L’ÉGOISME ET LA MORALE CYNIQUE
Qu'est-ce donc, à partir du xvii® siècle, qu'un de ces épicuriens si aisément discrédités dans une société bien pensante où il est dangereux de ne pas s’en tenir à une philosophie officielle et conventionnelle, à la morale de la tradition?
Pour le vulgaire, c'est un homme qui suit ses penchants, qui, même s'il se donne les apparences de r «honnête homme », est plus ou moins un esprit fort, un libertin, un de ces mécréants que tôt ou tard le feu du ciel atteindra comme Don Juan, épicurien notoire et voluptueux insatiable. Il est vrai que le feu de la terre, allumé par les bourreaux de la pensée libre, avait châtié à Toulouse, en 1619, le philosophe Vanini accusé d’épicurisme et d’athéisme. Cette accusation se renouvelle sans cesse contre les penseurs qui s’efforceront, à l'aide des éléments fournis par la
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nature et la société, de construire une science du bonheur humain.
Le parti des libertins n’était sans doute pas à négliger puisque La Bruyère se voit, à son tour, dans l'obligation de dénoncer les esprits forts et que Pascal, ami du Chevalier de Méré et de quelques seigneurs de bonne compagnie qui ne dédaignaient pas tout à fait les plaisirs, veut convaincre les impies et doit tenir compte de leurs arguments, comme il tient compte de notre faiblesse en faisant appel, dans le fameux pari, à notre intérêt, à nos tendances épicuriennes et utilitaires.
C’est encore le moi k haïssable » qu’il s’agit de purifier avec l'aide de Dieu et de mener à la voie du salut.
Il y a, d’ailleurs, historiquement et philosophiquement, une école épicurienne dont le maître est Gassendi, admirateur enthousiaste du philosophe grec, qui oppose à l’innéisme de Descartes le sensualisme et ne craint pas d’expliquer comment le mérite de nos vertus et de nos actions se mesure d’après le principe de la volupté qui est le bien suprême.
Chez les philosophes du xviii® siècle, surtout, l’empirisme se joindra au goût de la science créatrice du progrès et aux tendances humanitaires. Déjà, pour Epicure, la science qui nous aide à découvrir les vraies causes est la source de notre affranchissement en nous débarrassant de l’épouvante due à la tyrannie des superstitions.
Cependant, Guyau a fort bien montré que Tinfluence de Hobbes est importante à considérer. Or, nous savons que sa psychologie empirique, établie d’ailleurs géométriquement, s’accompagne d’une vaste doctrine politique et sociale. Je n’ai pas à examiner ici le théoricien du De Cive et du Leviathan et sa conception de la monarchie absolue dont les fabricants de systèmes pan germaniques se sont trop bien servi.
Mais il convient de s’arrêter sur les principes psychologiques et moraux que ce puissant écrivain n’a pas manqué de développer avec une singulière hardiesse épicurienne.
(( Que Locke me paraît diffus et lâche, s’écriait Diderot, après avoir lu le traité de la Nature Humaine, La Bruyère et La Rochefoucauld pauvres et petits en comparaison de ce Thomas Hobbes I » C’est là que nous trouvons, en effet, la première forte généalogie des passions. Avec Tadmirable troisième livre de V Ethique, elle inspirera les nombreux écrivains préoccupés d’établir les principes de nos actions. L’homme n’est pas cet animal sociable dont Aristote avait donné la confiante définition. Hanté par Tidée du péché, l’utopiste et piétiste Jean-Jacques Rousseau nous le montrera déformé par une civilisation malsaine. Déjà les premiers épicuriens ne voulaient pas se faire d’illu-
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sions sur les aptitudes primitives de ces êtres qu’on devait considérer d'abord comme toujours prêts à se dévorer entre eux. C’était déjà le fameux aphorisme que Tonne manquejamais de prêter à Hobbes : ((L'homme est un loup pour Thomme » et que, pourtant, ce véhément contempteur de notre nature rehausse en ajoutant tout de suite, dans une préface adressée au Duc de Devonshire, que Thomme est aussi un dieu pour Thomme. Soucieux d'organiser la religion dans un Etat bien policé, mais dépourvu lui-même de mysticité, Hobbes n’insistera pas sur ce caractère divin et gardera dans ses analyses toute sa volonté de réalisme.
Sa conception générale est celle du mouvement venant du dehors et atteignant le cerveau, il crée la sensation d’où naîtra Timage, Tidée. Il est entendu que Hobbes, comme Epicure et les grands utilitaristes, est un sensualiste et qu’il oppose à tout vague intuitionnisme la valeur de l’expérience.
Si le mouvement, au lieu de s'arrêter à la substance cérébrale et de revenir aux nerfs, a poursuivi son chemin et s'est prolongé jusqu’au cœur, il est évident qu’il va favoriser ou contrarier le mouvement vital : voilà l’origine des phénomènes affectifs, le plaisir ou la douleur, Tun qui aide la vie, l’autre qui lui est hostile.
Si Ton regarde le plaisir par rapport à l’objet qui le provoque, nous avons la notion de Tamour, et, dans
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le cas opposé, celle de la haine. D’autre part, la tendance à nous approcher ou à nous écarter de cet objet sera dénommée Tappétit, le désir ou l’aversion.
Ainsi se trouve fixée dans le traité de la Nature Humaine l’origine de nos conceptions et imaginations, comme celle de nos passions. Immédiatement nous avons reconnu le plaisir, ou contentement, ou bienêtre, comme seuls capables de stimuler la vie. Nous savons que certaines choses nous seront agréables, délicieuses ou non. Agissant contre la douleur, le désir sera la base de toutes nos actions ; la volonté elle-même ne sera qu’un dernier désir ou une dernière crainte relativement au déplaisir que l’on attend.
Les diverses passions naissent du désir qui accompagne la force de la vitalité dans chaque être ; ce sont les mouvements vitaux qui produisent, dans leur variété, les phénomènes affectifs.
D’après Hobbés, comme d’après Epicure, il n’y a pas de bien ni de mal en soi. Il y a ce qui nous plaît, qui est l’objet de notre appétit, et ce qui nous répugne, qui est l’objet de notre aversion.
Cette proposition résume, semble-t-il, ce qu’il y a de plus cynique dans l’épicurisme sous ses formes variées, depuis le maître antique dont l’enseignement doit pacifier les esprits et les conduire au bonheur possible, depuis l’âpre intellectualiste qui, partant de la mêlée des forces individuelles et des désirs, c’est-àdire de l’état de guerre, veut nous conduire à la paix
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imposée par la force du Leuia/Zian jusqu'aux modernes théoriciens des éthiques naturalistes qui s'efforcent de faire la part des appétitions acquises par Tindividu et la race.
Cependant Spinoza nous enseigne aussi, au livre IV de Y Ethique^ que le bien et le mal sont relatifs à nos désirs comme la perfection et l'imperfection le sont à notre pensée. Donc pas de bien absolu. Ce Juif panthéiste et mystique, exclu de la synagogue, qui veut réformer notre entendement et nous faire comprendre l’ordre nécessaire des choses en les considérant sous l'aspect de l’éternité, est aussi un utilitaire !
Le désir, par lequel se manifeste notre égoïsme, est ce qu'il appelle la tendance de l'être à persévérer dans son être, et comment concevoir que l’on conserve son être « à cause d'une autre chose que soi-même »?
Le bien revient^ donc à ce que nous savons nous être utile, et Tutile produit la joie causée par la satisfaction du désir, il est lié à Tidée du succès qui s'accompagne du pouvoir de conserver son être, de la puissance, et (( tout cela d'après la règle de l’intérêt propre à chacun ».
Nous voilà revenus à Hobbes qui déCnit à merveille, bien avant Nietzsche, la volonté de la puissance et du succès.
D’après Hobbes, quiconque est dans Tattente d'un plaisir doit concevoir qu’il y a en lui-même quelque pouvoir qui lui permet de l’atteindre.
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C'est avec ces éléments que Hobbes, comme Spinoza, comme La Rochefoucauld, comme Helvetius, comme les psychologues utilitaires et « cyniques » de notre temps et de tous les temps, compose ou plutôt recompose nos passions.
Pour concevoir l’épicurisme moderne, il faut suivre Hobbes dans ses âpres déductions, de même que Ton suivra Nietzsche dans ses aphorismes du gai savoir et 5es visions apocalyptiques des héros dominateurs.
Attachés à leur Convervation, les hommes aspirent sans cesse à la puissance. On tend à une joie plus grande ou, tout au moins, au maintien de celle qu’on possède, qu'on veut s’assurer de plus en plus.
Alors, quelle 'course aux jouissances, aux avantages, aux richesses, aux faveurs, aux honneurs dûs à la supériorité des pouvoirs !
Combien « honorables », c’est-à-dire provoquant de la part de nos semblables les marques et témoignages qui servent à nous honorer, seront comparativement nos excès d’avantages par la force du corps qui donne la victoire, la beauté unie au pouvoir générateur, la bonne fortune, l’autorité, la noblesse, signe de pouvoir chez nos ancêtres, et tant d’autres hiens !
Voici la gloire produite par l’imagination ou la conception de notre pouvoir propre. Comme il nous est doux ! Pourquoi ? Parce que nous le jugeons supérieur « au pouvoir de celui avec lequel nous nous disputons ou nous comparons » .
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Voici le repentir, passion produite par Topinion ou la connaissance qu'une action commise par nous n'est pas propre à nous conduire au but proposé. D'où son efiet qui est de nous faire quitter la route suivie afin d’en prendre une autre menant à la fin qu’on s’est proposée.
Ah ! je conçois que l'on puisse manquer de courage en s'attachant à ces analyses et à ces - définitions qui risquent de tuer le rêve, qui nous ramènent brutalement des régions éthérées, des splendeurs de ridéal, des parfums adorables de la mysticité à la cruauté des êtres et des choses réels, tels qu'ils sont... tels que nous ne voudrions pas qu’ils fussent.
Continuons. Rien de plus impitoyable que cette définition de la pitié, « l’imagination ou la fiction d'un malheur futur pour nous-mêmes, affirme Hobbes, produite par le sentiment du malheur d’un autre ».
De même que son ami Galilée a énoncé les vérités de la nature physique sans s’eflrayer et uniquement parce que ce sont des vérités, Hobbes, qui réduit d’ailleurs la nature morale au mouvement^ formule sans s’émouvoir le pourquoi et le comment de la bienveillance ou charité. Un homme, dit-il, ne peut avoir de plus grande preuve de son pouvoir qu’en se voyant capable non seulement d'accomplir ses propres désirs, mais encore d’assister les autres dans l’accomplissement des leurs.
Les sentiments les plus généreux, les plus fières
l’Épicurisme
attitudes de l’esprit sont ramenés ainsi d’une façon systématique au désir et à Tinstinct de conservation, au mouvement de la vie.
Mais toute la question est de savoir si cet égoïsme, bientôt associé à toutes sortes d’idées, à de nombreux faits de conscience, reste un pur égoïsme, s’il ne contient pas en lui-même, comme la cellule primitive qui se développe, quelque chose qui le dépasse.
On sait que cette théorie de l’égoïsme nécessaire chez l’homme à l’état de nature mène Thomas Hobbes à une conception morale et sociale assez peu flatteuse pour le genre humain. Qu’y a-t-il dans une assemblée de ces êtres réduits à un mécanisme, à un automatisme de force vitale, sinon des appétits, des intérêts, des vanités et par suite un état de guerre?
On sait aussi que, pour aboutir à l’état désirable de paix, Hobbes fait appel à la puissance d’un Etat capable de réfréner tous les instincts, toutes les passions. Quel est, d’après lui, le premier fondement du droit, sinon que chacun défende sa vie et ses membres de son mieux? En l’état de la nature, l’utililé sert fatalement de mesure au droit.
Puisque le droit de tous à tout ne saurait être retenu, il faut que certains droits soient transférés ou abandonnés. D’où les pactes ; et nous arrivons à la conception d’un Etat despotique qui s’incarne en un souverain, car sous la domination d’un peuple il peut y avoir autant de Nérons que d’orateurs à flatter le peuple.
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Je n'insiste pas sur cette conception du despotisme ; d’ailleurs, Hobbes semble vouloir la mitiger par le devoir du gouvernant qui tient en ce principe célèbre : « Le bien de tous est la loi suprême » .
Quel abus sera fait de ce principe si utile à l'état de siège !
D’autres philosophes ont fondé sur une psychologie et une éthique analogues une politique toute différente. Ils ne croiront pas que chaque particulier doive soumettre sa volonté à celui qui possède la puissance souveraine de l'Etat. Gomment pourrait-il englober dans son égoïsme et son intérêt l'égoïsme et les intérêts de tous? Si chacun a des besoins et des droits, la communauté peut assurer la sécurité aux citoyens et la paix désirable aux représentants de la nation : soumis à l’autorité des lois nées de l’intérêt commun, ils seront dans l’impossibilité d’abuser d’une force qui doit être au service de la collectivité.
A l’absolutisme de Hobbes Locke opposera une doctrine plus libérale.
Il en sera de même des grands écrivains utilitaires. L'auteur du De Cive et du Leviathan, spectateur de féroces luttes religieuses et politiques, élevait son épicurisme beaucoup plus haut qu’à la félicité du voluptueux ou même d’un philosophe délicat.
Les grands écrivains utilitaires du xviii® siècle, les Encyclopédistes, les physiocrates, auront surtout le souci fervent du bonheur public, du bien-être et
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du progrès dans la nation et l’humanité ; ils s'écarteront d’une théorie moyenâgeuse de l'Etat pour devenir les hardis champions des réformes administratives, politiques et sociales.
La Rochefoucauld, lui, ne se targue pas d'être un réformateur. Ce grand seigneur veut montrer qu'il n'est pas dupe de toutes les apparences. Auprès des dames dont il est amoureux et de quelques raffinés qui font les délices de THotel de Rambouillet, il s'applique à dire le vrai, à formuler le secret du cœur et de l'esprit.
Ce n'est plus seulement Fépoque où le berger Céladon parcourait avec déliquescence quelques régions de la Carte du Tendre ; c’est le vaste domaine des passions terrestres qu’il s’agit d'explorer. Négligeant volontiers, comme on l'a remarqué, les grandes routes, La Rochefoucauld s’appliquera à en suivre obstinément tous les sentiers.
Ce duc qui avait fait la guerre, noué et dénoué l’intrigue, ce frondeur de marque savait parfaitement bien son monde.
Déjà le vieil Epicure s'était efforcé de prouver l'identité de l’intérêt avec ce qu'on appelle devoir et vertu.
Non sans une politesse réservée et très aristocratique, qui n'exclut pas quelque profonde mélancolie, La Ro-
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chefoucauld reste un maître exquis et parfois terrible dans Tart et la science de Tépicurisme.
« Tout le monde, observe Fauteur des Maximes dans un entretien avec le Chevalier de Méré, veut être heureux ; c’est le but où tendent toutes les actions de la vie. Je crois que dans la morale Sénèque était un hypocrite et Epicure était un saint.))
A son tour, et définitivement, La Rochefoucauld dénonce Tamour de soi-même et de tout pour soi, cet égoïsme fondamental qui est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions, qui vit partout et qui vit de tout. Jamais, jusqu’à la mort, cette chose épouvantable que l’on n’ose pas, comme le soleil, regarder en face, jamais le moi, même quand on pense qu’il quitte son plaisir, ne peut y renoncer, il ne fait que le suspendre et le changer.
Après Epicure, après Hobbes et Spinoza, avec Montaigne et Pascal, nous ne pouvons plus nous méprendre ; il ne peut rien y avoir de vague, de trouble et d’indéterminé comme ces notions de hien et de mal sur lesquelles les moralistes hypocrites ou naïfs, les hauts prédicateurs de vertus dissertent si aisément, avec tant de grandiloquence, avec le désir de paraître les archétypes de l’héroïsme « moral ».
Ayant aimé, haï, connu le règne dominateur du désir et de l’ambition, l’ayant découvert aussi chez les autres, même sous le masque de l’indifférence, de la dévotion et de l’humilité, cette vertu cependant si
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chrétienne, M. de La Rochefoucauld ferme la porte de son cabinet de travail à ses domestiques et, pour satisfaire à la mode comme aux exigences de son bel esprit, il s'installe dans son laboratoire élégant et subtil d'idées afin de démontrer que les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons dans la composition des remèdes.
Mais qu'est-ce donc, d’ailleurs, que les vices et les vertus ? L'un des plus grands épicuriens de tous les temps, qui fut aussi :un grand apôtre de la justice. Voltaire, admirateur de ce La Rochefoucauld, dont tout le monde sait par cœur les Maximes, n'a-t-il pas remarqué que l'amour-propre, sentiment naturel à chacun, instrument de notre conservation, n’est pas une « scélératesse » ? Or, c’est lui qui est à la base de tout de qu’on" appelle vice et vertu, suivant l'intérêt que l’on a sans doute à les dénommer ainsi.
Lorsqu'on fait l'analyse d’une substance complexe, on s'aperçoit souvent qu'un élément à peine discernable possède une action prépondérante.
La Rochefoucauld, à une époque où le moi subconscient, subliminal, n'était pas encore soupçonné, avant les perceptions insensibles de Leibnitz, excelle à déterminer la part des impulsions secrètes et nocturnes de l'ame. Il parvient à les isoler, à montrer leur rôle dans le mécanisme général de nos passions.
En outre, de même que Spinoza, il conçoit les différenciations produites par les idées, les sentiments
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associés à celui qu'il considère et parvient à définir.
Nous partons donc de cet amour-propre toutpuissant qui nous rend à jamais idolâtre de nousmêmes.
Il faut contempler sans émoi le flux et le reflux de ces vagues, cette mer de Tégoïsme et de Tintérêt où les fleuves des vertus se perdent inévitablement.
Que sommes-nous, sinon des séries ininterrompues de passions qui se succèdent? La ruine de l’une contribue à la naissance de l’autre.
Les individus les plus divers se ressemblent parce qu’ils ont en commun cet amour-propre d’où naît l’orgueil. La nature a eu l’amabilité de nous en gratifier pour nous épargner la douleur de nos imperfections.
Y a-t-il du désintéressement dans la générosité ? Non. Elle s’en sert pour aller plus vite à un plus grand intérêt. Mais la magnanimité est un noble effort de l’orgueil ? Assurément. Quel est son rôle, cependant ? De rendre l’homme maître de lui- même pour le rendre ensuite maître de toutes choses.
L’univers intellectuel et moral ne tardera pas à nous sembler uniquement peuplé « de mines et de masques». Oui 1 Mais nous sommes au temps de la Fronde. Que de fois ne l’a-t-on pas répété ! La Rochefoucauld, ce parfait honnête homme, n’aurait pas demandé mieux que de jouer son rôle auprès des Riche-
Albert Kbim. — L’Épicuriime. 4
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lieu et des Mazarin et il essayera de s*en consoler assez mal en acceptant des titres et des charges. Et puis, il a des accès de goutte, et la goutte prédispose, dit-on, à la misanthropie. D’ailleurs, il finit par ne plus sourire à cette fameuse comédie humaine que d’autres, pour se consoler, essayent de peindre avec un pittoresque relief en accusant la bouffonnerie qui rend peut-être la perversité moins odieuse.
Et voici les définitions acerbes qui mettent à nu toutes les plaies. Nous voici tous avec notre faiblesse devant la louange et la flatterie où se complaît notre amour-propre. Nous haïssons ceux qui nous ont obligés. Nous pouvons être cléments, il est vrai, mais c’est par politique, par paresse, par crainte. Ne nous dissimulons rien non plus de ce que la fortune peut ajouter à notre mérite. On sait combien La Rochefoucauld a de talent aigu pour nous dépouiller de nos oripeaux d’héroïsme stoïque, pour ramener la modération, la constance, comme la sincérité et même l’amitié, aux sentiments intéressés.
Gomment s’arrêter sur cette pente ? Pas de grâce, même pour les afflictions, même pour les larmes ! Nous nous pleurons nous-mêmes en pleurant la perte d’une personne qui nous est chère ! L’ami de la marquise de Sablé et de la duchesse de Longueville a dû voir souvent des larmes qui n’avaient que de petites sources, qui coulaient et se tarissaient facilement. Il est charmé sans doute de se sentir méchant, de se venger ainsi
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des petites perfidies, des multiples trahisons féminines.
Qu*il y a-t-il de vénérable s’il n’y a pas de sincérité, pas d’effusions, pas de larmes vraies, rien que de l'hypocrisie, des faux-fuyants, rien que de la ruse pour dissimuler l’avidité de notre moi ?
Sera-ce la bienveillance, la sympathie, ces faits donnés cependant et dont certains réalistes anglais se serviront pour reconstituer sur des ruines l’édifice d’une moralité nécessaire ? Point du tout. La justice elle-même n’est le plus souvent « qu’une vive appréhension qu’on ne nous ôte ce qui nous appartient ». Quand nous respectons les intérêts du prochain, ce sont les nôtres que nous voulons défendre. Combien habile est la probité ! combien intéressée la justice ! Quant aux juges, ils pratiquent la justice par ambition, par (( amour de leur élévation » .
Si ces analyses sont impitoyables, n’est-ce point parce que La Rochefoucauld n’a pas été seulement un moraliste, c’est-à-dire un écrivain qui peint des mœurs, définit des caractères, mais qu’il a érigé un véritable système d’épicurisme ? En réalité, ce grand seigneur méprisait les plaisirs vulgaires. Las des fonctions, il s’était attaché aux plus grands plaisirs de l’esprit dont l’un des principaux devait être sans doute d’établir cette généalogie vigoureuse et complexe des passions qui tiennent les unes aux autres. Ne devait-il pas être le premier écœuré de la bassesse ou de la cruauté dans
le spectacle des agitations humaines ? Qui sait même si parfois la misère et Tinfamie ne trouvèrent pas en lui un censeur animé de philanthropiques intentions ? U J'espère, écrit- il à de Scudéry, que la clémence viendra à la mode et que nous ne verrons plus de malheureux. »
Ne plus voir de malheureux !
Même si la justice et la charité se ramènent par une analyse féroce à Tintérêt et à Tégoïsme, nous passons de la psychologie épicurienne du plaisir à la morale du bonheur pour chacun et pour tous.
Nous ne pourrons plus nous arrêter à cette pars destruens d*une philosophie qui tente de ramener à la sensation tous les phénomènes de l’esprit et au plaisir du moi tous ceux de la vie aflFective.
Cette histoire naturelle de l’homme, avec ses penchants, ses passions, ses instincts, sa frénésie animale de conquête que ni Hobbes ni La Rochefoucauld n’ont achevée dans leurs systématiques analyses, que notre civilisation ne nous montre pas sous un jour moins sombre, quelle doit être son utilité?
Nous devons nous efforcer de connaître les hommes tels qu’ils sont pour mieux concevoir ce qu'ils pourraient, ce qu’üs devraient être. Leurs qualités et leurs
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défauts, intéressants par eux-mêmes, le sont bien davantage par rapport à ceux d’autrui.
Nous sommes en présence non plus seulement d’un moi abstrait dont nous essayons d’expliquer les actes en les ramenant, avec toute la sérénité du savant impassible, à des éléments primordiaux, mais d’un nombre infini de moi, munis d’appétits analogues (c’est connu) et il s’agit de déterminer leurs rapports. Sont-ce des forces déchaînées dans l’état de nature et de guerre? Parmi tous ces êtres qui doivent nécessairement par l’intérêt, par l’utilité, se grouper, constituer une existence en commun garantie par des habitudes, des contrats et des lois, n’y a-t-il que des bêtes féroces et sanglantes ?
11 est peut-être plus prudent pour éviter les amères désillusions de partir d’un tel pessimisme ou, tout au moins, de se rendre un compte exact, en véritable moraliste politique, des besoins du genre humain, comme de son exacte capacité.
Alors, on lui demandera en général et en particulier ce qu’il est susceptible de donner, et pas davantage. Il vaudra mieux être agréablement surpris des plus fières et louchantes vertus que de les attendre en vain.
Au lieu de se battre comme Don Quichotte contre des moulins à vent pour essayer de sauver la veuve et l’orphelin, au lieu de voir partout de sublimes paladins, au lieu de rêver comme Alceste une humanité
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pure, sans tache, et de la trouver toujours ignominieuse et corrompue, il est sans doute plus sage de la prendre pour ce qu’elle est, c'est-à-dire susceptible de bien ou de mal et même, comme Philinte, de n’être pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé Que de voir des vautours affamés de carnage.
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.