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III — LA CREATION DU CAPITAL

Telle que nous venons de la décrire, l’épargne forcée n’est encore qu’un simple transfert de biens. Si l’expansion monétaire peut aboutir 4 la création de capitaux, le nom d’épargne sera justifié à un nouveau point de vue : car dans ce cas, la restriction de la consommation imposée à certaines catégories sociales permettra la libération de forces productives correspondantes, et aboutira, comme l’épargne ordinaire, à la formation d’un capital. Celui-ci n’est pas, sans doute, une source de revenus pour les épargnants « forcés »; mais le stock social des biens-capitaux s’en trouvera finalement augmenté.

Quelle est alors la condition nécessaire pour qu’une expansion monétaire amène, outre une nouvelle répartition dans la répartion des biens, une augmentation de leur production totale ?

Il est évident que la création de capital dépend, comme l'avaient observé Cantillon, Bentham et Malthus, du point où la monnaie additionnelle fait sentir ses effets. Selon qu’elle sera dépensée d’abord par des producteurs ou par des consommateurs, ses conséquences seront opposées. On ne peut donc jamais préjuger des suites générales d'une expansion moné-

taire.

Considérons-la d’abord lorsqu’elle procède par la voie des producteurs. Le cas le plus ordinaire sera celui d’une augmentation des crédits alloués aux entreprises, en quantité supérieure à celle de l'épargne monétaire volontaire, — que celle-ci s’investisse à travers le marché monétaire, ou directement sur celui des titres. Nous avons vu au chapitre précédent la condition de cet excès : c’est l’élasticité, spontanée ou provoquée, du débit monétaire. On pourra dire alors que le volume des investissements est supérieur à

celui des épargnes.

A. —— EPARGNES ET INVESTISSEMENTS.

On sait que J.-M. Keynes a fait de la distinction entre ces deux catégories le thème central de sa théorie de la monnaie, telle qu’il l’a exposée en 1930, dans le « Treatise on Money ». Mais les définitions assez particulières qu’il en donnait alors étaient telles que l’excès des investissements sur les épargnes équivalait exactement aux profits des entreprises, et leur défaut, inversement, aux pertes (%). Dans un ouvrage plus récent (ti), il a abandonné complètement sa position précédente et considère désormais que les investissements sont toujours et nécessairement en quantité exactement égale aux épargnes. Mais cette iden-

(30) À Treatise on Money, vol. I, livre 11, pp. 171 etss.

(31) The General Theory of Employment, Interest and Money, Londres 1936. V. aussi notre étude : La théorie Générale de M. Keynes. Revue d'Economie Politique, Nov. Déc. 1937, pp. 1599 et ss.

tité, purement formelle, n’est que la conséquence des définitions particulières adoptées.

« Si l’on admet, écrit-il (2), que le revenu est égal

à la valeur de la production courante, que l’inves- « tissement courant est égal à la portion non con- < sommée de cette production courante, et que « l’épargne est égale à l’excès du revenu sur la con- « sommation. l’égalité de l’épargne et de l’investis- « sement s’ensuit nécessairement. En bref :

« Revenu — Valeur de la production — Consom- « mation + Investissement ;

« Epargne — Revenu — Consommation ;

« Donc, Epargne — Investissement. » S

Il s’agit donc ici de la valeur réelle de ces différentes catégories ; et, d’après ces définitions, il est évident que la valeur réelle des biens non consommés est égale à la différence entre la production totale et les biens consommés pendant la même période. Mais tout le problème est de savoir si l’épargne monétaire, c’est-à-dire l’ensemble des sommes d’argent non dépensées en biens de consommation, est égale à l'investissement monétaire, c’est-à-dire à l’ensemble des sommes d’argent dépensées, pendant la même période, à l’achat de biens-capitaux.

Si donc l’épargne est définie comme la différence entre le revenu monétaire pendant une certaine période, et les dépenses de consommation pendant la même période ; et l’investissement comme toutes les

(82)FOpP: cit-2p. 65

dépenses en biens autres que de consommation, il ne s’ensuivra pas que pour un seul individu, l’investissement soit égal à l’épargne ; car les sommes non dépensées en biens de consommation pourront, notamment, être dépensées ou ne l’être pas du tout; la partie dépensée, égale par définition à l’investissement fait par l’individu considéré, correspond à son épargne créatrice; le reste correspondra, en ce qui le concerne, à son épargne-réserve, c’est-à-dire à son encaisse monétaire non dépensée.

La possibilité de cette divergence est explicitement admise par certains des partisans de la nouvelle thérie de Keynes, en particulier par M. A.-P. Lerner (3%). Mais celui-ci affirme en outre que cette identité, contingente pour un individu, devient nécessaire pour l’économie tout entière.

Voici comment il raisonne. L’épargne globale, S, est la différence entre la somme de tous les revenus, Y, et les dépenses de consommation, C. La somme de tous les revenus est égale à la somme de toutes les dépenses, puisque ces dépenses ne sont pas autre chose que les paiements dont la réception constitue les revenus. La somme de tous les paiements doit être égale à la somme de tous les revenus de la même période, du moment que toutes deux ne sont qu’une seule et même chose, vue sous des angles différents. La somme des dépenses de toutes les catégo-

ries, égale à Y, doit donc être égale à C (somme des

(33) Saving equals Investment, Quarterly Journal of Economics, Février 1938, p. 298.

dépenses de consommation) plus I (somme de toutes les autres dépenses, donc des dépenses en biens de production). DeY=:C"+"L.on tire Y —C =. I: Or Y — C = S par définition. Donc S — I. La somme des épargnes de tous les individus est égale à la somme de leurs investissements.

Or, s’il est exact que la somme des revenus de la communauté pendant une période donnée (aussi petite que l’on veut) est égale à la somme des paiements faits pendant cette « période », la somme des dépenses faites sur ces revenus ne peut évidemment être faits qu’au cours de la « période» suivante, — ou si l’on préfère, de l'instant suivant, puisque cette dépense ne peut qu'être consécutive au paiement qui constitue le revenu qui en est lui-même la source. Mais selon le raisonnement de Lerner, non seulement tous ILs revenus proviennent de tous les paiements ; mais tous les paiements proviennent de tous les revenus. Ceci revient à admettre qu’il n’est fait aucun paiement en monnaie qui ne soit prélevé sur un revenu préalablement payé à l’auteur du paiement. Selon cette hypothèse, non seulement les investissements seraient égaux aux épargnes, mais la totalité des revenus monétaires seraient constante. Il n’y aurait ni apparition ni disparition de monnaie, — à moins de traiter une addition de monnaie nouvelle comme un revenu au même titre que les autres, ce qui serait non seulement un abus de terminologie, mais une confusion complète entre deux phénomènes qu’il est indispensable de distinguer.

Si je crée ex nthilo une certaine somme de monnaie et que j'achète des biens de production, je fais un investissement qui non seulement ne vient pas de mon épargne (puisqu'il ne provient pas d’un revenu provenant lui-même d’un paiement antérieur), mais s’ajoute aux dépenses totales de la communauté en biens de production, — aux investissements — sans qu'à ce moment les paiements des autres membres en soient affectés autrement que par une réduction de leur pouvoir d’achat, — par un phénomène d’épargne forcée — qui représente précisément l’excès des investissements sur les épargnes volontaires du reste du public. Sitôt ce paiement fait, il constituera un revenu et augmentera par conséquent la masse totale des revenus de l'instant suivant.

L'erreur dissimulée dans la formule de Lerner s’explique aisément si l’on reconnaît que le revenu monétaire, Y, n’est pas constant, mais varie dans le temps. Soit à l'instant t, le revenu Y, constitué par tous les paiements faits à cet instant. Les paiements faits à l'instant suivant t, sont évidemment, non pas ceux qui ont constitué le revenu Y,, mais ceux qui ont leur source dans ce revenu, et, le cas échéant, dans une apparition de monnaie nouvelle. Ces paiements se décomposent en dépenses de consommation C, et en dépenses de production I,, et constituent, non le revenu Y,, mais un nouveau revenu Ÿ,, qui se forme à l'instant suivant t,. On a donc : I, + C, — Y,, d’où I, — Y, — C,, et non pas Y, — (C,. Cette dernière

quantité représente par définition l'épargne S,, différence entre le revenu précédent Y, et les dépenses nouvelles de consommation C, faites avec ce revenu. Donc, pour que S, soit égal à I,, il faudrait que a soit égal à Y,, autrement dit que la somme des revenus monétaires soit constante dans le temps, ou que le débit monétaire soit invariable.

Sinon, deux cas peuvent se produire : l’épargne peut être intégralement ou partiellement dépensée ; la monnaie, qui n’est pas dépensée en biens de consommation, peut n'être pas dépensée du tout. En pareil cas, les encaisses liquides augmenteront. L’excès des épargnes sur les investissements sera dû à une diminution du débit monétaire, — le plus souvent à ce que nous avons appelé un ralentissement de la vitesse moyenne de la circulation (Thésaurisation). On aura Ÿ, < Y,. Inversement, les dépenses en biens de production pourront excéder le total des épargnes si une partie de ces dépenses est faite avec de la monnaie « nouvelle », c’est-à-dire avec des sommes qui, au lieu d’avoir été prélevées sur les revenus de l'instant précédent, proviennent d’une diminution du niveau des encaisses, ou de création de monnaie. On aura alors YŸ, > YŸ,, et les investissements seront en excès des épargnes.

M. N. Kaldor a critiqué la notion d’épargne forcée d’un point de vue analogue à celui de M. Lerner, mais sous une forme un peu différente (3). « Au sens strict,

(34) Capital fntensity and the Trade Cycle, Economica. Février 1939, pp. 62 et ss.

nd Lee,

MANTOUX

« écrit-il, il n’y a rien de tel que l’épargne forcée... « Etant donné que le niveau du revenu est déterminé « au point où le volume des épargnes est égal aux « taux courant des investissements, quel qu’il soit, « toutes les épargnes doivent être volontaires ; car si « la communauté désirait épargner plus ou moins « qu’elle ne fait, le revenu total serait plus ou moins « élevé qu’il n’est. Le seul fait que le revenu est ce « qu’il est, est la preuve que le public n’épargne pas « plus qu’il ne désire. »

N'insistons pas sur la confusion manifeste ici commise entre le revenu réel total de la communauté, et le revenu des particuliers qui subissent l’épargne forcée. Nul ne songe à nier que la compression de ces derniers revenus n’augmente de manière équivalente ceux des bénéficiaires de l’accroissement monétaire. Mais on ne peut comprendre l'affirmation selon laquelle toutes les épargnes de la communauté sont finalement volontaires que dans le sens suivant : si les bénéficiaires de l’accroissement monétaire le dépensent en biens de production au lieu de le consommer immédiatement, il s’agit alors d’une restriction volontaire de leur consommation : la monnaie nouvelle est dès son emploi, l’objet d’une épargne volontaire ; tous les investissements sont donc faits avec de l’épargne volontaire, puisque la monnaie avec lesquels sont achetés les biens de production aurait pu être dépensée en biens de consommation. (#)

(35) Cette manière de voir paraît également adoptée pe R. Strigl, Kapital und Produktion, Vienne 1934, p. D

Cette conception n’est pas logiquement inadmissible. Mais elle dissimule, sans le résoudre, le problème de la réduction forcée de la consommation à laquelle l'expansion monétaire soumet les revenus peu élastiques, et qui permet la formation du capital libre. En outre, ce phénomène sera le même s’agissant d’un investissement provenant d’une épargne volontaire ; car, nous l’avons vu, l’épargne-réserve accompagnani l’épargne-créatrice à chaque étape de la formation du capital, c’est dans la mesure où les entrepreneurs ne la dépensent pas à des fins improductives, — notamment à l’acquisition de biens de jouissance, — que l'investissement peut finalement aboutir à la formation d’un bien de production. La monnaie est alors toujours épargnée « volontairement » par les entrepreneurs au cours de l’investissement. Mais dans un cas, cette «épargne » succède à une épargne volontaire initiale prélevée sur un revenu ; tandis que dans l’autre, elle vient entre les mains de l’entrepreneur à la suite d’un accroissement du débit monétaire qui comprime les revenus de certaines catégories de personnes, entièrement étrangères par ailleurs au processus de l’investissement considéré. Et cette différence essentielle a des conséquences fondamentales pour la formation du capital, selon qu’elle vient de

l’une ou de l’autre source.

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