‹ L'épervier: pièce en trois actesChapitre 23 sur 39 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

Marina, George, puis Drakton et Béatrice, puis René, Sanonclaxr, la Baronne, Gérard, Joueurs.

Marina se dirige vers la terrasse. A ce moment entre George.

George. — Où vas-tu?

Marina. — Dans le parc... j'ai trop chaud.

George. — C'est imprudent... Tu ne peux pas sortir ainsi... D'ailleurs, regarde-moi... mais tu es pâle.

Marina. — Cela te paraît parce que je n'ai plus de fard. J'ai un peu la migraine, je vais prendre Tair.

Marina va pour sortir.

George. — Mais non, je t'ai dit de rester.

Marina. — Si tu crains que je prenne froid, je vais mettre im châle.

George. — Ce n'est pas pour ça.

Marina. — Mais alors, George, pourquoi?

George. — Nous allons jouer.

Marina. — Ah!

George. — Oui.

Marina. — Pas tout de suite.

George. — Si.

Marina. — C'est que...

George. — J'v tiens...

Marina. — Avec qui? Tout le monde danse.

George. — Ben... avec Drakton.

Marina. — Il ne veut pas jouer.

George. — Si.

Marina. — Et puis, je t*en prie, pas ce soir... Vraiment... ce soir...

George. — Oh! mon petit, non... Es-tu réellement souffrante?

Marina. — Oui.

George. — Alors, ma chérie, monte te coucher.

Marina. — Ce n'est pas au point d'aller...

George. — Tu vois bien, c'est du caprice.

Marina. — Non, je te jure, ce n'est pas du caprice. Je ne me sens pas bien disposée... Il faut tenir compte des nerfs, de la fatis»:ue...

George. — Allons donc! tu t'embrouilles... dans des prétextes. Il y a autre chose.

Marina. — Eh bien, oui, il y a que j'en ai assez de nos parties de jeu.

George. — Comment?

Marina. — Oui, ce n*est pas d'aujourd'hui que j'ai envie de te dire ça, je n'ai jamais osé. Il faut que nous changions d'existence?

George. — Que nous changions d'existence?

Marina. — Nous menons une \ae trop luxueuse pour nous. Oh ! je suis la plus coupable. C'est de ma faute. Je n'ai jamais eu d'ordre. Je suis dépensière, extravagante. Mais je te promets, je vais changer.

George. — Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Quelle lubie? Rien n'est trop cher pour nous, tu le sais bien.

Marina. — Ah! ne plaisante pas, je t'assure!

George. — Je ne plaisante i)as. L'argent des autres est un trésor inépuisable... Ceux qui sont assez bêtes pour l'exposer sont à la merci de ceux qui l'attaquent. L'adresse aussi est une supériorité.

Marina. — George, est-ce que l'existence que nous menons no to fait pas j)eur, parfois?

George. — Peur?

Marina. — Ecoute-moi, nous sommes en danger.

George. — On est toujours en danger... Ce n'en est que plus amusant.

Marina. — C'est possible. Mais moi-, je n'ai pas ta nature, ton goiit du risque. D'ailleurs, Dieu merci! nous n'avons pas besoin du jeu. Tu le disais toimême... c'est pour mettre de l'impré>'u dans ta \âe... par dilettantisme. Ça t'amuse. Mais nous pouvons nous passer de cette ressource...

George. — Tu crois?

Marina. — Mais oui, nous avons de la fortune.

George. — Oii ça?

Marina. — Comment... maïs ce n'est pas possible ! Nous avions de l'argent, pourtant!

George. — Oh! oui... Il y a des jours où nous sommes riches. Nous avons des minutes de milliardaires. Mais quant à la fortune, à quelque chose de solide et qui dure, ça, ma petite, nous ne Tavons jamais eu...

Marina. — Oh! moi qui croyais!... Mais non,... non. Tu dois te tromper, exagérer. Voyons... quand ça ne serait que ma dot...

George. — Tu Tas toujours... nous Tavons même augmentée.

Marina. — Ah ! tu vois... Eh bien, voilà une bonne nouvelle!... Un million, ça compte!... cet argent-là, où est-il î

George. — Ton sautoir... Douze cent mille francs, ma chérie !...

Marina. — C'est vrai!... Ah! mon Dieu! j'étais folle. (Un petit temps.) George, où en sommes-ni)us ?

George. — Mais je n'en sais rien, ma parole. Et je ne tiens pas à le savoir...

Marina. — Tu as trop peur de ce que tu apprendrais.

George. — Peut-être!

Marina. — Nous avons des dettes?

George. — Des échéances. Le jeu est un bon moyen de les reculer.

Marina. — Ijc jeu!...

George. — Ah! dame... oui... Nous n'en vivons pas exclusivement, mais sans le jeu... nous ne pourrions pas vivre... Y a-t-il un trou, le jeu le bouche, un déficit, le jeu le comble, et ça n'est pas de l'argent qu'on gagne. L'argent, c'est parfois le moins intéressant,... on gagne du temps.

Marina. — Il me semble que je n'ai jamais vu clair et que je me réveille ! C'est effrayant !

Georoe. — Mais non, ça n'a rien d'effrayant, seulement, nous sommes lancés... nous ne pouvons pas nous arrêter... du moins, pas comme ça... Tiens... quand nous sommes en auto... que je suis au volant, et que nous faisons de la vitesse, du cent à l'heure, il ne te viendrait pas à l'idée de me dire brusquement, en pleine couree : « Arrête, arrête-toi, freine!... » Ce serait la mort... tout au tnoins la catastrophe... Eh bien, pour le jeu, c.'est la même chose... Nous sommes en pleine course! Nous pouvons, si tu veux... espacer... mettre moins d'avance... mais nous arrêter... freiner... ça, non, nous ne pouvons pas... ce serait la culbute... c'est impossible!...

Marina. — Mais alors... qu'est-ce que nous allons devenir... qu'est-ce que nous allons faire?

George. — Ce que nous allons faire?... Nous allons décider Drakton à jouer ce soir avec nous. Et ce sera charmant. Et c'est toi qui vas l'y décider, ma petite Marina.

Marina. — Mais..*

George. — Il le faut... Le... voilà!

Drakton entre avec Béatrice, il s'éponge. — VouS dan-

sez comme Terpsichore, — j'adore danser avec vous.

Béatrice. — Merci.

Drakton, — Vous dansez vite, vous tourbillonnez, c'est* la meilleure des cures. Si vous voulez, nous recommencerons.

Béatrice, riant. — ^ Ah! mon cher... Danseuse, oui... mais je. ne veux pas- être prise comme remède.

Cependant les joueurs de bridge se sont installés à la table du fond. Béatrice les installe.

George, à Manna qui a l'air absent. — AUonS ! allons !

à quoi penses-tu?... du nerf!...

Marina, après un regard à son mari, semble se ressaisir, et, avec une gaieté feinte. — C'est Vrai qUC VOUS noUS

quittez demain, monsieur Drakton?

Drakton. — Malheureusement oui, je vais à Biarritz... et de là à Nice... j'adore le printemps làbas. Ouf!... (Il s'assoit;) Dans deux minutes je vais aller domiir.

Marina. — Vous avez tort, j'aurais danse avec vous, moi, tout à l'heure!

Drakton. — Tout de suite, alors.

Marina. — Ah! non, quand vous- l'aurez mérité.

Kllc s'assoit près de lui.

Drakton. — Eh! hé!... mais savez-vous que je ne demande pas mieux f Que faut-il exécuter pour celaî

Marina, regardant la table de poker. — Vous asseoir là !

Drakton. — A côté de vous?

Marina. — Si les cartes le permettent.

Drakton. — Vous avez donc bien envie de jouer î

Marina. — Une envie folle!

Drakton. — Au poker?

Marina. — C'est le seul jeu que j'aime.

Drakton. — Le fait est que j'ai droit à une re^ vanche!... Vous avez eu de la chance avec moi... mais je vous préviens... ce sera alors la partie sérieuse.

Marina. — Oh! mais, mon mari et moi sommes des adversaires sérieux. Vous avez pu vous en apercevoir. Et nous aimons les grands joueurs comme vous, audacieux...

Drakton. — Ah! ça me tente... Pourtant, j'étais bien décidé... Mais nous ne sommes pas en nombre...

Marina. — Si, mais si... tenez, Sanonclair... vous jouez au poker?

Cependant René, venant de la terrasse, est depuis le début de la scène dans le cadre de la porte. Il regarde avec étonnement Marina qui ne le voit pas.

Sanonclair. — • Vous savez... vous jouez trop gros jeu.

Marina. — Nous n'attendons que vous...

Sanonclair. — C'est que... j'ai promis ime danse.

Marina. — Sont-ils embêtants avec leur danse! D'abord, vous serez forcé de jeter ce cigare... Ah! Tandis qu'ici vous pouvez le garder. Ah! Allons! (A George.) Eh bien, où est -il? ne t'en va pas, maintenant... Tu vas jouer... Il s'en allait!

George. — Elle est enragée.

Marina. — Allons ! Messieurs !... à vos places ! Nous perdons un temps précieux.

George. — Nous les tirons, bien entendu...

Il prépare les cartes.

Sanonclair. — Quelles caves?

Drakton. — Pas de caves... Ne limitons pas la partie.

Sanonclar. — Ah! vous voyez... vous voyez...

George, à Drakton. — Oui... nous sommes entre gens du monde... Nous ne nous étranglerons pas.

Sanonclair. — Diable ! c'est que... ça peut monter gros... Enfin, ne le dites pas à ma femme.

GwRGE. — Et vous, ne le dites pas à la mienne!

(Marina rit. George présente les cartes à Drakton.) TireZ. (A Sanonclair.) VoUS... mon cher... (A Marina.) Toi... (Abattant.) J'ai le dix.

Marina. — Ah! j'ai le valet!

Sanonclair. — La dame.

Drakton. — Le roi. (A George.) Vous êtes à coté l'un de l'autre... le hasard est galant!

George. — Il est même légitime... mais c'est gênant, je le regrette, voulez-vous... que nous retirions, Drakton?...

LA PETITE ILLUSTRATION

Draetov. — Oh ! non... mon cher... Oh ! non, c'est très chevaleresque de votre part; mais ça changerait toute la partie!... Coupez, et je suis superstitieux. Or, comme j'ai Tintention de vous déposséder...

George. — Pote à tous les coups, bien entendu?

La port» de la salle des fêtes s'ouvre: la baronne et un gigolo entrent en dansant.

Drakton. — Ça va de soi.

Sanonclair* — Diable! Diable! c'est que ça va chauffer.

Drakton. — La porte! Pour la cause de Dieu... porte...

La Baronne. — Ça ne vous fait rien que nous dansions ici?

George. — Dansez... mais ne parlez pas.

Ils dansent.

Premier Gigolo. — Moi... sur les tapis, je trouve que c'est épatant!

Drakton. — Plus vingt-cinq louis!

Marina. — Tenu! (Eiic abat.) Trois valets!

Drakton. — FouU au huit!

George. — Perdu... perdu... ça commence mal pour le ménage!'

La porte de la salle des fêtes s'ouvre.

SaNONCLAIR, qui donne les cartes pour la deuxième partie.

— Oh! cette porte!

Drakton, voyant entrer M™* de Sanonclair avec un

gigolo. — La porte! Pour la cause de Dieu!

M"* de Sanonclair, dansant. — C'est bien mieux, on entend la musique et il fait moins chaud !

Premier Gigolo. — On nous a chipé notre idée.

M"* DE Sanonclair. — Tu ne joues pas trop gi'os jeu, j'espère... Tu ne vas pas faire de blajrues?

Sanonclair. — Toi non plus, hein? Mais ne nous dérange plus... la partie est difficile.

George. — J'ouvre de vingt-cinq louis.

Marina. — Tenu. Plus vingt-cinq.

Drakton. — Plus cinquante.

George. — Plus cent.

Sanonclair. — Oh! pffftt...

M""* Sanonclair. — Passe, passe...

Sanonclair. — Danse, danse!

Drakton. — Oh! pour une ouverture, vous n'y allez pas de main mourante, tenu!

La Baronne. — Ça ne vous fait pas un drôle d'effet de danser avec une Persane?

Premier Gigolo. — Si, on a l'impression d'être Persan.

Cependant René, qui cause avec le prince, s'est avance au milieu du salon. La musique s'est arrêtée depuis un instant, les danseurs sont remontés au fond. Tandis que le prince parle à René, celui-ci, cloué soudain sur place, regarde avec stupeur Marina qui glisse subrepticement avec son coude une carte à George, en se penchant vers lui.

Le Prince. — Qu'avez- vous, cher ami?

René. — Rien.

Drakton. — Foull...

George. — Floch.

Sanonclair. — Encore perdu !

René, allant à la table de jeu. — Sanonclair, voulezvous me céder votre place?

Sanonclair. — Volontiers, j'abandonnais...

George donne les cartes pour la troisième partie.

Drakton. — Comment, vous? Enfin, c'est votre affaire.

Marina, se levant. — Mais non, non.

George. — Pourquoi?

Marina. — Ça change le jeu.

Drakton. — Du tout ! Asseyez-vous, madame, asseyez- vous. Pote à vingt-cinq louis.

La danse reprend.

Premier Gigolo. — Oh ! la très moutarde !

Drakton, à René. — Vous avez gagné, mon ami.

Les Joueurs de bridge. — Oh! il n'y a pas moyen de jouer.

George. — La danse, soit, mais l'épilepsie, non... M"" de Sanonclair. — Sont-ils embêtants! . .

Sortent les danseurs ainsi que les joueurs de bridge.

Drakton. — Cette fois, ils sont partis, nous allons pouvoir jouer sérieusement. Je passe parole.

René. — A vous, madame!

George. — Joue!

René. — Madame, c'est à vous.

Marina joue sans rieii dire.

Drakton. — Allons, aux cartes, voulez-vous?

René. — Une.

George. — Trois.

Marina, qui donne les cartes pour la quatrième partie, au lieu de distribuer à la suite les trois cartes que demande George, lui passe la carte de dessous le jeu qu'elle sait être un as.

George. — Plus deux cents louis.

René joue. — Voilà!

Drakton. — Tenu! Je n'ai plus de billets, je dois. Tenu! Trois rois.

George. — Trois as!

Drakton. — Oh! oh! je vous fais compliment!

vous avez bon estomac! et même de la veine! Tenir un pareil coup sur deux as! Si je ne vous avais pas si bien connu j'aurais cru que vous comptiez sur le troisième.

George. — Je n'y comptais pas... mais je l'espérais.

Drakton. — Quinze mille, n'est-ce pas? Je vous fais un chèque.

George. — Oh! ça ne presse pas.

Drakton. — Si. Je repars demain matin. Oh ! quelle cerise... J'aurais mieux fait de me coucher. Enfin, mieux vaut tard... Bonsoir, bonsoir, exquise hôtesse.

BÉATRICE. — Oh ! ne nous couchons pas tous !

René, Sanonclair, Gérard, Marina, venez faire un petit tour dehors. Il fait merveilleux. Venez, Dasetta.

George. — Soit ! Allons fumer ime cigarette à la lueur des étoiles.

Ils sortent. Gérard a jeté un pardessus sur ses épaules.

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