RIRE
la production de ces dernières s’accroîit, elle absorbera des ressources, désormais indisponibles.
L’insuffisance de capital libre est bien, en fin de compte, une insuffisance du « fonds des subsistances » (#) ; mais cette insuffisance est relative aux fluctuations de la demande des biens de consommation. Le fonds des subsistances, — c’est-à-dire la production continuelle des biens de consommation, doit suffire aux besoins du public pendant toute la durée d'achèvement des investissements nouveaux. Si ce fonds ne suffit plus à la demande, une partie des investissements en cours devra être abandonnée, pour que les ressources correspondantes puissent être consacrées à l’accroissement des biens de jouissance immédiate.
Ceci ne signifie pas qu’un stock de biens de consommation ait été préalablement accumulé pour être consommé pendant la période d’attente. L’épargne, volontaire ou forcée, a pour effet de réduire immédiatement la production totale des biens de consommation. La production réduite doit dès lors suffire aux besoins courants, étant donné la nouvelle proportion entre dépenses de consommation et dépenses d'épargne. Le capital libre augmentera, non pas du fait d’une augmentation de la production consommable, mais au contraire du fait de la résolution des épargnants d’en consommer une quantité moindre. Et cette proportion détermine exactement la durée
(45) Mises, The Theory of Money and Credit, p. 360.
possible des processus de production des investissements en cours.
Si la proportion entre épargne et consommation n’est pas stable, soit parce que les fluctuations de l'épargne volontaire sont très violentes, — soit, ce qui sera plus fréquent, parce que la restriction subie par de nombreux consommateurs est involontaire, et cessera dès qu’ils auront les moyens monétaires suffisants, la période nécessaire à l’achèvement des investissements entrepris sera trop longue, relativement à la quantité de capital libre. À un moment donné, cette insuffisance se fera sentir par une hausse du taux de l'intérêt et une restriction des crédits disponibles; les investissements entrepris sur la foi du maintien du taux courant ne seront plus rentables. Ils devront être abandonnés en cours de route. L'arrêt des investissements est alors « forcé », imposé aux entreprises par l’incompatibilité de leurs projets et des décisions des consommateurs.
Telle est la manifestation du phénomène de « pénurie des capitaux », généralement observé à la suite des inflations, et au moment du renversement de la phase ascendante du cycle économique (#). Bien qu’il s’agisse d’un ralentissement de l’approvisionnement des entreprises en capital libre, la conséquence sera généralement une dilapidation importante de biens capitaux. Il est parfois difficile de faire admettre que cette situation équivaut à une destruction réelle de
(46) Haberler, Op. cit., pp. 50 ss.
richesses, parce qu’à la suite de l’expansion de crédit, l'outillage industriel s’accroît et se perfectionne de sorte que, même après la crise, le matériel nouvellement installé subsiste, et donne l’impression d’un enrichissement définitif de l’appareil productif. Mais la valeur de cet outillage ne dépend pas de sa consistance matérielle : il est fonction de sa rentabilité économique, c’est-à-dire du rapport des coûts marginaux aux prix. Si, d’une part, le capital ne peut être obtenu qu'à un taux trop élevé, — si, d’autre part, et pour la même raison, la demande a diminué, pour les produits des entreprises considérées (parce qu’elle a augmenté dans les stades plus rapprochés de la consommation), le coût de production et d’entretien sera supérieur à la productivité marginale. La signification économique de l’outillage neuf a donc disparu, en dépit de sa survivance physique.
L’abandon de certains investissements ne signifie pas, du reste, que les constructions existantes seront toujours matériellement inachevées. Aïnsi, une entreprise peut être entièrement prête à fonctionner au point de vue technique, et constituer néanmoins un échelon dans un processus d’investissement resté luimême :ncomplet. Il suffit que les biens qu’elle était destinée à produire ne puissent plus être utilisés dans les stades suivants, faute de capitaux. Même dans le cas où les calculs de certains entrepreneurs relatifs à la période technique de construction de sa nouvelle entreprise (cu de son extension) se révèlent exacts,
l'investissement meatériellement terminé sera inuti-
lisable s’il fait partie d’une chaîne qui n’est pas ellemême complètement terminée. Aussi, l'existence du plus magnifique outillage qui soit peut coïncider, — et a coïncidé visiblement au cours des anées 1930 à 1934, — avec une dépression économique généralisée.
L’outillage existant n’est rentable que si les capitaux fixes qui le constituent sont partie intégrante d’un processus de production terminé, et sont suffisamment approvisionnés en capital libre. « L’exiset a coïncidé visiblement au cours des années 1930 à « tence d’un excès de capacité industrielle n’est nulle- < ment la preuve d’un excès de capital et d’une insuf- « fisance de la consommation. C’est, au contraire, un « symptôme qui indique notre incapacité d'utiliser « intégralement l’outillage existant, parce que la de- « mande courante des biens de consommation est trop « urgente pour nous permettre d’investir les services « productifs courant dans les processus de longue du- « rée correspondant à cet équipement industriel du- « rable. » (47)
La création de capital obtenue par l’expansion monétaire ne mène donc pas, à proprement parler, à une surproduction générale de biens capitaux, mais à une production de capitaux dans une direction erronée. Non à une surcapitalisation, mais à de « faux investissements », à des investissements qui se révèlent inutilisables à la longue, faute de capital libre.
(47) Hayek, Op. cit. p. 96. Sur la pénurie de capitaux en Allemagne après 1923 v. Bresciani-Turroni, op. cit. pp. 15 ss.;: M. Bonn, Le sort du Capitalisme allemand.
MANTOUX 11
La « surcapitalisation » est due non pas à un excès mais à une insuffisance d'épargne.
Il peut sans doute arriver qu’une partie des investissements ait été achevée pendant le processus d’expansion, — notamment si le renversement de la proportion entre épargne et consommation ne correspond pas exactement à l’ancienne proportion, par suite de modifications indépendantes de la demande pour certains biens (comme un changement dans les préférences des consommateurs vis-à-vis de certaines catégories de biens de consommation). Le capital investi dans ces entreprises ne sera donc pas perdu. D’autre part, parmi les capitaux fixes longtemps inutilisés, certains seront susceptibles d’une utilisation nouvelle le jour où les conditions de la demande et des ressources disponibles rendront profitables sa remise en activité. Pour les types d’outillage très durable (comme les immeubles et les aménagements immobiliers : routes, canaux, barrages, etc.), dont le coût d’entretien est relativement faible, la perte d’intérêt correspondant à leur durée d’inutilisation pourra seule, ou presque, entrer en ligne de compte.
On peut donc admettre que tous les investissements dus à lexpansion monétaire ne seront pas perdus, et qu’il n’est pas impossible d'accroître d’une manière durable le capital au moyen de l’épargne forcée. En particulier, lorsque les biens capitaux produits sont destinés à des usages non économiques au sens étroit, c’est-à-dire lorsque leur mise en service ne dépend pas de la vente de leurs produits ou services contre
un prix, — le problème de leur rentabilité ne se posera pas. Ceci sera le cas non pas de toutes les dépenses publiques, mais de tous les travaux d’Etat qui ne donneront lieu à aucune exploitation commerciale. Ainsi, dans l'exemple que nous avons donné dans l’introduction, il n’y avait pas de raison pour que la construction de la flotte athénienne ne fut pas entièrement financée par le produit des mines d’argent du Laureion. Il ne peut y avoir de faux investissements là où ne se pose aucun problème de rentabilité économique. L’accroissement ou la perte de richesse nationale à la suite d’investissements publics, financés ou non par l'inflation, pourra seulement se mesurer à l’utilité définitive, au sens le plus large, des services
rendus par ces investissements à la nation.