LA MORALE DE L’UTILITÉ
Ceux qui veulent pénétrer dans les jardins d*Epicüre en s’imaginant qu’ils vont connaître les domaines de quelque Gilles de Rais Barbe- Bleue ou d’un marquis de Sade (auquel revient du moins le mérite d’avoir fourni la racine du mot sadisme) feront bien de ne pas s’engager à la suite de Jérémie Bentham et de John Stuart Mill, ces deux Anglais utilitaristes.
Ils risqueront fort d’y trouver sur leurs traces, aü lieu de floraisons luxuriantes et de parfums capiteux, de faunes et de satyres pleins de concupiscence, au lieu de nymphes et de bacchantes lascives et de perverses hamadryades, des tribunaux chargés de punir les scélérats, des hôpitaux pour les malades et des palais de la mutualité où l’on discute gravement les intérêts des citoyens, d’après un idéal de progrès et d’équité.
Si l’oii examine ces deux maîtres de Tépicurisme
l’épicurisme
moderne, on est plutôt frappé de leur air d’austérité, on affirmerait volontiers que ces fondateurs de l’arithmétique et de Testhétique des plaisirs sont avant tout membres d’une société de tempérance et apôtres d’une foi nouvelle.
La morale politique de l’intérêt nous a conduits à la conception d’une société renouvelée par un ensemble de lois conformes aux intérêts généraux de la nation.
Nourri, depuis l’enfance, des principes d’Helvetius, le grand jurisconsulte Bentham ne songe, pendant toute sa longue existence, qu’à éclairer les hommes dans Teiffort commun pour lutter contre les abus, l’injustice, sous toutes ses formes, la misère et le crime ; il s’apparente ainsi à nos idéologues qui ont semé pour les modernes moissons de la prévoyance sociale les idées les plus utiles et les plus généreuses.
Sa volupté, à lui, était de faire la critique, au nom de l’intérêt général, des lois dangereuses pour son pays et de ne pas se désintéresser de la vie des autres peuples, convaincu que le bonheur humain dépend des dispositions d’un code approprié à nos besoins et appliqué sans faiblesse. L’auteur de la Théorie des Peines et des Récompenses^ du Traité de Législation Civile et Pénale montra, comme Beccaria, tout ce qu’il peut y avoir de pratique et de salutaire dans une politique de l’intérêt bien compris, reposant sur les faits et non sur de belles chimères platoniciennes. Il
LA MORALE DE l’uTILITÉ
mérita ainsi le titre de citoyen français que lui octroya la Convention.
Dans sa Déontologie^ Bentham part du principe épicurien que tout plaisir est un bien et doit être recherché et que, de même, toute peine est un mal et doit être évitée. Revenant aux théories essentielles du philosophe grec, il affirme en voulant établir son calcul des plaisirs que : « Tout acte qui procure du plaisir sans aucun résultat pénible est un bénéfice net pour le bonheur ; tout acte dont les résultats de peine sont moindres que ses résultats de plaisir est bon jusqu’à concurrence de Texcédent en faveur du bonheur. »
Que Ton ne vienne pas nous imposer telles ou telles joies ; chacun est le seul compétent de ce qui lui est peine ou plaisir. Et Bentham poursuit son argumentation afin de constituer la mathématique de ce qui, par rapport à notre état de jouissance ou de douleur, constitue le bien ou le mal. Ici encore, nous ne partons que du réel ; la longue continuation par un individu, dit-il, de Texercice libre et habituel d’un acte est une preuve que cet acte est pour lui productif d’un excédent de bien pur et doit, par conséquent, être recherché.
Le moraliste n’oublie pas, bien entendu, les conséquences de l’acte et le rôle, pour chacun, de son expérience personnelle. Il continue : pour justifier l’affirmation qu’un acte donné est mauvais, il faut que
l’ÉPICU^ISMÇ
raffiripateur puisse prouver non seulement qu’il en résultera du mal, mais encore que la somme de mal qu’il produira sera supérieure à la somme de bien.
Mais, tout de suite, le jurisconsulte réformateur, le législateur apparaît dans le savant qui se livre à l’analyse des phénomènes psychologiques et moraux. Assurément, la contrainte et les sanctions pour assurer la sécurité, les intérêts de la collectivité doivent exister» mais dans la mesure où ils sont nécessaires. En effet, si par une fausse représentation des conséquences, un raisonnement erroné ou, plus encore, si par la crainte d’un châtiment physique, moral, politique ou religieux, on interdit à un homme la jouissance d’un plaisir, on lui inflige un dommage a dont la somme est égale à l’excédent du plaisir dont on l’a privé ».
Il s’agira évidemment de doser ces dommages d’une façon utile, et l’idée d’utile se confond une fois de plus avec celle du droit et de la justice.
Je n’insiste pas ici sur la valeur des peines et des plaisirs estimée, suivant Bentham, par leqr intensité, leur durée, leur certitude, leur proximité. Mais il y a lieu d’envisager toujours leur degré de fécondité ou de stérilité afin de se prononcer en tout état de cause.
Qu’on le veuille ou non, qu’eux-mêmes le veuillent ou non, les hommes appliquent le critérium utilitaire à leurs actions. Il leur arrive de le faire d’une manière imperceptible, en dépit de leurs affirmations, et au moment où ils le décrient avec le plus d’acharnement.
LA MOPALE PP l’utilité
Bentham est, naturellement, comme Helvelius, un ennemi déclaré de l’esprit d’ascétisme. Certains s’imaginent qu’en s’imposant des souffrances ils accomplissent un acte sage et vertueux, En réalité, leurs motifs sont les mêmes que ceux du reste des hommes, et, au milieu dçs tortures, ils comptent sur un résultat de bonheur, C’est pourquoi ils imaginent d’approuver des actions qui entraînent des peines avec elles et d’en désapprouver d’autres parce qu’elles procurent du bonheur, L’Etre divin, s’il est juste et bon, ne peut vouloir qu'une souffrance soit inutilement endurée.
Pas plus que Hobbes, La Rochefoucauld ou Helvetius, Bentham ne se gêne pour critiquer l’idée de vertu. La vertu, dit-il, est le chef d’une famille immense dont les vertus sont les membres. Elle représente à l’imagination une mère suivie d’une nombreuse postérité. Mais la vertu est « une fictive entité »,
Quoi ! nier l’existence de la vertu ! La vertu un vain mot ! Quel blasphème ! Si la vertu est un être imaginaire, il doit en être de même du vice, Ainsi tous deux seront placés au même niveau, produits de l’imagination, objets d’indifférence..,
A défaut d’une définition, expliquons le mot par ses dérivés : action vertueuse, disposition vertueuse, habitude vertueuse.
Quelqu’un dit d’un acte qu’il est vertueux. Il exprime son opinion ; cet acte mérite son approbation.
Alors se pose la question : sur quelle base se fonde une telle opinion ?
On se convaincra, dit Bentham, en y faisant attention, que cette base diffère et change d’un lieu à un autre.
Nous rejoignons ainsi le pyrrhonisme tolérant de Montaigne, le « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà » de Pascal, les impitoyables analyses de la Nature Humaine^ des Maximes et de t Esprit.
Il serait donc bien difficile de faire à la question une réponse satisfaisante.
Il n'y en aura pas une, mais d'innombrables, compliquées et de toute sorte. Pour les réunir, il faudrait faire des recherches infinies dans le domaine de la géographie et de l’histoire. Cependant, si on l'examine bien, la réponse sera : a Cet acte est vertueux parce que je pense qu’il est tel, et sa vertu consiste à avoir ma bonne opinion en sa faveur. »
Ainsi, ce n’est que par référence aux peines et aux plaisirs qu’on peut attacher une idée claire aux termes vertu et vice.
La nature « naïve et sans art » nous porte à rechercher le plaisir immédiat^ à éviter la peine immédiate. La vertu, réduite à l'utilité, n’est que le sacrifice d’une moindre satisfaction actuelle, offerte sous la forme d’une tentation, à une satisfaction plus grande, mais plus éloignée, qui, en réalité, constitue encore une récompense.
LA MORALE DE l’uTILITÉ
La déontologie, suivant le réformateur Bentham, encourage l’homme dans la recherche du plaisir, mais elle le conjure de ne point se tromper dans ses calculs.
Ici, plus et mieux que jamais, nous revenons au vieil Epicure et à ses règles prudentes. La morale, dans ses leçons, doit représenter un avenir qui n’est probablement pas éloigné, avec ses plaisirs et ses peines.
Attention I Elle demande si pour la jouissance goûtée aujourd’hui il ne faudra pas payer demain un intérêt usuraire et intolérable. Par suite, elle met un frein à la précipitation. Elle empêche de faire un mauvais marché. Elle a pour mission de c< régulariser » Tégoïsme.
On sent tout de suite ce qu’au point de vue de la noblesse intellectuelle, une éthique de ce genre peut avoir d’insuffisant et même de trivial. On s'est plus ou moins habitué à considérer la morale comme une espèce de Décalogue contenant des préceptes intangibles et sacrés. Ce n'est plus sublime, ce n’est même plus beau du tout de la réduire à un calcul de ce genre ; et pourtant la politique n'est-elle pas de constituer dans un budget la colonne des profits et celle des pertes ? L’ivrogne considérera qu’il achète cher le plaisir de l’ivresse, s'il fait entrer en ligne de compte, dit Bentham, 1°) sa santé, 2®) les peines contingentes qui en résultent, 3®) la perte de temps et d'argent, 4°) la peine produite dansPesprit de ceux qui lui sont chers, 5®) la défaveur attachée à son vice et le discrédit qui en
Albert Kbim. — L'Épicurisme. 6
l’épicurisme
résulte, 6®) le risque d^un châtiment légal pour manifestioii publique d’ivrognerie, 7®) le risque des châtiments attachés aux délits qu'un ivrogne est exposé à commettre, sans compter le tourment produit par les craintes des peines d^une vie future.
Par conséquent, à quoi bon dogmatiser despotiquement ? La morale utilitaire doit nous inviter à faire du bien et du mal une sage estimation.
Il est certain qu’on peut risquer de rabaisser, en les ramenant à des intérêts personnels et généraux, ridée de nos devoirs et de nos droits . Mais , d’autre part, combien n’a-t-on pas trafiqué de cette idée en la couvrant du manteau éclatant de la religion, de la morale et de la philosophie ? Ce n’est pas sans quelque raison que cet Anglais se méfiait d’une Déclaration des Droits de l’Homme fondée non sur l’intérêt général, mais sur des notions a priori. Le danger n’est-il pas toujours que certains sophistes ou certains ambitieux n’exploitent ces notions à leur profit ? Reste à savoir, comme on l’a souvent dit, s’il y a entre les intérêts une identité naturelle et si l’intérêt bien entendu se trouve toujours d’accord avec l’esprit de justice.
L’utilité préside non seulement aux prescriptions de la Déontologie, mais encore à l’établissement de ces lois dont le respect doit toujours entrer en ligne de compte dans la balance de notre conduite. La législation doit assurer au citoyen la plus grande somme de
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bonheur possible et le système des peines proportionnées aux délits doit être édicté pour des raisons analogues. Du reste, le rôle du législateur n’est pas toutpüissant ; en bien des cas , il doit laisser agir la coutume et l’opinion et le châtiment imposé par le magistrat ne répond pas an désir de la vengeance^ mais au besoin d’éviter le retour d’un délit qui nuit à l’intérêt commun.
Joints à un sentiment souvent admirable du but philanthropique à atteindre par le moraliste et le jurisconsulte,les problèmes posés par l’arithmétique morale, où se posent les questions de climat, d’âge, de sexe, de tempérament, peuvent apporter une contribution fructueuse à un épicurisme éclairé, devenu ün utilitarisme politique et social.
Le beau portrait de G. F. Watts, à la National Gallery de Londres, représentant John Stuart Mill vers la fin de sa vie consacrée à l’étude et à la méditation, montre un penseur, un savant austère. Le maître de l’utilitarisme au xix® siècle, qui fut aussi l'un des maîtres de l’économie politique moderne, était un haut caractère emprisonné sans doute dans un système trop étroit. Elevé à la rude discipline intellectuelle de James Mill, son père, pour lequel Helvetius était une « armée », benthamiste convaincu, il est d’abord lui-
l’épicurisme
même « une machine à raisonner ». Comme Auguste Comte, il eut sa crise de sentimentalité et un idéal parfois attendri. Ses relations avec Saint-Simon et le chef du positivisme, son union avec cette Taylor dont rinfluence fut heureuse, Télèvent peu à peu à des conceptions nobles de la liberté et de Tindividualité combinées avec l’esprit d’altruisme. C’est pourquoi nous voyons le logicien, partisan convaincu et absolu de l’empirisme associationiste, devenir le fécond théoricien des modernes conceptions de l’Etat, du féminisme et du progrès social.
On aime à se le figurer dans sa simple maison d’Avignon, tempérant la rigidité de sa méthode et de ses mœurs dans la douceur du climat méridional, parmi les amitiés sereines, ému au souvenir de la femme généreuse noblement aimée, et c’est l’expression de (( saint laïque » qui revient à l’esprit lorsqu’on pense aux dernières années de J. S. Mill, comme à celles de Comte ou de Littré. De même qu’en psychologie, Mill se montre, on le sait, l’adversaire constant et sans concessions de tout intuitionisme et substitue aux formes, aux principes de l’esprit le rôle de l’expérience qui se réduit à des habitudes formées d’associations d’étals de conscience, il est, en éthique, l’ennemi des idées innées. Si les notions mathématiques elles- mêmes lui sont apparues comme le fruit de Texpérience, comment les notions morales pourraient-elles dériver à ses yeux d’un a priorisme que la science ne saurait ad-
LA MORALE DE l’üTILITÉ
mettre et doit reléguer dans le domaine des chimères incompréhensibles ?
L'auteur de t Essai sur f Utilitarisme, qui avait d’ailleurs fait un sort à ce mot en le mettant en circulation, se plaint non sans raison du sens perverti que le public lui a trop souvent donné et s'efforce de le sauver d’une complète dégradation. Il part des principes mêmes d’Epicure : le fondement de la morale est l'utilité ou principe du plus grand bonheur.
Que d’accusations on lançait déjà contre l'utilitarisme, c'est-à-dire contre l’épicurisme ! Supposer que la vie n'a pas de fin plus haute, pas d’objet meilleur et plus noble à poursuivre que le plaisir, rappelait J. Stuart Mill, c’était là une doctrine bonne pour les (( pourceaux ».
Bien entendu, les épicuriens n'ont jamais manqué de répondre à leurs adversaires. Si les sources du plaisir étaient les mêmes pour les hommes que pour les pourceaux, la règle de vie bonne pour les uns serait bonne pour les autres. Les êtres humains ont, évidemment, des facultés plus élevées que les appétits animaux ; ils en ont conscience, ils ne considèrent pas comme bonheur ce qui ne leur donne pas de satisfaction. J. Stuart Mill observe avec raison qu’il n’y a pas de théorie épicurienne de la vie qui n'ait assigné aux plaisirs de l’intelligence, de l’imagination et de la moralité une valeur plus grande qu’aux plaisirs des
sens.
l’épicubisme
On n’ignore pas que dans cette nouvelle philosophie du bonheur, il ne faut jamais perdre de vue cette essentielle conception : alors qu’en estimant toutes sortes d’autres choses on tient compte de la qualité aussi bien que de la quantité, il serait absurde de ne considérer que la quantité lorsqu’il s’agit d’évaluer les plaisirs.
Nous trouvons dans les ouvrages de J. Stuart Mill des pages d’une forte éloquence : sans montrer ce qu’il peut y avoir de divin dans nos extases et dans nos tourments, il fait justice du préjugé rabaissant l’épicurien véritable, ou simplement l’homme doué de la vie et des besoins qui l’accompagnent au niveau de la brute.
Comme il a raison encore d’affirmer qu’un être doué de facultés plus élevées demande plus pour être heureux, souffre sans doute plus profondément et sur certains points est plus accessible à la souffrance qu’un être d’un type inférieur ! Cependant, en réalité, il ne désirera jamais tomber dans une existence inférieure. D'où vient cette répugnance? Faut-il l’attribuer à l’orgueil, à l’amour de la liberté, de l’indépendance personnelle, du pouvoir, à ce sentiment de dignité que possède toute créature humaine ?
Non, cette répugnance pour une condition basse n’est pas un sacrifice du bonheur.
Rappelons ici les formules authentiques et non pas seulement la phrase tronquée du Socrate mécontent valant mieux que le pourceau satisfait.
LA MORALE DE l’uTILITÉ
Tous ceux qui ont regardé la vie et qui Tont vécue répéteront avec Mill que Têtre dont les capacités de jouissances sont inférieures a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites et que l’être doué supérieurement sentira toujours l’imperfection des plaisirs qu’il souhaite.
Donc ne confondons pas bonheur et contentement : l’être supérieur, ajoute le moraliste, peut apprendre à supporter celte imperfection, elle ne le rendra certainement pas jaloux de l’être qui n’en a pas conscience. L’homme malheureux, même s’il n'est pas Socrate, vaut mieux qu’un porc satisfait. « Si l’imbécile et le porc sont d’une opinion différente, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question. »
Les derniers mots du système politique d’Helvetius étaient fort nettement : Education, Législation. A son tour, John Stuart Mill se préoccupe de l’éducation des caractères. L’éthologie doit s’unir à une efficace législation.
Il arrive que des gens capables de plaisirs élevés les abandonnent sous l’influence de la tentation pour des plaisirs inférieurs. Faut-il en conclure qu’il ne sont pas susceptibles d’apprécier complètement la supériorité intrinsèque des plaisirs élevés ?
Ici, tout en y ajoutant des vues importantes et délicates sur une hiérarchie des plaisirs possibles, nous retournons au point de vue de Bentham, si cher aussi à l’auteur de V Esprit. Il s’agit évidemment d’éclairer les
l’épicurisme
consciences sur les conséquences de nos actes. Le vieil Epicure, modifiant la doctrine des Cyrénaïques, n’y avait point failli. Les sages directeurs et animateurs de consciences ne manquent pas non plus à cette tâche si utile.
Souvent, poursuit Mill, les hommes, par faiblesse, fixent leur choix sur le bien le plus proche, quoiqu’ils sachent la valeur moindre de l’objet de leur choix. Faisant allusion à Tenthousiasme de la jeunesse pour tout ce qui est noble, à l’égoïsme et à l’indolence qui lui succèdent, il fait remarquer que certaines plantes fragiles ne peuvent pas se développer faute de nourriture et des conditions nécessaires à leur épanouissement. Cette petite observation du moraliste deviendra un des dogmes essentiels de l’éthique évolutionniste qui s’appuie sur les puissantes théories de Lamarck et de Darwin.
L’auteur de V Utilitarisme ne se trompe pas en affirmant que les hommes perdent leurs aspirations nobles comme ils perdent leurs goûts intellectuels parce qu’ils n’ont pas le temps ou l’occasion de les cultiver... Ah ! chacun n’a-t-il pas, dans un bréviaire secret de l’âme, les fleurs séchées, trop vite flétries, des fières idées ou des sentiments si purs et si tendres que la vie a condamnés... ?
Ce n’est plus ici la véridique réflexion d’un La Bruyère, d’un La Rochefoucauld ou d’un Vauvenargues. Ce n’est pas encore la thèse vaste et systématique du
LA MORALE DE l'uTILITÉ
Struggle for life, vraie peut-être... qui sait... pour nos aspirations qu’il faut adapter au milieu, aux besoins immédiats, sous peine de souffrir trop et de périr, comme pour les individus et les races soumises, afin de subsister, à d’implacables conditions.
Donc, pour reprendre l’analyse de l’épicurisme et défendre, avec Mill, Tutilitarisme, il y a beauconp de gens qui s’adonnent aux plaisirs bas non parce qu’ils les préfèrent, mais parce que ce sont les seuls facilement atteints.
Le principe de la doctrine n’est pas seulement, d’ailleurs, celui du plus grand bonheur de l’agent, mais c< encore celui du plus grand bonheur total et général » . On peut douter qu’un noble caractère soit toujours heureux à cause de sa noblesse, mais on ne peut pas douter que le monde ne gagne avec lui, qu’il ne rende les autres plus heureux.
Voilà les formules àet altruisme établies! N’oublions pas que J. Stuart Mill fut d’abord un partisan convaincu du positivisme, avant de renoncer à la philosophie religieuse d’Auguste Comte, dernière étape de ce vaste esprit hanté par les dogmes autoritaires. Comte *n*est-il pas parti aussi de l’égoïsme fondamental ? Nous verrons qu’à la base de cette sociologie, il y a encore et toujours un épicurisme.
Examinons maintenant les assertions principales que soutiennent les adversaires de l’utilitarisme.
D’abord, sous aucune forme, le bonheur ne peut être
l’épicurismb
le but rationnel de la vie humaine. Il est inaccessible. Et puis, rhomme peut vivre sans bonheur.
Assurément, si les hommes ne peuvent pas atteindre le bonheur, il ne peut être le but de la morale, d’une conduite rationnelle. Alors?
Mais Tutilité ne comprend pas uniquement la recherche de la félicité, elle est encore la préservation, l’adoucissement de la peine... Cela, du moins, n’a rien de chimérique.
Il faut s’entendre, d’autre part, sur le bonheur. L’état exalté de plaisir dure peu, flamme brillante qui s’éteint vite. La continuité des plaisirs élevés et rares aussi. Au lieu d’insulter l’épicurisme, Tutilitarisme, comprenez donc enfin qu’il ne demande pas à l’existence plus qu’elle ne peut donner.
Ne sont-ils pas heureux, ceux dont la vie n’est pas faite d’extases, mais « de peines peu nombreuses et transitoires, de plaisirs nombreux et variés, avec une prédominance de l’actif sur le passif? »
Sage conception. . . Oh ! Je ne veux pas me demander si notre métaphysique et notre religion ou notre romantisme de la décadence pourrait s’en contenter. Mais, évidemment, Mill, comme Epicure, comme Helvétius et Bentham, songe à la masse des hommes, à leurs besoins moyens ordinaires...
En effet, le sociologue et l’économiste apparaissent de nouveau, et sans cesse, dans le moraliste. Une telle pondition est, en somme, le lot d’un grand nombre de
LA MOBAÏ.E DE l’uTILITÉ
personnes, du moins pendant la plus grande partie de leur destinée. Les obstacles auxquels il faut remédier sont une mauvaise éducation ou des arrangements sociaux défectueux.
Suivent des considérations précieuses. La vie peut manquer d’intérêt, parce qu'on est égoïste, parce qu'on manque de culture intellectuelle.
Caractère bien équilibré, anglo-saxon bien adapté à la vie, J. Stuart Mill professe un optimisme qui n’a rien de doucereux et qui est en même temps le propre d’un savant soucieux de la vérité et du progrès chez les individus comme dans la nation. Il remarque que^ somme toute, chaque être humain à différents degrés est capable d’affection privée, naturelle et de sincère intérêt pour le public. Il y a tant de choses intéressantes, dit-il, tant d’autres agréables, et surtout tant à réformer, à améliorer ! Ainsi l’homme qui possède un ensemble moyen de facultés nécessaires peut se faire une existence enviable.
Assurément, ces considérations, ces convictions demeurent fort saines. Ce n’est pas ce moraliste, devenu économiste et sociologue, qui nous donnera le dégoût de l’effort et le regret de l’action. Ni scepticisme ni pessimisme chez ce théoricien convaincu qui explique cependant les phénomènes moraux et naturels du bien, du mal, des vertus et des vices, par le mécanisme brutal de Tassociation des idées. Mais si c’est un grand réconfort de faire sans cesse appel avec d’autres mo-
l’épicurisme
ralistes h la sentimentalité, cela comporte aussi de graves inconvénients et même de redoutables dangers.
Sans doute, il y a de grands maux positifs, l’indigence, la mort, la solitude sans affection. La lutte contre de telles calamités est le point capital du problème ; mais ne pourrait-on pas adoucir, sinon éviter quelques-uns des grands maux positifs PMill fait appel à la sagesse de la société, au bon sens de Tindividu. Comme nos positivistes, comme Renan, Taine ou Berthelot, il invoque les progrès de la science d’où naîtra une meilleure hygiène sociale. Pour les vicissitudes de la fortune, il faut faire la part des imprudences grossières, des désirs malsains, des mauvaises institutions de la société.
Oh i comme John Stuart Mill a ici la foi, comme elle demeure, malgré taïit d’erreurs et de crimes, devant le spectacle lamentable des haines et des déchirements, bonne et salutaire ! D’après ce penseur, et d’après tous nos illustres savants philosophes qui ont poursuivi avec noblesse l’effort de nos grands « philosophes» du xvTii® siècle, cette conquête du bonheur... ou du moindre malheur... sera lente. Avant le succès, bien des générations périront, mais si la volonté et l’étnde ne font pas défaut, elle se fera ! Et voici le grand Credo de l’utilitarisme social, de l’épicurisme renouvelé des Helvetius et des Bentham : « Chaque intelligence généreuse doit prendre avec joie sa part de lutte
LA MORALE DE L^UTILITE qS
contre la soufifrance, si petite qu^elle soit, et ne jamais la refuser.»
Passons maintenant à une seconde assertion qu'énoncent volontiers les adversaires de cet utilitarisme si calomnié. L’homme peut vivre sans bonheur, toutes les nobles créatures l’ont senti et n’ont acquis leur noblesse qu’en apprenant le renoncement. Certes, les héros, les martyrs sacrifient volontairement leur bonheur à la chose qu'ils estiment plus que ce bonheur individuel. Ici, point de psychologie amère et sarcastique chez Mill ; il se contente de remarquer que le sacrifice n’est pas fait uniquement pour le plaisir de se sacrifier. En sacrifiant son bonheur, le héros ou le martyr ne gagnera-t-il pas d’autres privilèges ? Il n’accomplirait pas son sacrifice s’il pensait que la renonciation serait sans fruit. En disciple de Bentham et d’Helvetius, le philosophe de Tutilitarisme se montre constamment hostile à tout esprit d’ascétisme ; les utilitaires, déclaret-il, n’ont jamais cessé de réclamer la morale du dévouement personnel comme leur appartenant aussi bien qu’aux stoïques et aux transcendantalistes, mais pour eux un sacrifice qui ne tend pas à augmenter la somme totale du bonheur est inutile.
On sait quel. Stuart Mill, loin de s’arrêter sur ce chemin de l’humanitarisme et même de la tendresse entre les frères humains, va jusqu’à découvrir « dans la règle d’or de Jésus de Nazareth l’esprit complet de la morale de l’utilité». Faire aux autres ce qu’on
L*ÉPICiÜRÎSME
voudrait que les autres fissent pour voüs, aimer sort prochain comme soi-même, voilà la perfection idéale !
Toute la question est de savoir si elle n’est pas moralement plus belle en jaillissant spontanément du cœur qu*en vertu des calculs d’une prudente intelligence. Mais J. Stuart Mill ne se la pose pas. Gomme tous les partisans de l’école des réformateurs philanthropes auxquels il appartient , il songe surtout, et nous revenons à la formule d’Helvelius, à l’établissement de lois et de conventions sociales chargées de faireque : « le bonheur, ou, pour parler plus pratiquement, l’intérêt de chaque individu soit autant que possible en harmonie avec rintétêt général y> .
Bien entendu, Mill insiste sur le caractère désintéressé de sa doctrine. Mais demander au peuple d'agir toujours en vue de l’intérêt général, n’est-ce pas trop demander ? Or, il s’agit de ne pas confondre la règle d’action avec son motif. Quel système de morale ose réclamer que le motif de toute action soit un sentiment de devoir? Nous sommes en présence du fait. Le moraliste de l’utilité, évidemment, ne considère pas l’intention, mais l’acte. Ne peut-on pas lui dire qu’il se place ici au point de vue du magistrat,, qui n'a à tenir compte d’un fait que par rapport à ses répercussions dans la société?
Æinsi, l’objet de la vertu est l’augmentation du bonheur, mais il est certain que les occasions de faire le bien sur une grande échelle sont rares. Chacun doit
LA MORALÈ DÈ l’ÜTILITÉ
travailler le mieux dans sa sphère en s’abstenant de ce qui manifestement peut être pernicieux pour la communauté.
Qu’après cela les utilitaires demeurent impopulaires, c'est possible, mais on a tort de leur reprocher de juger les actions sur leur conséquences, d’après des considérations dures et sèches, sans tenir compte de Tagent moral. Ils s’attachent à considérer les actions d’après leurs résultats et non d’après des dispositions d’esprit intéressantes pour estimer la valeur des personnes, mais non celle de leur conduite.
Le chaleureux plaidoyer de J. Stuart Mill pour défendre la cause de Tutilitarisme bien compris comporte encore divers arguments. Je crois qu’il faut s’y arrêter, car, décidément, ces pour et ces contre sont de tous les pays et de toutes les époques.
La doctrine utilitaire est-elle une doctrine athée ? Nous savons que Mill est partisan d’une morale laïque et qu’il est, après ses relations avec Comte, de tendances positivistes. En tout cas, cette nouvelle accusation ne lui paraît nullement justifiée, et il doit, dans un pays où il y a beaucoup de piétistes, montrer l'excellence d’un système qu'il croit favorable au bien public.
L’utilitarisme, dit-il, et nous retrouverons dans ce thème les déclarations précises d’Helvetius et de Bentham, est une doctrine plus profondément religieuse que tout autre si nous croyons que Dieu désire par dessus tout le bonheur de ses créatures et qu’il les a créées dans ce but.
l’Épicurisme
D’ailleurs, le moraliste utilitaire, ainsi que les autres, peut avoir recours à la religion naturelle ou à la révélation et croire que Dieu considère nos actions comme nuisibles ou utiles.
Il n’est pas plus raisonnable de mettre à la charge de la doctrine les infirmités de la nature humaine, les sophismes de la casuistique. L’application du principe peut être difficile. Gomme si les lois morales ne laissaient pas le champ libre à la partialité, aux désirs personnels !
On voit mieux maintenant comment le philosophe anglais, de Técole de Locke et de Hume, partant de la critique des idées d’Hamilton, aboutit, avec les positivistes, à une religion de l’humanité.
Dès l’origine, elle est comprise dans l’empirisme épicurien. Mais Tutilitarisme de John Stuart Mill, en s’étendant largement à la vie économique et sociale, a exercé une action bienfaisante sur la civilisation anglaise contemporaine. Les théories sur la liberté individuelle, la formation des caractères, l’évolution rationnelle des démocraties ont fait autant pour sa gloire que son associationnisme sans concessions et déjà, malgré son ingéniosité, bien anachronique.
Il reste aussi l’un des plus sincères et des plus ardents théoriciens des modernes conceptions épicuriennes. C’est à ce titre surtout que nous l’avons envisagé. Il n’était pas inutile non plus de signaler en passant que cet écrivain, si dépourvu de toute espèce
LA MORALE DE l’uTILITÉ
de kantisme, connut et pratiqua fort bien ses devoirs d'homme, de penseur et de citoyen.
Sur les fondements établis par le vieil Epicure Tulilitarisme a construit une philosophie toute d'action économique et sociale.
Cela est très légitime... du moment qu on a admis le passage du moi aux autres moi. Et qui sait, (nous réservons le problème) s’il ne s’explique pas dans les forces mêmes de ce fameux « égoïsme » initial qui n'a rien de hideux ni d'atroce puisqu’il est naturel et nécessaire ?
La morale de l'utilité n’a pu ni voulu édifier une suprême et divine éthique de perfectionnement pour la personne isolée dans quelque tour d 'ivoire de la moralité.
Elle ne s'est jamais proposé de tuer le moi avec ses abominables tendances égoïstes, intéressées... Oh ! décidément, quels termes laids et nuisibles !... de le torturer par toute sorte d'expédients raffinés, de lui faire subir une merveilleuse, mais fort chimérique purification dans l'abîme du renoncement et le néant de l'ascétisme.
Elle a compris que nos besoins, nos plaisirs^ notre bonheur se rattachent et se rattacheront de plus en plus à ceux des autres.
Elle n’a donc jamais fait du droit et des droits quelque notion supraterrestre, un mystère, un concept
Albert Kim. — L’Épicurisme. 7
l’épicurisme
transcendantal dont les i sophistes conducteurs des foules auraient pu abuser plus facilement dans leur volonté de puissance.
Le bonheur de Thomme, de la nation, des peuples, n*est-il pas lié d’abord à la conservation des individus et des espèces grâce à cette entr’aide, à celte solidarité qui est devenue le banal mot d’ordre de toutes les démocraties en quête de réformes et d’institutions ?
Cette morale utilitaire qui satisfait si peu et si mal aux rêves des artistes solitaires, à leur très aristocratique volonté d’extase dans quelque volupté toujours nouvelle et plus belle, qui ne répondra jamais assez aux cris et aux frissons de tous ceux qui sont dans l’angoisse, qui se souviennent, qui attendent et qui pleurent, est vraie d’une façon générale pour les besoins moyens de la masse.
Si notre intérêt doit s’accorder avec celui des autres, honneur à tous les bons esprits qui ont voulu travailler à établir sur des bases solides le grandiose édifice de la félicité parmi les hommes enfin pacifiés et fraternisés !
Désormais, morale épicurienne ainsi entendue, morale utilitaire, morale sociale, quelle que soit la diversité des tempéraments, des méthodes préconisées, avec des degrés variables dans l’expérience, le rationalisme ou la sentimentalité, c’est tout un.