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B. — LES VARIATIONS DE LA STRUCTURE DE LA PRODUCTION

On voit pourquoi l'offre de capital monétaire n’est pas nécessairement identique au montant de l'épar-

gne courante. De sorte que, dans la mesure où le capital libre mis à la disposition des entreprises provient d’une expansion de crédit qui fait saillie sur l’épargne ordinaire, les décisions relatives au volume des investissements à mettre en train seront prises indépendamment des intentions réelles du public épargnant. Mais du point de vue de l’entreprise qui emprunte, il est naturellement impossible de faire un départ entre les crédits qui viennent de l’épargne ordinaire, et ceux fournis par l’accroissement du débit monétaire, — d’autant moins, nous l’avons vu, que les banques dont vient l’offre de crédit sont ellesmêmes incapables de faire cette distinction. « Ce qui « se passe, en substance, c’est que les banques ont « transféré aux hommes d’affaires du pouvoir « d’achat, et au moyen du pouvoir d’achat, des va- « leurs réelles, sous forme de marchandises, de ser- « vices, etc., appartenant autrefois à d’autres person- « nes. Elles l’ont fait en donnant de nouveaux instru- « ments monétaires aux hommes d’affaires sans tou- « cher à ceux que détenait le reste de la population ; « et tout se passe comme si elles avaient pris ces « instruments au reste de la population pour les « donner aux hommes d’affaires. » (1)

L'expansion monétaire initiale s'accompagne toujours d’une baisse du taux monétaire de l'intérêt. Car le volume des crédits demandés est déterminé par les prévisions des entrepreneurs relatives à la renta-

(36) Pigou, Industriai Fluctuations, Londres 1929, p. 141.

bilité des investissements projetés, c’est-à-dire aux

écarts entre les prix des produits de leurs investissements respectifs, et des produits du stade suivant de la structure de la production. Le taux de l’intérêt du

marché sert ainsi à faire le départ, non pas exacte-

ment entre les investissements rentables et les autres,

mais entre les investissements de rentabilité diffé-

rente selon les prévisions des entrepreneurs.

« L'intérêt de l’argent, écrivait déjà Ricardo (?), ne se règle pas d’après le taux auquel la banque veut prêter, que ce soit 5, 4 ou 3 pour cent, mais bien d’après le taux des profits qu’on peut retirer de l'emploi des capitaux, et qui est tout à fait indépendant de la quantité ou de la valeur de l'argent. Qu’une banque prête un, dix ou cent millions, cela n’apportera aucun changement au taux courant de l'intérêt ; la banque ne fera que changer la valeur de la monnaie qu’elle mettra ainsi en circulation. Dans l’un de ces cas, il en faudra dix ou vingt fois moins pour faire un certain commerce qu'il n’en faudrait dans l’autre. La demande d’argent à la banque dépend donc du taux des profits qu’on peut retirer de son emploi comparé avec le taux d'intérêt auquel la banque le prête. Si elle prend moins que le taux courant de l'intérêt, elle peut prêter indéfiniment. Si elle prend plus que ce taux, il n’y aura que des dissipateurs et des prodigues qui consentent à lui emprunter. »

(37) Principes, Chap. xxvH, Edit. Guillaumin, p. 338.

Le taux courant de l'intérêt dont parle ici Ricardo est évidemment celui qui correspond à la productivité marginale escomptée du capital ; si les prévisions des entrepreneurs étaient rigoureusement exactes, ce taux serait le même que le taux « naturel » défini par Wicksell, comme celui qui équilibre exactement l'offre et la demande des capitaux. L’élasticité du crédit permet d’abaisser le taux monétaire de l’intérêt, — celui qui est effectivement coté sur le marché des capitaux, — au-dessous de ce taux naturel ; car en pareil cas, de nouveaux investissements, insuffisamment rentables au taux précédent, pourront être mis en train, et le volume additionnel de crédit sera aussitôt absorbé par le marché. Car si à l’offre de crédit ne correspondait aucune demande, le taux du marché ne tarderait pas à tomber à zéro.

Le mécanisme de la formation du capital sera dès lors, dans sa première phase, analogue à celui de l'épargne ordinaire ; les mêmes mouvements relatifs des prix se produiront à la suite de la demande accrue dans les stades antérieurs de la production. Toutefois, comme à cet accroissement ne correspond, dans notre hypothèse, aucune diminution dans la demande monétaire des biens de consommation, les prix de ces biens ne baïsseront pas, — bien au contraire : ils monteront peu à peu à la suite de la demande accrue par les nouveaux revenus distribués au cours des nouveaux investissements. Mais au début, la hausse relative des prix dans les stades supérieurs sera plus ample, et plus violente, par suite de la concurrence

immédiate entre les entreprises comme acheteurs : elle détournera donc des industries de consommation une certaine quantité de facteurs de faible spécificité. Aussi, la répartition nouvelle du pouvoir d’achat provoquée par l’expansion monétaire ne se traduira pas seulement par une répartition nouvelle de la consommation, une quantité plus considérable étant désormais consommée par les uns aux dépens de ceux qui subissent l’épargne forcée ; car en ce cas, au capital monétaire nouveau ne correspondrait aucun capital libre réel, aucune libération possible de forces productrices. Il se produira donc, en outre, une restriction nette de la production des biens de consommation.

Mais deux particularités distinguent déjà ce mécanisme de celui de l’épargne ordinaire.

En premier lieu, les mouvements des facteurs de production se produiront principalement entre les différents stades antérieurs. Selon Hayek, qui a donné une analyse détaillée de ce phénomène (#8), les crédits additionnels dépensés par les producteurs commenceront par modifier la répartition existante de la demande entre biens de production et biens de consommation au profit des premiers, bien que la demande monétaire des seconds n’ait pas varié en valeur absolue. Des facteurs de production seront libé-

(38) Prices and Production, Chap. 111, passim, surtout pp. 79 ss. L'analyse de Mises dans son dernier ouvrage (Nationaldkonomie, 1940, pp. 502 ss.) est analogue en ce qui concerne cette phase du mécanisme.

rés des stades postérieurs vers les stades antérieurs. De même que dans le cas de l’épargne ordinaire, il se produira un étirement de la hauteur du triangle de la production correspondant à une augmentation de la quantité des biens intermédiaires en voie d’achèvement, et à un allongement de la période moyenne de production.

Mais en outre, la proportion des facteurs originels de production (terre et travail) employés par les entreprises qui existaient avant l’apparition des crédits additionnels subira une modification ; ces entreprises auront un avantage, à la suite de la baisse du taux de l'intérêt, à employer une plus grande proportion de capital pour réduire leur prix de revient, et ce sans étendre nécessairement leur dimension, ni par conséquent leur production. Elles absorberont donc des biens intermédiaires des stades postérieurs, et libèreront des facteurs originels de production. Il se produit alors une conversion progressive de capital circulant en capital fixe. « Les facteurs originels de pro- « duction, et les biens de production non spécifiques « nécessaires aux nouveaux stades de la production,

seront libérés par la transition, causée par la hausse « des prix de ces biens dans les entreprises existan- « tes, à des méthodes de production plus capitalis- « tiques. » (#)

De toute manière un certain nombre de ressources, préalablement destinées à accroître la production consommable, seront retirées vers des stages anté-

(39) Hayek, Op. cit. p. 87.

rieurs et serviront à accroître la quantité des biens intermédiaires ; très rapidement, la production des biens de consommation commencera à décroître. Mais, — et c’est la deuxième particularité de l'épargne forcée dans la formation des capitaux, — bien que la structure de la production soit devenue plus capitalistique, alors que dans le cas de l’épargne ordinaire, seule la répartition de la monnaie avait varié, le débit monétaire global s’est ici accru en même temps que sa répartition se modifiait ; de sorte que la demande monétaire pour les biens de consommation reste inchangée, malgré l’accroissement du courant monétaire dans les stades supérieurs. Dans le premier cas, la base du triangle représentant la valeur en monnaie de tous les biens de consommation, avait diminué en même temps que grandissait sa hauteur ; dans le cas présent, cette base est restée la même. Dans le premier cas, la demande des biens de consommation demeurait réduite pendant toute la durée d’achèvement des nouveaux investissements ; et à leur achèvement, cette demande suffisait à absorber le surplus des biens consommables, grâce à l’accroissement de la productivité imputable aux nouveaux investissements, à des prix diminués, de sorte que le revenu réel des consommateurs avait finalement augmenté ; dans le cas présent, le revenu réel consommable a diminué, mais sans que diminue le revenu monétaire ; la diminution de la consommation est subie involontairement. On peut donc admettre que, lorsqu’augmentera le revenu

monétaire de ces consommateurs, ils chercheront aussitôt à ramener leur consommation au niveau antérieur en consacrant le surplus du revenu monétaire à des dépenses de consommation.

Les conséquences de cette particularité apparaîitront dans la suite. Pour l'instant, la production des biens capitaux mise en train par les nouveaux crédits a pris son essor. Bien plus : en présence de la hausse des prix, les entreprises voient se multiplier les commandes et se confirmer leurs perspectives de vente, et sont encouragées à élargir leur production, de sorte que la demande de capitaux est indirectement renforcée.

ill. — LA CONSOMMATION DU CAPITAL

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