L’ALTRUISME ET LA MORALE SOCIALE
Associé de plus en plus à l’idée, à la volonté enthousiaste du bien public, répicurisme est devenu incontestablement dans les temps modernes une doctrine de vie et de progrès qui s’oppose à la morale de l’ascétisme.
Quels sont les ennemis irréductibles des systèmes où Ton part de l’idée de plaisir, d’égoïsme, d intérêt, d’utilité, pour aboutir du reste, — il ne faut jamais l'oublier si l’ôn veut être impartial, — à des formules souvent très austères et impératives de subordination aux intérêts généraux ?
Ce sont, en effet, la plupart des moralistes qui ont succédé aux théologiens du Moyen-Age. Soit par conviction sincère, soit par ambition, alors même qu’ils commettent constamment et sans vergogne les sept
péchés capitaux, ils s’obstinent à prêcher que l'existence terrestre est pour tous une série de mortifications.
De nombreux idéalistes épris de radieuses béatitudes immaculées formulent aussi avec une extrême sévérité leurs préceptes anti-épicuriens et les théoriciens qui ont la bonne fortune de ne rien connaître de la vie réelle dissertent et déclament contre les abjects partisans de la volupté. Cependant, la Révolution Française s'est accomplie non seulement en vertu des grands principes de la raison universelle, mais encore en vue de la félicité commune et même du salut public commandé par les intérêts et les besoins du plus grand nombre.
Tous les penseurs politiques et les réformateurs qui ont consacré leurs forces à l’établissement d'une société nouvelle par la transformation des mœurs, des lois, des règles de la vie en commun ont été frappés, précisément, en France comme en Angleterre et dans tous les pays qui prétendaient à une civilisation, du bonheur des classes privilégiées par la naissance, par la fortune, et du malheur des pauvres, des opprimés, des foules vouées à un esclavage plus ou moins déguise, de la masse des « prolétaires » .
Qu'est-ce que l’économie politique moderne depuis les Jean-Baptiste Say, les Sismondi, les Bastiat, avec les Proudhon, et même les plus hardis et les plus obstinés utopistes, sinon, qu'on le veuille ou non.
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comme avec Helvetius, Benlliam et Téconomiste J. Stuart Mill, un système de morale utilitaire ?
De quoi s’agit-il, en effet, sinon du développement naturel des intérêts ?
On dira: Il s’agit d’économie, et non de morale. Mais qui donc osera nier que les problèmes moraux sont indépendants des problèmes politiques et sociaux? Si le problème politique consiste maintenant à savoir comment doivent être gérés les intérêts de la nation, a-t-on le droit, en morale, d’envisager les hommes sans tenir compte du milieu où ils sont placés, des conditions où ils vivent, de tout ce qui peut déterminer la formation des individus et des âmes ?
On dira, d^autre part : Les réformateurs partis de Tutilitarisme et qui veulent construire une société plus juste et meilleure font appel à d’autres principes qu’à l’amour de soi, à l’intérêt. Par exemple, ils ajouteront à la notion épicurienne du plaisir ou de la plus grande somme des plaisirs possibles, c’est-à-dire du bonheur, d’autres éléments, et cela d’une façon plus ou moins consciente. S’ils ne font pas intervenir un sens moral comme Shaftesbury, ils seront obligés, comme le phénoméniste David Hume, de joindre à leur empirisme et au primitif amour de soi un sentiment « pour le bonheur du genre humain » et d’énoncer la règle générale au nom de ces grandes raisons du cœur que la raison ne connaît pas, car, sans elles, comment dépasserions-nous l’impulsion
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reçue de Tappélit? L’économiste Adam Smith n'a pu construire son éthique sur Futilité , il a dû recourir au sentiment de la sympathie.
Il semble que les philosophes épicuriens peuvent répondre sans trop de peine que les sentiments, quels qu ils soient, appelés passions par les psychologues du XVII® siecle, dérivent tous de l’égoïsme nécessaire à la conservation de l’individu La sympathie elle-même est un fait empirique, né de l’égoïsme.
D’ailleurs, plus on y réfléchit, mieux on comprend que l’instinct fondamental de l’être ne saurait jamais se suffire à lui-même : cette assertion peut se vérifier '
aisément par toutes sortes de considérations même ^
d’ordre physique ou physiologique. s
Nous ne rappellerons pas ici le fervent et mystique i effort social de Saint-Simon et des Saint-Simoniens i auxquels il convient de rattacher, malgré l’ampleur l
de son système, Auguste Comte. Le D"" Georges Dumas, à
avant de se livrer, avec les ressources d’une psycho- |
logie scientifique, à l’étude approfondie des émotions, a fixé définitivement les traits de ces deux originales f et puissantes physionomies, de ces deux « Messies ».
Saint-Simon est parti de l’idée qu’il fallait assurer ^
le bonheur matériel delà vie présente. Donc, il réhabi- ? |
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litait la chair frappée jadis a d'un injuste anathème ». Il édictait ensuite ses mesures autoritaires, rédemptait le genre humain par la science, Vindustrie, une religion toute-puissante d’amour, sauvait la femme et constituait une hiérarchie féconde dans la société réorganisée.
Le système de Fourier ne mériterait pas non plus d’être oublié dans l’histoire de Tépicurisme restauré par les progrès de la science. C’est un socialisme plein de romanesques utopies, mais où les vues profondes sont multiples.
Comment ne pas évoquer, après les grands théoriciens des passions nées de l’amour de soi, sa vision de l’attraction passionnelle qui, parallèle à l’attraction newtonienne du monde matériel, règne dans le monde moral et possède aussi son harmonie cachée ?
Emancipons, dit-il, les passions qui sont divines. Ce qui est néfaste, c’est la loi du devoir fabriquée par l’homme : elle fausse la nature, et c’est la nature qu’on doit suivre toujours.
L’auteur du fameux système phalanstérien voulait distribuer le travail en le fécondant par les généreuses passions qui, satisfaites, créent la joie dans l’effort, l’émulation fructueuse parmi les groupes associés. Rêves d’autrefois, petites réalités insuffisantes d’an*' jourd’hui... Chimères et grandes vérités des lendemains prospères et meilleurs...
L’œuvre de Fourier montre comment l’épicurisme
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peut s’associer à Tidée de justice ou, si Ton veut, au rêve d’une justice peut-être chimérique.
Zola, après avoir écrit a l’histoire naturelle » d’une famille, songeait aussi, non sans candeur, dans ses derniers romans, à l’édification d’une société future sur un épanouissement libre et normal de nos passions, sur la satisfaction consentie des appétits naturels. La science réaliste de l’homme, l’eudémonisme et l’altruisme, où il convient de faire la part de l’utopie, s'unissent fort bien ainsi.
Epicure, dans son jardin, ne pouvait s’empêcher de penser au bonheur des hommes
Le positivisme d’Auguste Comte a poursuivi le même but par la constitution d’une science et d’une discipline sociales.
Sa considérable synthèse des sciences s’achève par la loi des trois Etats, on le sait, avec le Cours, dans la sociologie, et, d’autre part, avec le Système, dans la politique et la religion qui effrayaient non sans raison tant de disciples.
Je dois en retenir, pour ses rapports probables avec l’épicurisme et la doctrine utilitaire, la méthode fondée uniquement sur des faits, sur les phénomènes de l’expérience.
C’est un système de moralité sociale capable d’as-
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surer le bonheur de tous et qui doit naître de la science positive.... sans la dépasser, et, bien entendu, elle la dépasse nécessairement !
Le fondateur de la philosophie positive qui doit succéder à la théologie et à la métaphysique, le farouche, bizarre et vénérable grand- prêtre de la religion de rhumanité qui, avec ses rites, ses sacrements, son catéchisme, doit succéder au catholicisme, a-t-il donc professé une morale utilitaire ?
Gomme il ressemblait peu, ce pauvre grand savant féru de son système, à Tun de ces démons de Tépicurisme exacerbé qu'il faut excommunier au nom de la Morale outragée !
Pour faire la somme de toutes les connaissances humaines, pour concevoir leur évolution dans ses rapports avec les progrès de l'humanité, ce mathématicien de l'Ecole Polytechnique, ce répétiteur d'analyse, ce professeur d'astronomie, ancien et ardent disciple de Saint-Simon, incapable de vouloir comprendre sans vouloir régénérer, s'était condamné à un labeur immense de solitaire méditation, et presque à U misère.
Le noble attachement de quelques amis, comme l'excellent Stuart Mill qui voulait partager ses revenus avec lui, permit à Comte, banni des postes officiels, de poursuivre sa formidable tâche.
Quel maladroit Don Juan ce rude et hautain systématisateur des phénomènes de la nature et de la vie !
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S'il avait pu s’égarer parfois sous les Galeries du Palais-Royal, c’était pour en ramener une femme légitime. Des crises de folie terrassaient son cerveau fatigué. Glotilde de Vaux se pencha sur sa douloureuse lassitude, elle ne lui donna que de l’affection et il sut l’immortaliser en la sanctifiant dans Tardent et bizarre fétichisme où la passion malheureuse s’incorpore à la religion nouvelle, et sans doute trop « subjective ».
Il convient de rappeler, une fois de plus, que ce mathématicien relativiste est parti, en somme, du Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société où il unissait, dès l’origine, ses deux essentielles aspirations de rénovateur. Les croyances anciennes étant condamnées, que peut-on et doit-on leur substituer? Un système de croyances adéquates à une pensée collective . Elles doivent fournir les règles nécessaires aux relations entre les membres d’une même société. Enfin, une organisation politique devra correspondre à ces croyances, à ces idées et aux tendances morales.
A quoi peut donc se résumer cette morale positive qui, née de la sociologie, s'associe peu à peu dans le Système à la religion et au catéchisme ?
« Le positivisme, dit Auguste Comte, conçoit directement l’art moral comme consistant à faire, autant que possible, prévaloir les instincts sympathiques sur les impulsions égoïstes, la sociabilité sur la personnalité, »