III. — QUANTITE DE MONNAIE ET VITESSE DE CIRCULATION
Il est courant de parler, — et c’est ce que nous avons fait jusqu’à présent, — de la « quantité » de monnaie, de son augmentation et de sa diminution. Mais il n’est pas toujours aisé de savoir si l’on entend par là la monnaie en circulation, ou la totalité de la monnaie existante. Même ce dernier concept, nous le verrons, n’est pas d’une précision très satisfaisante. À un moment quelconque, — de même que la flèche des sophistes de l’Ecole d’Elée, toute la monnaie est immobile. Il est évident qu’on ne peut distinguer la monnaie qui circule de celle qui ne circule pas que par rapport à un certain intervalle de temps. Cette distinction est fondamentale. Car quelle que soit la quantité de monnaie « existante », et, en particulier, quelles que soient les quantités additionnelles de monnaie émises à partir d’un moment donné, seule
(23) W.-G. Sumner, History of American Currency, 1873, p. 220. Ajoutons que la politique consiste à favoriser, voire à rendre obligatoire, l'emploi des paiements par chèque, ne peut évidemment pas limiter cette expansion. Elle ne fait que substituer une forme de pouvoir d’achat à une autre, et ne peut prévenir aucune des conséquences de l'inflation. (V. sur les mesures prises dans cette intention par la Reichsbank entre 1922 et 7 Bresciani-Turroni, The Economics of Inflation, p. 50).
la monnaie qui circule exerce une influence sur les prix. Ceci avait déjà été reconnu par Hume : « Il est évident, écrivait-il (#5), que les prix « ne dépendent pas tant de la quantité absolue « des marchandises et de celle de la monnaie qui « sont dans la nation, que de celle des marchandises « qui viennent au marché, et de la monnaie qui cir- « cule. Si les espèces sont resserrées dans des coffres, « tout se passe, à l’égard des prix, comme si elles « étaient annihilées. comme la monnaie et les mar- « chandises dans ce cas ne se rencontrent jamais, « elles ne peuvent s’affecter l’une l’autre. »
La quantité totale de monnaie existant à un moment donné est composée de la somme des encaisses individuelles de tous les membres de la communauté, c’est-à-dire, non seulement les sommes d’argent liquide que chacun conserve dans son gousset, son porte-monnaie, son tiroir-caisse, voire son bas de laine, mais toutes les sommes considérées comme immédiatement disponibles : fonds de roulement des entreprises, réserves des établissements de crédit, des collectivités publiques, etc., en y comprenant aussi bien les sommes sous forme de compte-courant en banque que les espèces matérielles. La totalité de ces sommes est par définition la quantité de monnaie existante, à un moment donné, qui est ainsi intégralement répartie en encaisses liquides.
(24) Essays, édit. Longmans 1889, t. I. On Money, p. LG:
Plusieurs considérations déterminent le niveau de ces encaisses (2%) : 1° le mouvement des revenus monétaires : en général, tout accroissement de ce revenu amènera un accroissement de la proportion liquide de l’actif total de chaque individu ; inversement, devant une diminution de ce revenu, on préfèrera souvent retarder le moment d’une réduction équivalente des dépenses, en réduisant le montant de l’encaisse. En outre, et étant donné le montant de ce revenu, 2° la possibilité d'employer en placements productifs la portion du revenu non dépensée en biens réels; 3° les dépenses éventuelles dans un avenir immédiat. Toute conservation de monnaie liquide implique une perte de revenu dans la mesure où cette monnaie peut être placée à intérêt. Aussi peut-on considérer que le maintien d’une encaisse liquide s’explique par l'impossibilité de prévoir complètement et correctement l’avenir. Sinon, on pourrait concevoir que la totalité des revenus monétaires fût aussitôt investie pour être retirée et dépensée au fur et à mesure des besoins prévus. Dans cette hypothèse, aucune encaisse liquide n’existerait ; la vitesse de circulation et les prix tendraient vers l'infini « Chacun aurait un compte dans une Banque centrale de clearing, et tous les paiements seraient effectués par virements sur les
(25) V. Hawtrey, la Circulation Monétaire et le Crédit, éd. fr. 1935, ch. 1v. L'ensemble de ces encaisses, ou « marge disponible » (« unspent margin » : marge non-dépensée) comporte, pour Hawtrey, à la fois le numéraire proprement dit, et la portion même de la réserve liquide conservée en banque sous forme de dépôts à vue.
livres de cette Banque. Il n’existerait alors pas de limite à sa faculté de créer du crédit. la vitesse de circulation de la monnaie tendrait vers l'infini. » (5)
On voit que la quantité de monnaie n’est pas autre chose que la somme totale des épargnes-réserves. L’épargne-réserve, en effet, ne cesse pas du point de vue social, lorsque l’épargnant la transforme directement ou par l’intermédiaire du marché monétaire en épargne créatrice. La monnaie parvient alors aux mains d’une entreprise qui la dépensera en biens et en services; mais ces dépenses ne se feront pas immédiatement, ni en une seule fois. Chez l’auteur de l’investissement, aussi bien que chez tous les bénéficiaires des dépenses consécutives, la monnaie s’arrêtera chaque fois pendant un certain temps sous forme d’encaisse liquide. D’où tous les problèmes de trésorerie des entreprises. Autrement dit, l’'épargne-réserve se retrouve à chaque étape de l'épargne créatrice.
Selon la durée moyenne pendant laquelle chaque unité monétaire restera dans la même encaisse, la circulation de la monnaie sera plus ou moins rapide. Cette vitesse est l’inverse de la période moyenne d’immobilisation entre deux paiements consécutifs.
Il est aisé de concevoir théoriquement la vitesse moyenne de circulation de la monnaie. Ce concept offre cependant des inconvénients considérables en ce qu’il s'applique à la totalité de la monnaie exis-
(25) P.-N. Rosenstein-Rodan, The Coordination of the General Theories of Money and Prices, Economica, Août 1936, pp. 271 ss.
tante. Si, pendant une période déterminée, une partie importante du stock monétaire global reste complètement inactive, et que les différentes portions du reste de ce stock circulent avec des vitesses variables, le concept de vitesse moyenne tiendra compte à la fois de la monnaie qui circule et de celle qui ne circule pas.
On peut comparer ce problème à la situation suivante : si dans un réseau de chemins de fer il existe 300 locomotives; que 100 d’entre elles restent garées et inutilisées pendant une période donnée; et que le trajet total parcouru par les autres est, par exemple, de 30.004 kilomètres, on pourra évidemment dire, si l’on fait entrer en ligne de compte à la fois les locomotives restées immobiles et celles qui ont circulé, que le trajet moyen accompli par une locomotive du réseau est de 100 kilomètres, bien que cette notion soit dépourvue de toute signification pratique.
Le même raisonnement peut s’appliquer au rapport entre la quantité de monnaie et la vitesse moyenne de circulation. Si des encaisses liquides considérables restent inutilisées pendant une période déterminée, tout se passera comme si cette monnaie était inexistante, et l’on dira alors que la vitesse de circulation s’est ralentie; mais au moment où ces encaisses seront remises en circulation, fout se passera comme s’il s'agissait d’addition de monnaie neuve au stock monétaire; bien qu’en réalité il ne s'agisse que d’une accélération de la vitesse moyenne de circulation de la monnaie existante, les effets seront
les mêmes que s’il s’agissait d’une production ou d’une émission de monnaie supplémentaire, si l'intervalle écoulé depuis l’immobilisation de ces encaisses a été suffisamment long pour que se soit établi un niveau des prix correspondant à la circulation monétaire restreinte.
Ce phénomène est particulièrement visible dans les pays où la thésaurisation est pratiquée sur une large échelle : si les encaisses, même métalliques, sont brusquement dépensées, elles ne peuvent évidemment qu’avoir des effets identiques à ceux d’une inflation ordinaire de billets.
Le problème se complique encore s’il s’agit de monnaie fiduciaire. Il est apparemment aisé, par la simple lecture du bilan de la Banque d’émission, de déterminer la quantité des billets en circulation à un moment donné. Mais en réalité, cette constatation ne permet pas de séparer la notion de quantité de monnaie de celle de sa vitesse de circulation.
Supposons en effet qu’une Banque d’émission présente au bilan un poste « Billets en circulation » de 1.000. Si elle vient à encaisser un montant de 100, en billets, en remboursement d’une avance, par exemple, ia Banque pourra, soit conserver ces billets en caisse jusqu’au moment où elle fera une nouvelle avance : le poste « Billets en circulation » restera donc inchangé dans l’intervalle; ou au contraire, elle pourra faire disparaître les billets jusqu’au moment où elle décide de faire une nouvelle avance : le poste « Billets » passera dans l'intervalle de 1.000 à 900 pour re-
monter ensuite à 1.000. Ni dans un cas ni dans l’autre, la circulation proprement dite de ces billets n’a eu lieu dans l'intervalle Mais selon le procédé comptable employé par la Banque, on dira qu'il s’agit, dans le premier cas, d’une variation de la vitesse de circulation de la monnaie; et dans le second, d’une variation de la quantité de monnaie. Mais à tous les autres points de vue, en particulier, à celui des effets sur les prix et les revenus monétaires, l’opération est exactement la même.
Il est donc fort malaisé de déterminer exactement la « quantité de monnaie » existant dans un pays lorsque certaines encaisses liquides possèdent comme c’est le cas de celles d’une Banque d’émission, un potentiel d’élasticité illimité. Car si l’on fait entrer en ligne de compte la monnaie qui ne circule pas pendant une certaine période, il n’est pas plus illogique d’y faire entrer la monnaie qui n’existe pas.
Il est donc impossible de distinguer entre une création de monnaie nouvelle et une augmentation de la vitesse de circulation de la monnaïe existante : entre ces deux phénomènes, il n’y a qu’une différence de degré. Si je dépense mille francs deux jours après les avoir reçus, ou si je dépense une somme égale tirée d’un trésor enfoui depuis mille ans, il y a, dans les deux cas, accélération de la circulation, mais aucune « augmentation de la quantité de monnaie ». Ce sera seulement dans le cas où on ne pourra démontrer, lorsqu’il s’agit par exemple de la production d’or neuf, que la monnaie nouvellement émise n’avait jamais
circulé anparavant, et constitue une addition nette
au slurk « existant » qu’il s’agira strictement d’une augmentation de la quantité de monnaie.
Il va de soi qu’il serait hors de propos d’appliquer de tels raffinements théoriques aux émissions monétaires (métalliques ou fiduciaires) de quelque importance. ln pareil cas, il est beaucoup plus simple de considérer qu’il s’agit d’une augmentation de la quantüité de monnaie. Mais nos dernières considérations doiveut 1ous servir à souligner l’importance des variationus de la vitesse de circulation (#), et leur caractère universel. Toutes les fois que nous dépensons de la monnaie, toutes les fois que varie le niveau des encaisses, il se produit l’équivalent d’une petite « inflation >», — ou inversement, d’une petite « déflation » locale, correspondant à des variations de la période
moyenne d’immobilisation.
(26) Selon J. Rueff (Théorie des Phénomènes Monétaires, Paris 1927, p. 157), « c’est beaucoup plus par variations de la vitesse de circulation que par variation du montant des stocks monétaires que se trouve à chaque instant satisfaite l’équation des échanges ». Par contre, M. Rist écrit : « Voilà tout ce que peut faire le crédit, accélérer la circulation de l’argent. Rôle modeste, qui pour être rempli exige que les banques remboursent régulièrement et à vue les dépôts reçus ou les billets émis ». (Histoire des Doctrines relatives au Crédit, etc. p. 49). Rôle qui ne nous paraît nullement modeste! puisqu'une accélération de la circulation équivaut à une augmentation de la monnaie qui circule. Toute autre est la question de savoir si les variations de la vitesse de circulation compensent automatiquement celles des quantités émises, de sorte que ces additions (ou diminutions) resteraient sans effet sur les prix. Nous sommes entièrement d'accord avec M. Rist pour nier ce caractère de compensation automatique.
Comme toute augmentation de la vitesse moyenne de circulation aura les mêmes effets qu’une émission de monnaie supplémentaire, il nous paraît préférable de parler, plutôt que des variations de la quantité de monnaie, de celles du débit monétaire, — entendant par là le produit MV de l’équation des échanges, c’est-à-dire la quantité totale des paiements effectués pendant une période donnée.
I! ne suffit donc pas de maintenir invariable la « quantité de monnaie », — par exemple par l'arrêt de toute production ou importation d’or, et par l’immobilisation des émissions fiduciaires, — pour que ce débit soit constant. Même lorsque le système ne se compose que d’une quantité fixe et homogène de monnaie liquide, comme dans le cas de circulation purement métallique, les variations autonomes de la vitesse de circulation, provoquées par les décisions individuelles relatives au niveau des encaisses, suffiront à faire varier le débit monétaire.
On a parfois fait observer que si tous les individus essaient en même temps d’accroître leurs encaisses liquides, (ou inversement de la diminuer) leur tentative se heurterait à une impossibilité, en l’absence d’une création de monnaie supplémentaire, puisque tout accroissement des encaisses des uns doit alors s’imputer nécessairement sur celles des autres.
C’est un fait indiscutable cependant, que les mouvements des encaisses liquides ne se compensent pas toujours, ce qui équivaudrait à une vitesse de circulation invariable. Qu’arrivera-t-il si tous les indivi-
dus cherchent en même temps à se débarrasser le plus vite possible de leurs encaisses ? Non pas que le niveau moyen des encaisses à un moment donné diminuera, puisque toute dépense va aussitôt accroître l’encaisse de quelqu’un d’autre, — mais que ces encaisses seront épuisées et renouvelées avec une plus grande rapidité. Le désir de se défaire rapidement de sa monnaie liquide est un des facteurs principaux de l'accélération de la vitesse de circulation, et, comme on la souvent fait observer, cet effet est particulièrement visible au cours des stades ultérieurs des grandes inflations de papier monnaie (*), chacun prévoyant la hausse des prix d’une manière cumulative. L’accélération spontanée s’ajoute alors à l'effet des émissions croissantes de monnaie et contribue à précipiter leur allure.
Ce phénomène s’applique aussi bien à la monnaie métallique. Aïnsi, en Mai 1937, il se produisit une « déthésaurisation » de l’or assez violente, sans doute à la suite de rumeurs faisant prévoir la prochaine dépréciation du métal, —- soit du fait même de sa surabondance, soit par appréhension d’une revalorisation officielle du dollar. Cette accélération contribua alors à accélérer la hausse des prix. Il serait intéressant de rechercher dans quelle mesure elle a pu contribuer à la crise économique qui survint quelques mois plus tard.
Le cas inverse, — celui de la thésaurisation, équi-
(27) Bresciani-Turroni, Op. cit. p. 159.
vaut, de la même manière, au ralentissement de la vitesse moyenne de la circulation, à la contraction du débit monétaire. Comme la fait observer M. Rist « la thésaurisation n’est pas la mort de la monnaie ». CS). Mais, nous nous sommes efforcés de le montrer, Pimmobilisation pendant un certain temps d’une quantité de monnaie liquide a exactement les mêmes effets que son extinction, correspondant à un remboursement de crédit, suivie de la création, après un temps égal, d’un nouveau crédit. Il y a déflation suivie d'inflation. Si la monnaie, en effet ne disparaît pas de la circulation, le crédit, — ou plus exactement, la monnaie fiduciaire émise par voie de crédit, — en disparaît sans perdre la faculté de reparaître. Il n’y a certes pas mort de la monnaie — mais la monnaie peut sommeiller. Il y a mort du crédit — mais le crédit peut renaître.
Ainsi nous paraît confirmée, à propos du problème de la vitesse de circulation de la monnaie, l’analogie que nous avons voulu établir précédemment entre la monnaie au sens strict et les instruments fiduciaires nés par voie de crédit. Même si l’on peut admettre que le crédit ne fait qu’accélérer la circulation de la monnaie proprement dite, cette accélération accroît le débit monétaire, et équivaut à une augmentation de « quantité » de monnaie.
(28) Op. cit. p. 18.