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II. — L’EXPANSION MONETAIRE ET LES REVENUS REELS

Quelle que soit sa cause initiale, qu’il s’agisse d’un accroissement de la production métallique, d’une émission nouvelle de billets de banque ou d’une dépense plus rapide de monnaie préalablement retirée de la circulation (déthésaurisation), une expansion du débit monétaire se manifestera par l’accroissement des dépenses de certaines catégories sociales.

Imaginons avec Hume (#) que les encaisses de tous les individus se soient accrues d’une quantité égale; l'accroissement de la quantité de monnaie ne se fera sentir que si les suppléments aux encaisses se mettent à circuler; si même cette hypothèse entre en jeu, et que l’on imagine que toute la monnaie « nouvelle » est aussitôt dépensée, il ne s’ensuivra pas, évidemment, une hausse uniforme de tous les prix; les personnes dont les encaisses sont les plus faibles, c’està-dire, en général, celles dont les revenus sont les moindres, ne feront pas les mêmes dépenses que les membres des classes plus riches; et comme le nombre des premières et la somme représentée par leurs nouvelles dépenses, seront généralement beaucoup plus considérables, il est assez probable que les articles

(23) Op. cit. pp. 294 ss.

de consommation ordinaire sinon ceux de première nécessité, augmenteront de prix plus rapidement que les autres. Mais il est impossible de déterminer quel sera le mouvement des prix sans connaître la répartition des revenus et les habitudes de consommation, en particulier lélasiicité de la demande pour les différents biens.

Mêine dans cette hypothèse, par conséquent, certains des membres de la communauté pourraient bénéficier, sous forme d’une consommation réelle accrue, de laccroissement monétaire de leurs revenus, si celui-ci n’est pas compensé par la hausse des prix des articles qu’ils veulent consommer, ce qui sera le cas pour les articles de consommation faiblement demandés; alors que si tous les revenus étaient égaux, et les habitudes de consommation exactement semblables, aucune amélioration du revenu réel ne serait évidemment possible, en l’absence d’une augmentation de la production des biens de consommation.

Si, en dehors de cette hypothèse, les conditions de répartition des revenus et la rapidité avec laquelle les encaisses sont respectivement dépensées sont effectivement ‘elles qu’une compensation générale se produit entre la hausse des prix et l’accroissement général des dépenses failes avec la monnaie nouvelles, la consommation réelle de chaque membre de la communauté pourra demeurer inchangée. Inversement, si tout le monde thésaurise simultanément, la consommation de chacun correspondant à la nouvelle proportion, réduite, des dépenses, pourrait, de

même, ne subir aucune diminution.

or

Mais en fait une expansion monétaire n’atteindra jamais en même temps tous les membres de la soque cette accélération de la circulation soit due au déciété; ou, s’il s’agit d’une dépense accrue des encaisses, il pourra se faire, — ce qui est généralement le cas des phases avancées d’une inflation générale, — que cette accélération de la circulation soit dûe au désir de tous les membres de la société de se débarrasser plus rapidement de leurs encaisses; mais ce phénomène est relativement rare. Par contre, il arrivera fréquemment que certaines catégories de personnes bénéficient d’un accroissement de monnaie sans que cette monnaie provienne d’un transfert de la part d’autres membres de la société; ou que des sommes d'argent restées longtemps inactives soient soudainement dépensées; dans l’un et l’autre cas se produira une expansion du débit monétaire, et une demande additionnelle de monnaie apparaîtra sur le marché des biens et des services.

Il est évident que les premiers bénéficiaires de l'expansion, — par exemple, les entreprises qui viennent d'obtenir de nouveaux crédits sous cette forme, — pourraient offrir sur ce marché des quantités de monnaie plus grandes qu'auparavant. La demande de certains biens augmentera. L’existence de stocks et la concurrence entre les vendeurs permettra souvent de satisfaire pendant quelque temps cette nouvelle demande sans hausse violente des prix; mais très rapidement, en l’absence de toute possibilité d’une augmentation immédiate de la production des biens demandés, la hausse se fera sentir.

Pour les premiers bénéficiaires de l’accroissement

du débif monétaire, la hausse, qui ne se manifestera que progressivement, ne diminuera que très peu l’accroissement du pouvoir d’achat réel que représente l'addition à leurs revenus actuels des nouvelles sommes de monnaie. Mais au fur et à mesure que cette monnaie pénètre dans la circulation, et contribue à généraliser et à accroître la hausse, l’avantage réel des bénéficiaires successifs sera diminué en proportion. « Le fait que les variations des prix, des salaires et du taux de l'intérêt qui surviennent à la suite des variations monétaires ne sont ni simultanées, ni proportionnelles, est l’alpha et l’oméga de la théorie de la monnaie ». (24)

Dans ces conditions, plus il sera difficile à un individu d’accroître le prix de vente de ses marchandises ou de ses services de manière à amener son revenu monétaire au niveau nécessaire pour maintenir son pouvoir d’achat réel, plus il souffrira de la hausse des prix. Et dans la mesure où cette expansion n’atteint pas simultanément tous les membres de la société, certains ne seront pas en état de prévoir la hausse qu’elle doit nécessairement provoquer; ceuxlà subiront alors une réduction involontaire de leur pouvoir d’achat, qui se trouvera moindre, à un certain moment, que celui sur lequel ils avaient précédemment compté. C’est donc à la suite d’erreurs dans leurs prévisions que cette réduction se fera sentir. Elle sera imposée par l’expansion monétaire; le re-

(24) L. v. Mises, Nationalôkonomie, Genève 1940, p.

tranchement dans la consommation sera « forcé ». La consommation accrue des premiers bénéficiaires de l'expansion ne peut se faire, et ne se fera effectivement, qu'aux dépens de celle des autres.

Tous les titulaires de revenus « fixes » (obligataires, pensionnés, etc.) ou de plasticité limitée (salaires, dans certaines circonstances) seront donc atteints par la hausse des prix. Ce phénomène est suffisamment connu pour nous dispenser d’y insister davantage. Mais l’épargne forcée n’apparaît pas uniquement chez ces revenus seuls. Elle existera toutes les fois que le revenu obtenu sera moindre que le revenu attendu.

Mais la hausse générale des prix n’est pas une condition nécessaire. Une inflation véritable, — une augmentation du débit monétaire, peut se dissimuler sous un niveau général des prix qui conserve sa stabilité.

En effet, dans une économie progressive, — en particulier dans le cas d’un accroissement rapide de la quantité des biens-capitaux — l’accroissement de la productivité par tête conduit à une augmentation de la quantité des biens et des services vendus. En l’absence d’une augmentation du débit monétaire, il doit nécessairement &’ensuivre une baisse des prix de nombreux produits, se traduisant normalement par une baisse de l'indice moyen. Si donc, pendant une période de productivité croissante, le niveau « général » des prix reste stable, on ne peut non seulement rien préjuger des mouvements relatifs des prix,

mais on doit conclure à l'introduction d’un courant

de monnaie supplémentaire. En pareil cas, les revenus réels qui auraient dû augmenter en cas de baisse des prix, sont frustrés des bénéfices du progrès économique par le maintien du niveau antérieur; bénéfices qui seront distraits à leur dépens par tous ceux qui dépensent les premiers la nouvelle monnaie. Comme épargner ne signifie pas nécessairement, nous l'avons vu, diminuer absolument sa consommation courante, mais aussi renoncer à consommer un accroissement de revenu, on doit admettre que le phénomène d’épargne forcée est indépendant de toute hausse générale des prix. Il est déterminé non par les variations de la valeur de la monnaie, mais par celles du volume de la monnaie, — ou plus correctement, du débit monétaire. (2)

(25) C’est l’économiste suédois Davidson qui indiqua, dans une critique de la théorie Wicksell, qu’une inflation monétaire pouvait coïncider avec des prix stables (Wicksell, Lectures on Political Economy, t. I. p. 199). Selon Wicksell le taux naturel de l’intérêt, défini comme celui qui équilibre exactement l'offre et la demande de capitaux, doit également régler la circulation monétaire de manière à stabiliser les prix. Mais puisque cette stabilité exige en période de progressivité, une augmentation de la circulation monétaire, il est évident que le taux monétaire qui correspondra à des prix stables ne coincide pas avec le taux naturel, mais doit lui être inférieur; en pareil cas, et à la suite de la variation du volume de la monnaie, il y aura déséquilibre entre l’offre et la demande d’épargne. Ce fait a été souligné par Hayek (Monetary Theory and the Trade Cycle, p. 112 et ss. V. aussi Robertson, Money, ed. 1932 p. 98), qui a démontré ainsi, malgré l’opinion générale à cette époque, que la stabilité « rassurante » des prix américains après 1925 dissimulait une dangereuse inflation de crédit. A la suite de cette expérience, il est évident qu’il ne suffit pas de « stabiliser » les prix pour éviter des phénomènes

L’imprévision des mouvements futurs des prix peut assurément diminuer avec l’expérience acquise chez le public. Mais il arrive que l’incompréhension du phénomène subsiste, même au milieu de ses manifestations les plus flagrantes. Bresciani-Turroni cite à cet égard des exemples significatifs (*) : pendant la dépréciation du mark allemand, les tarifs des chemins de fer avaient une allure tout à fait erratique, en dépit de la continuité de la hausse des prix; le prix-or d’un parcours de 3° classe était (pour une base 1913 — 100) de 3 en Novembre 1922, remontait à 58,4 en Septembre 1923, retombait 15 jours plus tard à 6,9. Pour le prix des timbres-postes, on constatait une incohérence analogue : sur une base 1913 — 100, ces prix étaient respectivement : en Septembre 1919, de 78,5, en Décembre 1922, de 5,7, en Août 1923, de 1,2, au début d'Octobre 1923, de 14, fin Octobre, de 0,7. Ces disparités ne peuvent évidemment s’expliquer que par l’incompréhension totale des autorités qui fixaient les prix.

Il va de soi que le phénomène sera d’autant plus prononcé que les pertes consécutives à la réduction de la valeur des recettes seront moins immédiatement sensibles. Partout où une organisation administrative ou corporative se substitue à l’entreprise privée pro-

générateurs de crise; cette stabilité n’est généralement obtenue dans une période de progrès économique rapide que si les banques procèdent à une expansion de crédit. V. Mises, Geldwertstabilisierung und Konjunkturpolitik, Jéna, 1928, p. 71.

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prement dite, les décisions relatives aux prix seront déterminées par des règlements qu’il sera souvent malaisé de modifier pour les adapter aux variations générales, et d’autre part, les décisions seront prises par des personnes dont le revenu n’est pas toujours directement affecté par les profits de l’entreprise. A un autre point de vue, tous les procédés de règlementation des salaires, et, d’une manière générale, toute l’évolution juridique et politique du XX: siècle, tendant à substituer le système du statut à celui du contrat, sont autant de facteurs de rigidité qui accentuent les difficultés d'adaptation des prix et des revenus réels aux conséquences des variations monétaires. Le phénomène que nous venons d'indiquer est donc, en fin de compte, un prélèvement par les bénéficiaires de la nouvelle monnaie, — sous quelque forme que ce soit, — sur les revenus réels les moins facilement adaptables. Il s’opère, selon l’heureuse expression de Schumpeter, « une compression du pouvoir d’achat présent » de ces revenus (?). Comme l’avait déjà observé Mill, « une hausse générale et permanente des prix ne peut jamais bénéficier à quelqu'un, qu'aux dépens de quelqu'un d’autre ». (#8) Mais l’expression d’épargne forcée n’est pas très satisfaisante : il s’agit bien, sans doute, d’une réduction involontaire du revenu réel, et donc, en général, de la consommation, mais, à la différence de l’épargne, en tant que consommation différée, le revenu ainsi

@7)0p. cit, p 379:

(28) Principles, Livre III, ch. xux, $ 5.

« épargné » n’est pas restitué aux titulaires de ces revenus, si ce n’est au moment où une baisse des prix intervenant ultérieurement accroît de manière équivalente leur pouvoir d’achat réel. En outre, à la différence de l’épargne créatrice, l'épargne forcée ne crée au bénéfice de ceux qui la subissent aucune source permanente de revenu. Il ne s’agit pour eux que de l'aspect négatif de l’épargne.

Ce terme comporte toutefois un sens supplémentaire qui correspond à une phase distincte de la précédente. Une personne qui voit son pouvoir d’achat diminuer peut réagir de deux manières : ou bien elle cherchera à maintenir sa consommation au même niveau, et, par suite, elle dépensera une plus grande partie de son revenu monétaire en biens de consommation, et pourra même être amenée à entamer son capital, ce qui est donc exactement le contraire de l'épargne; en général, ceci la conduira à réduire le niveau de son encaisse monétaire. Ou, au contraire, elle agira de manière à conserver constamment cette encaisse au même niveau, ou même à ramener sa valeur réelle au niveau antérieur à ia hausse (2); en pareil cas, elle consacrera à la dépense une moindre somme d'argent, et l’épargne-réserve ainsi constituée peut donc être considérée comme forcée par la hausse

29) D. H. Robertson (Banking Policy & the Price Level,

p. 49.) désigne ce phénomène du nom de « rationnement

incité » (« induced lacking ») par opposition à celui de

« ralionnement automatique » (« automatic stinting »)

Fa à l'épargne forcée telle que nous l’avons d’abord éfinie.

des prix. Mais, pas plus que dans le cas précédent elle

n’accroîtra son capital à la suite d’une épargne positive.

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