IV. — LE CAS DU CHOMAGE ET DES RESSOURCES INUTILISEES
Notre raisonnement a jusqu’à présent reposé sur une hypothèse restée encore implicite : savoir, que loutes les forces productives de la société sont complètement occupées. En pareil cas, aucune affectation de ressources à de nouveaux investissements ne peut êir:e faite sans détourner de leur emploi présent des forces déjà productivement &ccupées ; aucun accroisserment d- la production des biens-capitaux ne peut être obtenue sans réduction de celle des biens de consommation. Mais n’en ira-t-il pas autrement s’il existe des ressources inutilisées, et par conséquent disponibles ?
On sait que la plupart des politiques d’expansion du crédit ont été justifiées par l’existence de ces ressources sans emploi et d’un volume considérable de
chômage. J.-M. Keynes a, dans son dernier ouvrage (#), développé d’une manière systématique la « théorie de l'emploi », en faisant grief à l’école dite « classique » d’avoir construit sa théorie de la production comme si le volume de l’emploi était toujours déterminé selon l’équilibre de l'offre et de la demande d’après la loi des débouchés de J.-B. Say, abstraction faite de toute influence de la demande effective monétaire. Selon Keynes, la possibilité du chômage « involontaire >» est exclue de la théorie « classique ». Or son existence, empiriquement constatable dans l’économie moderne, doit conduire à un renouvellement complet de la théorie de la production, — en particulier du problème des investissements.
Il est exact que la plupart des théories de la formation du capital reposent sur l’hypothèse d’un « emploi complet » de toutes les forces productives. Mais aucune, semble-t-il, n’a traité le problème qui se pose lorsque cette hypothèse doit être abandonnée. Quelles en doivent être les conséquences au point de vue des investissements et de l’épargne forcée ?
Il peut sembler que l’existence de ressources inutilisées doit permettre d'employer le nouveau pouvoir d’achat qui résulte d’un accroissement du débit monétaire sans provoquer une hausse immédiate des prix, et sans nécessairement détourner de leur affectation présente celles des ressources qui sont enga-
(2) Op. cit. v. supra p. 140.
gées dans les différentes branches de la production. Si l’expansion atteint d’abord les entreprises sous formes de crédits additionnels, ceux-ci serviront à de nouveaux investissements, et la demande monétaire de biens-capitaux et de main-d'œuvre pourra dès lors être satisfaite sans hausse des prix, aussi longtemps qu’il existera une marge de ressources disponibles : chômeurs et biens-capitaux inutilisés. En pareil cas, il ne sera pas nécessaire, pour accroître la production de biens intermédiaires, d’attirer vers les industries des stades antérieurs des ressources déjà employées dans les stades postérieurs. En augmentant immédiatement le volume global de l'emploi et la production globale, l’expansion monétaire n’entraîne pas de hausse immédiate des prix. Il est alors possible d'accroître la quantité de capital sans diminuer (directement ou indirectement) la consommation (5). Selon Keynes, il n’existe d’inflation véritable qu’à partir du moment où règne un état d'emploi complet ; tant que subsiste du chômage, l'expansion monélaire accroît la demande effective et le volume de la production. « Lorsqu'une nouvelle augmenta- « tion dans ia quantité de la demande effective ne « produit plus d'augmentation de la production, mais « s’impute sur une augmentation exactement propor- « tionnelle du coût unitaire, nous sommes arrivés à « un point qu’on peut appeler une inflation véritable. » (51)
(53) V. Durbin, Op. cit. p. 152.
(54) Keynes, Op. cit,. p. 303.
Ce genre d’explication ne nous paraîtrait satisfaisant qu’à la condition de définir avec exactitude les conditions du « chômage », — c’est-à-dire celles auxquelles un accroissement des investissements suffira à accroîitre le volume de l’emploi global, au lieu d’effectuer seulement une redistribution des forces productives existantes.
Or il est certain qu’une grande proportion du chômage, — qu'il s’agisse de celui de la main-d'œuvre ou de l’inutilisation de l’outillage technique, — vient de la difficulié des rajustements immédiats rendus nécessaires par tous les changements, quels qu’ils soient, dans les conditions de la production, — qu’il s’agisse d’une diminution de la demande des produits de certaines industries, d’apparition de procédés techniques nouveaux, etc. Dans ces conditions, la réadaptation, —- géographique ou technique, — sera d'autant plus lente, par définition, qu’il s’agira de facteurs de production plus spécifiques. Même en faisant abstraction des conditions du marché qui font obstacle au rééquilibre immédiat de l'offre et de la demande (absence d’organisation du marché du travail, mobilité imparfaite, etc.) et qui constituent la cause permanente d’une proportion considérable du chômage normal, il est probable qu’une partie importante du chômage résiduel ne pourra être éliminé par une augmeniation de la demande effective en général: 31 faudrait que cette demande s’applique précisément aux types d'industries où ces facteurs sont susceptibles d’être employés, — s’ils sont absolument
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spécifiques, aux industries mêmes où ils étaient employés précédemment.
Dans la mesure, par conséquent, où le chômage s'explique par des considérations techniques. les ressources inutilisées ne seront pas absorbées les premières par l’expansion monétaire, précisément parce qu'elles ne sont pas utilisables ; une simple modification des conditions économiques de leur emploi ne suffira pas à les remettre en activité.
Si par contre l’existence d’un reliquat oisif est dû à des facteurs spécifiquement économiques, ceux-ci peuvent être classés sous trois chefs principaux : s'agissant de la main d’œuvre, le chômage, élimination faite de toutes les causes énumérées ci-dessus, a généralement pour origine le maintien des salaires à un niveau supérieur, dans l’industrie considérée, à la productivité marginale du travail; s'agissant de biens-capitaux matériels, ceux-ci sont inutilisés lorsque le taux courant de l’intérêt est supérieur à la productivité marginale de ces biens : s’agissant enfin de tous les facteurs de production, l’insuffisance du capital libre à la suite de la modification de la proportion de la demande des biens de consommation à la demande totale détermine, comme nous l'avons vu, l’abandon en cours de route des investissements désormais insuffisamment rentables.
Il est évident que lorsque l'insuffisance de la demande de travail est due à un niveau trop élevé des salaires, l’équilibre ne peut être rétabli qu’à l’une des deux conditions suivantes : ou bien les salaires
réels seront ramenés au niveau compatible avec un état d'emploi complet, c’est-à-dire à celui de la productivité marginale dans chaque industrie; ou bien, en l’absence d’une baisse des salaires réels, l’augmentation des prix de revient s’imputera sur le capital des industries.
Dans l’un et l’autre cas, il n’est pas douteux qu’une expansion monétaire peut amener assez rapidement une diminution du chômage. Mais s’agissant de la baisse des salaires réels, on ne peut soutenir que lexistence de main d’œuvre inutilisée suffira à empêcher la hausse monétaire des prix : car ce sera précisément en faisant monter les prix, et en parvenant ainsi à diminuer les salaires réels, sans avoir nécessairement à modifier le taux nominal des salaires, qu’on obtiendra le rajustement désiré entre salaire réel et productivité marginale. Il se produira alors un phénomène d’épargne forcée par excellence; le pouvoir d’achat global des salariés n’aura pas varié, mais il sera désormais réparti entre un nombre plus considérable.
Une grande partie de l’argumentation de Keynes repose, nous semble-t-il, sur cette idée : savoir que (contrairement, selon lui, à l’opinion des « classiques) le chômage « involontaire » est caractérisé par l’existence d’un certain nombre de salariés « qui seraient disposés à travailler pour un salaire réel inférieur au niveau existant ». (%) Autrement dit, qu’il est possible de combattre le chômage en réduisant
(55) Op. cit. p. 289. V. aussi pp. 5 ss., 17 ss., 298 ss.
les salaires réels, alors que selon Keynes la théorie classique soutiendrait que tout chômage persistant après une réduction des salaires monétaires appartient en réalité à la catégorie du chômage volontaire () ; si l'offre de travail ne diminue pas malgré une réduction des salaires réels, (obtenue grâce à l’expansion monétaire, aux facilités de crédit données aux entreprises, et, par la suite à la hausse des prix), le volume de l'emploi pourra être augmenté sans qu’il soit nécessaire de procéder à un rajustement du taux monétaire des salaires : de sorte que toutes les complications sociales dont s'accompagne généralement cette réduction pourront être évitées.
Tant que l'expansion monétaire n’a pour but que la réduction des salaires réels et l’augmentation du volume de l’emploi, il est assez probable, en effet, que ce procédé peut offrir, pendant un certain temps au moins, des avantages sur la méthode de réduction directe. Mais il paraît moins probable que l’imprévision de la hausse chez les salariés, — imprévision qui est la condition essentielle du phénomène — puisse persister indéfiniment : on peut au contraire supposer que la hausse des prix amènerait des demandes de rajustement (telles que l’exigence
(56) La définition complète du chômage involontaire étant, selon Keynes, la suivante : « il y a chômage involontaire lorsque, dans le cas d’une hausse légère du prix des biens de consommation des salariés, par rapport au salaire et l'offre totale de travail au taux du salaire monétaire courant, et la demande totale à ce taux, seront supérieurs au volume existant de l’em-
ploi ». (Op. cit. p. 15).