‹ L'envers des feuillesChapitre 15 sur 18 · NEIGE BLANCHE ET NEIGE ROSE · texte numérisé non relu

NEIGE BLANCHE ET NEIGE ROSE

L'Ange à qui fut commise la mission de faire tomber la neige sur notre terre fut troublé, la semaine passée, d'un très sérieux chagrin. « Ah ! dit-il, c'est une aventure bien triste que celle-ci, et, même dans les éternelles délices paradisiaques, jamais, jêpense, je ne m'en consolerai. Jusqu'à cet hiver, j'avais cru, avec fierté, que rien n'égalait en blancheur les blancheurs qui descendent de la nue; non, rien, ni les lys augustes des jardins estivaux, ni le glorieux ivoire, ni l'aile des cygnes sur Tazur des lacs ou dans l'azur des ciels. Ma neige était plus blanche que tout ce qui est blanc! et je m'enorgueil-

lissais. Mais, tout à l'heure, en e'cartant un rideau de brume pour suivre de Toeil la lente chute des flocons, j'ai vu, de très loin, oui, j'ai vu, là-bas, derrière la vitre d'une fenêtre, une jeune femme appelée Marion, qui ôtait son corset, et je suis bien forcé de reconnaître que sa gorge, enviée des cygnes, de rivoire et des lys, est plus délicieusement blanche — oui, un peu plus, — que la céleste neige! » A cause de sa défaite, l'Ange se tourmentait. Une idée lui vint! Ne pouvait-il pas, pour éviter une comparaison qui l'humiliait, changer la couleur des flocons qui tombent languissamment sur les toits et les champs? Certes, il le pouvait. Il décida que, désormais, la neige serait rose! Vous vous souvenez encore de l'étonnement que nous éprouvâmes tous, l'autre jour, lorsque nous vîmes choir de la nue des flocons semblables, par la couleur, aux rougissantes églantines des buissons, aux armoises nouvelles, aux fraises des fraisiers sauvages. La

neige était plus rose que tout ce qui est rose ! et l'Ange s'enorgueillissait. Mais, bientôt, ayant écarte' un rideau de brume pour suivre de Pceil la descente des flocons, il vit, de très loin, oui, il vit, là-bas, une jeune femme appelée Marion, qui ôtait son corset, et il fut bien obligé de reconnaître que les pointes vives de la gorge épanouie derrière la vitre d'une fenêtre, — rougeurs enviées par les fraises sauvages, et les armoises, et lese'glantines de la haie, — étaient plus exquisement roses, — oui, un peu plus, — que la neige céleste! On ne saurait se faire une idée de la mélancolie jalouse où TAnge s'abandonna. Il jurait qu'il ne pourrait endurer une telle humiliation; pour un peu il eût résigné les fonctions météoriques auxquelles, cependant, il est fort attaché. Mais la rêverie d'un poète, qui errait par delà les nuages, fut émue de cette tristesse, et, se posant sur l'aile de l'ange : « Eh ! bel ange, dit-elle, c'est bien à tort que tu te désoles. Tu devrais, au con-

traire, te réjouir en un légitime orgueil. Car n'est-ce point une suprême gloire, pour tes neiges blanches qui triomphent des lys, de rivoire et des cygnes, et pour tes neiges rougissantes, victorieuses des églantines, des armoises nouvelles, et des fraises sauvages, que d'être presque aussi blanches et presque aussi roses que la neige et les roses des seins de Marion ? »

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