I — HISTORIQUE DES THEORIES DE L’EPARGNE FORCEE MONETAIRE
Les progrès enregistrés dans les versions modernes de la théorie quantitative de la monnaie ont principalement consisté à écarter l’idée d’une action directe et mécanique de la monnaie, métallique ou non métallique, sur les prix. Tous les phénomènes de la vie économique sont des manifestations collectives. On est donc tenté d’énoncer les lois qui les gouvernent d’une manière semblable à celles des phénomènes naturels; c’est ainsi qu’en disant : « la monnaie circule, les prix montent, les capitaux s’évadent, etc. » on tend parfois à oublier que derrière tous ces « mouvements » agissent des décisions humaines. Certes, celles-ci sont profondément affectées par le milieu social; mais elles n’en demeurent pas moins des actes individuels. En dernier ressort, toute la vie économique est fonction des évaluations et du comporte-
ment des individus.
Ce n’est qu’à la suite de l'influence des théories subjectivistes et marginalistes de la valeur que ce principe général a pénétré le domaine de la théorie de la monnaie. Ses conséquences, qui ne sont pas encore pleinement développées, doivent permettre d’unifier la théorie économique générale de manière à pouvoir utiliser les résultats obtenus par la théorie pure de l’équilibre pour résoudre les problèmes posés par l’abandon des hypothèses qui font abstraction du facteur monétaire.
L'un des plus importants aspects de cette synthèse est l’application de la théorie de la monnaie à la théorie de la formation du capital. Si récents qu’en soient les progrès, l’étude de ce problème a déjà une longue histoire : il est difficile d’établir avec précision dans quelle mesure chacun des économistes qui y ont fait allusion a subi l'influence des théories de ses prédécesseurs; en fait, la plupart des textes qui suivent ont été récemment comparés les uns aux autres. Ils montrent moins l’évolution proprement dite de la théorie qu’ils ne peuvent servir aujourd’hui à suggérer son développement ultérieur. (1)
On attribue aujourd’hui à Cantillon le mérite de plusieurs contributions originales à la théorie de la
(1) L'histoire des idées relatives aux problèmes monétaires de l’épargne forcée a été faite par F.-A. Hayek dans le chap. I de l’ouvrage précité, Prices and Production », et dans un article : « À note on the development of the theory of forced saving », Quarterly Journal of Economics, Nov. 1932, pp. 123 et ss., auquel sont empruntées une grande partie des citations qui suivent.
monnaie, dont l’importance n’a été mise en lumière qu’à une date récente. () Avant la publication de PEssai sur la Nature du Commerce, (1755), Turgot faisait déjà d’intéressantes observalions sur le mécanisme de la circulation monétaire. (3) Examinant les conséquences du plan de Law sur les revenus respectifs de l'Etat et des particuliers, il écrit en 1749 : < Je ne sais trop comment on pourrait connaître si « ce secours que le Roi tirerait de ses sujets serait € payé par tous dans la proportion de leurs richesses. « Il est visible que si le marchand qui a reçu le billet « du Roi n’en tire que le prix qu’il doit avoir dans « sa circulation avec la masse des billets dont il « augmente le nombre, en ce cas, ceux avec qui le « Roi traiterait immédiatement porteraient seuls le « poids de l’impôt. La solution de cette question dé- < pend d’un problème assez compliqué dont voici « l’énoncé : quand et comment, par la circulation, « une somme d’argent nouvelle vient-elle à se balan- « cer avec toute la masse des denrées ? Il est clair « que ce n’est qu’en s’offrant successivement pour « l’achat des diverses denrées qu’elle vient les ren- « chérir pour le public, et s’avilir elle-même. Quand « celui qui a reçu l'argent du Roi le répand, il n’a
(2) V. R. Gonnard, Histoire des doctrines monétaires dans ses rapports avec l’histoire des monnaies, Paris 1936, t. II, pp.128 et ss. Rist, op. cit. pp. 285 ss. NE
(3) Lettre à M. l'abbé de Cicé sur le papier suppléé à la monnaie. Œuvres, Edit. Daire, t& Ï, p. 101. I n'a malheureusement été conservé qu’un fragment de cette lettre.
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« point encore circulé, ainsi les denrées ne sont point « enchéries; ce n’est qu’en passant par plusieurs « mains qu’il parvient à les enchérir toutes. Il paraît « par là, quoiqu’on ne puisse avoir là-dessus rien « d’absolument précis, que la perte se répartit uni- « formément sur les particuliers c’est-à-dire qu’ils « seraient tous mécontents, et non sans raison ».
L'essentiel du problème est contenu dans cette observation de Turgot; ce n’est qu’à suite des échanges successifs de la monnaie contre les biens que les prix peuvent être affectés par une expansion du débit monétaire. Il s’ensuit que rien ne peut être déduit a priori, tant en ce qui concerne les mouvements des prix que le volume de la production, d’une émission supplémentaire, si l’on ne sait pas à quel endroit elle pénètre dans la circulation, — entre quelles mains elle est d’abord remise et dépensée. La direction du courant monétaire est toujours la même : des biens de consommation aux stades antérieurs et aux facteurs originels de la production. Du point où la monnaie fait son apparition, on pourra donc conclure aux effets immédiats de sa course ultérieure.
C’est ce qu’observe Cantillon dans un passage désormais célèbre : critiquant la version trop « mécanique » donnée par Locke, de l’action de la monnaie sur les prix, il écrit (:) : « Il a bien senti que l’abon- « dance d’argent enchérit toutes choses; mais il n’a « pas recherché comment cela se fait. La grande
(4) Essai sur la Nature du Commerce en général, Londres, 1755. Edit. Henry Higgs, Londres 1931, p. 160.
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« difficulté de cette recherche consiste à savoir par « quelle voie et dans quelle proportion l’augmenta- « tion de l’argent hausse le prix des choses. » Il explique alors, dans l’hypothèse de la découverte de nouvelles mines d’argent ou d’or, comment seront accrus, d’abord les revenus des producteurs de métal, puis, à la suite des dépenses faites sur ces premiers revenus, comment la hausse des prix des objets achetés accroîtra les revenus des vendeurs de ces objets, et ainsi de suite. Mais selon que l’argent pénètre par cette voie ou par une autre, les effets seront fort différents.
« Si l’abondance d’argent dans l'Etat vient par « les mains des personnes qui prêtent, elle diminuera « sans doute l'intérêt courant en augmentant le nom- « bre des prêteurs; mais si elle vient par l’entremise « des personnes qui dépensent, elle aura l'effet tout « contraire, et elle haussera le prix de l’intérêt en aug- « mentant le nombre des entrepreneurs qui auront à « travailler au moyen de cette augmentation de dé- « pense, et qui auront besoin d'emprunter dans toutes « les classes d’intérêt ». (5)
Après Cantillon, et probablement sous son influence, Hume donnera à son tour une analyse de l'effet progressif de l’accroissement monétaire sur les revenus et sur les prix, en observant que la hausse des prix n'étant ni simultanée, ni uniforme, seuls
(5) Op.ïcit., p.214" VARist, Histoire des doctrines relatives au Crédit et à la monnaïe, pp. 285 et ss. Gonnard, op. cit. pp. 72etss.
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les premiers bénéficiaires de la monnaie nouvelle auront un avantage, et que cet avantage subsistera seulement durant la période intermédiaire où la hausse n’est pas terminée. (6) Comme Cantillon, il pense donc que les effets de l’expansion sont transitoires; ni l’un ni l’autre ne montrent encore comment il peut en résulter une augmentation réelle de la production. Mais l’allusion faite par Cantillon au taux de l'intérêt est significative; c’est seulement parce que la nouvelle monnaie pénètre graduellement dans la circulation, et peut y pénétrer par diverses voies, que ses effets sur les prix pourront varier, du fait d’une modification dans les revenus et dans la proportion entre les demandes respectives pour les différentes sortes de biens. La même considération s'applique à tous ses autres effets; s’agissant du prix du capital, on doit être amené à chercher si la quantité des capitaux produits ne se trouvera pas affectée également par l’expansion monétaire.
La discussion des relations entre la quantité de monnaie, le taux de l'intérêt et les prix devient très active au début du XIX° siècle en Angleterre: les noms de Henry Thornton (7), du Bullion Report et de David Ricardo sont les plus illustres du débat; maïs celuici porte surtout sur l’aspect monétaire et bancaire du problème, et non sur les effets possibles de l’expansion sur les revenus réels et sur le volume global
(6) Hume, Op. cit. pp. 313-315.
(7) An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great-Britain, Londres, 1802.
de la production. Ce sera Malthus qui introduira ce problème, incidemment d’ailleurs, au cours de la controverse. Avant lui, un texte important mérite d’être cité.
HN s’agit d’un passage du Manuel d'Economie Politique de Bentham (8) (écrit en 1804, mais publié seulement en 1843), où il examine dans quelle mesure PEtat peut augmenter, par l'impôt, la richesse réelle globale d’un pays. Bentham désigne du nom de « frugalité forcée » l'effet de ces mesures sur la population (?). Après avoir discuté ce premier procédé, il ajoute
« L'effet de la frugalité forcée est aussi le produit « de la création de papier-monnaie par le Gouver- « nement, ou de l’autorisation d’en créer donnée à des « particuliers. Dans ce cas, l’effet provient d’une va- « riété d'impôt indirect, qui a jusqu’à présent passé
(8) Manual of Political Economy, Works, ed. Bowring, ch. 1x, p. 44: Hayek, À note etc., p. 124.
(9) Il est curieux de retrouver la même expression chez J.-B. Say, à une époque où, par conséquent, le texte de Bentham n'était pas accessible. Mais Say fait allusion à l’inégalité dans la répartition des revenus et à l’incidence des impôts sur les classes les plus pauvres. Il ne pense pas au problème de l'inflation. « Cette frugalité dont Smith fait honneur aux particuliers n'est-elle pas, en raison de quelques vices dans l’organisation politique, forcée chez la classe la plus nombreuse ? Est-il bien sûr que sa part des produits soit exactement proportionnée à la part qu'elle prend à la production ? Dans les pays qu’on regarde comme riches, combien d'individus vivent dans une disette perpétuelle ?.. ce ne sont pas les misérables qui font les épargnes; car qui n’a pas de quoi vivre ne met guère côté; c’est à leurs dépens que les épargnes sont faites. « (Traité d'Economie Politique, 6° édit., 1841 p. 116).
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inaperçue… Si, lors de l’introduction de la monnaie additionnelle dans la circulation, elle arrive d’abord entre des mains qui l’emploient à des dépenses improductives, l’incommodité due à cette taxe restera sans compensation; si, avant de venir en de telles mains, elle a été employée sous forme de capital, l’incommodité de la taxe sur les revenus est partiellement réduite et partiellement compensée. Elle est réduite par la masse des objets à vendre que la monnaie a contribué à produire : masse qui aurait augmenté pro tanto de son montant, — n’était l'augmentation correspondante de la masse de monnaie — la valeur de la masse de la monnaie, et diminué le prix des objets à vendre. Elle est compensée dans une certaine mesure, quoique fort peu adéquate, par le même effet : savoir, par le montant de l’addition faite à la quantité de richesse réelle, — de la richesse possédant une valeur d’usage. Ici, comme dans les cas précédents, la richesse nationale est augmentée aux dépens du confort national et de la justice nationale ».
Ces observations ne devaient pas influer sur la dis-
cussion alors en cours de la règlementation de l’émis-
sion de la Banque d’Angleterre. Mais dans un compte-
rendu (alors anonyme) fait par Malthus (1) du pam-
phlet de Ricardo sur « Le Haut Prix des Lingots »,
(10) Dans la Revue d’Edimbourg, vol. XVII, n° XXXIV,
Février 1811, p. 363. V. Hayek, Prices and Production,
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on trouve une remarque sur l'influence « qu’une ré-
partition différente des moyens d’échange peut exer-
cer sur les accumulations destinées à faciliter les pro-
ductions futures ». Il démontre ensuite comment une
altération dans la proportion entre le revenu et le
capital, qui conduirait « à remettre la plus grande
part des productions du pays entre les mains des
classes productives >» amènerait rapidement une aug-
mentation considérable de la production.
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« Toutes les fois que, dans l’état actuel des choses, une nouvelle émission de billets parvient aux mains des personnes qui entendent les utiliser à entreprendre ou à étendre une affaire profitable, il intervient une modification dans la répartition des moyens circulants, toute semblahle à celle que nous venons d’imaginer; et celle-ci produit des effets semblables, quoique relativement moins considérables, en altérant la proportion entre capital et revenu en faveur du capital. Les nouveaux billets vont au marché comme autant de capital supplémentaire, pour acheter ce qui est nécessaire à la marche de l’entreprise. Mais avant que soient accrues les productions du pays, il est impossible pour quiconque d’en avoir davantage sans diminuer la part d’autrui. Cette diminution est fonction de la hausse des prix, amenée par la concurrence des nouveaux billets, qui enlève à tous ceux qui ne sont qu’acheteurs et non vendeurs, le pouvoir d’acheter une aussi grande partie des productions annuelles qu'auparavant; tandis que toutes les classes pro-
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ductives (industrious) — tous ceux qui vendent en même temps qu’ils achètent sont en mesure, pendant la hausse progressive des prix, de faire des profits qui sortent de l’ordinaire; et même, lorsque cette progression a pris fin, demeurent en possession d’une plus grande portion des productions annuelles qu'avant l’émission nouvelle ».
Ricardo répondit longuement, dans un appendice sa brochure sur le « Haut Prix des Lingots », à l’ar-
ticle de la Revue d’Edimbourg (11). A propos du pas-
sage ci-dessus, il écrit :
« Il est indubitable que ce n’est pas la quantité des agents monétaires qui ajoute à la richesse nationale, mais bien « le mode de leur distribution ». Si donc il nous était démontré que les effets d’une surabondance, et conséquemment d’une dépréciation de la monnaie sont de réduire les moyens de consommation chez les classes oïisives et improductives, pour peupler les rangs de la population laborieuse et productive nous y reconnaîtrions indubitablement un accroissement de la richesse natiornle; car on aurait transformé en capital des revenus éphémères. Mais en doit-il être né-
cessairement ainsi ? »
Et Ricardo concluait que le seul effet de l’émis-
sion serait, outre la hausse des prix, que l'intérêt de
l'argent prêté reviendrait à la Banque au lieu de re-
(11) Œuvres, Ed. Guillaumin, 1847, p. 453.
venir aux prêterrs ; il ajoute : « Si le débiteur de la < Banque, applique son emprunt à des spéculations < moins avantageuses que l’emprunteur des épargnes « du rentier, il y aura perte réelle pour le pays, de « sorte qu’une dépréciation des monnaies considérées < comme stimulant la production sera tantôt profita- « bles, tantôt onéreuse. Je ne vois pas comment elle « diminuerait le nombre des oisifs et grossirait les < rangs de la classe productive ; et d’ailleurs, dans « tous les cas, le mal serait évident, palpable. Cette « dépréciation repose même sur une injustice si « criante envers les intérêts individuels qu’il suffit de « l’exposer pour soulever le blâme et l’indignation de « tous ceux qui ne sont pas complètement inaccessi- « bles au sentiment de l’honneur. »
L'observation de Malthus fut ensuite utilisée par Dugald Stewart, dans un mémorandum sur le Bullion Report, écrit en 1811 et publié seulement en 1855. C’est sans doute à la suite de cette publication que l’attention de Stuart Mill fut attirée sur ce problème; car dans une note ({) au chapitre des Principes d'Economie Politique intitulé « Du Crédit comme substitut à la Monnaie », il corrige dans l’édition de 1865 son affirmation selon laquelle le crédit ne peut que transférer du capital d’une personne à l’autre. L'influence du passage précité de Malthus y est évidente :
« Les moyens monétaires existants dans un pays
(12) Principes, Livre IV, chap. XI, $ 1.
à un moment donné sont employés à des achats pour la consommation, tantôt productive, tantôt improductive. Selon que la plus grande proportion est employée à l’une ou à l’autre, le capital réel du pays est augmenté ou diminué. Si donc une addition était faite à la circulation monétaire entre les mains des consommateurs improductifs seulement, on achèterait une plus grande partie du stock des marchandises pour la consommer d’une manière improductive, et une plus petite pour l’employer à la consommation productive; et cet état de choses, s’il se prolongeait, équivaudrait à une diminution du capital. Si, au contraire, cette addition venait accroître la partie des moyens monétaires détenue par les producteurs et destinée à leurs entreprises, une plus grande partie des marchandises du pays serait, à ce moment, employée comme capital, et une moindre à des fins improductives. Or, c’est une conséquence de cette sorte qui accompagne naturellement certaines extensions du crédit, surtout lorsqu'elles prennent la forme de billets de banque ou d’autres instruments d'échange. Les billets supplémentaires sont d’ordinaires émis à des producteurs ou à des marchands pour être employés comme capital; et, quoique le stock des marchandises du pays ne soit pas plus grand que par le passé, comme une part plus grande de ce stock vient nonobstant aux mains des producteurs et marchands, ce qui eût été consommé d’une manière improductive est dans cette mesure
< appliqué à la production, et il y a augmentation « réelle du capital. L'effet cesse, et un processus con- « traire se déclanche, lorsque le crédit supplémen- « taire cesse d’être émis, et que les billets sont ré- « dimés ».
Le problème fut peu discuté, semble-t-il, à la suite de l’édition de 1865, si ce n’est dans les journaux de la Cité de Londres. Après que l’idée en eût été répandue par James Wilson, l’éditeur de l’Economist, les crises financières furent attribuées à la création de capital fictif par les banques, amenant une conversion de capital circulant en capital fixe, et une pénurie de capitaux disponibles pour l’achèvement des investissements en cours. (1)
En 1879, Léon Walras, dans sa « Théorie mathématique du billet de banque » consacrait une section à « l’Accroissement du capital par l’émission des billets de banque ». (14)
« Frappés de ce fait, écrit-il, qu’imprimer des bil- « lets à vue, au porteur, avec vignettes, sur papier « filigrané, n’est pas créer des bâtiments, machines, « instruments, outils, des matières premières et pro- « duits fabriqués, quelques-uns ont paru disposés à « nier que l’émission de billets de banque permit « d'obtenir un supplément quelconque de capital « fixe ou circulant et à soutenir que leur résultat avan- « tageux était de transformer une partie du métal
(13) Hayek, op. cit. chap. im, Appendice.
(14) Etudes d'Economie Politique Appliquée, 1898, pp. 348-356.
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monétaire en métal marchandise. Il faut aller plus loin. et énoncer que l’émission des billets de banque recule les limites du crédit en permettant aux banques de prêter aux entrepreneurs sans emprunter aux capitalistes. Il est donc incontestable que : « L'émission des billets de banque pour une certaine somme permet une augmentation dans la quantité du capital pour une somme égale. Sans doute, cette augmentation n’est pas effectuée par le fait seul de l’émission; mais elle est, par ce fait, rendue possible. L’échange entre un entrepreneur et une banque d’émission d’un effet de commerce à terme et à ordre contre un billet de banque à vue crée non pas un capital nouveau, mais une demande nouvelle de capital, et le capital luimême reste à créer. Dans cette hypothèse, il y a une période d'émission pendant laquelle la production antérieure des produits consistant en revenus consommables et capitaux neufs est entièrement troublée. Durant cette période, la demande de capitaux neufs résultant de l’émission s’ajoute à la demande antérieure de capitaux neufs et de revenus consommables. Il en résulte une double conséquence : en premier lieu, la proportion de la production des revenus consommables et des capitaux neufs est changée, il y a diminution dans la quantité des uns et augmentation dans la quantité des autres; et en second lieu, le prix de tous ces capitaux est changé, puisque, à la condition de supposer la diminution de la demande définitive
proportionnelle à l’augmentation des prix, leur valeur totale est augmentée du montant de l’émission des billets de banque. La situation n’est pas du tout la même que si, à un moment donné, l’épargne avait eu lieu sur une échelle considérable et exceptionnelle. Non : dans ce cas, les propriétaires fonciers, travailleurs et capitalistes demanderaient par l'intermédiaire des ‘entrepreneurs beaucoup plus de capitaux; mais en revanche, ils demanderaient directement beaucoup moins de revenus consommables Il y aurait eu déplacement de la demande et la valeur totale de la production serait restée la même. Dans le cas de l’émission des billets de banque, comme cela aurait aussi lieu dans le cas de découverte de monnaie métallique, il y a augmentation de demande d’ur côté sans diminution de lautre. Ainsi l'émission de billets de banque pour une certaine somme amène pendant toute la période d'émission une hausse des prix des produits consistant en revenus consommables et capitaux neufs qui se mesure approrimahivement par le rapport du montant de l'émission «4u montant du revenu social antérieur ».
Le phénomène le plus important, et qui est bien
vu par Walras, est que la monnaie supplémentaire
« augmente la demande d’un côté sans diminution de
l’autre ». Mais en indiquant que la monnaie nouvelle
crée non pas des capitaux nouveaux, mais une demande nouvelle de capital, Walras ne peut avoir en
vue que les biens-capitaux, et non le capital dis-
ponible. Les premiers vont être, en effet, achetés, en même temps que les services des facteurs originels de la production, par les entrepreneurs qui disposent déjà effectivement du capital monétaire à cette fin, pour créer de nouveaux biens-capitaux; en ce sens, seulement, ceux-ci restent à créer. Walras, du reste, n'indique pas avec plus de précision si finalement la quantité produite s’en trouvera augmentée; mais c’est pourtant le sens qu’on peut attribuer à ce passage : car il montre plus loin que « l’augmentation de « la quantité de capital permise par l’émission des « billets de banque consiste en une augmentation « dans la quantité non du capital circulant, mais du « capital fixe... Il suffit de se rappeler que le fonds de « roulement de la consommation et celui de la pro- « duction sont déterminés par les conditions de cette « consommation et de cette production, ainsi « que par le montant du revenu social, et « que, par conséquent, ces conditions et ce montant « ne changent pas, le montant du capital circulant ne « changera pas non plus ». Walras ne voit pas que, précisément, les conditions de la consommation et de la production auront changé à la suite de la nouvelle distribution entre les demandes respectives des biens de production et des biens de consommation. Mais sa contribution est néanmoins fort originale, et d'autant plus intéressante que c’est probablement sous son influence que Knut Wicksell donnera à la théorie un développement décisif dans une voie toute nouvelle.
Wicksell est en effet le premier à tenter une synthèse des récentes théories du capital et de la théorie générale de la monnaie, dans son livre « Geldzins und Güterpreise » publié en 1898. (1) Les biens-capitaux, observe-t-il, ne sont pas prêtés « sous forme de monnaie » ; ils sont achetés et vendus avec de la monnaie prêtée. Donc une augmentation de la demande des biens-capitaux réels n’est pas une demande d’emprunteurs, et n’influe donc pas sur le taux de l'intérêt, mais une demande d’acheteurs, qui affecte les prix des marchandises. Alors que la monnaie, qui seule est l’instrument du marché des capitaux, est une quantité élastique, qui peut s’adapter à la demande selon les facultés d'émission des banques. Aussi, le prix des capitaux monétaires, ou taux monétaire de l'intérêt, pourra différer du taux « naturel » de l’intérêt, qui serait celui d’un marché où l'offre et la demande de capitaux se feraient en nature.
Wicksell tirait de cette constatation une théorie des rapports entre l’écart de ces deux taux et le niveau général des prix, à laquelle nous avons déjà fait allusion, et qui n’affecte pas directement, du reste, notre sujet. Cette théorie, plusieurs fois modifiée depuis par Wicksell lui-même, est aujourd’hui à peu près complètement abandonnée, en tant qu’elle fait dépendre la stabilité des prix de la coïncidence entre le taux monétaire et le taux naturel, (16) dont la définition, du reste, demeure encore très imprécise. Mais l'importance et l'originalité de la contribution de
(15) V. pl. haut, p. 63.
(16) V. pl. bas, p. 135.
Wicksell résident en ce qu’elle indique comment la monnaie peut provoquer un déséquilibre entre l’offre et la demande de capitaux, et par quel mécanisme l'expansion du crédit peut amener une création de capital au delà de l’épargne ordinaire. Cette expansion doit amener les entrepreneurs à affecter une quantité de ressources plus considérables à la production des biens-capitaux, et à allonger la période de production. Dans lintervalle, par conséquent, une moindre quantité de biens de consommation sera produite. « L'épargne réelle nécessaire à l’allongement de la période de production est, en réalité, forcée, au moment convenable, pour l’ensemble des consommateurs ». (17)
L'influence de Wicksell sur la théorie monétaire contemporaine est décisive. L. von Mises adapte sa théorie de l'intérêt à l’explication des crises (#8), et à la même époque, Joseph Schumpeter fait de la création de crédit et de l’épargne forcée le pivot de sa théorie du capital (1). Mais avant que la pensée de Wicksell ait pénétré largement en Angleterre, (2)
(7) Op} citp, 155
(18) Theorie des Geldes und Umlaufsmittel, 1" ed. 1912. Trad. anglaise, The Theory of Money and Credit, Londres 1934.
(39) Theorie der Wirtschaftlichen Entwicklung, 1912. Trad. fr. Théorie de l’'Evolution Economique. Introduction de F. Perroux, Paris, 1935.
(20) Ou en France. Sans employer le terme d’épargne forcée, M. B. Nogaro a mentionné, au cours de sa critique de la théorie quantitative de la monnaie, le problème de l'influence de la monnaie sur le volume de la production ; un accroissement monétaire crée d’abord « un accroissement de la demande des marchandises
D. H. Robertson analysait d’une manière très développée le phénomène de l’épargne forcée (4) : l’originalité de sa contribution consiste principalement dans lapplication faite aux crédits « créés » par les banques privées des conséquences générales de l’inflation ordinaire de papies-monnaie. Il devenait ainsi évident que, loin de constituer un cas anormal ou exceptionnel, l’épargne forcée devait être considérée comme la source permanente d’une grande partie des capitaux dans l’économie moderne. Mais F.-A. Hayek, dans une série de conférences retentissantes à Londres en 1931 (2), affirmait que le capital né de l’épargne forcée ne pouvait pas contribuer de manière durable à l’accumulation progressive, et que ce processus devait nécessairement amener une crise économique et la consommation du capital En même temps, cette théorie des fluctuations du capital donnait une explication du mécanisme des crises cycliques.
Nous nous efforcerons, dans ce qui suit, d’appliquer à la théorie de l’épargne forcée les résultats
existantes, d’où tendance à la hausse, — puis des facilités données à la production dans la mesure où la demande a porté sur l’acquisition de moyens de production, d’où tendance à la baisse. En facilitant la mise en œuvre de ressources latentes, en favorisant un meilleur agencement des moyens de production, cette richesse souvent immatérielle, et en quelque sorte factice que constitue un instrument morétaire, peut faire naître des richesses véritables. » V. La monnaie et les phénomènes monétaires contemporains, Paris 1924, pp. 168-169.
(21) Money, 1"° éd. Cambridge 1922, chap. v; Barkirg Policy and the Price Level, Londres, 1926.
(22) Prices and Production, 2° éd., Londres 1935.
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obtenus dans les chapitres précédents, en tenant compte des contributions les plus récentes contenues
dans les ouvrages précités.