LES DESSOUS DE « L ABBE TIGRANE
Ferdinand Fabre a eu la rare fortune de renconlrer ici-bas une âme sœur de la sienne, la tendre compagne qui, après lui avoir donné le bonheur, veille avec un soin si minutieux et si touchant sur sa gloire.
Je suis allé lui rendre mes devoirs. Nous avons causé du monument où le sculpteur Marqueste a mis tant de charme et une si fine expression de son modèle. Mais, par une pente inévitable, notre entretien est remonté vers les jours d'autrefois, vers les années de succès et de jeunesse. Tout me parlait de ce temps heureux dans le salon de Mme Ferdinand Fabre : le portrait du romancier par son vieil ami Jean-Paul Laurens, la
LES DESSOUS DE « l'aIJBÉ TIGRANE » lU
petite bibliothèque qui renferme ses volumes, reliés en maroquin vert et sans cesse feuilletés, enfin des dessins, des études représentant les sites les plus remarquables de son pays natal, de ces rudes Cévennes aux rocs brûlés, aux frais vallons, aux sources murmurantes et limpides. Les scènes familières du Chevrier^ de Monsieur Jean, de Julien Savignac me remontaient à Tesprit. Au fond du tableau, j'apercevais les toits de Bédarieux, le village de Camplong, la cure, le jardinet et la soutane usée de ce bon abbé Fulcran.
J'écoutais avec infiniment de plaisir la veuve de l'écrivain évoquer ces souvenirs. Sa voix est douce et colorée d'un léger accent méridional qui chante à l'oreille et communique au récit une saveur de terroir, fort séduisante. A de certains moments, ses paupières rougissent et j'y vois comme une larme prête à jaillir. 11 y a des cœurs qui souffriront toujours des séparations inévitables et ne seront jamais consolés...
Cependant, Mme Fabre a déposé devant elle, sur la table, une enveloppe bourrée de papiers jaunis. Ma curiosité de chroniqueur aux aguets ne s'y trompe point: c'est là, dans cet amas d'autographes, que je trouverai ce qu'il me faut, le grain d inédit dont le lecteur est friand. J'avance respectueusement la main... Mme Fabre n'oppose pas de résistance à ce geste timide et résolu. Elle sourit.
— Ce sont des lettres, des manuscrits, des fragments qui se rapportent à VAbbé Tigrane.
L'Abbé Tigrane est, sinon le meilleur, du moins le plus célèbre ouvrage de Ferdinand Fabre, celui qui le classa définitivement dans l'admiration des lettrés et qui rendit son nom populaire. Dès ses premiers débuts, il se sentait attiré par la peinture des mœurs ecclésiastiques qu'il possédait si intimement. Son passage au séminaire l'y avait initié. A deux reprises, il fut conquis par la foi, puis se libéra d'une vocation indécise et chancelante. Il a conté lui-même, avec beaucoup d'émotion, sa première crise. Sa seconde est moins connue. Il arrivait de Paris ; il y avait langui dans la solitude ; il n'entrevoyait que confusément les grandes œuvres oii devait plus tard se concentrer son génie ; il était mécontent de lui et ties autres, découragé, un peu las, en proie à une tristesse qui le rendait accessible à toutes les influences. Comme il passait à Montpellier, il eut l'occasion d'entendre un prédicateur renommé dans la région, le P. Gombalot ; il en fut bouleversé; une flamme qu'il croyait éteinte se ralluma au fond de son cœur ; il courut chercher un refuge à la Chartreuse de Mougères ; il y serait demeuré à jamais enseveli, s'il n'avait eu affaire à un honnête homme de prieur, qui discerna le trouble du néophyte et n'y vit pas les signes certains de la grâce.
— Mon fils, lui dit-il, retournez dans le monde. Vous n'y avez pas sincèrement renoncé.
Ferdinand Fabre se conforma à ce prudent avis. Il reprit le chemin de la grand' ville ; il se remit au
LES DESSOUS DE « l'aBBÉ TIGHANE » 143
travail. Après dix ans d'attente il réussit à publier son roman, les Courbezon^ qui lui valut la louange de Sainte-Beuve, puis le Chevrier qui n'obtint pas un moins favorable accueil. Il s'était marié selon son goût ; il avait un foyer riant. Sa maison retentissait de gais babils enfantins, de gazouillements d'oiseaux. L'avenir ne lui semblait plus mélancolique.
Lorsque venait l'été, il allait rejoindre une de ses tantes au château de Montgauch, dans l'Ariège. C'était une demeure quasi féodale, sauvage d aspect, inaccessible. Elle avait été le théâtre de drames sanglants. Un de ses possesseurs s'y était pendu ; un autre y avait péri sous les coups d'assassins masqués. Plusieurs prêtres étaient mêlés à ces drames. Il y avait là de quoi hanter l'imagination d'un littérateur. Ferdinand Fabre se faisait narrer ces sombres histoires par sa bonne tante, et pour la récompenser de tant d'obligeance, il lui lisait les amours pastorales de Dap/inis et Chloé. Le dimanche, on se rendait à la messe, dans une calèche traînée par des bœufs. La digne tante de Montgauch raffolait de son neveu et de sa nièce et les avait couchés sur son testament. Elle était très dévote et goûtait l'onction répandue dans les Courbezon et le tableau qui y était tracé des vertus et des mérites de l'homme de Dieu. Tout allait donc le mieux du monde... Un événement, fécond en désastres, vint jeter le désordre dans ce tranquille séjour.
A cet endroit, Mme Ferdinand Fabre s'interrompit.
— C'est lui, c'est mon cher mari qui va vous dire
ce qu'il advint. J'ai retrouvé ce récit tracé de sa propre main. Je ne l'ai encore communiqué à personne. Vous en avez la primeur.
Elle tira de la grande enveloppe plusieurs feuillets nettement recopiés. Nous les lûmes ensemble. Les voici.
En 1871, après la guerre, après la Commune, quand le pays, las, appauvri, mutilé, tentait ces efforts héroïques de relèvement qui lui valurent le respect sinon l'admiration de son implacable ennemie, il y eut comme un immense déversement de Paris sur la province. Chacun reprenait le chemin de son endroit, impatient de revoir les siens, peut-être morts dans la catastrophe où avait manqué périr la patrie. Je fis comme tout le monde. Quel sublime soleil sur nos montagnes ! 0 nature, odieuse nature, qui ne veut pas être malheureuse avec nous!
L'Espinouse, noire^ hérissée, rébarbative, est un coin privilégié de notre chaîne. Là, dans les bois profonds de châtaigniers, dans l'ombre épaisse projetée par de hautes roches granitiques, les chaleurs, intolérables en d'autres parties des Cévennes, ne sont jamais excessives. J'étais en villégiature chez un ancien condisciple du grand séminaire, humble desservant d'un hameau de trois cents feux. Quelles interminables causeries sous les figuiers du jardin, tout le long du jour ! Les douces confidences, le soir, quand le village était endormi autour de nous.
Mon ami avait connu les ennuis, les entraves, les découragements dont la carrière ecclésiastique est semée plus que toute autre carrière, et moi je l'interrogeais, je l'interrogeais sans relâche, sans pitié. En proie à mon idée fixe d'étudier le prêtre, de l'étudier à fond pour essayer de le traduire sous ses multiples aspects, je devenais
LES DESsors DE '< t/ahhk ttchane » i 45
curif'ux, indiscret; ai, lui, naïf, sans méliance, ('pancliait son ànie, l'épanchait encore, Tt'p'anchait toujours.
Ciie nuit — nous nous (';tions atlarch's [)lus longtem[)S dans le jardinet curial, car Jr devais partir le lendennain — une nuit, succombant au désespoir de son cœur, satura'* d'amcitume comme l'éponge du ralvaire, mon li»Me me nomma ses ennemis. Je les connaissais tous.
— Et de quoi t'en veut-on ?
— J'ai publié, en i85i>, une brochure intitulée : Simples réflexions sur l'Assemhlcc du clcif/é de 1682, où j'affirmais des opinions qui ont déplu...
— Tu es gallican ?
— Je le suis.
— Et ton évoque t'a envoyé dans ce trou de TEspinouse?...
— Monseigneur fut circonvenu, trompé, et il m'envoya dans ce trou, il y a quinze ans. Du reste ses grands vicaires et son chapitre, qui ne l'aimaient pas, pour avoir amené les Lazaristes dans le diocèse, ne lui ont tenu compte ni de cette faiblesse, ni de mille autres, et on l'a joliment bien traité après sa mort...
— Après sa mort?
— Allons nous coucher... Du reste, ceux qui m'ont rapporté cela, n'étaient-ils peut-être pas sûrs de leur fait?
— Je t'en supplie.
Il regarda la petite lune mince qui découpait à nos pieds, comme à l'emporte-pièce, les feuilles charnues des figuiers.
— Il est plus de deux iieures, dit-il, et il faut que tu sois debout à cinq. Allons nous coucher.
— Mon cher ami, de grare...
— Non... je crains bien d'avoir eu la langue tiop longue... Nos misères cclésiastiques ne lecardent que nous.
Il»
140 l'envers de la glotre
— Peut-être, si vous les divulguiez un peu plus, en soufîririez-vous un peu moins.
Il s'était levé, avait traversé Fallée du jardin et entr'ouvert la porte du presbytère. Il me cria tout à coup.
— Viens-tu, voyons; ou te plaît-il de dormir à la belle étoile ?
Je courus à lui, et m'emparant de ses mains, les retenant despotiquement dans les miennes :
— Alors on s'est vengé sur Monseigneur après sa mort ?
— Oui, murmura-t-il, sans force pour résister.
— Comment ?
Il ne répondit pas. .^
— Je ne te demande que quatre mots.
— Monseigneur n'était pas mort dans son diocèse... Quand une voiture de pompes funèbres porta le cercueil au palais de l'évêché, il faisait presque nuit... Les grands vicaires, le chapitre, quelques curés de la ville étaient là...
Il s'interrompit : le souffle lui manquait.
— Eh bien! insistai-je insatiable.
— Eh bien ! le corps de Tévêque, déposé dans la cour du palais et les hommes des pompes funèbres partis, on poussa le cercueil jusque dans l'écurie et... Monseigneur passa la nuit aux pieds de ses chevaux. .
— Oh!
Mon ami dont j'avais laissé aller les mains à mon insu, entra dans sa chambre précipitamment.
— Eh bien, qu'en dites-vous, me demanda Mme Ferdinand Fabre ?
— Cet épisode contient en germe, si je ne m'abuse, tout V Abbé Tigrane.
— Vous ne vous abusez point, lertiiuand Fahre s'est contenté d'arranger ce que la réalité lui apportait. 11 l'a seulement atténuée. Rappelez-vous que, dans le roman, le corps de l'évêque passe la nuit sur le pavé de la cour. Mon mari n'a point osé l'envoyer à l'écurie. Il craignait qu'on ne l'accusât d'invraisemblance.
Ceci prouve que les plus audacieuses inventions des artistes n'atteignent pas aux brutalités, aux violences, aux cruautés de la vie. Pourtant un point demeurait obscur dans ce récit. Je ne saisissais pas quels liens le pouvaient rattacher au chdteau de Montgauch et en quoi il avait pu détruire la patriarcale harmonie qui y régnait. Mon obligeante interlocutrice voulut bien élucider ce mystère.
Lorsque le jeune écrivain retourna dans l'Ariège, les confidences de son ami le séminariste lui trottaient par la cervelle. Il résolut d'en tirer la matière d'une nouvelle ou d'un conte. L'endroit même où il se trouvait, la sauvagerie du site, les légendes atroces du château seigneurial, tout le prédisposait à ce dessein. Il composa une sorte d'étude sur les mœurs ecclésiastiques, intitulée Monseigneur Formose^ et la remit à sa femme qu'un devoir de famille appelait pour quelques jours à Paris.
— Depuis longtemps, lui dit-il, Francisque Sarcey me pousse à lui envoyer de la copie pour la Vie Parisienne. Soumets-lui ce manuscrit.
Mme Ferdinand Fabre se chargea d'autant plus
volontiers de Tambassade, que Sarcey était leur ami et leur témoignait, et leur inspirait à tous deux beaucoup d'affection. Il la reçut très cordialement, dans l'appartement qu'il occupait alors avec sa mère rue de la Tour-d'Auvergne, et lui annonça une prompte réponse. Effectivement, elle ne se fit pas attendre. A peine Mme Fabre avait-elle regagné ses montagnes qu'une lettre y arrivait avec elle.
Mon cher confrère,
Je viens d'envoyer votre manuscrit à Marcelin — sans grand espoir. — Votre article qui est fort bon en soi n'est pas trop approprié au goût du journal. C'est^ un roman dont certaines parties ont été compressées, étriquées; mais c'est un roman. Le récit en a la forme et les allures.
Si vous lisez la Vie Parisienne^ vous verrez que ce n'est pas là ce qu'elle demande.
Un portrait, soit, avec quelques anecdotes à l'appui. Une scène, encore. Par exemple, celle où votre abbé reçoit la dépêche qui lui annonce la mort de Monseigneur. L'attitude résignée ou désolée des uns, la joie des autres, les espérances et les craintes, tout cela dit sur un ton de supériorité sceptique qui est celui du journal.
Un mot seul vous montrera combien vous êtes loin de ce genre, qui n'est pas le meilleur du monde mais enfin qui est le cachet de Marcelin, vous vous servez de honteuses pour qualitier certaines démarches des abbés du séminaire.
Rien n'est plus honteux pour les lecteurs de la Vie Parisienne. Ils sont toujours au-dessus de cela. Ils veulent qu'on peigne pour peindre^ par goût de moraliste légèrement blagueur. Vous feriez dans ce journal felTet d'un
LES DESSOUS DE « L'aBIJÉ TIGRANE » 149
homme sérieux et parlant sérieusement dans un club d'élégants viveurs.
Ce n'est pas qu'on ne dise aussi des cli<»-,i-.>, au ioiid lies sérieuses dans la Vie Parisienne, mais on les dit autrement. Je sais très bien cela et ne puis l'expliquer. Mais lisez au hasard dix numéros ; vous devinerez les objections que va me faire Marcelin.
Tenez, vous m'auriez fait un petit croquis de séminaristes jouant à la i)alle, de l'abbé ennuyé de marquer les points et de l'évoque entrant — pas davantage — mais avec les détails caractéristiques, un trait [)i(iuant, par ci, par là, un air détaché, un ton de persiflage béat, un je ne sais quoi de convaincu et de raillerie tout ensemble, comme ont les pince-sans-rire, j'aurais été sûr du succès. Cela vous eût donné bien moins de peine, car il n'y aurait pas eu d'événements à arranger, de caractère à tracer, d'œuvi'e à faire. Mais vous auriez été dans le goût du lieu.
Je vous écris, au hasard, toutes ces rétlexions. Vous pensez bien que je ne les ai pas faites à Marcelin. Je ne suis que trop sûr, hélas ! qu'il les trouvera de lui-même.
Je crains bien de vous avoir induit en travail inutile. Ce qui me console, c'est que vous sentirez vous-même qu'il y a dans ce travail l'ébauche" d'un roman, et que nous reverrons sans doute dans un cadre plus vaste le terrible abbé Capdepont.
Je vous prie de présenter mes plus respectueuses et mes plus tendres amitiés à Mme Fabre.
Tout à vous cordialement
Francisque Sarcey.
Le romancier fut médiocrement satisfait de cette épitre ; il en espérait une moins réfrigérante. Et sans doute exprima-t-il en termes assez vifs au critique
150 I 'envers de la gloire
son désappointement, car une deuxième lettre lui parvint.
Mon cher confrère,
Je suis bien en retard avec vous. Pardonnez-moi. J'ai lait une petite absence, et c'est ce qui m'a empêché de vous répondre plus tôt.
Je vois avec déplaisir que vous vous abandonnez à des idées noires. La modestie est une bonne chose en soi, mais il ne faut pas la pousser trop loin. Je la crois surtout mauvaise, quand elle énerve le sentiment que Ton doit avoir de sa force et sans lequel on ne fait rien.
Il n'y a rien, au fond, de si facile à faire que ces articles légers de la Vie Parisienne. Ce qui vous gêne, c'est que vous n'en avez pas l'habitude. Elle est aisée à prendre.
Vous n'avez pas grande estime pour ce genre, ni moi non plus. C'est bien peu de chose qu'un article courant de journal. Mais on gagne sa vie à ce métier. Et les grandes œuvres, vous en savez quelque chose, ne nourrissent pas leur homme. Il faut écrire des livres pour soi et des articles pour son boulanger.
Pour Dieu, ne vous découragez pas. Ne vous dites pas: à quoi bon?
A quoi bon? Mais à faire une belle chose. Cela n'est pas déjà si commun... J'aimerais mieux avoir écrit trente ou quarante pages de votre Chevrie?^ qui n'a été lu que des délicats, que ces milliers d'articles qui m'échappent de la plume comme l'eau claire d'un robinet.
Ne vous tourmentez donc pas. Revenez-nous à Paris, respirez cet air tout chargé d'idées et croyez-moi votre tout dévoué
Fkancisque Sarcky.
LES DESSOUS DE « L'AnUÉ TIGRANE " 151
Cette fois Ferdinand Fabre comprit la leçon — ou le conseil. Il reprit sa nouvelle, la remania, la transforma, Télargit, il développa les caractères, amplifia le milieu, marqua de traits plus profonds les personnages. Monseigneur Formose^ devenu VAbbé Tigrane, commença de paraître en feuilleton dans le Temps.
Et c'est alors qu'un effroyable orage éclata sous les voûtes et à Tombre du donjon de Montgauch.
Mme Ferdinand Fabre eut une minute d'hésitation.
— En vérité, je ne sais si j'ai le droit de vous exposer ces choses. Elles ne concernent pas le public.
Je l'assurai que rien de ce qui touche à l'histoire d'un chef-d'œuvre n'est indifférent, et elle consentit à poursuivre.
Tandis que les péripéties de VAbbé Tigrane continuaient de se dérouler dans les colonnes de ce journal, M. et Mme Ferdinand Fabre allèrent rendre visite à la vieille tante. Elle les accueillit, contre sa coutume, avec une froideur glaciale. Plus de baisers, plus de lectures de Daphnis et Cliloé, plus de gâteries, mais une politesse cérémonieuse et presque offensante. Ils s'enquirent des raisons de ce changement qui leur était très cruel. Ils se heurtèrent à un mutisme dédaigneux. A la fin, toutefois, l'excellente dame, poussée à bout, dit à sa nièce :
— Il paraît que ton mari publie en ce moment un ouvrage abominable contre la religion.
— L'as- tu lu ?
— Non, certes !;..
— Alors, comment peux,-tu Tapprécier ?
— Je suis renseignée.
— Je te supplie de le lire.
— Jamais !...
Ils quittèrent le château. Et bientôt ils apprirent qu'ils étaient déshérités. Un peu plus tard, l'oncle Fulcran, — le digne abbé Fulcran, — dont la figure est modelée avec tant de délicatesse et d'amour dans Julien Savignac^ et qui avait mille raisons de chérir ce neveu si spirituel et si tendre, le rayait de son testament « pour le punir (disait-il expressément] d'avoir déserté la bonne voie ». Ferdinand Fabre éprouvait bien, en compensation de ces blessures, quelques satisfactions d'amour-propre. Les encouragements lui arrivaient de toutes parts.
« Votre livre m'a charmé, lui écrivait Emile Augier; vos récits ont une intensité de vie extraordinaire, ce qui constitue la qualité maîtresse de Fart. Tout cela est vécu, comme on dit aujourd'hui. Vous avez, en outre, le très rare mérite de ne pas charger vos figures et de dédaigner les caricatures faciles. Jamais on n'a peint les ecclésiastiques avec une telle impartialité. Vous ne les faites ni paillards, ni gourmands. Votre critique va plus haut... Il y a dans votre talent quelque chose de bien particulier. Vous tracez des tableaux souvent pénibles, et on ne peut pas s'en détacher. C'est sans doute la force de la vérité. Voilà le vrai naiui'alis))ie. »
LES DESSOUS DE « L'aBBÉ TIGRANE » 153
D'illustres membres du clergé corroboraient cet éloge, rendaient justice à son œuvre et la proclamaient véridique. Ils étaient en petit nombre. La plupart refusaient de désarmer. L'écrivain s'en aperçut, quand il brigua la succession d'Octave Feuillet à l'Académie française...
Plusieurs immortels lui avaient promis leur suffrage; entre autres Pasteur et le célèbre avocat M® R..., qui s'étaient liés par des engagements très étroits. La veille du scrutin, il vit venir un homme charmant, M. Vallery Radot, gendre de Pasteur, qui, non sans embarras, exposa la mission dont le savant l'avait chargé.
— M. Pasteur n'a pas osé venir en personne. Il se trouve extrêmement gêné. Il vient de relire Y Abbé Tifjrane et ne peut, à son ardent regret, voter pour vous. Il obéit à un devoir de conscience ; mais il m'a bien recommandé de vous dire qu'il conserve pour votre caractère et votre talent la plus haute estime.
Un quart d'heure plus tard, nouveau coup de sonnette, nouvel émissaire.
— M" R... a relu VAbbé Tigrane... Vous savez l'intransigeance de ses sentiments chrétiens... Il a des scrupules... Excusez-le !... Il en est bien malheureux.
D'autres académiciens se dérobèrent. Mgr P..., à qui Ferdinand Fabre, comptant sur une sympathie maintes fois exprimée, avait eu l'imprudence d'en-
voyer ses œuvres complètes, lui dépêcha un sermon plein d'éloquence, de pitié et de tristesse. L'infortuné candidat eut contre lui les catholiques qui le jugeaient trop libre penseur et quelques libres penseurs qui déclaraient que sa prose fleurait le catholicisme. Finalement, on lui préféra Pierre Loti.
Et voilà comment le romancier connut en même temps l'enivrement de la gloire et ses amertumes. Des roses le couronnaient ; il saignait sous leurs épines.
M'ayant exposé cette aventure, Mme Ferdinand Fabre ajouta:
— J'aime mieux qu'il n'ait pas revêtu l'habit vert et qu'il ait écrit VAbbé Tigrane !
Je lui ai encore demandé :
— Quelles étaient ses idées en matière religieuse? Quelle empreinte avait-il gardée de sa première culture? Était-ce un révolté? Était-ce un sceptique? Haïssait-il l'autel qu'il avait fui, ou bien le redoutaitil ? Il arrive que la violence cache des feux mal éteints. Avait-il des remords, des inquiétudes? Était-il parvenu à cet état de sérénité, où la raison s'épanouit, apaisée et maîtresse d'elle-même? Était-ce enfin un vrai philosophe? N'était-ce qu'un poète, incrédule mais sensible, ne croyant plus au dogme, mais secrètement ému par les légendes d'or, les images qui avaient bercé son enfance, et s'attardant aux délices de ce qu'on a app^^lé la « piété sans foi ? ^>
LES DESSOUS DE « l'aIJBÉ TIGRANE » Ï55
Mme Ferdinand Fabre n'a pas répondu, n'osant point, je suppose, substituer sa voix à la voix muette de son époux. Ce silence m'a paru très honorable.
Et je n'ai pas insisté...