‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 15 sur 39 · U)US · texte numérisé non relu

U)US

René. — Mais... mais je ne sais pas.

George, au téléphone. — Il ne sait pas... Que j'insiste ?... (A René.) J'insistC. (Rtné fait si^ne que oui.)

Mais oui, il est là et il acceiite... Tu viens goûter chez sa mère... Non, je ne peux pas attendre, j'ai rendez-vous au cercle. Je viendrai te prendre au théâtre avaut la fin. Le pendentif... tu n'en veux plus?... Tu es raisounable !... Eh bien, moi, je te l'ai offert... Il ne faut j)as... (Vest fait. Une folie f... Mais non. Tu m'embrasses f... Oui, j'entends... Fy jestes zyeia mejego zaufamiem, (Plus tendrement.) Mejego zaufamie}%. (Il raccroche. .\ René.) Je VOUS demande pardon.

René. — - Je trouve ce flirt conjugal exemplaire.

George. — Tenez, le voilà, le pendentif...

René. Pardon... (il tourne un commutateur. Lumière.)

Fichtre! C'est ça que vous appelez faire des économies ?

Geor(;e. — Que voulez-vous, je ne peux pas résister. Et puis, ces derniers temps, j'ai eu de la chance au jeu.

René, riant. — J'en sais quelque chose.

George. — Oui, cela, je le regrette sincèrement; mais, sinon, je l'avoue, j'aime gagner.

René. — Dame! tout le monde...

Qeorge. — Oui, mais mon cas, je crois, est un peu spécial. Dans mon amour du jeu, l'amour pour ma femme entre pour quelque chose. Tenez... une banque heureuse de dix mille louis, par exemple, ne me représente jamais dix mille louis, mais la moitié. L'autre moitié est, si j'ose dire, un gain sentimental. Au lieu de louis d'or ou d'absurdes billets bleus, je vois sur le tapis vert une fourrure dont ma femme a eu envie, une bague qu'elle désirait, (Riant.) un pendentif... Un soir, à Sinaïa, je lui ai gagné ainsi un traîneau et nous étions contents, le soir même, comme des gosses... Le lendemain il a dégelé. De tout l'hiver nous n'avons pu nous ser\'ir du traîneau. Eh bien... pourtant, il me semble que dans ce traîneau-là j'ai fait un des plus charmants voyages de ma vie. Oui...

c'est un peu ridicule... maïs c'est amusant... Vous n'avez jamais été très amoureux?

René. — Pourquoi me demandez- vous ça?

George. — Vous Têtes peut-être en ce moment î

René. — En ce moment... Pourquoi?

George. — N'aimez- vous pas quelqu'un ? Une jeune fille? Ne son^iez-vous pas au mariage?

René. — C'était un projet très vague.

George. — Ça commence par là, et un beau jour on se trouve marié. Eh bien, si cela vous arrive, je vous conseille de gâter votre l'emnic. On dit des petits cadeaux qu'ils entictiennenl laniitié, cela n'est pas très certain pour l'amitié: c'est assurément vrai pour l'amour... Voyez-vous, il y a deux écoles: la meilleure est encore de traiter sa femme comme sa maîtresse... d'abord c'est bien plus amusant. Vous cherchez quelque chose?

René, un peu nerveux, mais dissimulant. — Non, niCS

allumettes, voilà.

George. — Je ne prétends pas que mon système soit infaillible. Il est possible que ma femme s'éprenne un jour d'un autre.

René. — Quelle idéel

George. — Mais ce jour-là j'aurai tout de môme l'impression, moi le mari, d'avoir trompé plus d'une fois l'amant de mu femme. Ce doit être une consolation.

René. — Vous envisagez cette hypothèse avec un beau sang-froid!

G?:ORGE. — lion calme n'est qu'apparent. D'ailleurs l'adultère et la trahison d'un ami sont un danger qu'un mari se doit de prévoir, comme un scldat rcmbuscade, ou plus exactement comme un passant les filous.

René. — La comparaison est dure.

George. — Vous trouvea? Pourtant accepter ou provoquer la confiance d'un homme afin de lui voler plus facilement sa femme... je ne connais rien de plus lâche. N'est-ce pas votre avis?

René. — Certainement.

George, comme à lui-même. — Oui, je i)rendrais ça très mal... Peut-être je tuerais... ou bien, guéri ])ar le dégoût... je partirais sans un mot, sans un rejrret... Non, je tuerais plutôt : je ne suis ])as du tout Pi;risien.

René. — Les Parisiens non plus.

George. — Ma foi, >oilà un singulier entretien, et que M"* de Dasetta serait en droit de juger pour le moins inconvenant.

René. — C'est mon avis.

George regarde sa montre. — ...Il faut qUC jj me

sauve.

René. — Je regrette.

George. -- Nous soui)ons au café le Paris. Et merci pour le ministre.

René, — De rien. Mais dites-moi, si ça n'est pas indiscret, tout à l'heure, au téléphone... ces mots étrangers que vous avez dits... c'est du hongrois?

George. — Du polonais! Fy jestes zijeia mejego zaufatniemî...

René. — Oui.

George, reprenant. — C'cst difficile à traduire littéralement, mais ça veut dire : « Tu es toute ma vie confiante, et je t'aime. » En polonais, c'est

joli!

René. — En français aussi.

George sort.

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