‹ L'envers du music-hall [par] ColetteChapitre 6 sur 24 · L'OUVROIR · texte numérisé non relu

L'OUVROIR

Elle est vôtue d'un caleçon treilln^'é, or et perles, et de deux rondelles en métal ajouré collées sur sa gorge absente. Les bords coupants des pendeloques de perles, le cuivre découpé à l'einportcpièce, les chaînettes cliquetantes, tout cela griffe, sans qu'elle y prenne seulement garde, sa nudité sèche et comme insensible.

— Avec ça, crie Anita, que la direction ne devrait pas nous fournir des chemises pour porter à la scène ! Mais vous êtes bien trop poires pour réclamer ce qu'on vous doit !

Elle tourne vers ses compagnes son maquillage inachevé, un miasque blanc à lunettes rouges, qui lui donne un air féroce de guerrier polynésien : elle noue sur sa tête, tout en prêchant, les coins d'une loque de soie crasseuse — le reste innommable d'un u foulard à perruque »

destiné à protéger ses cheveux contre la brillantine des postiches de scène.

— C'est comme ce torchon que j'ai sur la (( cafetière », poursuit Anita ; oui, oui, vous pouvez crier qu'il vous dégoûte, je-ne-le-chan-ge-rai pas ! La direction m'en doit un, et il peut bien tomber pourri, je ne le remplacerai pas !

Mon droit, je ne connais que ça !

Sa rage anarchiste, d'ailleurs toute verbale, n'entraîne personne, et la petite Wilson blessée, elle-même, hausse les épaules.

L'heure marche ; la sécheresse irrespirable s'aggrave d'une odeur de dortoir chaud. De temps en temps une habilleuse pénètre de biais dans la loge et circule on ne sait comment, agrafant, nouant les cordons d'un maillot, les lacets d'une bottine grecque. Régine Tallien, Wilson ont déjà couru, hallebarde en main, vers un défilé Renaissance.

Anita se hâte derrière Maria Ancona, parce qu'une voix appelle, dans l'escalier : (( Ces dames de la tarentelle, fautil que je monte les chercher ? »

La petite Garcin, dont on réserve la grâce insexuée pour une « fêle h liyzancc », reste seule. Elle tire de son réticule sordide le dé, les ciseaux, un (juvrage de lingerie commencé et se met à coudre, juchée sur le tabouret de paille, avec une attentit^n gourmande...

— Oh ! s'écrie Maria Ancona, qui revient haletante, elle est déjà installée, celle-là !

— Naturellement ! appuie jalousement Anita, pour ce qu'elle a à fiche en scène !

Une galopade dans l'escalier, une sonnerie de timbre lointaine annoncent la fin du premier acte de la revue et ramènent Wilson, toujours un peu égarée et le front douloureux, Régine Tallien et sa rouge perruque de reître. La trêve quotidienne de l'entr'acte, au lieu de les détendre, semble les surexciter. Les maillots mi-partis, les jupes napolitaines s'envolent, remplacées par le peignoir de pilou, le kimono marbré de taches de fard. Des pieds nus, singulièrement pudiques, atteignent sous la planchette, à tâtons, d'informes savates, et les mains blanches et rouges, soudain soigneuses, déroulent des linges plies, des coupons de fausse dentelle... On se penche sur la (( combinaison » inachevée de Maria Ancona, un cynique petit vêtement de prostituée pauvre, transparent, cousu à gros points maladroits. La petite Garcin plisse du linon avec une patience de souris, Régine « perd son temps » à ourler des mouchoirs !

Elles sont toutes les cinq assises sur les hauts tabourets de paille, affairées et sages comme si elles avaient atteint enfin le but véritable de leur journée. Elles ont une demi-heure à elles. Pendant une demi-heure elles se donnent la récréation d'être, en toute candeur, de jeunes femmes cloîtrées, qui cousent. Elles se taisent brusquement, comme apaisées par un charme, et Anita la criarde, qui ne pense plus à ses « droits », sourit

mystérieusement K un chemin de table brodé de rouge... En dépit des peignoirs ouverts, des genoux qui se haussent, du rouge insolent qui fleurit leurs joues, elles ont les chastes dos penchés des ou-

vrières appliquées. Et c'est aux lèvres de la petite Garcin, nue dans son caleçon de perles, que monte, rythmée par l'aiguille, une involontaire chanson enfantine...

IWATIJ^ÉE

— Tu vois, ceux-là, dans les chars à bancs ? et puis ceux-là dans les sapins ? et puis ceux-là dans les fiacres ?... Tu vois ceux-là, sur le pas des portes, en bras de chemise ? et ceux-là à la terrasse des cafés ?... Eh bien ! tout ça, c'est des gens qui ne jouent pas eii matinée. Tu m'entends ?

— ... m'en fiche.

— Toi, tu joues en matinée.

— ... sse-moi tranquille, Brague ?

— Moi, je joue en matinée. Nous jouons en matinée... Le dimanche, et le jeudi aussi, on a matinée...

Je le giflerais, s'il ne fallait, pour cela, lever un bras. Il continue, impitoyable :

— Il y a aussi ceux qui ne sont pas là, ceux qui se sont carapatés hier soir à la campagne et qui ne rentreront que lundi. Ils sont sous les feuilles ou bien ils font trempette dans la Marne... Enfin ils font ce qu'ils font, mais... ils ne jouent pas en matinée !

A l'arrêt brusque de notre taxi, le vent sec qui cuisait nos visages tombe. Je sens le trottoir chaud, à travers mes semelles minces. Mon cruel camarade se tait et pince la bouche, avec l'air de dire : « Ça devient sérieux. »

L'entrée des artistes, noire, étroite, exhale encore une fraîcheur moisie. Le concierge y somnole, assis, et se réveille

à notre passage pour brandir un journal:

— Trente-six degrés, hein !

Il nous jette ça, épouvanté et triomphant, comme le chiffre des morts d'une belle catastrophe. Mais nous passons, silencieux, ménagers de nos gestes et de nos paroles, jaloux d'ailleurs de ce vieil homme qui veille, dans un obscur para-dis à relent de cave et d'ammoniaque, au seuil de notre enfer... Et puis, trente-six degrés, qu'est-ce que ça veut dire ?

Trente-six, ou trente-six mille, c'est tout un. Nous n'avons pas de thermomètre làhaut, au second étage. Trente-six degrés à la tour Saint-Jacques ? Et chez nous, à la matinée d'aujourd'hui, combien ?

Combien dans m.a loge, qui a deux fenêtres, deux royales fenêtres exposées au midi et dépourvues de volets ?

— Y a pas ! soupire Brague en entrant dans sa cabine, nous devons être bougrement « supérieurs à la normale »

ici !

Un regard morne, et qui ne supplie même pas, sur mes vitres qu'embrase le soleil ; puis je laisse tomber mes vêtements sans plaisir : ma peau n'espère plus, entre la fenêtre et la porte, le joli courant d'air coupant qui glaçait, le mois passé, mes épaules nues...

Un silence étrange règne dans nos cellules pleines. En face de la mienne, une porte ouverte permet que je voie

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