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L’ASCÉTISME ET LE BONHEUR

Historiquement et logiquement, quelle que soit, d’une part, la physionomie des premiers et purs épicuriens, qui ont vécu selon les principes sévères, circonspects, du maître et, de Tautre, celle des jouisseurs eflFrénés qui ont fait, par une excessive généralisation, la mauvaise renommée de la secte, répicurisme pourra être considéré comme la doctrine opposée àPascétisme.

En admettant un certain épanouissement nécessaire de nos instincts et de nos besoins, quitte à les réfréner par des moyens plus ou moins efficaces, il deviendra aisément une doctrine de pensée libre, hostile à toute métaphysique, favorable au progrès social.

Au contraire, Tascétisme, sous ses formes variées, malgré la magnificence d’un idéal terrible, la beauté possible de la résignation, du renoncement, est une doctrine de stagnation et de mort.

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Parallèle à la morale du devoir, l'ascétisme s’oppose à celle qui procède de la nature, qui admet le développement des principes naturels ; il prescrit le sacrifice, rancantissement du sensible. Ne l’envisageons pas d’abord comme quelque chose de pathologique : une manifestation de la pensée, alors même qu’elle s’efforce de nier cette pensée, est beaucoup plus qu’un thème à vulgaires déclamations ; elle a une raison d’être.

Pourquoi détruire la nature et comment? Nous ne sommes pas sans doute en présence, ici, d’un système édifié par des penseurs qui suivent une tradition jointe à une logique particulière. Il est la conclusion d’une philosophie que l’on peut construire avec des matériaux épars, dont on doit rechercher le principe réel, en faisant abstraction du temps, du lieu, des circonstances. Ainsi il sera possible d’énoncer l’idée fondamentale qui l’anime.

A l’état latent dans les lamentations d’un Job, il est net, caractérisé, dans les anciennes croyances de la Chine et de l’Inde.

Il est inséparable de cette réforme morale et religieuse qui fut le pythagorisme.

Si c’est une faute grossière, un contre-sens d’attribuer réellement de l’ascétisme aux Grecs, en général, et en particulier à Socrate, ce personnage doué d’une vie si intense, si rayonnante, si puissamment intellectuelle que la raison, chez lui, supplée à l’amour, nous le concevons comme un des moments

Albert Krim. — L’Épicuriime, 2

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de la morale de Platon, élève de Pythagore à certains égards. Platon n’a-t-il pas appelé le corps un sépulcre?

Les tendances ascétiques s'affirment dans les systèmes qui, éclos parmi la discorde et le désordre, recherchent la paix de l’âme pour le Sage. Elles préconisent l'absence des passions d’où naissent les douleurs.

Tel est le relâchement épicurien qui, malgré la base de l’hédonisme, s'apparente au stoïcisme décadent, aux doctrines du doute et de l’indifférence, au scepticisme désabusé, à l’abstention, à l’ataraxie de philosophes souvent trop raisonneurs encore pour être de vrais ascètes, et même à l'extase néo-platonicienne.

Sur la mystérieuse terre d'Orient offerte à la lumière crue du soleil, l'ascétisme germe comme une plante vivace des torrides régions.

Le ciel d'Asie abrite les rêveries d’hommes généralement moins actifs que les Européens.

Ils sont plus aptes à la contemplation, au reploiement sur soi-même et par là je n'entends point l'analyse du moi qui nécessite l'effort intellectuel, la volonté, mais la songerie vague, l’inconscience béate ou même la stagnation totale de l’esprit.

Il est donc naturel de voir fleurir l’ascétisme en Chine. Non pas chez Confucius, ce législateur, ce

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moraliste avisé dont les maximes font penser à celles des Gnomiques et des petits Socratiques, encore qu’elles tendent parfois à une religion d’amour et de mystique fraternité, mais chez Lao-Tseu.

Le Livre de la Voie et de la Vertu nous présente la théorie même de l’ascétisme.

Ecoutons, en effet, Lao-Tseu : « Le sage fait consister son étude dans l’absence de toute étude ».

Ainsi, la science est vaine. Repoussons-la de toutes nos forces. Il faut nous concentrer, nous réunir sans attachement extérieur : « Celui qui s’attache à une chose la perd. Le saint ne s’attache à rien ; c’est pourquoi il ne perd point ».

Quel est donc le but à se proposer ? Faire le vide complet dans notre être. Par là, nous arrivons au repos, car a le saint fait son occupation du non-agir ». Tel est bien l’ascétisme avec ses dogmes essentiels : le dédain de la science, la suppression de toute activité, de toute sensibilité, et ses conséquences nécessaires : l’isolement, l’égoïsme.

Lao-Tseu déclare, d’ailleurs, sans voiler sa pensée par d’inutiles métaphores que « le saint n’a pas d’aflfection particulière, il regarde le peuple entier comme le chien de paille du sacrifice » . Et rien n’est plus logique au fond.

C’est à Patandjali, fondateur d’un mysticisme qui aboutit à l’extase et fournit les moyens pratiques pour obtenir la contemplation pure, qu’il faut rattacher le Bhagavad-Gita.

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On connaît le thème curieux de cette sorte d’épopée nationale, sa poésie éblouissante. Elle s’associe à une prédication. Elle la vivifie. Celle-ci : L’être en soi est supérieur à la pensée, la contemplation à l’emploi de la raison. Dans l’ordre moral, l’inaction, l’inaction absolue, sera préférable à faction. « Comme le feu naturel réduit le bois en cendres, ainsi le feu de la vraie sagesse consume toute action.» Les épithètes les plus somptueuses ou les plus ingénieuses ne manquent pas pour désigner le parfait état du sage suivant le Bhagavad-Gita. Délivré de tout souci, le vrai dévot est « comme une lampe solitaire qui brûle tranquillement à l’abri de toute agitation de l’air ». Le vrai dévot se recueille, se compulse, s’abstrait, et la comparaison est aussi conforme à l’esprit général de l'ascétisme qu’elle est pittoresque, « comme une tortue qui se retire en elle-même ».

Cakya-Mouni, surnommé le Bouddha, fonde f ascétisme indien le plus pur, le plus philosophique, le plus conséquent avec lui-même, puisque les incantations et tout l’appareil des formules magiques sont postérieurs.

Vers 600 ans avant Jésus-Christ, l’autre divin apôtre des rêves azurés et glorieux qui berceront le genre humain, un prince indien, Sieddhârta, dit Cakya- Mouni, se fait ascète et prêche les « vérités sublimes». Par l’enchaînement des douze Causes, il établit que la vie mobile crée de toute nécessité la douleur. Nous

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attribuons aux choses du monde la durée et la réalité. Or, l’existence du monde est une illusion. L’histoire de la pensée a prouvé la valeur de cette thèse. D’autre part, le désir est la cause de la douleur.

Cakya-Mouni sut illustrer ce thème par une poésie intense et poignante, par un luxe de métaphores merveilleuse» dont l’audace ne rabaisse pas la portée dramatique. (( Les qualités du désir qui ont pour compagnes éternelles la crainte et la misère, proclamait le Bouddha, sont les racines des souffrances, plus redoutables que la feuille de l’arbre vénéneux ou le tranchant de l’épée. Ainsi qu’une image réfléchie, qu’un écho, que l’éblouissement, le vertige de la danse, ainsi que le songe et le mirage, elles sont remplies d'erreurs, vides comme l’écume de la bulle d’eau.»

Mais Cakya-Mouni ne s’arrêta pas h ce pessimisme si pathétique. On peut mettre un terme à l’illusion de l’existence et à la douleur, fille du désir. Comment ? Par le nirvana. Tel est le grand remède. Il ne s’agit pas de l’absorption d’une âme individuelle au sein d’un Dieu universel. La voie de la délivrance est dans l’anéantissement complet du principe pensant.

Cette prédication s’animait d’un admirable esprit de fraternité pieuse, d’un sentiment profond, ardent, de l’égalité humaine.

En plein dix-neuvième siècle, Arthur Schopenhauer dénonce les erreurs fondamentales de Kant dans la Critique de la Raison Pratique^ s'acharne, mais en

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vain, contre les hégéliens ; après avoir fui une épidémie et connu, comme l’illustre Descartes, la mésaventure d’être père d’un enfant naturel, il devient, lui aussi^ disciple de Bouddha.

Le monde, ma représentation, n’est qu’une illusion. La volonté de vivre ne nous conduit qu’à la douleur. Il faut substituer à l'absurde loi du devoir la pitié envers tous ceux qui souffrent.

Ainsi le grand métaphysicien panthéiste, l'agressif Méphistophélès de l’hôtel du Commerce à Francfort, muni heureusement de quelques rentes, achève sa doctrine pessimiste et ascétique en reprenant les thèmes du Bhagavad-Gita : il les a développés avec autant de brio lugubre qu’il a disserté avec complaisance sur les plus amères vérités chères à nos plus sardoniques écrivains.

De même que le prince indien, en route vers les voluptés de la vie, s’arrête devant le hideux spectacle des misères terrestres et prêche le renoncement pour lui-même et pour tous, le philosophe grec Epicure constate que les plaisirs ont un cortège affreux de douleurs et il indique à ses amis la voie du salut dans l’absence de peines, dans un plaisir restreint et réduit, négatif, afin de soulager leurs tourments.

Mais n’y a-t-il pas, entre cette sympathie commisérative dans l’ataraxie, le nirvana que préconise Schopenhauer et la véritable mission de fraternité humaine et divine, une sorte de contradiction?

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Qui donc a le droit de déserter le champ de bataille et d’enseigner à autrui la désertion ? Le véritable courage n’est-il pas d’affronter la vie en enseignant le beau risque à courir, en ne renonçant ni pour soi, ni pour les autres, à aucune des joies et à aucune des peines que nous réserve notre état de Dieu tombé, de Roi dépossédé?...

« Il faut mettre en parallèle, disait naguère J-K . Huysmans, Tascétique occidentale, pleine de cris et de crises (celle de Madeleine de Pazzi et d’Angèle de Foligno, tout à fait mystique au fond), et la leur, calme et confiante, dans une pratique de vie terrible.»

Il est exact que ces gens-là savaient terriblement détourner l’orage des voluptés et des vicissitudes. Pour ne pas souffrir, ils souffraient d’une manière farouche. Pour s’évader du réel, ils travaillaient rudement à la conquête de leur idéal.

D’après Pélage, diacre de l’Eglise de Rome, saint Antoine disait : Celui qui demeure au repos dans la solitude se met à couvert de trois dangereux ennemis, l’ouïe, la parole et la vue, et il ne lui reste à combattre que les mouvements de son cœur.

En effet, la solitude est propice, sinon indispensable à l’ascétisme, savoir à la lutte contre l’intelligence et la sensibilité.

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Dans la lettre qu’il adresse à Héliodore pour l’exhorter à la vie solitaire, saint Hiérosme se compare non pas au pilote ignorant la fureur des flots, mais au naufragé. D*une voix tremblante, il avertit ceux qui sont prêts à s’embarquer de se préserver des périls. L’impudicité, c’est Charybde et le plaisir sensuel Scylla.

Qu’on ne s’y méprenne point : il n’est pas seulement question d’éteindre ce que Bourdaloue appelait les honteuses passions. Il ne s’agit pas, quoi que puissent dire certains commentateurs mystiques, d’affaiblir le corps pour augmenter les forces de l’âme.

Il faut se diminuer, s’amoindrir physiquement et moralement. Voilà le but que poursuit avec une sorte de rage calme le Père du Désert.

Donc, c’est un solitaire. Hors de la solitude, déclare Athanase, il est a comme un poisson hors de l’eau ».

Il vit dans le silence. Saint Macaire affirme qu’il importe de mettre un frein à la langue comme au manger. Saint Théon l’anachorète ne prononce pas un mot pendant trente ans.

L’histoire de saint Salaman, d’après Théodore!, est concluante à cet égard. L’excellent saint s’était fait construire une maison au bord de TEuphrate. Il boucha fort soigneusement les portes et les fenêtres. En une fois il recevait par un trou ce qui lui était nécessaire pour toute l’année. Or, l’évêque d’une ville

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située sur la rive opposée, connaissant les vertus du saint, résolut de le faire prêtre. Le prélat réussit à pénétrer dans rhabitation par une ouverture. Il parla devant Salaman des grâces dont Dieu le favorisait, mais il dut partir sans avoir tiré un seul mot du saint et clore l’ouverture.

Les habitants de son pays natal enlèvent Salaman sans qu’il témoigne y consentir ou non. On lui bâtit un logis semblable au sien. Il garde le silence. Mais les habitants de l’autre ville viennent à leur tour, le replacent dans son ancienne demeure. Il garde encore et toujours le silence.

Aussi bien, la parole n’est-elle pas un signe de la pensée, de l’activité? La lutte contre la faim, le sommeil est également nécessaire.

Saint Paul, le premier Ermite, dont saint Hiérosme raconte l’existence, demeure dans la solitude où il vit d’un palmier. Gela est possible, assure le biographe en citant l’exemple d’un ascète qui habita une vieille citerne où il se nourrissait de cinq figues par jour. C’est ce saint Paul, initiateur de la vie solitaire, que saint Antoine cherche dans le désert et qu’il trouve enfin, le corps flétri de vieillesse, les cheveux blancs tout couverts de crasse. Ils causèrent, paraît-il, de l’extrême bonheur d’être déchargé du fardeau ennuyeux de la chair.

Rufin nous raconte sur saint Macaire des choses à

peine croyables. Je cite avec exactitude : il se tenait

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debout sans s’asseoir, — rien de plus précis, — sans s’appuyer sur quoi que ce fût, sans manger un seul morceau de pain, sans boire une goutte d’eau. Le dimanche, il prenait quelques feuilles de chou toutes crues afin de faire croire qu’il mangeait et de ne pas entrer dans une opinion présomptueuse de soi-même. Il n’ouvrait pas la bouche et joignait à cet extérieur silence le silence du cœur. Les plus austères constatent que « c’est un homme qui vit comme s’il était sans chair et sans os ».

Il habitait une cellule absolument obscure et si petite qu’il ne pouvait s’étendre tout de son long. Ce saint était de taille peu élevée, délicat. Il n’avait de la barbe qu’aux lèvres, très peu sur celles d’en haut ; ses extrêmes austérités empêchèrent qu’il ne lui en vînt au menton. Durant soixante ans, il ne cracha pas une seule fois.

C’est encore un saint Macaire qui, pour s’apprendre à dompter la faim, avait imaginé d’enfoncer du pain dans un vase au col très rétréci ; il ne s’alimentait qu’à l’aide de miettes qu’il parvenait à retirer avec ses doigts.

La vie de saint Hilarion, narrée par saint Hiérosme, contient de précieux et piquants renseignements.

Saint Hilarion vit dans le désert, couvert d’un sac. Il mange quinze figues par jour après que le soleil est couché. Et quand son estomac a l’audace de lui faire des remontrances, il le meurtrit de coups en disant :

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« Malheureux animal, je t’empêcherai bien de regimber ». Aussi son corps, observe l’ingénu biographe, devint atténué de telle sorte qu’à peine sa peau tenait encore à ses os.

Il se bâtit une cabane avec du jonc et des herbes marécageuses, puis une cellule large de quatre pieds et haute de cinq, plus basse que lui, mais un peu plus longue qu’il n’est besoin pour son petit corps. — Il ne se coupe les cheveux qu’une fois par an, le jour de Pâques. — Jusqu’à la mort, il couche sur la terre dure. Ajoutons qu’il ne lava jamais le sac dont il s’était revêtu.

De vingt à vingt-et-un ans, il ne mange qu’un peu de lentilles trempées dans de l’eau froide. — De vingtet-un ans à vingt-sept, du pain avec du sel et de l’eau. — De vingt-sept à trente, des herbes sauvages et les racines crues de quelques arbrisseaux. De trente-et-un à trente-trois, et ici je tiens à laisser la parole au biographe lui-même, « il n'eut pour viande que six onces de pain d'orge et un peu d’herbes cuites sans huile » I Et encore il supprime le pain peu à peu. Mais, voyant que son corps s’atténue, de soixante-quatre à quatrevingts ans, il se confectionne un breuvage avec de la farine et quelques herbes hachées : son boire et son manger pèsent à peine cinq onces.

Saint Arsène, lui, en voulait autant au sommeil qu’au ventre. Il passait ses nuits sans dormir et, comme on doit se reposer un peu pour satisfaire à Tin-

firmité de la nature, lorsque le jour approchait, il disait : « Viens ici, mauvais serviteur », puis, ayant comme à la dérobée un peu dormi tout assis, il se levait incontinent. Ce saint ne voulait voir personne. Un solitaire étant venu, il se jette le visage contre terre et Tautre le priant de se relever, il répond : a Je ne me lèverai pas avant que vous ne soyez parti ». Aussi, quand il mourut, Tabbé Poémen le félicita de pleuré pendant cette vie.

Saint Dorothée Thébain demeurait dans une caverne depuis soixante ans quand Pallade, évêque d*Hélénopolis et son biographe, apprit à le connaître. Pallade ne Pa jamais vu ni étendre les pieds, ni se mettre sur le lit pour dormir. Il passait ses nuits à faire des cordes avec de Tessence de palmier. Le pain lui tombait de la bouche tant il était accablé de l’envie de dormir. Pendant la chaleur du midi, il ramassait des pierres dans le désert. c< A quoi pensez-vous, lui dit-on, de tuer ainsi votre corps par des températures insupportables.^ » Et il répondit : « Je veux le tuer, puisqu’il me tue ».

Se supprimer, tel est bien l’idéal du père du désert. Donc, il ne se contente pas de s’abstenir, il se mortifie.

Rappelons-nous les particularités les plus originales et les plus saisissantes de l’existence, d’ailleurs plus illustre, de saint Siméon Stylite.

En morale, les théories, les systèmes ne suffisent

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pas ; pour se prononcer en connaissance de cause, il est essentiel de s'adresser aux hommes eux-mêmes.

Malgré nos préventions ou nos raisons, ce saint Siméon Stylite nous désarme par son air de candeur dans la brutalité de son ascétisme. Et, précisément, l'ascétisme est le contraire de la civilisation,

A treize ans, dit saint Antoine, son disciple, qui écrit sa vie sans craindre de révéler des détails intimes, Siméon entre au monastère de saint Timothée. Il se fait remarquer par l'austérité des mœurs, la rigueur des abstinences.

Un jour, il va puiser de l’eau ; soudain, une idée s'empare de lui. Il s'entoure de la corde du puits et, paisiblement, conte qu'il n’y en a point. Or, voici : cette corde ayant pénétré dans son corps de telle manièrequ'elle le sciait jusqu’aux os et qu’on la voyait à peine, elle lui pourrit toute la chair. Il en sortait une extraordinaire puanteur, des vers tombaient quand il marchait. L’abbé fut prévenu et l’on eut beaucoup de mal à le guérir.

Une autre fois, c’est dans un puits sec qu’il se réfugie et d'où Timothée, heureusement averti par deux visions, le retire.

Puis, Siméon vécut pendant trois années dans une petite cellule et plusieurs autres sur une colonne d’où il ne bougeait point. C'est là que le diable, durant la rigueur du froid, lui fit venir un ulcère à la cuisse qui pourrit de telle façon qu’il en sortait quantité de vers,

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lesquels tombaient sur ses pieds et de ses pieds sur la colonne, et de la colonne à la terre où ils avaient, assure- t-on, le privilège de se métamorphoser en perles.

Siméon mourut sur une colonne haute de quarante coudées. En fait, depuis longtemps, il avait cessé d’exister.

A ces pratiques s’unissent, chez les Pères du Désert, le dédain du savoir, de tout savoir, l’humilité poussée jusqu’à l’amour de la contrainte, jusqu'à Tentier anéantissement de la personnalité.

C’est la traduction, quant au moral, de ces habitudes physiques. On ne souffre, nous dit Rufin dans son troisième livre de La Vie des Pires ^ que lorsqu’on agit par son vouloir. Un anachorète demeurait dans une caverne près d’un monastère. Des frères le contraignirent à manger à une heure qui ne lui était pas ordinaire. Ils lui demandèrent ensuite : a N’avezvous pas eu de peine, mon Père, d’avoir mangé contre votre coutume ? — Nullement, répliqua- t-il, car rien ne me peine, sauf lorsque j'agis par ma propre volonté. P

En présence des ascètes du Désert, il n’y a pas lieu d’analyser des idées, de suivre des raisonnements. Ils ne se livrent en aucune façon à la dialectique, à la

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furie de rargumentation et de la controverse. Ils ne cherchent pas à penser, ils ne pensent pas.

Us se labourent, se réduisent, se détruisent, s’annihilent. N'être que des points aussi minuscules que possible dans Tespace et le temps, telle est leur ambition.

Est-ce prudence, commechezle pur épicurien, qui, parti cependant de l’idée du plaisir, se rend compte bientôt qu’un plaisir stable est impossible si l’on vit conformément aux besoins des sens, à l’intelligence et à la volonté ?

vaut-il pas mieux se servir de cette volonté, comme le philosophe grec, pour éviter la douleur, supprimer les exigences de la chair, ne pas répondre aux appels du cœur et de l’esprit ?

Les Pères du Désert ont compris, eux aussi, l’impossibilité du bonheur : ils évitent les joies de la terre pour éviter les peines. Ils s’efforcent de tuer non seulement les passions, mais la moindre espèce de désir, comme ils fuient la mêlée des désirs humains, des passions humaines.

Quel que soit le degré de relâchement auquel ils se complaisent, il faut pourtant reconnaître en eux des êtres tourmentés du mal de la perfection et de l’infini.

Considérés de ce point de vue, ils ont leur grandeur. Ayant l’intuition de l’infirmité de notre nature physique et morale, ils concluent que l’absolu n’a rien de commun avec cette double nature.

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Nous nous" rappelons maintenant la parole de Tapôtre : « Et il est écrit : j'abolirai la sagesse des sages et la science des intelligents ». Le dédain des connaissances rationnelles, les mortifications et les persécutions, la conscience de sa faiblesse, n'est-ce pas, en effet, une partie essentielle de l'enseignement des apôtres ?

N'est-ce pas le fond même du christianisme qui, s'il ne devient pas une politique, garde aisément sa portée anti-scientifique et anti-sociale ?

Lisez saint Paul. Voyez ses diatribes contre l'œuvre de chair, contre les tentatives pour constituer une science du monde sensible.

Les aphorismes de V Imitation auxquels, même lorsqu’on a perdu la foi, on demeure tenté de confier son angoisse, nous hantent de nouveau.

Nous évoquons encore les saints, les saintes qui faisaient profession de soumettre leurs corps aux plus atroces géhennes, qui s'y vouaient avec délices afin de s’abimer en Dieu : ce Pierre Monoculus qui, à force de pleurer par esprit de pénitence, perd un œil et dit : « J'avais deux ennemis, j'ai échappé au premier ; celui que je garde m'inquiète plus que celui que j'ai perdu », — cette Passidéede Sienne qui se fustige àtour de bras avec desbranches de genièvre ou de houx, inonde ses blessures de vinaigre, les saupoudre de sel, qui rompt la glace d’un tonneau pour s'y plonger, qui couche sur des tessons de verre et s'asphyxie à

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moitié en se faisant pendre, tête en bas, au tuyau d’une cheminée où Ton allume de la paille.

Or, tous ces exemples ne nous autorisent-ils pas à confondre Tascétisme avec la mystique, ou, d’une façon plus générale, avec Tesprit religieux ?

L’ascète de Tlnde, qui pratique le système préconisé par le Bhagavad Gila, le yogui est mouni, c’està-dire solitaire, et sannyasi, c’est-à-dire vainqueur de toute affection. Yoga, précisément, signifie union, et Union avec Dieu. En Dieu le dévot parvient à l’anéantissement.

Les Pères du Désert sont des ascètes, mais aussi des saints. Ils vivent dans l’oraison. Beaucoup, paraît-il, font des miracles. Ils ont été nourris du verbe divin. Ils possèdent la réconfortante espérance des béatitudes infinies de l’au delà. Bref, leur ascétisme a des raisons profondes dans la foi.

Si l’on tente l’explication psychologique de son cas, ne doit-on pas croire, en lui appliquant l’ingénieuse théorie associationniste du plus célèbre utilitariste moderne sur le bien et la vertu , que l’ascète finit par ne plus distinguer le moyen et le but, comme l’avare finit par aimer l’or non plus pour les jouissances qu’il procure, mais pour lui-même ?

D’autre part, il est aisé de découvrir dans la mystique une démarche active de l’intelligence afin de passer, par exemple, de la vie Purgative à la vie Illuminative, et de celle-ci à la \ie Unitive, de joindre le bien incréé.

Albert Keiu. —> L*Épicurisme.

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Elle contient aussi, en maintes circonstances, cette piété douce, cette délicieuse charité qui font la gloire de Tévangélisme véritable.

Rien de cela chez Tascète.

Qu’il soit le fakir qui s’abime en prononçant : oua, omm, omm, ou le Père du Désert qui se ravage, ne mange plus, ne dort plus, ne pense plus, ne veut plus, rien, chez un tel être, ne subsiste d’humain.

L’ascète qui refuse de secourir son semblable est d’accord avec lui- même.

Qu'importe que Schopenhauer recommande la bonté, la pitié, si par sa métaphysique et sa morale il aboutit au nirvana, au néant ?

Il est des jours où nous sommes las des amours fragiles, des pauvres haines, de tous les désirs inassouvis, où nous succombons sous le poids des regrets, des remords, de tous nos deuils pleins de larmes secrètes après les splendides espérances défuntes.

Alors nous rêvons à la mort, ou, du moins, à une espèce d’anesthésie. Alors l’ascétisme apparaît comme un refuge contre la satiété ou le désespoir, dans la pénitence ou l’oubli ; c’est un remède négatif dans le découragement et l’aveulissement.

Il est cruel pour les âmes hautes d’être condamnées à l’imperfection, au relatif, avec la soif de l’infini et de l’absolu.

Est-ce une raison pour supprimer notre nature, si infirme qu’elle soit, sans essayer de la parfaire ?

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Ne faut-il par choisir entre les doctrines d’ascétisme qui mènent à la diminution, à la stagnation, à la négation de l'individu et de la société, et les doctrines de ceux qu’on a appelés à tort ou à raison les « épicuriens», qui ont dû s’éloigner de la théologie, de Tidéalisme stérile pour s’attacher au progrès dans le développement et le déploiement de l’être, dans l’effort du moi pour s’élargir solidairement avec les autres a moi » ?

Malgré la profondeur de notre amertume ou de notre deuil, faut-il dire avec Lao-Tseu, et cette proposition résume assez bien les tendances ascétiques de tous les temps et de tous les pays : « Ce que je crains le plus, c’est d’agir » ?

Si la sagesse, comme l’a constaté Spinoza, n’est pas une méditation de la mort, mais de la vie, si ma vie ne peut être indépendante de celle de la terre, des choses et des hommes, si je deviens meilleur lorsque je sens palpiter dans ma poitrine, dans mon cerveau, dans tout mon être, une humanité plus ardente, ne fautil pas dire au contraire : « Ce que je crains le plus, c’est de ne pas agir, c'est de ne plus agir » ?

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