COLETTE ENSOLEILLÉE
plains, si je languis, si je n'en puis plus, c'est seulement à cause de Fintolérable chaleur de cette journée, où il semble que l'on soit vêtue d'une robe faite de soleil et de rosée brûlante.
— Qui aurait jamais pensé qu'il y avait en toi une telle aversion pour les tiédeurs de Tété, cette excuse si légitime des prompts de'shabillements.''
— Ah! Lila, que vous êtes incorrigible! D'ailleurs, cette fois encore, tu te trompes; je ne déteste point, avec l'excès que tu me prêtes, les incandescences de juillet. Elles ont du bon, je suis prête à le reconnaître. C'est grâce à elles que se développent si délicieusement les intimes arômes des jeunes fleurs et des jeunes femmes. Pendant l'hiver, nous sommes contraintes de recourir aux artifices de la parfumerie, pour suppléer aux odeurs exquises que dégagent avec trop d'avarice les pores de notre peau resserrés par la froidure. Mais l'été, notre chair, partout, s'épanouit, nonchalamment dilatée, un peu humide, et il
en émane comme une invisible buée d'odeurs qui est bien pour attirer et retenir l'attention sympathique des jeunes hommes à qui nous ne défendons pas de demeurer dans le voisinage de notre personne. Moi-même, je ne suis point, les jours trop ensoleillés, sans éprouver le charme de cette exhalaison de moi. Tiens, si je penche un peu la tête, il me vient, à travers la légèreté et la presque transparence des étoffes, une tiédeur si tendrement grisante, si douce et si intense à la fois, et, dans cette montée d'odeurs, u»n si troublant aveu des nudités vivantes et des plus touffus mystères, qu'il s'en faut peu que ma tête se perde et que je donne un baiser au reflet de mes lèvres, là, dans ta psyché !
— Bon ! dit Lila, tu te méprends ; ce visage dans le miroir, ce n'est pas le tien, c'est le mien.
— C'est donc pour cela, soupira Colette, que je le trouvais si joli!
Car elle n'est point toujours grondeuse;
COLETTE ENSOLEILLÉE. lyS
il lui arrive de se montrer, à Tégard de Lila, aussi délicatement amicale que celle-ci le peut souhaiter.
Cependant Colette reprit :
— Mais que ces avantages de Tété sont peu de chose au prix des inconvénients qu'il apporte! Il est certain que je me trouve plongée en la langueur la plus pe'nible du monde, et je ne sais à quel saî:rifîce je ne me résoudrais point pour être enveloppée, un instant, d'un peu de fraîcheur. Tiens, regarde-moi, ma mignonne, je suis toute haletante, et je crains de pâmer en cette énervante chaleur.
— Ah ! que tu me fais pitié ! dit Lila. Je veux donc Renseigner un remède contre la chaleur, qui m'a fort bien réussi, et je pense que tu ne t'en trouveras pas moins bien que moi-même.
— Un remède ? contre la chaleur ? tu en sais un ? oh ! parle, parle, parle vi^e, ma chérie.
lyô l'envers des feuilles.
— Voici, dit Lila. Mais je dois avouer qu'il n'est point de mon invention, ce remède; il a été imaginé par Valentin, qui m'aida à le mettre en pratique.
— Hum! ceci m'inquiète. Valentin, je le sais, abonde en rêveries fantasques qu'on ne peut pas toujours réaliser saHs de graves manquements à l'honneur et à la vertu.
— Supposés-tu que j'eusse consenti à des extrémités qui auraient pu fournir une occasion de se plaindre à la pudeur dont tu me connais pourvue?
— Explique-toi donc, ma chère. Car je de'faille dans la braise éparse de ce soleil!
— Écoute-moi, ne m'interromps point.
Si j'éprouve de la tendresse pour Valentin, tu n'es pas sans faire montre de quelque douceur à l'égard de M. deMarciac...
— Hélas! que les cœurs les plus fermes sont enclins à de fâcheuses concessions!
— ... et, comme moi dans mon hôtel, tu as fait installer dans le tien, près de ton bou-
COLETTE ENSOLEILLEE. I77
doir et de ton cabinet de toilette, une salle de bain, marbre rose et baignoire de cristal craquelé, où sont groupés tous les raffinements de l'hydrothérapie moderne.
— Ah! mon Dieu, tu vas me conseiller de me faire donner une douche! C'est là ton moyen de triompher de la chaleur? Tu avoueras qu'il n'a rien de nouveau ; et sache, au surplus, que, sous aucun prétexte, en aucun cas, je ne me résoudrais à l'employer. La seule pensée de ce jet d'eau, soudain, brutal, déchirant, sur mon frêle corps nu, — tu sais comme, pour un rien^ il frissonne et se dérobe, j'ai toute la chair faite de sensitives roses, — me cause une terreur abominable, et je préférerais l'éternité d'une fournaise...
— Je t'avais priée de ne pas m'interrompre! Pas plus que toi je ne pourrais supporter le furieux choc de l'eau dure et pesante. Mais écoute-moi, de grâce! Avec M. de Marciac, tu entres dans ta salle de bain...
— Avec lui ? ah ! Lila, prends bien garde de dire des choses qui dépasseraient la mesure.
— Je ne dirai rien qu'il ne me serait possible d'entendre!
— Allons, tu me rassures un peu.
— Tu entres donc dans ta salle de bain avec M. de Marciac.
— Soit, puisqu'il le faut !
— A cause de l'excessive chaleur, et de rinvitation du lieu même (pour une autre raison aussi, j'imagine), M. de Marciac, qui n'a point manqué de voir la chaise longue couverte de loutre où tu t'endors après le m bain, ne tarde guère à te conseiller l'abandon, peu à peu, des étoffes qui lui dérobent
la vue des beautés dont il est idolâtre.
— Lila!
— Tu dis non ! tu résistes !
— Oui!
— Mais il s'obstine en son désir avec une si suppliante tendresse, sa bouche à ton
COLETTE ENSOLEILLEE. 179
oreille murmure de si ferventes prières, et ses mains, qui frôlent à peine, se montrent si adroites à de'nouer des nœuds, à dégrafer le corsage, à faire glisser les mousselines et les surahs, que, bientôt...
— Lila !
— Que bientôt tu t'imaginerais, si M. de Marciac n'était point là, que tu vas entrer dans ton bain ou que tu viens d'en sortir.
— Lila ! Lila î tu me fais mourir de honte !
— Tu as le trépas si facile, même en d'autres occasions ! Je poursuis. Ce premier point obtenu, M. de Marciac...
— M. de Marciac saisit le long tuyau à la pointe de cuivre, et me donne une douche. Je ne veux pas ! je ne veux pas !
— Que tu es impatiente! M. de Marciac se borne à suivre l'exemple qu'à force de de'licates prières et de sournoises ruses, il t'a enfin obligée à lui donner.
— Tu passes toutes les bornes ! tu ne diras pas uw mot de plus !
i8o l'envers des feuilles.
— Et alors, continua Lila imperturbable, c'est toi, — oui, toi, — qui saisis le long tuyau onduleux ; c'est toi qui donnes une douche, violente, glacée, terrible, à M. de Marciac.
— Ah ! véritablement, ma chère, vous êtes aussi folle qu'on peut l'être. Outre que votre discours traîne l'esprit sur des tableaux où ne saurait s'arrêter le regard d'une femme vraiment vertueuse, il n'a pas du tout le sens commun. Je vous demande un peu quel remède contre la chaleur ce peut être que de donner une douche à une autre personne ?
— Tu vas le savoir. La douche reçue, M. de Marciac, dont les yeux n'auront guère quitté les exquises beautés qui te rendent si' recommandable, ne manquera point de songer à la chaise longue, couverte de loutre, dans le fond moins clair de la salle ; et, tout luisant de l'eau brutale, encore ruisselant, pareil — mais plus vivant — à un jeune
COLETTE ENSOLEILLÉE. i8i
dieu de marbre sur lequel s'écoula longtemps le cristal fluide des fontaines, il f enlacera, toute, d'une très chaste caresse ; et, sans avoir subi la rude et intolérable secousse de la douche, tu connaîtras la caresse partout d'une fraîcheur humide, et tu seras, victorieuse du soleil et délicieusement frileuse, comme un très beau lys rose et pâle tout enveloppé de rosée froide I
Il y avait bien longtemps que la petite baronne Hélène de Gourtisols n'avait pas demandé de conseils à M™^ de Ruremonde, cette impeccable mondaine; car, enfin, d'expérience en expérience, ses ingénuités premières, ses candeurs d^échappée de couvent s'étaient muées en une science de la vie, personnelle, très suffisante. Mais ce qui lui arrivait aujourd'hui était si extrême, offrait de telles raisons d'hésiter, qu'elle n'osa pas, toute seule, se résoudre à un parti ou à Tautre ; et elle jugea bon d'en référer à la parfaite éducatrice qui, jadis.
i84 l'envers des feuilles.
lui avait donné de si admirables leçons.
— Comment, c'est vous, mignonne! dit la marquise de Ruremonde, dans un lent remuement de toutes les étoffes claires qui 1 mettaient à son fauteuil bas une housse de dentelles et de batistes. Pour m'être venue voir, pour être sortie par ce jour de brûlant soleil, il faut que vous soyez agitée d'un bien pressant souci.
— Ah ! le plus pressant de tous. ■
— Expliquez-vous, je vous prie.
— Je viens vous demander...
La petite baronne balbutia, s'interrompit. .^
— Me demander?... quoi donc?... dites. ?
— Si vous me conseillez...
— Si je vous conseille?
— De divorcer!
Ce fut un grand étonnement qui apparut, à travers la poudre de riz, sur le visage de ^me jg Ruremonde.
— Divorcer! vous !
— Hélas! moi-»même.
LE MAUVAIS HERCULE. i85
— D'avec M. de Gourtisols?
— Naturellement, puisque c'est le seul mari que j'aie.
— Eh! pour quelle raison voulez-vous rompre une union qui ne vous imposait point, à ce qu'il semblait, de trop lourdes chaînes ?
— Non, je le reconnais, mes chaînes n'avaient rien que de très supportable.
- — Serait-ce que M. de Gourtisols, épris à Texcès de vos grâces, vous tourmente d'assiduités trop quotidiennes que le sentiment des convenances devrait lui interdire?
— Vous voulez rire! Mon mari n'a garde de se rendre importun, et il me trompe très suffisamment.
— C'est peut-être qu'il vous trompe pour des femmes dont la condition médiocre ou le peu d'élégance, — des robes achetées toutes faites, qui sait? les pires choses sont possibles, — n'a rien qui puisse flatter votre vanité d'épouse ?
i86 l'envers des feuilles.
— Oh ! qu'allez-vous supposer ! M. de Courtisols est incapable, grâce au ciel, de me faire une telle injure. On s'accorde à dire qu'il est pour le moment avec notre amie M""* de Linège (elle est du meilleur monde), et quand il se montre, à demi, dans les baignoires des petits théâtres, c'est avec M^'^ Anatoline Mayer, des Nouveautés-Parisiennes, une personne toujours très bien mise, presque aussi jolie que moi, et fort recherchée de tous ces messieurs.
— Vous avez donc le plus parfait des maris ! Car je ne m'arrête pas à la pensée que, gentilhomme comme on le connaît, il vous ait jamaisoffenséed'uneparole discourtoise, ou qu'il s'avise de trouver trop excessives les notes de votre couturier, ou qu'il surveille vos sorties matinales, — le bain, la messe, les visites de charité, enfin nous nous entendons, — ou qu'il ait songé à se préoccuper de l'attardement dans votre bou- a doir. après le thé de cinq heures, avant les
lampes allumées, de l'un de ceux à qui, d'ailleurs irréprochable^ vous ne déniez pas le privilège de vous compromettre.
— M. de Courtisols sait ce qu'il me doit, je pense !
— Eh bien! alors, divorcer, pourquoi?
— Pourquoi ? répéta la petite baronne.
— Oui!
■ — Mon Dieu, pour...
Elle hésitait encore, n'osait dire, sa voix avait la palpitation d'un papillon qui se posera ou ne se posera point.
— Allons, parlez.
— Eh bien ! je voudrais divorcer, reprit la baronne^ pour...
— Pour?
— Pour épouser un saltimbanque!
i/exvers des feuilles.
M""^ de Ruremonde, que rien ne saurait étonner puisqu'elle ne s'e'tonne pas d'ellemême, reprit très paisiblement :
— Pour épouser un saltimbanque ? En principe, je ne blâme pas la pensée qui vous est venue. Mais il serait bon, je suppose, que vous me fournissiez quelques détails sur la façon dont un tel de'sir, peut-être le'gitime, est né en vous.
— Vous êtes celle à qui Ton ne cache rien ! dit Hélène de Courtisols non sans une rougeur qui changea en pivoines les deux roses blanches de ses joues.
Puis, brusquement, la tête haute, avec de rhe'roïsme, presque, dans le geste et dans l'œil : ■
— Avez-vous jamais vu, marquise, un
jeune dieu se baigner, tout nu, dans l'eau illuminée d'étoiles ?
— J'ai vu beaucoup de choses, dit M'"^ de Ruremonde.
— Moi , j'ai contemplé cet admirable spectacle ! Voici comment. Vous n'ignorez pas que le jardin de mon hôtel de Neuilly se prolonge en pelouses, entre des murs bas, jusqu'à la rivière .? Bien des fois je viens rêver, seule, sur le bord de l'eau, car je suis volontiers mélancolique, les soirs. Or, il y a quelques jours, un peu avant minuit, je marchais à pas très lents, songeuse, sur l'herbe presque rase et drue dont la verdure se blanchissait de lune, lorsqu'un bruit se fit tout près de moi. Je me retournai. Quelqu'un, de la muraille, sautait dans mon jardin. Un voleur! Pleine d'épouvante, je me blottis derrière un buisson de syringas; et je regardai en tremblant. C'était un saltimbanque, de la fête de Neuilly sans doute; des bruits de trombones et d'orgues de Bar-
igo L ENVERS DES FEUILLES.
barie parvenaient jusqu'à moi dans le passage du vent nocturne. Il portait un maillot rose, qui collait sur la peau, et il était superbe à voir dans la nuit pâle, ce jeune hercule, très grand, robuste, aux cheveux courts qui le coiffaient d'ombre luisante. Sans doute il avait l'habitude, ayant jugé le lieu propice, de venir se baigner ici, les soirs, après les exercices dans la baraque, car, sans hésitation, sans regarder derrière lui, il se dévêtit, lança sur le mur son costume de forain, et se jeta dans la rivière qui était toute claire de lune. Et alors, ce fut plu^ superbe encore, tant il était beau en sa jeune force triomphante, si blanc et si bosselé de muscles, dans la transparence resplendissante de l'eau !
M™*" de Ruremonde dit :
— Je commence à comprendre.
— Hélas! soupira la frêle et délicate baronne.
— Et vous n'avez pas fait un mouvement,
pas prononcé une parole, derrière votre buisson de syringas ?
— Je retenais mon haleine de peur qu'elle n'agitât les feuilles!
— Mais, tous les soirs à la même heure, vous êtes revenue vous cacher derrière le buisson en fleurs?
— Oui!
— Et devant la forte jeunesse de ce saltimbanque pareil à un he'ros, devant cette virilité' populacière et sacre'e, brutale et glorieuse, ignoble et sublime, vous avez méprise' enfin tous les porteurs de vestons et d'habits rouges, tous les hommes de notre monde, les maris qui se targuent d'user dans les boudoirs à la mode les ardeurs qu'ils n'ont plus, les amants qui se préparent trois jours d'avance à des défaites où notre charité polie consent à voir des triomphes ?
— Oui!
— Et le désir éperdu vous a prise de fuir
M. de Courtisols, et les comprometteurs qui s'attardent dans votre boudoir jusqu'aux lampes allumées, les jeunes hommes qui ressemblent à des vieux, les vieux moins vieux que les jeunes peut-être, les languissants, les ennu3^és, tous ceux qu'a débilités et vaincus l'atavisme enfin des élégants libertinages? Vous avez formé ce rêve, d'être la femme, la maîtresse, n'importe, vous exquise mondaine, de ce bohème, de cet hercule, de partir avec lui, de le voir soulever des poids et de dire : « Il est à moi, ô gloire ! » de coucher entre ses bras forts sur les planches de la baraque, ou de dormir, en sa rude étreinte, à la belle étoile, — pauvre mais aimée, habillée de chiffons mais aimée, battue mais embrassée!
— Oui! dit encore Hc-ène de Courtisols; mais ces aveux coûtaient tant à sa pudeur naturelle que, si vous l'aviez pu voir, le front baissé, les yeux mi-clos, si douloureuse en son honnête et délicat remords.
^JLE MAUVAIS HERCULE. igS
VOUS n'auriez pas manqué d'être attendri jusqu'au fond de Pâme.
M™® de Ruremonde continua :
— En principe, je le répète, je ne vous blâme point! même je vous loue, petite belle, de cet emportement vers quelque chose de violent et de magnifique, qui est une espèce d'ide'al. Mais, hélas ! comme je suis encline à douter des plus convaincantes apparences! Qui sait si les bateleurs de la foire, — les seuls hommes qui paraissent ressembler un peu aux magnanimes Olympiens, — ne sont pas semblables, en réalité, aux bourgeois et aux gentilshommes dont nous déplorons l'irrémédiable décadence ? Je me défie du xix^ siècle ! même au cabaret, même au cirque, mêmedans les baraques vagabondes! Je ne suis pas sûre que Thomme en maillot qui, dans les tableaux vivants, figure quel que Thésée vainqueur de monstres et 'd'amazones, soit véritablement un si formidable triomphateur.
— Oh ! VOUS croyez ?...
— Je ne crois pas, je crains I Mais, quoi ? la peur d'une désillusion ne doit point de'courager des grandes entreprises. Quittez M. de Courtisols, délaissez les flirteurs peu sûrs, — je n'y vois aucun mal, — pour monter dans les voitures foraines et tenter le sommeil à deux dans les granges ou au revers desfosse's. Seulement, avant d'en venir à des extrémités qui impliquent toujours un peu de scandale, vous ne feriez point mal peutêtre de vous assurer, comme on dit, des choses; et il ne faut point acheter chat en poche.
— Eh! marquise, c'est là votre conseil?
— Oui ! il faudra bien qu'un jour ou Tautre, si vous suivez votre dessein, vous sortiez du buisson de syringas. Eh bien I sortez-en ce soir, un instant, non sans possibilité de retour, si quelque désabusement vous décourage d'une aventure prolongée; les pelouses blanches de lune, au bord de
l'eau, invitent au délice des bains nocturnes; et le jeune hercule de la foire de Neuilly aura une belle occasion de montrer qu'il est un dieu véritable, quand il verra la plus jolie déesse nager sous les étoiles, seulement vêtue d'eau diaphane et lumineuse!
A quelque temps de là, elles se rencontrèrent de nouveau : ce fut, je pense, en ville'giature, dans un casino des Pyrénées.
— Eh bien ! mignonne, dit M'"^ de Ruremonde, donnez-moi des nouvelles?
— Hélas ! marquise, j'ai divorcé.
— Ah! vraiment, vous avez quitté M. de Courtisols?
— Non pas.
— Vous avez réduit au désespoir, par un brusque abandon, les assidus de votre boudoir sans lampes ?
igô l'envers des feuilles.
— Pas 'davantage. Je continue à accepter les hommages si discrets de mon mari et de mes flirteurs.
— Qu'est-il donc arrivé ?
— J'ai obéi à votre conseil; j'ai e'te' très blanche, un soir, dans la nuit de lune... Ah ! que vos craintes avaient raison... il n'y a plus de dieux s'il y a encore des déesses... et...
— Et?...
— Et j'ai divorcé... d'avec le saltimbanquel
LA FIDÉLITÉ DE COLETTE
Colette s'exprima ainsi, dogmatique.
— Je n'ai pas une bonne opinion des hommes.
— Tu es sévère! dit Lila.
— Entendons-nous, mignonne! Loin de moi la pensée de nier que certains êtres virils sont doués de qualités qui les rendent vraiment recommandables. Quelques-uns sont jolis, avec un retroussement de fines moustaches brunes; d'autres sont tendres; trois ou quatre sur cent sont ornés de mérites capables de prolonger jusqu'au jour nos méditations qui n'ont pas sommeil ; et, enfin,
19» L EXVERS DES FEUILLES.
je n'hésite pas à reconnaître que nous avons eu, parmi ceux qui nous adorèrent, un bon nombre d'amants tout à fait dignes des sacrifices que nous leur permîmes de faire pour nous. Mais, n'importe, telle que tu me vois, avec l'expérience de mes vingt-trois ans, je n'ai pas une bonne opinion des hommes; et cela, parce que...
— Parce que?...
— Parce qu'ils ne sont pas fidèles !
Lila dit :
— Ça, c'est vrai. Fidèles, ils ne le sont pas. Nous ne saurions nous dissimuler — eussions-nous sur les yeux le bandeau de tulle-illusion préconisé par les poètes — que nos plus constants amoureux sont susceptibles de se laisser troubler, sortis à peine de nos bras, par l'or roux d'une chevelure qui n'est pas la nôtre, ou par la promesse d'un regard languissant sous des paupières qui n'en peuvent plus, ou par l'odeur d'une nuque, ou par la rondeur vite apparue et dis-
LA FIDELITE DE COLETTE. I99
parue d'une jambe d'amazone. Mais quoi, ma chère, il faut être indulgentes ; n'étant pas irre'prochables, il convient d'épargner les reproches à ceux qui, en rompant leurs serments, ne font que suivre notre exemple; des traîtresses auraient mauvaise grâce à se plaindre des trahisons : l'infidélité de nos bien-aime's a la nôtre pour excuse. Car, à parler franc, tu n'oseras pas contester que la plupartdesjeunesfemmesdécidées à l'amour, — il y a d'honnêtes personnes, c'est possible, je ne dis pas non, ça ne nous regarde pas, — alanguissent leur auste'rité jusqu'à ne point repousser en toute circonstance les aimables nouveautés d'un baiser inconnu. Avoir un caprice, et y consentir, c'est une aventure qui n'est pas sans précédents ! Tu sais comme nous sommes faibles, hélas! Lorsque tout conspire à nous faire choir en de regrettables péchés, nous nous faisons une loi de reconnaître que toutes les résistances seraient vaines et de n'en tenter aucune! Bien sou-
vent, une visite matinale, l'amant nocturne à peine parti, obligea notre chaise longue à devenir la rivale heureuse du lit pas refait sous la pudeur à la hâte étale'e de la courtepointe de satin jaune aux volants de malines. Pour ma part, je le confesse, je ne suis pas de celles qui méritent d'être de'signées à l'estime publique pour leur ferme attachement au devoir; et, toi-même, en plus d'un cas, tu f es montrée, je pense, encline à de tendres oublis.
— C'est ce qui te trompe ! interrompit gravement Colette. Je suis fidèle.
— Toi?
— Moi.
— Fidèle?
— Inébranlablement.
— A qui? à Valentin ? à M. de Marciac? au vicomte d'Argelès ? à...
Colette dit :
— A tous!
LA FIDÉLITÉ DE COLETTE
Voyant l'étonnement de Lila, Colette reprit :
— Ma chère, ta surprise ne sera pas de longue durée, et, quand je t'aurai fourni quelques brèves explications, tu seras bien forcée de f écrier que, de toutes les femmes prometteuses de se réserver à celui qui les aime^ il n'en est pas une seule qui me soit comparable. Oui, je suis fidèle, parce qu'il le faut être ! Rien ne me paraît plus méprisable que le recommencement, avec un autre amoureux, de délices à peine finies; une amante n'est pas digne de ce nom si elle ne se sent pas capable de garder à un seul le trésor dont il est éperdu ! Mais il faut s'entendre, et il y a des accommodements avec la sévérité du devoir.
Elle réfléchit, et continua : 1
— Tu n'es pas sans savoir que, parmi les charmes dont nous sommes pourvues, parmi les voluptés dont nous sommes les dispensatrices, il en est toujours un, il en est toujours une. qui enchante plus particulièrement chacun de nos amants. L'un s'enthousiasme, avec une étrange spécialité de passion, de la roseur de notre oreille, ou de la griserie touffue de nos petits cheveux près du cou, ou de la profondeur aromate de notre chevelure; un autre s'extasie, au point d'humilier nos gorges pourtant parfaites, de la rondeur de nos épaules, de la grâce grasse de notre bras, de la finesse de notre poignet, auquel la bagu2 d'une dame de province pourrait servir de bracelet; un autre ne connaît pas de plus exquise vision que celle de notre ventre pareil à un ventre d'éphèbe; un quatrième proclame que la fraîcheur glacée de notre mollet lisse le plonge dans une extase dont il ne sort que pour y retomber; l'ongle rose de notre orteil est ce qui met
LA FIDÉLITÉ DE COLETTE
hors de lui un cinquième; et le centième devient fou lorsque, sous la transparence de la batiste, il entrevoit en touffe le mystère, non pas impénétrable, où se cache, avec un désir de s'épanouir, l'églantine rougissante qui est notre petite âme rose. Et, de même, l'ardeur de nos amis fait, pour l'accomplissement de la suprême volupté, un choix parmi nos caresses; celui-ci se meurt si nous le baisons d'une lèvre presque distraite, sous le rebroussis léger de la moustache; celui-là râle qu'il devient dieu si notre souffle acharné lui insuffle dans les poumons toute notre vie rassemblée, la mollesse des enlacements, — hypocrisie qui, dans un instant, sera la sincérité même, — achève les plaisirs d'un très languissant compagnon d'alcôve, tandis qu'un autre, plus violent, exige les emportements presque rudes d'une étreinte qui égratigne. Tu m'épargneras, je l'espère, une énumération plus longue ! J'en ai dit assez pour te rappeler la diversité,
selon les personnes, des admirations et des joies, et tu devines à présent comment je réalise, dans la plus éparse inconstance, la plus précise fidélité.
— Non, dit Lila, je ne devine pas.
— Cest que tu es très ingénue ! dit Colette; et je vois bien qu^il faudra mettre les points sur les /. Apprends donc que, — sans nuire à la vraisemblance des e'motions auxquelles nous oblige la courtoisie ou la miséricorde, — je prends note, avec le plus grand soin, à chaque abandon nouveau, du charme, de la caresse qui incita aux ravissements extrêmes celui de qui la convoitise n'a plus à se plaindre de ma cruauté'; et, désormais, cette caresse, ce charme, je les lui réserve jalousement. Je ne donne à personne, sinon à lui, ce que, par son choix, il a fait sien; je suis à lui seul, en ce qu^il préfère de moi. Ah! c^est vainement que Valentin, si passionnée que soit la tendresse qu'il m'inspire, solliciterait de baiser le petit doigt de ma
LA FIDELITE DE COLETTE. 2o5
main gauche; parce que ce petit doigt est le point spécial où se pâme la lèvre de M. de Marciac. Je refuse au vicomte d'Argelès ce qui enivre M. de Caldelis, ou Gaston, ou le marquis de Clèguerec; je suis la gardienne infaillible du trésor de chacun de ceux qui m'ont jugée précieuse; et je serais hantée d'un insupportable remords si je ne refusais pas à mon amant de cette aprèsmidi la faveur qui brisa adorablement mon amoureux de ce matin. De sorte que je suis très fière ! Je peux proclamer qu'aucune femme ne garde, cà l'égal de moi, la fidélité jurée, et j'admire dans mon miroir la personne la plus vertueuse qui soit au monde !
2o6 L ENVERS DES FEUILLES.
Lila dit :
— Tu es remarquable. Il est certain que ta façon de comprendre la fidélité, que cette division de soi-même en diverses délices réservées^ est bien de nature à offrir le calme aux consciences le plus facilement inquiètes. Avoir vingt amants et n'en pas tromper un seul ! il t'appartenait de réaliser cette impossibilité apparente; crois bien que je ne manquerai pas d'user du moyen que tu as si joliment inventé. Pourtant, il me semble que j'ai une objection à te faire.
— Laquelle? demanda Colette.
— Voici, dit Lila. Parmi le grand nombre de ceux pour qui nous ne sommes point inliumaines, il se peut qu'il s'en trouve deux qui, précisément, admirent en nous le même charme particulier, exigent la même caresse
LA FIDELITE DE COLETTE. 207
que dis-je ! il est possible qu'il y en ait trois, quatre, cinq !
— Eh bien ?
— Eh bien ! le moyen de complaire à Tun sans manquer de fidélité à l'égard de l'autre, ou des autres ! On doit être, le cas de ces rencontres échéant, en une perplexité très pénible et propre à tourmenter la satisfaction que l'on a le droit d'espérer en échange de ses condescendances.
— Ah ! que tu es simple, ma Lila ! Ecoute bien. Lorsque deux hommes, ou trois, ou quatre, ou dix, se rejoignent dans le choix de la même beauté ou du même délice, c'est une preuve manifeste que, si différents qu'ils soient en apparence, ils sont absolument pareils, ne font qu'un en effet I
— De sorte que ?...
— De sorte qu'en accordant à tous ce que chacun désire, on ne fait tort à aucun; et Ton peut affirmer que Ton demeure imperturbablement fidèle à un seul amour.
2o8 l'envers des feuilles. .
— C'est juste, dit Lila.
Et, se regardant en face, elles pouffèrent de rire, de ce rire charmant, extravagant, futile, qui secoue des cheveux roux d'où s'envolent des parfums, de ce rire qui absout de leurs frivoles crimes et de leurs folies celles qui les font et celui qui les conte !
Aucun homme n'oserait affirmer qu'il a reçu des étrennes comparables à celles qui furent offertes, ce matin, au vicomte Valentin d'Argelès en sa garçonnière de la rue Logelbach !
La femme de chambre avait mal prononcé le nom. « Allons, n'importe, fais entrer! » avait répondu Colette impatientée; et son étonnement fut à peu de chose près de la stupéfaction lorsqu'elle vit entrer dans son boudoir la marquise de Ninove ellemême !
L EXVERS DES FEUILLES.
Une grande dame^ une vraie grande dame, chez elle , petite personne plus célèbre par les rapidités de ses fantaisies que par Tillustration de ses aïeux, il y avait là^ vous en conviendrez, de quoi faire naître quelque surprise. Sans doute, sans doute la noble visiteuse n'avait pas le renom d'être absolument irréprochable; on en apprenait de belles sur son compte dans les alcôves frivoles où les hommes du monde s'encanaillent jusqu'à l'indiscrétion. Mais il n'en demeurait pas moins avéré que M"'*' de Ninove, née d'une très illustre race, cousine, par son mari , d'une archiduchesse, et petite-nièce, par l'un de ses amants, de l'épouse morganatique d'un empereur, occupait un très haut rang dans la société parisienne; et sa présence chez Colette, c'était trop d'honneur, ou trop d'impertinence.
Colette, après le premier étonnement, pensa : « Tiens, tiens, » incertaine entre la satisfaction et la colère. Puis les deux jeunes
femmes se regardèrent, un temps, et sourirent, s'étant trouve'es jolies.
A peine assises :
— Madame... dit Colette.
— Mon Dieu! Mademoiselle, interrompit la marquise, j'e'tais bien décidée, en montant votre escalier, à vous déclarer sans nul retard le but de ma visite. Mais, vous ayant vue, je ne puis résister au désir de vous exprimer, d'abord, combien je ressens de plaisir à vous trouver si pareille aux récits que l'on fait de vous. Je m'explique maintenant l'enthousiasme dont se montre prodigue à votre égard le poète, d'ailleurs dénué de tout talent, q,ui détailla vos charmes et vos victoires. Voilà bien, dans les frisons fous de vos tempes, dans ceux aussi près de l'oreille, la capricieuse aventure des amours à l'évent, toute la jolie bohème des baisers vagabonds. On ne saurait être, dans l'imperfection , plus délicieusement parfaite; vous êtes comme l'exquise illustration, à
Tencre rose, d'un très aimable poème libertin.
— Madame, dit Colette à la fois flattée et furieuse, la renommée, qui ne vous déçut point en ce qui me concerne, ne s'est pas montrée plus trompeuse en me parlant de vous; dès votre arrivée, j'ai reconnu la très belle et très hautaine personne qui ne laisse baiser le bout de ses doigts qu'à des princes agenouillés, et de qui le lit — autel de déesse — exige une multiplicité religieuse d'encensoirs.
Ces aménités échangées, elles éclatèrent de rire ; car le clair soleil d'hiver, à travers la verroterie des stores japonais, allumait de toutes les couleurs les bibelots, sèvres, saxes, japons, ivoires des étagères, nacres et ors des cadres, et les miroitement des soies, et les améthystes des bracelets et les perles des oreilles, et la blondeur invraisemblable des cheveux; et il ne s'agit que de s'entendre.
M""® de Ninove reprit son se'rieux.
— Venons au fait, dit-elle. Après avoir accepté les louanges que vous avez bien voulu faire de moi, j'aurais mauvaise grâce si je montrais le moindre embarras à vous avouer, Mademoiselle, que j'ai un amant.
— Un seul? demanda Colette.
— Un seul, en ce moment, dit la marquise avec simplicité. Et cet amant^ — pourtant, Mademoiselle, il n'est point prince, -^ je Taime avec toutes les tendresses imaginables; il m'a rendue si éprise de lui que je me sens capable, pour lui plaire, des plus extraordinaires sacrifices. Mes seules joies, ce sont les siennes; je n'hésiterais pas à entreprendre les voyages les plus extravagants pour aller cueillir Une fleur qui ne fleurit
21,4 L EXVERS DES FEUILLES.
que sur le versant septentrional de THimalaya, si c'était Tarome de cette fleur qu'il lui plaisait de respirer sur Tunique oreiller où nous tient éveillés jusqu'à Taube le désir toujours renouvelé, en lui, de mes lèvres, en moi des siennes.
Colette dit :
— J'en voudrais un peu à un amoureux qui pourrait envier, auprès de moi, un autre parfum que le mien; mais j'approuve ardemment la coutume de l'oreiller unique; car Te'loignement consenti des haleines doit être réservé, comme un châtiment des légales amours, aux détestables lits conjugaux.
— Or, depuis quelques jours, reprit la marquise, je me trouvais dans la plus cruelle perplexité. C'était, bientôt, le moment des étrennes; quel choix ferai s-je, quel présent offrirais-je à celui dont je suis affolée, en échange des rivières de diamants, des aquarelles de Willette, des colliers de quarante perles absolument pareilles l'une à l'autre,
ET RENNES UTILES. 2i5
des onyx ouvrés par des artisans de génie, des colliers de cristal pur et des rubis en bracelets, et des chrysoprases on jarretières, et des bouquets de violettes à deux sous, — offrandes plus précieuses, — dont il ne manquerait pas de décorer et d'encombrer la chaise longue où, six mois passe's, je renonçai à lui être cruelle ?
— Difficulté, dit Colette.
— Oui, difficulté'. Pour lui, j'aurais voulu imaginer un présent singulier, nouveau, imprévu, qui, jusqu'à cette heure, n'eût jamais été, par aucune femme dévouée, offert à aucun homme amoureux. En vérité, n'imaginant rien qui fût égal à mon rêve, j'étais sur le point de désespérer, et de donner, comme on dit, ma langue aux chiens...
— Oh! pourquoi? dit Colette.
— ... Lorsque je me souvins que, le mois dernier, en une très douce nuitée, celui que j'adore, dans les ensommeillements du désir qui se réveillera, avait, — par un de ces qui-
2i6 L ENVERS DES FEUILLES.
propos instinctifs dont une femme un peu moderne ne saurait se montrer offusquée,
— avait, dis -je, profe'ré en un soupir un nom qui n'est pas le mien, avait murmuré : (c Colette! » Ah! certainement, Mademoiselle, il ne vous connaît pas, ne vous a jamais vue, ignore la folie rousse de vos petits frisons près de la tempe et près de Toreille. Mais quoi ! il avait lu, comme tout le monde, les poètes (car, — juste retour des choses d'ici-bas — ce sont les poètes qu'on lit maintenant, eux seuls!), et il avait entendu parler de cette fine fille aimable et jolie, appelée Colette, oui, de vous, Mademoiselle ! Ce souvenir me tira d'embarras. Il vous voulait, — sans vous avoir jamais vue, à causedu hasard, dans le demi-somme, d'une réminiscence,
— je compris tout de suite le devoir que me traçait, à moi, dévouée maîtresse, cette inconsciente convoitise; et, pour étrennes, je me résolus à lui donner...
— Moi!
ÉTRHNNES UTILES. 217
— Vous.
— Je veux bien, dit Colette.
— Ah ! que vous êtes bonne ! II va sans dire qu'en échange de votre dévouement, vous accepterez les chrysoprases, les rubis, les colliers de cristal, les onyx, les colliers de quarante perles absolument pareilles Tune à l'autre, et les aquarelles de Willette, et les rivières de diamants. Même j'y ajouterai quelques bibelots sans importance, des broches de saphirs, des boucles de corail vert, des peignes d'or incrustés d'une poussière d'escarboucles, et des lapis-lazuli où l'on grava le profil de Rhodope, courtisane grecque en villégiature à Memphis ; puisque vous consentez à vous présenter, la première matinée de l'an nouveau, jolie comme vous l'êtes et plus adorable encore, — car il faut se préparer, n'est-ce pas? -- dans la garçonnière de mon ami.
— Mais, demanda Colette, humiliée enfin etsesdents blanches mordant ses lèvres roses,
2i8 L ENVERS DES FEUILLES.
comment lui faire deviner que je ne suis que des « étrennes », que je viens de votre part?
— Oh! le plus facilement du monde. Ne savez-vous pas comment on s'}' prend pour se faire connaître lorsqu'on envoie à une personne une corbeille de roses ou un paquet de fondants? Je vous remettrai une de mes cartes, et vous voudrez bien, pour qu'il la trouve dès son second baiser, la mettre entre les deux lys gonflés et palpitants, Mademoiselle, de votre gorge.
— Oui, dit Colette.
Elle reprit :
— A^oilà donc qui est convenu. La première matinée de Tannée nouvelle, dans la garçonnière de votre amant. Très bien. Mais pour ce qui est des bibelots divers dont votre générosité se montre disposée à se dépouiller
en ma faveur, nous ne sommes point d'accord, Madame, oh! point du tout, je vous assure.
— Quoi? désirez-vous autre chose? A la bonne heure, parlez, dit la ma^-quise.
— Voici, dit Colette, laissant voir enfin la colère de neige de ses dents grinçantes. Moi aussi, j'ai un amant. J'en ai même trois, — ce qui est une supériorité. Mais, puisque j'en préfère un, celui-là est Je seul. Eh bien! à mon préféré, pour qui je suis capable de tous lesdévouements, de tous les sacrifices, je veux, comme vous, offrir, pour le jour de Tan, un présent singulier, nouveau, imprévu! et puisque vous désirez que je sois les étrennes de votre amant, continua Colette, adorablement emportée, eh bien ! oui, Madame, je les serai,àlaconditionquevousserez les étrennes
du mien!
— J'allais vous le proposer, dit la marquise de Ninove.
Colette sentit toute sa colère fondre en sympathie devant une telle franchise, de- | vant une si parfaite noblesse de sentiments. Ah ! Ton a beau dire, il y a, chez ces grandes dames, une élévation d'esprit, un désintéressement presque épique, que Ton ne trouve pas chez les autres femmes ! Il ne restait donc plus qu'à régler les menus détails de la double visite projetée. Presque en même temps, elles demandèrent :
— Comment s'appelle-t-il, votre ami?
Et, presque en même temps :
— Valentin d'Argelès, dit la marquise.
— Valentin d'Argelès, dit Colette.
Car il y a de ces hasards.
Il est extraordinaire qu'elles ne se soient pas, en ce moment-là, l'une à l'autre arraché
les yeux. Mais ils étaient si jolis, leurs regards, qu'elles hésitèrent à se priver de la joie, Colette de voir les yeux de la marquise, la marquise de voir les yeux de Colette; et même, à se regarder de tout près, — une colère mutuelle les avait -rapprochées, — une idée d'accommodement ne tarda pas à leur venir. Oh! oui, elles l'offriraient au vicomte d'Argelès, à ce monstre, le présent que chacune d'elles lui destinait. Mais pourquoi ne Toffriraient-elles pas, dans la même garçonnière, le même matin, ensemble? Et c'estpar suite de ces circonstances diverses que le vicomte d'Argelès a reçu, hier, les doubles et précieuses étrennes que je lui envierai éternellement.
— Toc! toc!
— N'entrez pas ! n'entrez pas! attendez! Il en conclut qu'il ferait bien d'entrer
sans attendre un seul instant. Si elle exigeait qu'il demeurât de l'autre côté de la porte, c'était sans doute que, dans le boudoir tout parfume' d'elle, elle n'était point aussi correctement vêtue qu'il convient dé l'être pour recevoir de cérémonieuses visites. Elle était peut-être enveloppée de la seule transparence d'une mousseline qui tremble ? Peutêtre même elle n'avait pas de chemise du tout ? Certainement, il s'expliquait que, ver-
tueuse comme elle avait coutume de l'être, elle hésitât à se laisser voir en une toilette aussi peu compliquée ; les jeunes femmes qui ont souci de leur bonne renommée éprouvent généralement quelque gêne à donner le shake-hand avec une main dont le bras et l'épaule sont nus. Mais il ne pouvait être touché par ces considérations!
Tout au contraire, l'idée qu'il la surprendrait, vêtue d'air, elle, si sévère, presque bégueule, et qui, depuis trois mois, le désespérait d'un cœur si clos dans une robe si honnêtement fermée, était bien pour Tinciter à ouvrir, à enfoncer au besoin la porte où il frappait; et il empoigna le bouton de cristal, et il entra violemment dans le boudoir — boudoir et cabinet de toilette à la fois — où des odeurs d'intimités exquises montaient des porcelaines, se mêlaient aux parfums des flacons débouchés ; il y avait, dans un coin presque sombre, une chaise longue, sous un mystère aérien de dentelles frémissantes.
Mais il fut très étonné.
Car Tadorable mondaine qui le consternait depuis trois mois par une admirable et détestable vertu, lui apparaissait aussi strictement vêtue qu'on le peut être; une robe de ville, très montante, aux manches longues, laissait voir à peine la neige un peu rosée des poignets et du cou.
Il demanda tout surpris :
— Pourquoi donc, Madame, me défendiez-vous d'entrer, pourquoi m'ordonniezvous d'attendre, puisque vous étiez si cruellement habillée?
Elle le regardait, avec une moue qui se moque, une main levée vers le premier bouton du corsage.
— Habillée?
Puis, en pouffant de rire :
— Eh! justement, dit-elle, je vous ordonnais d'attendre. . . que je le fusse un peu moins !
L ' I \ T E R Pa- P T R T C E
Parce que lady Helmsford, cette Parisienne, l'avait trompe' pour un palefrenier qui se saoule tous les soirs à la taverne de Tavenue Marigny, il re'solut d'en finir avec la vie ; quelques lettres écrites, il s'approcha de la chemine'e, tira d'une boîte en bois du Portugal un adorable petit pistolet incrusté de nacre et d'ame'thystes, et le leva, devant la glace, jusqu'à son front.
Mais alors :
— Bonjour, Valentin ! gazouilla une petite voix dans Toreille du de'sespe'ré, tandis qu'une petite main, comme par mégarde, lui retenait le bras.
. Valentin se retourna , reconnut Rose Mousson. Entrée à pas de chatte, elle était arrivée auprès de lui sans qu'il Tentendît venir.
RoseMousson a vingt ans;elleen vit,sans songer que ce capital est le seul dont les intérêts diminuent à mesure qu'il augmente lui-même.
— Bonjour, dit Valentin avec humeur; par où êtes- vous entrée?
— Par la fenêtre !
Et la petite femme éclata de rire; rire, c'est une habitude qu'elle a.
— Je vous ferai remarquer, ajouta-t-elle, que vous me recevez fort mal. Vous ne m'avez pas même offert un fauteuil.
— Asseyez-vous.
— Mon Dieu! Gomme les hommes sont ingrats! J'allais essa3^er une robe; en passant devant votre porte, je me suis souvenue que vous vous êtes battu, il y a quelques jours... A propos, vous n'êtes pas mort?
— Pas encore.
— Comme vous dites cela ! Vous n'avez pas Pair gai, savez-vous ? Moi qui étais de belle humeur, je me fais l'effet d'un refrain d'ope'rette au beau milieu d'une symphonie allemande. Décidément, vous n'avez pas une figure naturelle, vous êtes malade ; vous vous serez exposé à quelque grande passion, et vous aurez attrapé — une éle'gie! Prenez garde, c'est dangereux, cela. Est-ce qu'il y aurait du nouveau ? Non ? Alors, c'est l'ancien qui vous ennuie. Vos amours avec lady...
— Rose Mousson !
— Cest juste. J'oubliais que, nous, petites dames du monde pour rire, nous n'avons pas le droit de regarder ni de nommer les grandes dames du monde sérieux, même quand nous les rencontrons sur notre terrain. Ah ! mon Dieu ! continua Rose Mousson en feignant de voir pour la première fois le pistolet que Valentin avait placé sur la che-
minée, le mignon bijou que voilà! il n'est pas chargé, au moins ?
— Non.
— J'ai aussi des petites choses comme celle-là, chez moi. Figurez-vous que, l'autre jour, j'ai visé, pour rire, une mouche qui se promenait sur un rideau; crac! le coup est parti !
— Et la mouche, vous l'avez tuée ?
— Non, elle s'est envolée!
En parlant de la sorte, Rose Mousson prit le pistolet, le tourna vers la glace et pressa la détente.
Le miroir jaillit en éclats; Rose Mousson riait aux larmes.
— Ah ! s'écria-t-elle, votre glace a fait comme ma mouche, elle s'est envolée.
— Vous êtes folle, dit Valentin en lui retirant l'arme des doigts.
— C'est vrai, je suis folle.
Elle le regardait doucement avec ses jolis yeux tout humides.
— Voulez-vous que je vous dise une chose ? reprit Valentin après un silence.
— Non, je préfère la deviner. Voici :
a Mousson, vous êtes bien gentille d'être venue, allez-vous-en. »
— C'est cela.
— Je m'en vais. Aussi bien, j'ai ma robe à essayer. Mais vous n'êtes pas débarrassé de moi ! je reviendrai vous voir, dans trois ou quatre semaines, quand vous serez plus gai. A propos, lorsque le beau temps sera revenu, faites mettre un arc-en-ciel à votre porte, pour avertir les gens.
Rose Mousson disparut.
Resté seul, Valentin rechargea lentement l'arme-bijou, et songea. En songeant, il souriait... Sans doute le babil de la folle fille avait égayé le spleen de ce sombre amant.
Il courut vers la porte.
— Rose Mousson ! Rose Mousson !
Elle remonta très vite.
SCÈNES TENDRES. 23i
— Eh bien ! quoi, qu'y a-t-il ?
Il la regardait, de tout près.
— Savez-vous, Rosette, ce que j'allais faire quand vous êtes entrée ?
— Eh ! oui, vous alliez vous tuer. Mais, maintenant...
— Maintenant ?
— Maintenant, dit-elle en lui sautant au cou, tu vas m'embrasser, grande bête 1