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V. EPARGNE FORCEE ET PROGRES ECONOMIQUE

Notre analyse nous amène à conclure, non aux avantages et aux inconvénients de la création monétaire du capital, mais à constater que ce mode de création s'accompagne toujours d’une modification forcée de la répartition des revenus réels aux dépens de certaines classes, — et souvent de crises qui rendent ses résultats précaires. Cette constatation ne permet pas de décider si, dans certains cas, il peut être ou non désirable de payer un progrès économique au prix d’une accumulation forcée par des moyens monétaires et de toutes ses conséquences. Il s’agit là d’un jugement de valeur qui sort absolument du domaine de la théorie économique.

Mais il importe de dissiper, — ou plutôt de dénoncer — une illusion apparemment répandue, et qui fait de l’expansion monétaire une condition nécessaire du progrès économique à longue durée. Même certains auteurs hostiles à toutes les formes d’expansion de crédit ou d'inflation fiduciaire, voient dans la production continuellement accrue des métaux monétaires une influence bienfaisante et indispensable à l'accumulation rapide des richesses.

F, Simiand, qui a par ailleurs constaté très justement l’analogie des inflations métalliques et non mé-

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talliques, écrit (®) : « Il faut apercevoir comme une < condition cardinale, indispensable à une extension « favorable de cet ordre (l’accroissement de la pro- « duction) l’intervention de moyens monétaires ou « de crédit dans leur fonction essentielle commu- « nément trop peu dégagée : qui est de constituer « une anticipation, disons mieux, une réalisation « dès maintenant actuelle d’une richesse encore fu- « ture. Et pour la permettre générale, croissante, il « faut donc une augmentation croissante aussi de « ces moyens. C’est, en propres termes, « monnayer « l’avenir », mais pour autant, c’est retrouver la « deuxième grande source d’augmentation de ri- « chesse, qui est d’exploiter le futur ».

Il faut insister sur la confusion de cette dernière phrase. Si elle signifie seulement qu’un individu peut anticiper la jouissance présente d’un revenu futur en empruntant une somme de monnaie, quitte à la rendre lorsque ce revenu lui échoit, elle exprime un fait exact et important (mais non pas « trop peu dégagé », puisqu'il sert de point de départ, depuis cinquante ans surtout, à toute la théorie de l'intérêt). Dans ce cas, cet individu peut choisir d’augmenter sa consommation présente, plutôt que d’attendre le moment où son revenu futur doit lui parvenir. Mais il n’est pas indispensable que la dépense de la somme empruntée se fasse aux dépens du revenu futur; il n’en serait ainsi que si elle était consommée au

(59) Les fluctuations économiques à longue période et la crise mondiale, Paris, 1932, p. 55.

sens strict, c’est-à-dire de manière ‘improductive. En pareil cas, le revenu futur, sans lequel aucun remboursement ne serait possible, devra provenir d’une source indépendante. Mais il arrivera plus souvent que la dépense présente sera productive, et deviendra elle-même la condition de l'apparition du revenu futur. Il s’agira simplement alors d’un investissement ordinaire.

En pareil cas, la fonction de la monnaie est de transférer d’un individu à un autre des ressources présentes, qui seront utilisées à accroître soit la consommation présente de l’emprunteur, soit, par un emploi productif présent, sa consommation future. Nous savons que ce transfert peut également s’effectuer en l’absence de tout emprunt volontairement consenti de pouvoir d’achat, par la simple émission de monnaie nouvelle, et l’acquisition directe des biens sur le marché. Mais même dans ce cas il ne s’agit toujours que de richesses présentes, et de richesses présentes transférées d'individus à individus. Ce mode de transfert forcé peut aussi, selon son emploi, servir à la consommation présente ou à la production pour un revenu futur. Dans tous les cas, la monnaie permet seulement de « réaliser » des richesses présentes, en les faisant changer de mains.

On voit par là-même qu’une expansion de crédit ne peut jamais être justifiée du fait qu’elle est, selon une expression assez fréquente, mais dépourvue de tout sens précis, « gagée sur des biens futurs ». Gager un instrument monétaire, c’est assurer sa converti-

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bilité à vue en un autre bien, qui ne peut lui-même qu'être présent. Le crédit repose sur la confiance du prêteur en la solvabilité de l’emprunteur; ce dernier peut se permettre d'emprunter, fort de sa propre capacité à employer le montant du crédit de manière suffisamment productive en fabriquant des biens dont la valeur lui permettra le remboursement. Mais pour créer ces biens futurs, il lui faut d’abord acquérir des biens présents. De sorte que l’utilisation de tout crédit qui n’a pas pour contre-partie une épargne préalable imposera, quoi qu’il arrive, une restriction forcée en un point quelconque de l’économie.

Le crédit est « gagé » en ce sens que si son bénéficiaire est solvable, le prêteur rentrera finalement dans ses fonds. Toutes les opérations de crédit sont gagées de cette manière. Si par contre on entend par là qu’on peut sans danger émettre de la monnaie pour financer la production sans la « gager » sur un métal précieux, parce que seule importe la valeur de la production réelle, on oublie que toute expansion du débit monétaire (même métallique) amènera des phénomènes d’épargne forcée, parce qu’elle ne peut immédiatement que modifier la répartition des biens présents. Les règles relatives à la couverture des billets ont d’ailleurs pour objet principal de limiter leur expansion, et on pourrait concevoir que ce but fût atteint en dehors de tout rapport avec une monnaie métallique.

Hi est du reste évident qu’ « exploiter le futur » n'a proprement aucun sens. On ne peut exploiter

que des richesses présentes. Le seul sens dans lequel on peut dire que la monnaie « anticipe » l’avenir, est celui que nous venons d’indiquer : il s’applique à un transfert de biens. Il s’ensuit que cette anticipation ne peut profiter qu’à certains individus; car l'accroissement de la consommation des uns ne peut qu'être l’effet du retranchement volontaire ou forcé des autres. Monnayer l'avenir n'appartient qu’à la partie et non au tout.

Or il est exact, nous le savons, qu’une expansion monétaire peut amener, outre un simple transfert de richesses, un accroissement de leur quantité totale. Mais cet accroissement futur n’est réalisé qu’à la suite du transfert des biens présents des consommateurs aux producteurs. Et il n’est rien de ce qu'on obtiendra à cet effet par une expansion monétaire, qui ne puisse être obtenu par un transfert volontaire ordinaire. L’augmentation des moyens monétaires n’est donc nullement une condition « indispensable >» au progrès économique; une telle augmentation, si elle bénéficiait uniformément à tous les membres de la société, n’ajouterait pas un centime de valeur réelle à la richesse sociale présente ou future. Elle ne peut parvenir à un tel résultat qu’à la condition de donner à des producteurs le moyen de détourner de leur emploi actuel des richesses présentes. Mais elle ne fait alors que substituer l’épargne forcée à l’épargne volontaire. L’accélération de la formation des capitaux qu’elle provoque risque, comme nous avons essayé de le montrer, de buter en cours de route

contre la volonté de consommer du public. Alors que l’accumulation des capitaux qui suit les voies ordinaires du crédit sans expansion monétaire, conserve une course régulière, abritée des tempêtes cycliques, et dont la progression est annoncée par la baisse continuelle du taux de l'intérêt.

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