justice ni dans le sein, ni hors de l'Église.

— Oui, soupira-t-elle, ce fut un cœur admirable. Si

108 j/envers de la gloire

je vous disais comment je l'approchai et comment il m'accueillit...

11 se fit un profond silence.

Et l'Amie commença...

Elle n'avait pas vingt ans. Il en avait trente-cinq. L'éducation, la forte culture qu'elle avait reçues, irritaient, sans l'assouvir, son désir d'apprendre. Elle ne voyait pas clair dans sa destinée. Elle avait besoin d'une direction morale. Une parente, à qui elle envoyait l'aveu de ses tourments intimes, communiqua ses lettres au P. Didon. « Il n'y a que vous, lui ditelle, qui puissiez la discipliner. » Le P. Didon lut ces billets; leur tristesse, l'étrange désordre qu'ils décelaient, l'émurent. Il répondit à la date du 9 août 1875 :

« Vous avez un esprit ouvert à la lumière, un cœur inquiet parce qu'il est vide et affamé, une imagination éprise d'idéal, une âme digne d'être toute à Dieu. Pour vous, telle que je vous devine, le monde ne vous séduira pas longtemps. »

La jeune fille, soutenue par cette bienveillance, dépêcha au P. Didon sa confession complète et sollicita en retour l'appui dont elle avait soif. « Si vous devez être sauvée par moi, répliqua le Père, nous uous verrons. Cela me semble écrit. » Il ne restait plus qu'à convenir d'une entrevue. Elle eut lieu. Quel était le trouble de la pénitente, vous le pressentez!

— Je parus devant lui. Je lui avouai mes doutes, mes angoisses; je ne lui cachai pas le peu de goût que

j'avais pour le commerce des prêtres, et la confiance instinctive qu'il m'inspirait, lui qui ne ressemblait point aux autres. Il me témoigna une inefîable bonté. Ah ! ce premier entretien ! Tous les mots en sont gravés au plus profond de moi-même. J'entends le père, et — en fermant les yeux — je le vois !

Dès lors, entre ces deux âmes, qu'un dessein de la Providence a rapprochées, des relations presque journalières s'établissent. Le père prodigue les avis que l'on accueille avec gratitude et que l'on médite avec ferveur :

« Dans toute vie humaine, écrit-il, il y a deux côtés, le grand et le petit. Dans toute destinée, il y a deux chemins : le vulgaire et Théroïque; le petit côté de votre vie, ce serait de rester ce que vous êtes, irrésolue, inquiète; le grand côté, ce serait de sortir de vous et de suivre l'appel de Dieu. Le petit côté, en un mot, ce serait de devenir vieille fille; le grand côté, ce serait d'épouser un homme digne de vous et, si vous n'en trouvez pas, d'épouser le Christ et la pauvre humanité qui souffre, qui est misérable et qui a tant besoin d'être aimée. Vous êtes la première jeune fille à qui je parle ainsi. »

Les semaines s'écoulent. La pénitente continue de s'enivrer du vin de cette parole, qui lui devient nécessaire,,comme l'air qu'elle respire. Et peu à peu un sentiment tout neuf l'envahit, la soulève au-dessus d'elle-même; elle ne sait pas s'il est d'essence humaine ou divine, ni ce qu'elle aime le plus, des pa-

rôles consolantes qui lui sont versées ou de celui qui les verse, et si c'est Dieu qu'elle aime en Didon ou Didon qu'elle aime en Dieu. Mais elle aime 1 Son affection, sa piété filiale a des accents si passionnés, que le père en éprouve quelque remords. Il s'accuse d'avoir déchaîné cet orage. Il cherche à l'apaiser.

« Soyez calme, soyez forte. Regardez plus haut. Je ne dois pas, je ne veux pas être dans votre vie un élément de trouble. J'y serai une énergie pleine de sérénité. »

Ce sont les conseils de la sagesse. Il est bien rigoureux de s'y attacher. Il y a telle minute où les plus fermes résolutions s'évanouissent. La jeune fille ne vit plus que dans l'attente de cette voix qu'elle espère chaque jour, et dont le charme la persuade et dont l'accent la vivifie. Elle s'exalte à ce point que le père Didon s'en épouvante. Il est lentement gagné par cet incendie qui la consume. Quelquefois, au milieu de ces conversations, où bien des choses qui palpitent en eux-mêmes n'osent s'exprimer, il se réfugie dans la prière :

a — A genoux, ma fille ! Récitez avec nioi le » Pater ! »

L'invocation produit son miraculeux effet. Quand ils se relèvent, leur agitation est calmée, leur paix reconquise. Mais ces luttes perpétuelles, cette crise sans cesse conjurée et renaissante, offrent des dangers que le père Didon devine et redoute. Il exige qu'on les fuie. Il impose à sa pénitente, et il s'impose ce sacrifice.

Elle s'en ira très loin, durant des mois, durant c(es années, jusqu'à ce que sa raison ait vaincu ses sentiments. Et lui aussi, il étouffera cette faiblesse, contre laquelle il n'avait plusd'armes, il repousseral'aiguillon du péehé, il s'arrachera à sa mortelle douceur.

Elle courba la tête, elle partit. Pendant près de trois ans elle s'exila. Et leur vertu fut victorieuse.

— Du moins, nous nous écrivîmes. J'ai là, toujours, les chers feuillets que sa main emplissait pour moi et qui m'aidaient à vivre. Je ne m'en sépare point.

L'Amies'est tue. Elle est restée songeuvse. Nous respections son recueillement, comprenant la mélancolie où la jetait cette évocation d'un passé si vieux déjà, et si proche.

Cependant le dominicain l'exhorta à poursuivre son récit.

Ces événements s'accomplissaient en 1876. C'est l'époque où la réputation du pèr^ Didon prenait un brillant essor. Ses prédications, ses conférences remuaient la foule. Son éloquence n'excitait pas seulement l'enthousiasme, elle appelait la contradiction, elle invitait à la polémique. Il y avait en elle quelque chose de combatif, d'agressif. Elle ravissait les uns, elle irritait les autres. Elle ne laissait personne indifférent. Il n'est pas nécessaire de retracer ce qu'il advint des prédications de Saint-Philippe-du-Roule et les démêlés qui s'ensuivirent. Ils sont dans toutes les mémoires. Le père Didon n'ignorait pas ce qui se

tramait contre lui dans l'ombre et la défiance où le tenait l'autorité ecclésiastique. Il s'était rendu à Rome, auprès du Saint-Père, afin de requérir son appui. Il l'obtint plus complètement qu'il n'eût osé l'espérer. Le 23 mars 1879, il adressait à l'Amie, à sa languissante Amie, un billet qui lui peignait l'immense satisfaction qu'il venait d'éprouver.

« Comme je sortais, le Saint-Père me mit la main sur l'épaule; il m'accompagna deux ou trois pas. J'aimais cette main du Christ sur moi. J'allais sortir, lorsqu'il me dit à voix haute et avec un geste hardi : « Continuez^ Didon, continuez! » Ce fut le dernier mot. Je l'ai emporté comme un mot d'ordre. Un vieux monde finit, cher enfant. Un nouveau monde est en train de naître. Léon XIII en sera le parrain. »

Malgré la protection de Léon XIII, Didon fut frappé et sa prédication brusquement interrompue. Il dut retourner à Rome et comparaître devant le général de rOrdre, le P. Larrocca, qui lui dit, après l'avoir embrassé : « Vous n'êtes pas un apôtre, vous êtes un tribun ; vous ne convertissez pas les incroyants ; vous 'les confirmez dans leur incrédulité. Vous n'avez pas l'esprit de l'Evangile. Vous avez compromis l'Ordre, en disant qu'il était dans vos idées. » Didon accepta ces reproches, sans mot dire. Il voulait revoir le pape. L'audience qu'il sollicitait lui fut refusée II se rendit au couvent de Corbara, en Corse, dont on lui imposait le séjour pour une période indéterminée.

L'opinion, qui assistait à ce drame et en surveillait

avec un intérêt très vif les péripéties, fut confondue d'une telle docilité. Elle apercevait en Didon un autre Hyacinthe. Elle le voyait dépouillant le froc, rentrant dans la vie civile, revendiquant ses droits de citoyen libre.

Fut-il sur le point de franchir le Rubicon, de couper le câble qui rattachait à l'Eglise? La tentation était d'autant plus forte qu'il avait, près de lui, un cœur sincère prêt à le soutenir, à partager ses épreuves, à s'associer à son sort bon ou mauvais. L'Amie, la triste Amie, n'attendait qu'un signe pour tomber dans ses bras et lui apporter le baume d'un inaltérable amour. Il lui suffisait de dire un mot. Il n'avait même pas à le prononcer... On l'eût deviné. On l'eût cueilli sur ses lèvres closes. Ilrefoula le cri qui allait s'en échapper. Il se meurtrit, se déchira la poitrine Cette fois encore, le chrétien vainquit l'homme. Mais quel combat !

-- Les lettres que j'ai publiées, a continué l'Amie, donnent une idée imparfaite de ce martyre, lien est une que je n'ai pas voulu joindre au recueil. Elle est d'une beauté déchirante. Elle est trop belle. J'ai craint, en l'imprimant, de soulever des tempêtes. Elle peintà nu l'âme du captif, son déchirement, sa plaie... Je voudrais vous la lire. . Et je n'ose... Elle est si sévère pour certains!... Elle flétrit et brûle comme un fer rouge...

L'Amie est allée quérir la précieuse relique. Elle la tourne, la retourne entre ses doigts. Elle hésite. Le père dominicain l'encourage du regard. Enfin elle se

décide ; elle déploie les feuillets. Ses yetlx s'y poâeht à peine Elle les a dévorés si souvent, qu'elle en possède le contenu. Elle ne lit pas la lettre, elle la récite; et, si l'on peut dire, elle la pense. Et, peu à peu, sa voix lente et claire s'attendrit ; elle s'imprègne de la douleur du P. Didon ; elle la reflète. Leurs âmes, à cette minute, se rejoignent et se fondent.

— Ces lignes portent la date du 18 janvier 1881. Il était très malheureux. Sa mère maladele mandait près d'elle. On refusait de le laisser partir. Or, par une poigtiante coïncidence, c'est à l'heure même où elle mourait, loin de son fils, qu'il m'écrivait cette lettre. Peut-être y a-t-ilune corrélation entre l'amertume qui en déborde et le pressentiment de la catastrophe qui lui sera annoncée le lendemain. Ecoutez... J'omets les premières lignes, qui sont toutes personnelles.

Gorbara, 18 janvier 1881.

... Ma conduite, humainement parlant^ est de la folie. Me soumettre... et pourquoi? Et à qui? — A votre supérieur? — Il se trompe. - En êtes-vous bien sûr? — Qu'on méjuge!... Pourquoi suis je traité de cette façon inique ? Où sont mes fautes ? Qui a rendu témoignage contre moi? — Mais vous compromettez rOrdre. — Akus, je me retire.

Voilà ce que Thomme eût fait en moi ; et quand j'ai écrit à cette malheureuse personne qui a commis le crime de jeter en pâture, au public, mes paroles, quand je lui ai écrit :

Je comprime tous mes sentiments humains, il n'y avait

LE COKUR DU I». niDON 115

pas à se scandaliser comme l'ont fait ces êtics sans entrailles et sans sincérité qui ne savent pas que — clans tout chrétien, comme dans tout moine, il y a un homme — un homme, vous entendez, c'est-à-dire un être personnel, un être indompté, un être à représailles. Cet homme existe en moi. Sous mes surfaces douces et apaisées, sous ma foi de chrétien, il y a des tempêtes, des révoltes, des impatiences, des fureurs.

J'ai comprimé tout cela pour l'amour du Christ. Sans lui, j'aurais dit à mon général quatre mots terribles et je serais parti. Je ne souffre ni l'injustice, ni l'oppression. Un homme qui les endure est faible, il est lâche. Si je n'étais qu'un homme, je me mépriserais moi-même pour n'avoir pas revendiqué mes droits ou flétri l'injustice qui me les ravissait.

Oui, je comprime tous mes sentiments humains et — s'il faut vous dire plus — je les comprime jour par jour, sans trêve. Ma lutte est incessante : je n'ai pas plus de repos, après neuf mois d'ensevelissement, qu'au premier jour. Je vis dans le Christ, mais je sens bien que l'homme vit toujours, qu'il est comprimé, qu'il n'est pas mort. Et il ne mourra pas. Il ne doit pas mourir. La grâce de Dieu me suffit. Je ne demande point la cessation de la lutte; je demande la force du Christ pour la porter avec joie. Je ne laisse point voir ces elîroyables tempêtes, à personne... J'ai des joies de l'Esprit qui me gardent la sérénité de l'âme; je laisse aller aux autres ce rayonnement doux et je garde le secret de mon calvaire. Et, encore une fois, vous oseriez supposer que moi - homme — je serais soumis? Non, non, je ne le suis que pour être fidèle au Dieu que je sers et à qui j'ai tout donné.

Cotte nuit, je rêvais. Cela m'arrive rarement et puis, le plus souvent, mes rêves sont sans intérêt.

J'aperçus deux hommes : l'un plus faible, l'autre robustement taillé et membre. Ils avaient l'air d'hommes du

peuple; le plus fort prit le plus faible qui se laissa saisir ; il le suspendit — l'autre ne disait rien — il le tortura — il ne disait rien — il le pinça, il le tordit d'un bras féroce la victime ne bougeait pas plus que si elle eût été cadavre, et elle vivait. — L'autre s'acharnait. Il était tout en sueur, les gouttes tombaient de son front, enfin son bras se lassa et je le vis se retirer, posant la main sur ses yeux, comme n'en pouvant plus. — La victime avait fatigué le bourreau. Je me réveillai.

J'avais l'âme accablée et je me palpai, en me disant : comme je souffre !

C'est moi la victime, entendez-vous. Dieu seul sait ce que j'endure entre ces quatre murailles blanches, aux pieds de ce Christ à qui j'ai donné ma vie, en proie à tous les drames intimes que l'homme connaît quand on lui demande de tout sacrifier. Je souffre dans tout ce que j'ai de plus noble : dans mes idées, dans mon apostolat, dans ma justice, dans mon caractère, dans ma dignité, dans ma légitime indépendance, dans mon sacerdoce, dans ma foi, dans mon patriotisme, dans mon avenir, dans mes disciples, dans tout...

Mais le Christ me soutient, et je puis ajouter qu'au milieu de ces agonies, je bois à longs traits les joies de l'Esprit. L'Homme est torturé, mais le Christ tressaille en moi. Qu'il soit béni! Aimez-le, puisqu'il me soutient.

Cette lettre sera bien sombre; mais, que dis-je? n'aurat-elle pas le rayon de soleil qui m'éclaire et me ravit dans ma prison et dans ma tombe close ?

Un rayon de soleil divin, ça apaise tout, ça transforme tout. Tenez, en voilà un qui frappe le haut des rochers, à l'horizon, au bord de la mer; c'est ravissant. Oh! la lumière ! comme j'en ai le culte et comme je voudrais la donner à tous ces pauvres assis dans les ténèbres, loin de Dieu !

La lecture est terminée. Et rAmie parle encore. Et il semble qu'elle continue de nous lire d'autres lettres, également douloureuses et meurtries. Elle nous conte l'odyssée du père Didon apprenant la mort de sa mère, quittant sans permission Corbara, sautant dans une barque de pêcheur, assailli par le gros temps, abordant après deux naufrages sur les côtes de France, courant à son village natal, et n'y trouvant qu'une tombe fraîche, sur laquelle il s'écroule, fou de regret et de désespoir. Pourtant il regagna sa cellule. Et, comme toujours, il inclina son front sur la pierre de la règle monastique.

L'Amie s'est arrêtée. Elle reprend, après un long silence :

— J'ai eu tort de vous lire cette lettre. J'eusse mieux fait de la détruire I

Mais le dominicain la rassure; il dissipe ses scrupules :

— Non, mademoiselle, vous ne trahissez pas le P. Didon, vous le glorifiez. Son âme est de celles qui peuvent et doivent se montrer sans vêtement. Elles nous donnent l'exemple.

Le dominicain ajouta, comme s'il pensait tout haut, comme s'il répondait à quelque réflexion venue du fond de lui-même :

— Notre Eglise est parfois bien dure, bien impitoyable pour ses fils!...

A son tour, il a parlé de Didon, évoqué sa mémoire.

ses propos familiers. Il nous a cité les aveux qu'il avait reçus de lui. Quelques-uns sont précieux à retenir. Un jour, Didon lui disait :

~ Voyez-vous, mon enfant, deux écueils menacent les prêtres. Entre trente et trente-cinq ans, c'est l'orgueil. Quand leur personnalité s'affirme, et se développe, s'ils ont du talent, une valeur propre, le goût de penser, ils sont enclins à l'indiscipline, ils se révoltent sous le joug pesant et cependant nécessaire de l'Église. Un peu plus tard, quand l'âge les a mûris, entre quarante et cinquante ans, ceux d'entre eux qui ont eu une jeunesse sans défaillance sont accessibles à l'Amour. Entendez-moi bien. Il ne s'agit pas de l'Amour charnel, mais d'un sentiment plus élevé et qui toutefois, par accident, peut y conduire. Il s'agit d'un mouvement, inné dans l'homme, et que j'appellerai l'instinct paternel, et qui le porte à détester la solitude, à rechercher l'affection des créatures et à semer autour de lui et à répandre la vie. C'est là le second péril que le prêtre et le moine sont exposés à subir. Pour l'éviter, ils doivent s'armer d'un triple airain. L'éternelle tentatrice, la femme, se présente devant eux avec ce qu'elle a de plus redoutable, non pas sa beauté, mais ses larmes. ElUe cherche un soutien. Elle l'implore. Il est si doux de lui tendre la main! On cède à ce plaisir, qui a l'apparence d'un devoir. Prenez garde. La porte est ouverte, vous ne pourrez plus la refermer. Et vous glissez sur la pente des molles délices. Ne succombez pas ! Ecartez la coupe

LE af:uH DU I'. niDON ilO

de volupté I N'en approchez pas vos lèvres! Raidissezvous I

Et voilà ce que l'expérience du P. Didon suggérait à son disciple. C'est qu'il avait passé par ces tumultes et qu'il avait su(;cessivement repoussé ces deux assauts l

Je regardais l'Annie, tandis que le père dominicain nous rapportait ces paroles. Et je crus voir ses paupières se mouiller.

Je pris respectueusement congé d'elle.

Hier, je me suis rendu au collège d'Arcueil, où l'on inaugurait la statue de Didon. Sa vivante image, taillée dans le marbre par le ciseau de Puech, se dressait au centre du jardin. C'est bien le moine ardent, prompt à l'action, le lutteur infatigable qu'a modelé le maître sculpteur; c'est le moine guerrier, contemporain des croisades, et le moine pionnier, accessible aux idées nouvelles et qui va de l'avant, vers lavenir. Cette robuste enveloppe cachait des trésors de sensibilité, que j'ignorais la veille encore, et qui maintenant m'étaient connus. Le héros m'apparaissait sous un angle diiïerent. J'étais presque offensé de la banalité du décor qui l'entourait, de ces estrades à velours rouge, à crépines d'or, de ces orphéons jouant des marches vulgaires, et de l'appareil bruyant de cette fête. Je l'eusse voulue plus recueillie, plus intime.

Au moment où j'approchais de l'estrade, le P. Gaffre prononçait son panégyrique. Il louait le caractère du P. Didon, son courage; et très hardi lui-même, et très

chaleureux, il ne craignait pas d'aborder les questions essentielles où son illustre prédécesseur se complaisait et d'effleurer la brûlante politique. Le P. Gaffre est un magnifique prédicateur. Il a le geste, la voix, la période, le souffle. Pourtant, à la modestie un peu trop humble de son exorde, et à l'envolée lyrique de sa péroraison, je préférai les phrases où il analysait, avec tact et clairvoyance, l'intelligente bonté de Didon :

« Il aimait son siècle. Oui, malgré ses vices qu'il avait flétris, véhémentement, il l'aimait. Il se plaisait avoir dans les secousses qui font trembler le sol, non les coups de l'anarchie qui est la fin d'un monde trop vieux, mais les soubresauts du ch&os qui est l'avènement d'un monde nouveau... Il aimait... Et on l'aimait... Au jour de ses funérailles, j'ai vu sangloter des hommes... Et j'ai compris comment avait su se faire aimer celui qui se faisait ainsi pleurer ».

A ce moment, je cherchai l'Amie...

Elle se tenait assise, parmi les auditeurs, dans la foule, sans que rien la désignât aux indifférents. Et il me sembla que ses yeux bleus, où se mirait l'azur du ciel, étaient pleins de fierté, de mélancolie et de tendresse. Et je sentis qu'elle était heureuse, — et que les romans inachevés sont les plus beaux romans de la vie!...

Je me trouvais chez le sculpteur Jean Boucher. Il achevait la maquette du monument d'Ernest Renan, qui orne maintenant la principale place de Tréguier, et y perpétue, non certes le souvenir que Toubli ne peut atteindre, mais Timage du grand homme.

Le jeune artiste l'a représenté, assis sur un banc, un peu lourd et comme accablé par Fâge et la fatigue de vivre, tandis qu'à son côté jaillit de terre et s'élève la fière et chaste Pallas vêtue de draperies légères et casquée d'or. Cette noble figure symbolise, sans doute, l'art et la pensée de Renan. M. Boucher a voulu traduire aux yeux, par ce contraste, les deux aspects d'un génie qui fut tout à la fois profond et familier,

et qui se délassait de son commerce avec les princes de l'esprit en se faisant accessible aux humbles et avide de leur plaire. C'est bien ainsi que nous l'avons connu et qu'il apparaît sur les nombreuses photographies qui ont été confiées au sculpteur et dont il s'est inspiré.

L'une d'elles le montre entouré de quelques-uns de ses disciples, Jean Psichari, son gendre, Quellien, Edmond Lepelletier, Léon Durocher, le fidèle historiographe du dîner celtique. Il repose mollement sur une chaise de paille, souriant et bonhomme; il tient, d'un geste arrondi, au bout de son petit bras trop court, un chapeau haut de forme, comiquement solennel; il a la tête penchée; ses cheveux qui ondulent à la brise ont comme un air d'onction ecclésiastique ; ses joues pleines et rondes, ses yeux clos à demi, respirent la béatitude. Il rêve ; il est heureux ; il ressemblerait à quelque vieux curé de campagne, si le dessin de sa bouche, extraordinairement fin et délicat, marquait plus de naïveté et moins d'ironie.

Cette photographie est admirable. Je ne me lassais pas de la regarder. Notre ardent confrère, le zélé renaniste Armand Dayot, qui l'observait avec moi, me dit tout à coup :

— Vous rappelez-vous ces aimables petits banquets qui se tenaient le deuxième samedi de chaque mois à proximité de la gare Montparnasse et quelle joie enfantine Renan goûtait à les présider en mangeant des crêpes et en buvant du cidre de son pays?

PÈLEHINAGE AUTOUR DE HENAN 123

Si je m'en souviens! Je n'ai assisté qu'à un seul de ces repas, mais il a laissé dans ma mémoire une empreinte ineffaçable. C'était au mois de janvier et Ton avait décidé de tirer les rois. Le barde Quellien nous avait récité un certain poème qu'il eut la précaution de traduire en français pour ceux des convives qui n'entendaient point la langue celtique (et ils étaient apparemment en majorité). Le président écoutait avec attendrissement ces strophes plaintives.

La cloche de Ker-Is sonne tous les sept ans ; Sur la grève on s'arrête à l'écouter longtemps... Ce même son voilé, tous les mois je l'entends.

Le corn bout en Argoat sonnait la fin du jour, A votre voix, Renan, nous marquons le retour Des fêtes au pays ; Breiz vous tient en amour...

La blonde galette fut apportée. C'était l'instant des harangues. Renan parla, comme il savait parler, sans apprêt, avec une négligence oii se dissimulait la malice. Il s'adressa à ses voisins et plus spécialement à François Coppée qui ne se passionnait alors que pour la beauté, l'art et les lettres. LéonDurocher sténographia cette allocution qui mérite d'être sauvée de l'oubli.

— Vous savez, contait Renan, combien j'ai horreur des discours. Et, cependant, je ne puis m'empêcher de songer aux rois mages... Oh ! ces bons rois mages!.,. Oui, j'ai une dévotion particulière pour ces excellents rois mages. Dans ce temps-là — c'est le

bon temps — les mages étaient rois, les rois étaient mages. Ils avaient des attributs différents : L'un portait l'encens, l'autre portait la myrrhe. Et le troisième

— Coppée, soufflez-moi donc ! — Ah ! oui ! le troisième portait l'or. Ah! dame! c'étaient des rois bien chimériques. Et s'ils arrivaient à Paris et se présentaient au suff*rage universel, — oh! certainement, nous voterions pour eux, nous autres, n'est-ce pas, Quellien?

— Mais aussi, comme nous ferions un beau fiasco ! Oh ! un fiasco complet ! Ces pauvres rois mages, comme ils seraient battus I Ils seraient victimes du suffrage universel. Évidemment, le suffrage universel est une belle chose. Mais je crois que les rois mages auraient mieux fait de se présenter en Bretagne. Là peut-être — car enfin c'étaient de vrais idéalistes — on leur eût fait fête. Je n'en doute pas. On les eût nommés à l'unanimité souverains de ce royaume, dont nous faisons tous partie, dont nous sommes les fidèles sujets, le royaume d'éternelles chimères. Aussi je veux porter un toast, avec cet excellent cidre, à la santé des rois mages, à la santé de Melchior, de Balthasar, de Gaspard.

Au moment où Renan leva son verre, nous criâmes tous:

— Quel est le roi ?

Renan découpa le gâteau qui était devant son assiette et reprit nonchalamment :

— Oui, quel est le roi?... Ah! il faut voir cela. Tiens! est-ce que ce serait moi, par hasard?... Oh!

PÈLEBINAGE AUTOIR DF RFVAN 1:25

moQ Dieul... Ah bien! Je m'aperçois un peu tard qu'en buvant à la santé de Balthasar, j'ai bu à ma santé. Messieurs, je suis vraiment touché. Me voilà roi I J'ai pour insigne la fève I Quelle délicieuse royauté que celle de la fève! C'est peut-être le hasard qui m'a favorisé. Mais je suis plus heureux que si j'avais été nommé par le sutYrage universel. Buvons donc à la fève! aux rois mages! et à la forêt de Brocéliande I

Jaimais je ne compris mieux que ce soir-là, la double origine de Renan et comment, par sa mère, il se rattachait à la Gascogne. 11 demeurait Breton, malgré tout, c'est-à-dire enclin à la rêverie. Mais sa native mélancolie s'avivait d'une pointe de galéjade, et c'est ce qui communiquait à ses propos un accent si savoureux.

Bien souvent je m'entretins avec Quellien de ce repas mémorable. Le jeune barde aimait à narrer des histoires sur son maître ; je cueillis de sa bouche l'émouvant récit de la dernière promenade qu'ils firent ensemble. Renan qui sentait venir la mort avait voulu se retremper au sein de la Bretagne toujours chère à son cœur ; il était allé, comme de coutume, passer quelques semaines sous les ombrages du petit castel de Rosmapamon. Quellien courut l'y rejoindre. Renan ne marchait plus qu'avec effort. Pourtant il suivit, au bras de son disciple, le petit chemin boisé qui domine la rade de Perros, et d'où l'œil embrasse le magnifique panorama des baies et des promontoires qui se dé-

roulent le lotig da rivage comme des ciselures autour d'une coupe

Arrivé au banc agreste, où il aimait à s'asseoir, Renan ne s'arrêta pas à contempler le sublime spectacle de l'Océan, il gardait le silence, la tête obstinément penchée vers la terre et comme attirée déjà par elle, les mains appuyées sur des débris de rocs tapissés de mousse. Le soleil descendait à l'horizon. Bientôt s'éveillèrent les brises du couchant et le premier frisson du soir passa sur la plage. Levant alors les yeux sur les vagues, Renan aperçut un navire qui voguait en haute mer : sa vaste prunelle presque éteinte s'éclaira soudain ; désignant du doigt le vaisseau qui montait au Nord il murmura :

— Si vous abordez au pays d'Irlande, dites à ceux qui resteront là-bas que vous m'avez vu échoué sur ce rivage et portez-leur mes adieux.

Un souffle descendit des collines avec l'écho d'un son lointain. Renan soupira de nouveau :

— On dirait la cloche de Saint-Yves-en-Louannec.

— C'est peut-être, répondit Quellien, le premier glas de la soirée avant l'Angelus.

Le vieux philosophe hocha la tête lentement, puis il se leva, il étendit une main avec des signes d'ami vers Téglise cachée sur le coteau de Saint-Yves; encore une fois, il embrassa du regard l'immense mer qui mène en Hibernie et rentra, dans une songerie douce, sous le paisible toit familial.

PKLEHINAdF. AI^TOUH DE HE.NAN 1:27

Et voilà comment le barde Quellien me parla de riiomme qu'il vénérait le plus au monde.

Tout en remuant dans mon esprit ces choses lointaines, je descendais Tavenue de TObservatoire et les allées du Luxembourg que le soleil d'avril faisait riantes et vertes. Je résolus de pousser jusqu'au Collège de France. Je savais les liens qui unissaient Renan à cette antique maison qu'il dirigeait et oii il voulut s'éteindre, et j'espérais y glaner des souvenirs. Je gravis l'escalier de gauche, ce tranquille escalier que traversait jadis le flot des reporters impatients d'interroger l'homme illustre et bienveillant. Ma bonne fortune me mit sur le passage de M. Abel Lefranc, le secrétaire du Collège, qui fut l'élève de Renan et travailla près de lui.

Je ne pouvais rencontrer un meilleur guide. A peine eut-il appris l'objet de ma visite, que cent anecdotes touchantes ou plaisantes coulaient de ses lèvres. Renan m'apparut dans le décor de ces murs studieux et un peu tristes, mais qu'il animait de sa rare bonhomie. Il s'y plaisait ; il s'y épanouissait comme en un terrain propice ; il adorait ce milieu où s'était conservée intacte à travers les siècles et malgré tant de bouleversements politiques et sociaux, la liberté de penser et d'écrire. Il remontait volontiers à l'aube de l'institution, aidé par M. Abel Lefranc dans ses recherches. Il vivait en sympathie avec François P' et sa sœur, la charmante Marguerit ^de Navarre, à laquelle il mé-

ditait d'élever un monument; son imagination érudite et forte le transportait au temps de la Renaissance, alors que Rabelais, Calvin, Ignace de Loyola apprenaient côte à côte le grec et le latin ; il prisait infiniment les vieux maîtres obscurs qui leur versaient le nectar des belles lettres ; il tâchait de les imiter et de perpétuer leur exemple en se montrant comme eux, assidu, ponctuel à remplir le devoir pédagogique, indulgent à la jeunesse, attentif à ne pas l'effaroucher par une morgue offensante.

— Je ne vous citerai que deux petits faits, me dit M. Lefranc, mais ils peignent au vif son caractère. Lorsque je vins le voir pour la première fois, j'étais un très mince personnage, commis aux Archives, totalement inconnu. Il m'écouta, me prodigua les conseils et voulut me reconduire jusqu'au seuil de son appartement. J'étais confus de cette extrême civilité, je me défendais contre elle, il me fallut la subir... Renan la témoignait à tous ses visiteurs quelque fût ieur âge, leur importance ou leur condition. Il apportait dans l'enseignement les mêmes scrupules de courtoisie. Une fois nous nous étions rendus à son cours ; il s'y fit attendre ; il était de dix minutes en retard ; un travail administratif urgent l'avait retenu au delà de l'heure fixée; et quoiqu'il n'y eût pas de sa faute, rien ne pourrait vous rendre l'embarras, le chagrin, le désespoir, avec lesquels il nous offrit ses excuses... Cela était un peu ridicule. Et cela néanmoins nous émut aux larmes;

Je crois vraiment que M. Lefranc est encore ému en me retraçant ces épisodes. Une tendresse mal éteinte mouille ses yeux, vibre dans sa voix. Heureux les disciples qui gardent le culte inaltéré de leurs maîtres l Heureux les maîtres qui vivent dans le cœur de leurs disciples!

Il me restait pour achever mon pèlerinage, à me présenter chez le gendre et la propre fille de l'écrivain M. et Mme Psichari. Ils occupent, rue Ghaptal, l'immeuble où les deux frères Ary et Henry SchefTer résidaient, aux environs de 1850 et où. ils recurent les premières assiduités de Renan. C'est un logis historique. Use compose d'une cour, d'un jardin, de divers communs, d'une maison confortable. C'est plutôt une villa qu'un hôtel. Et de fait, à l'époque où elle fut construite, ce quartier de Paris était situé aux confins de la banlieue; il donnait presque, comme Auteuil et Passy, l'illusion de la campagne. Le terrain y coûtait fort bon marché. Et nos peintres s'en payèrent une large tranche, — de quoi bâtir un village.

Dès que la grille est franchie, on se sent à des lieues du boulevard, dans quelque coin retiré de Versailles ou d'Orléans. Le lierre des murailles, les arbres du jardinet, le gloussement des poules qui picorent dans la basse cour, tout, jusqu'à la couleur jaunâtre, un peu fanée, des volets et des portes, jusqu'au perron à double rampe, sans style et de forme démodée, tout indique que nous sommes en province.

Cette impression est très lente à s'effacer. Le large atelier où l'on m'introduit, à gauche, ne renferme pas le bric-à-brac moyennâgeux et le fouillis rococo qui caractérise Félégance des salons modernes. L'œil n'y rencontre d'abord que des livres et des souvenirs du philosophe, mais il aperçoit aussi d'affreux fauteuils Voltaire en reps et en velours et des tables d'acajou qui évoquent les plus mauvais jours du règne de Louis-Philippe. Ce sont de vieux amis. Ils ornaient, je suppose, le pauvre intérieur de la rue du Yal-de- Grâce, où Ernest et Henriette coulaient des heures si laborieuses et si calmes ; d'autres reliques apparaissent un peu partout, sur les meubles, sur la corniche des bibliothèques, des plâtres, des terres cuites, des bronzes, des toiles, des pastels d'Ary Renan, des paysages bretons aux sombres verdures, aux ciels gris de fer, aux croix de granit, enfin des effigies du Renan patriarche de Donnât, le Renan tumultueux mais étrangement vivant de Bernstram, et vingt eaux-fortes, gravures et photographies.

J'ai pris place auprès de la table ; je feuillette d'un doigt distrait des cartes postales figurant la maison de Tréguier, les quais de la ville « le jour de la pèche aux huîtres » et la boutique de Mme Bigolte, la boulangère. Ma pensée ne s'arrête pas à ces babioles; elle voudrait aller plus haut et plus loin, achever de pénétrer la psychologie du grand homme. L'entreprise me sera aisée. Son âme hante ce toit ; ceux qui vont venir tout à l'heure — sa fille, et M. Psichari qui fut

pour lui un fils — la possèdent et me la révéleront. Mais seront-ils sincères? M'en montreront-ils sans feinte les nuances subtiles, les détours'^ Képondrontils avec franchise aux questions que j'ai le dessein de leur poser?...

Un bruit de pas... Une clef qui tourne dans la serrure. Ce sont eux...

M. Jean Psichari est rond, cordial, aimable, expansif, doué d'un organe sonore et d'une physionomie qui invite tout de suite à l'intimité. C'est le plus hospitalier et le plus généreux des gendres. Mme Psichari, encore qu'un peu plus discrète, est la grâce même, et son sourire et son regard sont pleins de subtilité. Dès le premier mot, ils ont deviné dans quelles dispositions je les aborde. Ils me mettent à l'aise. Et nous voilà tous trois, devisant en amis de l'illustre Absent dont l'ombre flotte partout ici et nous imprègne.

Comment vous restituer cette causerie aux fuyants caprices, faite de traits épars, d'analyses minutieuses, d'indications fugitives et quelquefois de silences ? M. Psichari m'a conté par le menu et de façon merveilleuse le voyage qu'accomplit Renan en 1884, quand il revint dans cette bonne ville de Tréguier qu'il avait quittée depuis près de quarante ans. Il était étrangement troublé. Les indigènes l'étaient aussi. Quelquesuns d'entre eux assuraient que le diable allait arriver dans le pays. Et la vue d'un chat noir que M. Psi-

chari avait eu limprudence d'amener corroborait cette étrange fable. Renan parut. Sa simplicité désarma la défiance. Il s'entretenait en patois avec des voisines qui l'avaient connu enfant et le trouvaient à peine changé. Il trouvait un secretravissementàécouter leur innocent bavardage et à y répondre. Bientôt on l'entoura, on accourut en foule à Rosmapamon. On Tabordait sur les routes.

— Monsieur Renan, c'est votre mère qui m'a « nommé. »

Cela signifiait : c'est votre mère qui m'a servi de marraine. Renan n'avait plus que des cousins et des filleuls dans tout le pays. Il regardait avec attendrissement les jeunes paysannes dont les coiffes palpitaient comme des papillons aux blanches ailes, et ces tableaux lui suggéraient des idées charmantes. Il dit un jour :

— La raison m'apparaît sous la forme d'une petite fille sage de douze à quatorze ans qui me fait un signe discret.

Le contact des humbles d'esprit le délassait, le berçait, lui communiquait un repos salutaire. Il ne les méprisait point ; il ne croyait pas être pétri d'un limon supérieur et les traitait en égal avec une surprenante simplicité.

L'avouerai-je? Un doute m'effleure. Je me demande s'il n'entrait pas dans cette humilité de Renan une partjd'affectation, ou de coquetterie, ou de modestie

PÈLERINAGE AUTOUR DE RENAN V.i'S

purement formelle et sacerdotale. Je me rappelle les confidences de M. Abel Lefranc, ce qu'il me rapportait de rinefîabie douceur du vieil homme. J'ai peur d'y découvrir quelque chose de voulu, d'artificiel, comme un système, une règle de conduite, une expression hypocrite et raffinée de l'orgueil qui n'ose s'étaler et se ment à soi-même. J'expose mon inquiétude à M. et Mme Psichari. Ils ne s'en irritent pas ; et de leurs paroles émane une telle chaleur de conviction, une telle certitude, que mon appréhension est vite apaisée. Oh! quel adorable portrait ils m'ont esquissé du Renan intime, du Renan qui échappait aux yeux superficiels de la foule et ne se livrait point au vulgaire I

— Tenez, dit M. Psichari, lisez ce billet. Il est inédit et fait suite aux lettres de jeunesse déjà publiées. Renan l'avait envoyé à sa sœur, la seule personne avec laquelle il pût en ce moment s'épancher. C'était au moment le plus cruel de sa vie, au lendemain de la blessure, dont il continuait à saigner, alors que retiré dans le petit pensionnat de la rue des Deux- Églises, il préparait ses examens, collaborait avec Henriette au Journal d'éducation de Mlle UUiac et travaillait à sa future libération.

Il est allé quérir le précieux papier et nous l'avons déchiffré de compagnie :

22 mars 1846.

Mlle Ulliac m'a procuré aussi la connaissance d'un

homme bien remarquable dans M. Emile SoiivevStre, dont le dernier ouvrage fait preuve d'une si grande force et originalité d'esprit. C'est une tête si morale et si poétique que je lui pardonne son peu de foi dans la science et par conséquent son peu d'enthousiasme pour elle. Il est, du reste, peu de commerces plus faciles et plus simples, et il y a comme un parfum de suavité répandu autour de cette aimable famille.

Singulière position que la mienne, chère amie, obligé de conquérir des connaissances et de devoir à mes propres efTorts ce que tant d'autres ont reçu des circonstances. Mais cela m'est nécessaire, chère amie, beaucoup moins pour la protection que j'en puis attendre que pour les avantages intellectuels et moraux que j'en retire. Quand on est condamné à vivre dans une atmosphère pesante et lourde, la note de l'âme s'abaisserait si on n'allait la relever de temps en temps auprèsde ceux qui la maintiennent haute et pure. Il y a tel cours auquel je n'assiste que pour le ton élevé où se tient le professeur. Je n'en sors jamais sans être plus fort, plus courageux, plus décidé au bon et au grand, plus ardent à la conquête de la vie et de l'avenir.

Ah ! que je suis heureux alors. Je me figure professeur de littératures orientales à la Faculté des lettres, assis devant la table en hémicycle, et là, dissertant, critiquant, admirant. — Mon Dieu! qu'à cet âge on prend la vie à plein et avec naïveté, sans crainte, sans hésitation, sans retour 1 C'est qu'on n'a pas encore été répercuté par les obstacles. On marche devant soi en ligne droite, sans songer qu'on sera jamais arrêté. La vie est là devant vous qui excite l'appétit, comme la curée d'un oiseau de proie qu'on anime en la lui présentant et retirant. Il y a dans l'âme une sorte de creux famélique qui appelle l'aliment, et cela est noble et bon : c'est la spontanéité native qui se développe sans calcul.

PELERINAGE AUTOUR DE RENAN l.'J.'i

Je conçois qu'ensuite, quand on a goûté de tout, on

fusse le dégoûté, et (fu'a[)iès avoir été obligé de tourner les obstacles, on ne puisse plus se figurer que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre. Aussi bien sont-ce mes rêves que je te débite là, bonne Henriette. Mais combien de grandes choses les rêves ont fait faire, sans parler des moments heureux qu'ils ont fait couler!

— Eh bien, reprit M. Psichari, discernez-vous, à travers ces lignes, la physionomie morale de Renan, sa timidité, sa sensibilité voilée?

Mme Psichari ajouta :

— Et sa pudeur...

Et M. Psichari de s'écrier avec feu :

— Oui, sa pudeur! Le mot est très juste. Mais que de distinctions il comporte!

C'est une sensation exquise que d'entendre deux êtres intelligents expliquer et raisonner leur admiration et de s'échaufïer soi-même peu à peu au rayonnement de leur discours. Je suis conquis. J'aperçois Renan comme ils me le montrent, et sa pudeur m'apparaît charmante et candide. Pudeur de savant, de philosophe, d'artiste, pudeur de Breton, fils de la lande et demeuré, comme tous ceux de sa race, un peu sauvage, et rebelle aux confidences. Maintenant je saisis la signification de beaucoup de ses actes qui m'échappaient. C'est par pudeur, et non pas seulement par bonté, qu'il prêtait une oreille si complaisante à ses interlocuteurs et les traitait avec une politesse si ingénue. Il craignait de s'imposer, de gêner et

qu'on lui reprochât de jouer un rôle et de viser à une royauté de l'esprit.

Mais dans sa pudeur entrait une part de fierté ombrageuse et jalousement cachée. Il eût souffert d'un refus ou d'une grossière condescendance, el pour prévenir cet accident il redoublait lui-même d'urbanité. Jamais il ne marquait de mauvaise humeur. Des importuns pouvaient l'interrompre à l'heure de son travail — et ils ne s'en privaient guère! — aucun signe extérieur ne les venait avertir qu'ils étaient une cause de gêne ou d'ennui. Renan quittait sa plume; la visite achevée, il la reprenait. Il n'avait pas cessé de sourire. M. Psichari m'a donné d'autres preuves bien significatives de cette étrange pudeur. Lorsque son beau-père se rendait en Bretagne, il voulait lui retenir une place dans le train. Renan s'y opposait de toutes ses forces.

— Cela vous est dû, disait Psichari.

— Mais non, rien ne m'est dû. Je suis très bien avec tout le monde.

Effectivement il se casait dans son coin ; puis il s'assoupissait et ne se réveillait qu'à destination, sans avoir changé d'attitude. Il était enchanté. Sa pudeur n'avait été blessée ni par un excès de faveur, ni par un manque d'égards. C'étaient là les deux périls qu'il redoutait le plus au monde.

La connaissance que j'ai acquise de la pudeur de Renan m'a servi à élucider d'autres mystères.

PÈLERINAGE AUTOUH DE HENAX \'M

Que n'a-t-on pas dit de sa fameuse ironie et de ce dilettantisme dont on se plaisait à croire que ses écrits et ses discours étaient imprégnés? Or qu'étaitce, je vous prie, que ce prétendu détachement, sinon l'embarras de laisser deviner ses vrais sentiments, la terreur de poser au directeur de conscience et Tappréhension des responsabilités qu'impose ce rôle trop immodeste, enfin le penchant invincible qui lui montrait simultanément les divers aspects des 'choses et l'empêchait de choisir entre elles. Et sa prudence, sa pudeur, sa fatale pudeur, — son Egérie — lui murmurait à l'oreille :

— Ne te décide pas sur les apparences. Et suspends ton jugement !

Ce pendant que le gros public, mal renseigné, s'exclamait :

— Renan n'est qu'un fumiste 1... Renan se moque de nous!...

Il était, à coup sûr, un robuste travailleur : tous les devoirs qu'il assumait, il s'en acquittait en conscience; il les prenait au sérieux ; les sévères, les frivoles, les dîners en ville, et les séances de l'Académie. Il siégeait dans un tas de comités et d'assemblées ; parfois il y dormait, mais il ne négligeait jamais de s'y rendre. On le vit, huit mois durant, s'appliquer à corriger pour la commission de l'histoire littéraire de la France un mémoire sur les « rabbins du quatorzième siècle » qui était bien le travail le plus ingrat qui se pût imaginer. Son cerveau ignorait la lassi-

tude; il était sans cesse en mouvement, qu'il s'attachât à créer de nouvelles œuvres, ou à polir des œuvres créées. Il n'est pas une feuille, parmi celles qui traînaient sur son bureau, où Renan n'ait déposé des embryons de pensées, des phrases, des mots, qu'il reprendra plus tard et dont il fera des livres.

M. Psichari les a' précieusement conservées. Ce sont, pour la plupart, d'énormes enveloppes adressées par le conseil de la Légion d'honneur à Renan, grand dignitaire de l'ordre, et qui lui servaient de sous-mains. Il m'a produit quelques-uns de ces papiers, littéralement criblés d'hiéroglyphes. J'y ai noté rapidement, sous son œil inquisiteur, ces cinq ou six lignes :

A l'angle de droite :

Désolé si j'emportais dans l'autre monde Vidée que j'ai coûté trop cher à mon pays.

A l'angle opposé :

Morale sans le dogme... Nous conduirions en tout comme des catholiques^ moins la foi.

Jean Psichari estime-t-il que ces pensées soient mauvaises, ou susceptibles d'une fausse interprétation? Il a froncé le sourcil. Et les enveloppes se sont envolées.

Mes hôtes n'ont pas voulu me laisser partir sans me conduire dans la petite maison où Renan connut sa fiancée et goûta les plus pures ivresses de sa vie. Elle n'a point changé. Chaque objet y est demeuré en

place, entretenu, conservé par des mains pieuses. Voici le salon qui reçut les premières visites du jeune savant, les tableaux devant lesquels il s'arrêtait longuement pour dissimuler sa gaucherie, le portrait de Mme Henry Scheffer, une tête au parfait ovale dans le goût de Deveria et de Tony Johannot, et le portrait de M. ScliefTer, le père, un franc mauvais sujet, peintre lui-même de quelque habileté, mais d'humeur aventureuse, et qui justifiait l'exclamation d'Ary, dont Thonnête Renan fut si fort scandalisé :

— Quel polisson que mon père !

Plus tard, dans une autre pièce, j'ai retrouvé la stoïque image d'Henriette et des croquis à la plume d'Ary, singulièrement vivants et sincères. Et là encore, parmi ces chères images, notre conversation a repris son cours. Elle n'était pas épuisée. Elle ne le sera jamais. H y a des matières que l'on peut agiter à l'infini sans les appauvrir.

Ainsi les hommes parlent ils du ciel et de la terre, de l'amour et de la mort.

Ainsi peuvent-ils disserter sur l'âme de Renan, qui fut une des forces — et des grâces — de la nature.

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