LA VAINE RÉSOLUTION
Elles se regardaient éle'giaquementî c^està-dire avec une mélancolie aussi fausse que possible mais très bien imitée. Elles avaient pour souci commun de ne point laisser voir Tune à Tautre le plaisir qu'elles éprouvaient à se considérer de si près, d'affirmer au contraire le désespoir dont il était convenable qu'elles fussent déchirées. C'était dans le boudoir, presque cabinet de toilette, où l'on ne reçoit que ses plus familières amies. On ne saurait rien imaginer d'aussi séduisant que le peignoir mauve dont la marquise de Ruremonde s'était enveloppée à la hâte, sinon
2So L ENVERS DES FEUILLES.
la toilette de visite matinale, presque de voyage, étoffe anglaise quadrillée de vert et de brun, où s'effilait, si svelte, M""" de Belvèlise, rose encore, sous la voilette, du froid qui passe à travers les vitres du coupé; et, les regardant, vous n'auriez pas manqué d'être attendris de l'air désolé qu'elles montraient toutes les deux, si jolies. Il y avait, dans un coin, sous des rideaux presque alcôve, une chaise longue, qui avait bien raison d'être là.
M"^' de Belvèlise dit :
— Ainsi, c'est vrai ?
— C'est vrai, dit la marquise de Ruremonde.
— Tandis que je croyais à sa fidèle tendresse, il flirtait avec vous dans les dîners officiels, et dans les bals d'ambassade!
— Pendant que j'espérais être la seule dont il baisât, à demi sortis des mules qui tiennent mal, les pieds nus, il vous jurait un éternel amour!
— Quel parti prendrons-nous, à pre'sent que nous avons découvert sa perfidie ?
— J'allais vous le demander.
Elles songèrent.
— Peut-êtrepourrions-nousfeindre l'ignorance des trahisons qui le rendent si abominable, et continuer à ne point répudier les délices dont nous avons pris Thabitude de lui être reconnaissantes?
— Ainsi agiraient des personnes peu soucieuses de leur dignité! s'écria la marquise de Ruremonde. Ce n'est pas, sans doute, sérieusement, que vous proposez une telle ligne de conduite?
— Non, non ! dit M""" de Bel vèlise rappelée au sentiment du devoir. Mais que faire ? le dédaigner, l'oublier?
— Je crains de n'en pas être capable.
— J'éprouve une crainte qui ressemble à la vôtre.
— Et je serais encline à être d'avis...
— Dites vite!
— Que nous devons, au contraire, nous souvenir de lui, à toute heure, à toute minute, aussi tendrement que possible. Non, nous ne l'oublierons pas, nous ne l'oublierons jamais. Nous mettrons en commun notre trésor d'amoureuses re'miniscences.
Vous m'avouerez les caresses qu'il imagina pour vous enchanter! je vous dirai les serments dont il rassurait ma tendresse inquiète. Mais, sans lui cacher notre regret des bonheurs perdus, nous lui ferons connaître, par notre se'vère attitude, qu'il n'a aucun lieu d'espérer le renouvellement des joies qui lui furent accordées; et ce sera son châtiment (son juste châtiment!) de ne jamais voir se prolonger en consentantes faiblesses les souvenirs où nous trouverons assez de douceur pour n'en point désirer d'autre.
M"'^ de Belvèlise dit :
— Il y a dans votre projet une subtilité qui ne laisse pas de me plaire.
— Eh bien ! puisque mon invention vous
agrée, souvenons-nous de lui! ditlamarquise. Alors, toutes proches, à voix basse, dans le boudoir plein du désordre amusant et des odeurs confuses des toilettes inachevées, elles se racontèrent, alternant comme les bergers des églogues, les aimables extases où naguère les conviait, si adroitement, M. de Marciac ; M"*^ de Belvèlise confessa qu'il avait une façon toute charmante , et qui n'appartenait qu'à lui, de murmurer à l'oreille de son amie des paroles bien propres à la troubler, tandis que, d'un bras enlaçant, il l'attirait vers le fond doucement obscur de la chambre; la marquise de Ruremonde se plut à reconnaître que, dans le moment difficile où il faut enfin ôter le corset ou laisser tomber le peignoir, il excellait à consoler, par les plus enthousiastes et les plus ingénieuses louanges, les alarmes d'une pudeur réduite au désespoir. Et elles se rappelaient encore, l'une après l'autre, vingt autres circonstances exquises; elles ne niaient pas, toujours
plus rapprochées, Fintensité de son regard pénétrant jusqu'au fond de Pêtre et y suscitant des mouvements aimables, la délicatesse, à peine posée, de sa main le'gère comme une main de femme, la ruse de ses agenouillements habiles à faire pardonner par une apparence de respect les plus extrêmes te'mérités, la longue insistance de son baiser, d'abord si douce, bientôt si délicieusement cruelle! C'est ainsi que, fidèles à leur subtil complot, elles se souvenaient de M. de Marciac. Mais voyez comme la plus ferme résolution aboutit quelquefois à d'imprévus achèvements : une heure ne s'était pas encore écoulée que, à force de se souvenir de lui, elles l'avaient oublié!
La bergère des chansons, — celle qui, quinze ans à peine, cause avec le rossignolet des bois pendant que les agneaux et les brebis broutent l'herbe de la châtaigneraie, — se leva du tertre où elle était assise, en voyant venir un noble chasseur qui dévalait la colline; et, si jeunette, si jolie, elle avait deux fleurs. L'une, qui était une rose, elle l'avait dans la main. Le gentilhomme chassant dans le pays lui tint de très ardents discours; elle en fut tout émue. Jamais on ne lui avait dit, avec de telles tendres paroles, qu'elle surpassait en blancheur la blancheur des citronnelles de Torée, et que ses yeux étaient bleus
comme les bluets des champs. Elle fut agitée d'un si vif tremblement, qu'elle laissa tomber lafleur. LaquellePCellequ'elle avait dans la main ; elle la ramassa très vite. Et le jeune seigneur ne cessait pas de lui parler, la trouvant à son gré. Même il la prit par la taille, la baisa dans le cou, la baisa dans les cheveux, en la conduisant vers le fond du bois, où Iherbe est plus épaisse, où Tombre est plus profonde. Or, la petite bergère e'tait pleine à la fois d'épouvante et de plaisir. Le soir, quand elle revint à la ferme du val, avec tout son troupeau derrière elle, inquiète et ravie, elle avait perdu la fleur. Laquelle ? la rose qu'elle eut dans la main? Non pas; l'autre.
Étendu parmi l'herbe, la tête vers le ciel, dans la paresse de'licieuse, pas encore du sommeil, mais du rêve déjà, je fumais, les yeux à demi clos. Ce qu'il y avait dans ma pipe, ce n'était pas du tabac de France ni du tabac d'Orient. Non. J'y avais mis mes souvenirs et mes espérances, les baisers d'hier, les baisers de demain, tous les songes, ceux qui ne se réalisèrent pas, et ceux qui se réaliseront peut-être, toute mon âme obstinée aux chimères; et il sortait de la pipe une fumée qui montait, qui montait, s'épandait, se vaporisait, n'était plus. Je me disais : « Voilà donc ce qu'ils deviennent, mes
rêves! » Puis, mélancoliquement, je m'abandonnai, je m'endormis. Quand je rouvris les paupières, le ciel, ensoleillé par le glorieux midi, rayonnait triomphalement; des nuages, en l'azur clair, s'élevaient empourprés et dorés. L'un d'eux, moins magnifique, plus doux, un peu rosé, un peu pâle, et si léger, attirait surtout mon regard. Il montait doucement, résolument. Je le suivais des yeux et de la pensée en son ascension vers les gloires paradisiaques du soleil; et je Paimais, je l'aimais! car je comprenais, je savais que ce petit nuage était fait de la fumée de ma pipe, de la fumée de la pipe où j'avais mis mes souvenirs et mes espoirs, mes rêves, toute mon âmel