PATIENCE IMPERIALE
Une fois, Tempereur de Trébizonde (c^ était un monarque très calme, qui méditait longtemps avant d'agir, qui ne rendait jamais un décret, ne donnait jamais un ordre sans avoir longtemps réfle'chi, et qui, pour rien au monde, ne se serait laissé emporter par la colère ou par Timpatience); une fois, dis-je, Tempereur de Trébizonde, comme il se promenait dans la campagne avec ses
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douze chambellans, aperçut sur le chemin un paysan fort laid de qui l'aspect lui fut aussi désagréable que possible.
Maître de lui, ainsi qu'il avait coutume de rêtre, il s'écria, en faisant des gestes nobles :
— Que Ton m'aille chercher mes quatre bourreaux ! qu'ils apportent toutes leurs haches, tous leurs billots, et tous les instruments de torture ! Car il est vraiment intolérable qu'un homme aussi hideux que celui-ci ose se montrer à mes regards ; pour le châtier d'avoir offense' mes yeux, je veux le faire périr dans les pires supplices.
Connaissant la longanimité' du maître et combien il était peu dangereux de ne pas lui obéir très rapidement, les chambellans se précipitèrent, cherchant les bourreaux.
En attendant le retour de ses serviteurs, l'empereur était si paisible qu'il passait le temps à mordre, jusqu'à s'y rompre les dents, Técorce d'un jeune bouleau.
Mais, tandis qu'il donnait ainsi des signes
z-6 L ENVERS DES FEUILLES.
évidents de sa patiente humeur, le paysan avait suivi son chemin, et, maintenant, il y avait sur la route une petite bergère de moutons, si fraîche et si mignonne que l'on eût dit d'une églantine d'avril muée en jeune fille par le pouvoir de quelque fe'e.
L'empereur était si lent à prendre des résolutions qu'il hésita plus de trois minutes avant de se décider à épouser cette bergère qui passait; et, les chambellans, suivis des bourreaux, étant revenus :
— Il est vraiment extraordinaire, s'écriat-il en une tranquille colère, que vous agissiez toujours à Tétourdie, sans vous donner le temps de méditer sur les choses ! Qu'ai- je besoin de ces exécuteurs, et de ces haches, et de ces billots^ et de tous ces instruments de torture? Allez me chercher les douze grands prêtres qui logent en mon palais, et qu'ils viennent, en grand apparat, bénir mon union avec cette bergère qui sera l'impératrice de Trébizonde.
Les chambellans se ruèrent, cherchant les pontifes !
A la place de l'empereur, qu'eût fait alors un homme incapable de dominer ses passions? Il aurait saisi, enlacé, emporté dans quelque solitude la petite bergère pareille à une églantine muée en jeune fille. Mais, lui, — pendant que les bourreaux, restés là et ne sachant à quoi user le temps, aiguisaient les haches sur une grande pierre, — il se borna à renverser la fillette dans les hautes herbes fleuries qui bordaient le chemin : c'est à peine s'il achevait de la violer pour la quatrième fois, lorsque parurent les chambellans et les grands prêtres, et il fut irrité à tel point de les voir en tumulte, tout essoufflés d'avoir couru, — car rien ne lui répugnait comme le de'sordre et la précipitation, — qu'il ordonna de mettre à mort ces serviteurs trop pleins de zèle; mais il enjoignit aux bourreaux de proce'der méthodiquement, avec une sage lenteur, les avertissant qu'ils
seraient responsables devant sa froide justice, s'ils employaient moins de dix minutes à trancher les têtes des douze chambellans et des douze grands prêtres.