‹ L'épicurismeChapitre 4 sur 11 · ET LA MORALE POLITIQUE · texte numérisé non relu

ET LA MORALE POLITIQUE

J*ai tenté naguère la réhabilitation d’Helvetius (i), et je ne le regrette pas.

Ce ne fut ni un éloge, ni une apologie, mais la révision patiente et, en somme, paisible d'un procès.

Bien que Tauteur de V Esprit et du Traité de V Homme ait dénoncé Tambition politique et le* fanatisme des prêtres de l’ancien régime, bien qu'il apparaisse dé-

(i) V. HelveliuSy sa Vie et son Œuvre, d’après ses ouvrages, des écrits divers et des documents inédits. — Notes de la main d'HelvetiaSj d’après un manuscrit inédit, (Alcan, 1907) — Helvetius (Collection des plus belles pages. Mercure de France], J’y ai puisé à plusieurs reprises dans ce chapitre en reprenant, quand cela m’a paru nécessaire, les formules les plus signifîcacatives. Certains écrivains m’ont fait des emprunts beaucoup moins justifiés.

l’épicurisme

sonnais comme le véritable fondateur de l’utilitarisme moderne et que l’on jette volontiers le discrédit sur toutes les doctrines épicuriennes, elle fut accueillie favorablement par les critiques et les lettrés, par les esprits les plus divers.

Je m’étais efforcé d’avoir recours à tous les documents, — ils étaient nombreux et, certes, j’ai pu en omettre, — qui devaient servir à ma tâche d’historien. Comme je l'expliquais alors, je voulais reconstituer, en cette tentative de biographie psychologique, la vie intellectuelle d’un auteur mal connu et méconnu.

Malgré mes erreurs, je pense y avoir réussi.

Une pétition fut adressée alors, sous les auspices de M. J. Ernest-Charles, au Conseil Municipal de Paris pour qu’il restituât à la rue Sainte- Anne le nom de rue Helvetius.

On y disait notamment : « En donnant à la rue Sainte-Anne le nom de rue Helvetius vous respecterez les traditions réelles de la France moderne. Et nous nous persuadons que cette considération n'est point faite pour vous arrêter. Le grand philosophe Helvetius habita un hôtel de cette rue. C’est là qu’il travailla. C’est là qu’il exerça son influence. C’est là qu’il mourut. Un arrêté du Conseil Général de la commune du 21 septembre 1792 donna à la rue Sainte-Anne le nom de rue Helvetius. Vous n'avez certainement pas oublié. Messieurs, vous nous per-

l’intérêt et la morale politique 67

mettrez cependant de vous rappeler que la décision fut provoquée par une pétition de Ph. A. Gouvelle ainsi motivée : cc Le Livre de \* Esprit a le premier posé le principe de la véritable vertu ; elle consiste, suivant lui, à modeler ses actions et sa vie entière sur l’intelligence de l’ordre social, sur l’amour des hommes, sur l’amour de la patrie, sur le besoin de l’intérêt commun. Il la définit : le sacrifice que fait l’individu au bien du plus grand nombre ; c’est la vertu des philosophes et des républicains. »

On rappelait ensuite les conditions bizarres dans lesquelles, après i8i4> le nom de rue Sainte-Anne usurpa le nom de rue Helvetius. Le premier empire avait jugé bon que le nom d’une rue fût attribué à celui d’un des plus hardis philosophes du xviii* siècle. Ce nom serait resté à la rue sans l’intervention de Madame de Genlis, « vieux bas bleu décoloré par les orages de sa vie, qui, sur le tard, était tombé dans la dévotion (i) J>.

de Genlis écrivait à un de ses amis : « Je demeure maintenant... dans la rue jadis appelée Sainte- Anne et que les fiacres, par une moitié de vieille habitude, appellent aujourd’hui rue Saint-Helvetius. Voilà une singulière canonisation... )) Et puis, on trouve dans fes Mémoires : « Nous allâmes nous établir dans un très bel appartement rue Helvetius, et avant la

(i) Le Censeur (12 octobre 1907)

l’épicurisme

Révolution rue Sainte-Anne. J’ai eu la satisfaction dès le lendemain de la Restauration de faire effacer dans cette rue le nom du philosophe et d‘y rétablir celui de la Sainte. M. de Charbonnières, mon ami, Tétait aussi du Préfet de Paris ; ma première pensée, au moment de la rentrée du roi, fut d’exprimer à M. de Charbonnières le désir que j’éprouvais de voir bannir Helvetius de notre rue, M. de Charbonnière obtint sur le champ cette grâce. »

Cette pétition resta sans effet. Mais, après mes travaux, on consacra plusieurs ouvrages ainsi qu’un nombre important d'articles, dans les journaux et les revues, à Helvetius, à Thomme et au penseur. On s’intéressa volontiers à sa vie, à ses écrits, à ses idées et à son rôle dans l’histoire des idées.

J’ai donc Timpression très nette que je ne me suis pas trompé en m’attachant à reproduire les traits essentiels de ce personnage très significatif. Il demeure intéressant de considérer son œuvre et son caractère si Ton veut interpréter équitablement la doctrine épicurienne.

Qu’on me permette de rappeler ici les conclusions de mes livres sur Helvetius. Je m’étais efforcé à la fois de donner aussi souvent que possible la parole à l’auteur que j’étudiais, à le représenter, en joignant aux ressources de l’érudition celles de l’évocation et de la sympathie, sous son véritable jour sans commettre la faute de ne pas reconnaître ses erreurs ; j’y insistais môme volontiers.

l’intérêt et la morale politique 59

Helvetius était obligé, comme je le disais alors, de semer des fleurs sur les vérités les plus épineuses. Son ambition était haute. Il ne s’agissait nullement, au fond, de rabaisser Thomme en faisant de lui un animal pervers et dégoûtant, mais de créer une science, celle des mœurs, la physique à la fois expérimentale et déductive des faits moraux.

Il faut reconnaître ce que le xix® siècle, probablement beaucoup moins absurde que ne le croit M. Léon Daudet, avec son Auguste Comte, son Taine, son Renan, comme avec son Claude Bernard et son Pasteur, doit au xviii*. Quel fut, en réalité, le rôle d’un Fontenelle et d’un Voltaire, d’un Buffon et d’un Montesquieu, d’un Diderot, d’un Helvetius et de toute l’Encyclopédie, sans parler de Jean-Jacques Rousseau, de d’Alembert et de Lavoisier, sinon d’instaurer des disciplines nouvelles en les dégageant des conceptions lliéologiques et a priori^ et avec la constante préocupation d’être « utiles » ?

Si l’on aime la vérité, comme Taimait Helvetius, il faut répéter qu’il péchait à la fois, comme la plupart des auteurs de son temps, par un excès d’idéologie, une composition lourde et complexe. Ne sommesnous pas encore à l’époque où l’on condamnait le Chevalier de la Barre, Calas et Sirven ? Je ne pense pas que le despotisme et le fanatisme aient tout à fait disparu de notre humanité souffrante ; il y a encore des formes de la tyrannie et de l’esclavage. Mais que

l’épicurisme

de choses un Helvetius avait à dire, à prouver I Cette lutte contre les préjugés, cette affirmation de Tidéal nouveau, cette volonté du libre examen et de la justice sociale, lorsque Ton n’avait ni la liberté de la parole, ni la liberté de la presse, n’étaient pas encore vieux jeu.

Il était souvent malaisé de dégager du fatras encyclopédique et des digressions trop copieuses l’âpre analyse du moraliste et la généreuse tentative du philosophe politique. Psychologue, poète épicurien, idéologue, économiste, philanthrope et précurseur de la Révolution, Helvetius peut être considéré à des titres divers. Mais je crois avoir démontré que ce disciple de Locke et de Hobbes, ce continuateur systématique de la Rochefoucauld orienta sa pensée de plus en plus vers un but défini, vers un but pratique et social.

Donc, Helvetius m’apparaît comme un type largement représentatif de notre xviii® siècle français. La physionomie pittoresque de ce philosophe symbolise d’une manière étrange et frappante les tendances de cet épicurisme utilitaire qui ne saurait s’arrêter à une interprétation stérile de notre égoïsme, de nos passions, et qui veut les diriger au bien public, qui a la foi ardente, en quelque sorte religieuse, de l’humanité.

l’intérêt et la morale politique 6l

11 fallait, dans ce qu'on peut appeler le cinématographe de son existence, passer du jeune et bel épicurien qui aime l’amour et la gloire, du brillant et séduisant Helvetius de Drouais et de Van Loo à cet Helvétius plein de sarcasmes ou même d’indignation et de dégoût que Caffieri nous a représenté.

Nous avons montré que Claude-Adrien Helvetius, fils du médecin de Marie-Leczinska, appartenant à une famille de savants, continua une tradition de savoir pratique et positif, d’audace intellectuelle et aussi de noble générosité.

Il poursuit le bonheur dans les joies de la nature et celles de Tesprit. Peu à peu, il ne les séparera plus d'un amour sincère des hommes et de Téquité. Nous ne lui reprocherons pas, comme Damiron dans son Mémoire sur Helvetius, d’avoir vécu d’abord dans un monde curieux et frivole. Nous avons essayé, au contraire, d’évoquer ce monde où l’on danse, où l’art et l’amour sont faits de grâces friponnes, où les gentilshommes à perruques poudrées déclament avec emphase les lieux communs sur la vertu, la mythologie et l’astronomie, où les petits abbés circulent dans les boudoirs, où les dames mettent des mouches et accentuent le charme des fossettes, où l’on attaque et se venge par des couplets et des rimes scandaleuses, où les amants invoquent toutes les divinités de l’Olympe dont Boucher, Watteau et Fragonard flattent les nudités chatoyantes.

l’épicurisme

Il était nécessaire de définir le milieu où se mouvait Helvetius, riche, fermier général à vingt-trois ans. Fontenelle avait mis la plurarité des mondes à la portée des marquises ; tout l’esprit de Voltaire se disséminait dans ces fameux salons, où, sous le firmament des plafonds peints et des glaces indiscrètes, se concentraient les découvertes de l’intelligence et les murmures de la passion. M. de Malesherbes s’oubliait à brûler des papiers sous le nez de ses visiteurs. Les revendications humaines s’unissaient à la dialectique souple du marivaudage. . On mettait du sentiment dans les ritournelles, des idées dans l’épisode grivois. Comment, dans une telle atmosphère, jeune, svelte, beau et bien fait, Helvetius n’eût-il pas été un épicurien ? Mais il joint tout de suite aux délices de la vie amoureuse et mondaine les voluptés de la pensée. Les plus amers censeurs de sa doctrine ont rappelé avec l’intention de montrer un abîme entre ses actions et ses idées quelques traits charmants de son caractère. Sa générosité était parfaite, d’une délicatesse infinie ; elle ne permettait pas à ce Mécène de s’irriter contre ceux qui lui faisaient la grâce d’accepter ses bienfaits.

Le fermier général, avide de réformes, s’indignait des abus ; au spectacle des iniquités, ce lettré ne s’endormait pas dans un fade optimisme. La misère des humbles surchargés d’impôts le révoltait et il faisait le magnifique rêve du bonheur pour toute la nation.

l’intérêt et la morale politique

L’hôte bienveillant du célèbre salon de la rue Sainte- Anne où Helvetius, née de Ligneville, partageait son libéralisme volontiers révolutionnaire, le sage de Voré et de Lumigny dont j’ai tenté, après Saint- Lambert, d'éclairer la figure expressive de philosophe « sensible », ne font qu’un avec le philosophe de TjE^pr/L

On aimerait s’attarder encore sinon auprès du poète, du financier, du maître d’hôtel de la Reine dans sa vie galante, intellectuelle et mondaine, du moins auprès de cet Helvetius qui, hanté par l’idée du bien public, voyait avec désespoir la France en proie à toutes les calamités. Alors, le bel esprit, le moraliste aigu et sarcastique, le politique sagace et parfois brutal était devenu essentiellement un citoyen.

Le pamphlétaire du livre posthume De tMomme dénonce avec virulence les crimes du fanatisme. Mais Helvetius, à l’égard des individus, était bon, indulgent. En réfléchissant aux origines et au développement des hommes et des sociétés, il avait saisi dans les sources mêmes de l’existence la légitimité du moi de chacun ; il avait donc les plus grands égards pour lamourpropre de tous. En étudiant l’idée de bien et de mal, il s’était aperçu qu’on n’est pas méchant volontairement, mais par ignorance. 11 ne croyait pas, a remarqué le marquis de Ghaslellux, dans son Eloge d*Helvetius, qu’il y eût d’esprit faux par lui-même, mais que toutes nos méprises viennent d’une ignorance due à la paresse ou à la passion.

l’Épicurisme

C'est pourquoi il disait à ceux qui avaient persécuté l’audacieux auteur de V Esprit : « Gela n'est pas de votre faute », il envoyait des secours anonymes à un ancien ami, le Père Plesse, qui par faiblesse, sans doute, l’avait trahi, et qui était vieux et malade.

Servie par une rare puissance de sincérité, une opiniâtre faculté d'analyse, son intelligence, s’étendant à la compréhension de tous les besoins comme à l'enchaînement des causes et des effets dans cette science de la morale, cette physique des mœurs qu’il voulait instituer, avait fini par s’unir à la pitié, à se confondre avec l’amour.

Stendhal, ce grand épicurien soucieux d'analyser toutes les passions dérivant de l'amour et de l’amour de soi et qui regrettait de n’être pas le seul à connaître Helvetius, écrivait un jour que l’auteur de VEsprit^ « le plus grand philosophe qu’aient eu les Français, lui avait ouvert la porte de l’homme à deux battants ». Un autre jour, il remarquait avec beaucoup d'esprit que le philosophe commit la petite maladresse d'appeler son principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir.

Evidemment, agir par plaisir, suivant son bon plaisir, cela ne manque pas de quelque saveur. On convient volontiers que la recherche du plaisir n’est

l’intérêt et la morale politique

pas étrangère à Faction. Mais agir par intérêt ! Quelle bassesse ! De même que personne ne se plaint de son jugement, personne ne semble vouloir consentir à agir par intérêt. Tant il est vrai que pour être bien considéré, il est essentiel d’être ou de paraître sans cesse un « altruiste » désintéressé.

Dans les Noies de la main d^Helvetius, beaucoup plus encore que dans ses poèmes, le philosophe pénétré de Locke se joint tout de suite à l’épicurien amoureux, à Tutilitaire, à l’idéologue, au futur « sociologiste », en même temps qu’à un écrivain aisément paradoxal, mais à l’imagination éclatante comme celle de Bacon ou des Orientaux. Il glorifie Famour et le désir, il exprime déjà la puissance de Famour comme moteur des gestes sociaux, mais il se montre aussi fort préoccupé des progrès de la science dont le déterminisme s’impose à sa pensée, des bienfaits de l’expérience, d’une critique de l’esprit susceptible d’établir l’influence néfaste de l’erreur, des préjugés, de Fignorance.

Bannissant la métaphysique, se tenant à l’écart des conceptions théologiques, il constate qu’Epicure est le seul des anciens qui humanisa la vertu philosophique et, soucieux d’expliquer tous les cas possibles de morale avec l’amour-propre, il envisage une espèce de mathématique possible des plaisirs en vue de sa félicité personnelle et de la félicité universelle. Cette intéressante conception d’Helvetius, qui ne songeait pas seu-

Albort Kkim. — L’Épicurisme, 5

l’ÉPICURISMÇ

lement k cataloguer et à équilibrer les plaisirs personnels, mais encore à « calculer les probabilités pour le bonheur des hommes n, sera celle du plus considérable de ses disciples, le moraliste utilitaire et légiste Bentham.

Deux vers de Lucrèce, le hardi poète, dont Tépicurisme se drape dans une majestueuse et ardente humanité, forment Tépigraphe du hardi livre de YEsprii qui valut à son auteur la condamnation du pape, de TEglise, du Parlement et de la Sorbonne, alors facul las theQlogia3.

Quelle est la nature de Thomme, quelles sont ses tendances fondamentales ? La science de l’homme est le chapitre préliminaire, indispensable, de la science politique et sociale.

Insuffisante, artiftcielle, lorsqu’elle n’est qu’un sensualisme appliqué à la connaissance, dépourvue surtout des ressources qu’offrent les associations combinées d’états de conscience et les recherches physiologiques, cette psychologie devient ample et fort instructive en s’étendant à l’étude du moi dans ses diverses manifestations.

Comme celui d’Epicure et de Hobbes, répicnrisme d’Helvetius est fondé sur la table rase et sa politique s’appuie sur une physique expérimentale des faits morau)^.

Nos faux jugements sont l’effet de nos passions ou de notre ignorance. Lçs passions produisent l’illusion

l’intérêt RT LA MORALE POLITIQUE

dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement où elles nous plongent. De là, les superstitions et le despotisme, les tyrannies et les iniquités.

Les passions, germes d’une infinité d’erreurs, sont aussi la source de nos lumières. Voilà un thème important de tout épicurisme ou utilitarisme moderne. Le réquisitoire contrôles néfastes préjugés s’unit constamment à une exaltation de la vie,

Il faut bien comprendre, d’après Helvetius, que l’intérêt préside à nos jugements : chaque particulier juge des choses et des personnes par l’impression agréable QU désagréable qu’il reçoit d’elles. Le public, assemblage de tous les particuliers, ne prend donc que son utilité pour règle de ses jugements.

Ne restreignons pas, du reste, comme le vulgaire le fait communément, la signification de ce vilain mot intérêt au seul amour de l’argent. Ne convient-il pas de l’appliquer à tout ce qui peut nous procurer des plaisirs et nous soustraire à des peines ?

En tout temps, en tout lieu, l’intérêt personnel dicte le jugement des particuliers, l’intérêt général celui des nations. L’univers physique est soumis aux lois du mouvement, l’univers moral l’est à celles de l’intérêt.

11 en est de même pour les idées que pour les actions ; nous les prisons d’autant plus qu’elles nous sont plus utiles. Nécessairement, nous n-estimons que nous dans les autres. Le moraliste amer mul-

l’épicurisme

tiplie les exemples, non sans une cruelle volupté. La duchesse de la Ferté disait un jour à M™® de Staal : a II faut Tavouer, ma chère amie, je ne trouve que moi qui aie toujours raison ». Voilà pour la société mondaine. Voici, d’après l’apôtre de la tolérance, pour l’importance politique de ce fait : le bonze, le bramine, le prêtre, le grec, l’iman, l’hérétique assurent qu’ils ont raison.

Ainsi, selon les formules d’Helvetius, l’esprit considéré par rapport à un particulier n'est que Fassemblage des idées intéressantes pour lui. Pour une petite société, la probité n’est que l’habitude plus ou moins grande des actions particulièrement utiles à cette petite société.

Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est impossible d’aimer le bien pour le bien?... Les hommes sont méchants! Le moraliste politique répond : Non. Ils sont soumis à leurs intérêts, et l’on ne changera pas ce ressort moral. Au lieu de se plaindre de la méchanceté humaine, il faut se plaindre de l’ignorance des législateurs.

Le problème ardu est précisément de passer des intérêts particuliers à ce qui fait la justice, la vertu, le bien public, c’est-à-dire à l’intérêt général. Il est malaisé d’éviter l’ascendant des sociétés particulières. On aperçoit difi&cilement le crime où se trouve l’utilité. Peu de gens sont capables de sacrifier leurs sentiments au principe de l’utilité générale. C’est

l’intérêt et la morale politique

cependant sur cette boussole qu’il faudrait nous conduire. Tel est le fondement de toutes les législations. En effet, dit Helvetius, la postérité juge les hommes non d’après leurs défauts ou leurs qualités particulières, mais d'après leurs talents par rapport au public.

Revenons aux passions.

Ce sont les passions qui fixent notre attention sur l’objet de nos désirs et nous le font considérer sous des aspects inconnus aux autres hommes. D’où la supériorité d’esprit des gens passionnés sur les gens seulement sensés.

La passion ardente pour la gloire enfante l’enthousiasme fécond en découvertes.

Assurément, si l’humanité doit l’élévation de l’âme, les découvertes des sciences et des arts à a ce feu céleste qui vivifie le monde », elle lui doit aussi ses vices et la plupart de ses malheurs. Les moralistes ont-ils, pour cela, le droit de condamner les passions et de les traiter de folie? Folie respectable, en tout cas, que la sublime vertu.

Mais quelle est l’origine des passions ? L’homme est capable de recevoir des impressions de plaisir ou de douleur selon qu’il satisfait ou non à ses besoins. C’est un fait donné sur lequel Helvetius, ne se contentant pas, comme La Rochefoucauld, d’établir le mécanisme

t'éPÎCURlSME

des seiitittients dérives de l’amour de soi, fonde sa doctrine du bonheur légitime à réaliser dans la vie en société.

Il s’agira de démontrer que dans des passions telles que Tavarice* l’ariibition, l’orgUeil, Tamitié, dont Tobjet paraît le moins appartenir aux plaisirs des sens, c’est cependant toujours la douleur et le plaisir physiques que nous fuyons ou que nous recherchons.

Helvetius va s’acharner à cette réduction si aisément paradoxale, subversive et contraire à certaines aspirations apparemment spontanées.

La crainte excessive des maux attachés à l’indigence est la cause de la contradiction qU’Oii remarque entre la conduite de certains avares et les motifs qui les font agir. L avarice peut se ramener à l’effet immédiat de la crainte de la douleur et de l’amoür du plaisir physique.

L’ambition naît du désir de se soustraire à la peine, de s’assurer ses besoins, les cotnniodités de la vie, etc... Les hommes désirent les richesses et les dignités parce qu’ils aiment les plaisirs.

N’oublioUs jamais de saisir le rapport des passions ou des besoins. Chez les sauvages exposés à des famines affreuses, la faim produit des idées, les combinaisons de leurs esprits les conduisent aux ruses de la chasse et de la pêche. Dans les nations policées, l’amour des femmes (et l’on sait l’importance qu’Helvetius avant Stendhal, avant Schopenhauer, avant

l’intérêt et la morale politique 7!

Fotirier, avant Littré et tant d’autres, donne aüx désirs et en particulier aux désirs sexuels) est tin ressort primordial. « En ces pays, dit Helvetiüs, ramour invente tout : la magnificence, la création des arts de luxe sont des suites nécessaires de Tamour des femmes et de Eenvie de leur plaire. Le désir même qu’on à d’en imposer aux hommes par les richesses n^est qu’un nouveau moyen de les séduire. »

On saisit bienj ici, d’une part les rapports entre l’amour et l’ambition, et^ de rautre> entre le sensualisme épicurien et la civilisation.

De même, l’orgueil (et nous poursuivons dé noü^ veau cette analyse inexorable) n’est point dû aü désir qu’on a de s’assurer de son mérite, mais aux avantages que cette estime procure.

Mais la sensibilité physique est-elle aussi le germe productif de l’amitié, ce pur et délicat sentiment* célébré avec tant d’émotion par tant d’écrivains? Helvétius va aussi loin que La Rochefoucauld. Lui quia été si évidemment un ami parfait, d’un commerce sûr, semble s’être donné comme mission d’imposer silence à son cœur. « Nulle amitié, déclare-t-il brusquement, sans besoin, ce serait un effet sans cause. » Souvenons-nous que l’intérêt est un phénomène naturel, indispensable, lié à la vie même. L’analyste des mœurs doit le constater, comme on constate un fait physique ou chimique. On ne nous aime pas pour nous-mêmes, mais toujours pour quelque cause. En

l’épicurisme

amitié, comme en amour, on fait souvent des romans. Ne faut-il point voir les hommes comme ils sont? Le sage peut être généreux, étant indépendant. L’amitié fait des échanges ; l’indépendance fait des dons.

Il y aurait lieu d’insister sur la thèse d’Helvetius que l’homme doit ses passions à la sensibilité physique et qu’il doit toutes ses vertus comme tous ses vices à des passions.

Ainsi Fauteur épicurien de F Esprit, au lieu de s’en tenir à Famertume concentrée de Fauteur des Maximes ou à un méphistophélisme pessimiste comparable à celui de Schopenhauer, loin d’insulter à la vie et à son épanouissement, de célébrer la gloire ténébreuse de quelque nirvâna, considère que les passions sont l’élément essentiel de l’existence des sociétés et il démontre longuement par toutes sortes d’exemples, pittoresques et sardoniques que les mêmes passions, modifiées selon les différentes formes de gouvernement, produisent en nous les vices et les vertus contraires.

Il convient donc de ne pas mutiler la pensée d’Helvetius et de tous les autres moralistes politiques qui ont eu la préoccupation de fonder une statique et une dynamique des sociétés transformées par l’emploi rationnel des inclinations humaines.

Si contestable que puisse être la théorie de Fho-

l’intérêt BT LA MORALE POLITIQUE 78

mogénéité des esprits normaux, comment nier à présent son importance et sa valeur pratique?

Assurément, Helvetius ne tient pas assez compte de certaines tendances innées, et Diderot avait raison de le lui reprocher. Les théories modernes sur l’évolution et rhérédité nous font comprendre les lacunes, les erreurs d’un système qui essaie d’expliquer par le déterminisme la formation des grands esprits et des grands héros. Il convient aussi de ne jamais négliger les conditions physiques et physiologiques qui doivent nous permettre d’interpréter un tempérament.

On voit mieux maintenant comment le philosophe épicurien parti de l’égoïsme, de l’intérêt, le regarde comme un moyen et non comme une fin. Je ne crois donc pas m’être trompé en montrant à mon tour, après quelques autres, les vues graves qui se dégagent d’une telle doctrine, puisqu'Helvetius, fondateur de Tutilitarisme moderne, ne jugeait pas son bonheur indépendant de celui des autres et de tous et que, travaillant à ce bonheur humain, il ne le séparait pas de la justice sociale.

M. Elie Halévy, en étudiant la formation du radicalisme philosophique en Angleterre, a écrit très justement : « Le philosophe utilitaire, disciple d’Helvetius, sait que la vraie méthode de réforme sociale consiste non dans la prédication morale adressée aux individus, mais dans la modification des conditions sociales auxquelles ils sont soumis et qui les déter-

L*ÉPICrRISME

minent nécessairement à agir dans ün sêtis êt non dans un autre » .

Tout Târt du législateur, suivant l’auteur de TEsprit^ consiste à forcer les hommes par le Sentiment de l’amour d’éüx-mêmes à être toujours justes les Uns envers les autres. Le chef-d’œuvre de l’éducation combinée à la législation est de découvrir le moyen de nécessiter les hommes à la probité en forçant les passions à ne porter que des fruits de vertü et de sagesse.

Insistant sur les devoirs de l’individu envers la société et sUr les moyens d’y maintenir Tordre, après avoir dénoncé les crimes dü despotisme politique et religieux, Tauteur du traité de VHomme enseignait que la volonté d’un Dieu juste et bon, c’est qUe les fils de la terre soient heureux et qU’ils jouissent de tous les plaisirs compatibles avec le bien public.

Mystique, après avoir subi la hantise des ténèbres et de la mort, soucieux désormais de connaître la lumière et la vie, M. Maurice Maeterlinck a écrit, dans La Vié des Abeilles : « Notre sagesse, nos vertus, notre politique, âpres fruits de la nécessité que notre imagination a dorés, n’ont d’autre but que d’utiliser notre égoïsme et de tourner au bien commun l’activité naturellement hostile à chaque individu. »

Telle était déjà la véritable pensée du philosophe Helvetius.

Page 1