LE SECRÉTAIRE
Tirs hier)!... .l'aime mieux ça!...
LE M A I R E
Fj'i ncident est ClOS. (Se lovantot prenant une attitude oratoire.jEt maintenant, Messieurs, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper de cette grave... de cette importante et urgente question, pour laquelle je vous ai convoqués en séance
extraordinaire et secrète. (Mouvement d'attention parmi les conseillers.) Un qui s'itail endormi se réveille.
DEUXIÈME CONSEILLER
De quoi s'agit-il?
QUELQUES VOIX
Silence! Silence!
LE MAIRE
Messieurs, j'ai une nouvelle... une nouvelle délicate et... fâcheuse à vous apprendre... (Redoublement d'attention.) Mais rassurez-vous, Messieurs... Quand je dis fâcheuse, c'est pour conformer mon langage...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Votre éloquence !
LE MAIRE, remerciant d'un preste discret.
... pour conformer mon... langage au langage usuel que des sentimentalités trop ombrageuses...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Très bien ! Très bien !
LE MAIRE, poursuivant.
... que de trop systématiques oppositions... des rivalités même... et, si j'ose dire, de véritables empiétements de pouvoir... des abus d'autorité, en un mot...
LB MEMBRE DE L'OPPOSITION
Parlez clairement, on ne vous comprend pas!
LE MAIRE Veuillez ne pas interrompre... m cherche en vain à renouer le
ni brisé de son discours.) Messieurs, dans ce que j'ai à vous apprendre, il n'y a rien de grave, rien qui puisse vous effrayer. La nouvelle en soi n'est pas extraordinaire... Ce n'est pas, à proprement parler, une nouvelle... une de ces nouvelles qui... Bref, Messieurs, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, un ennui périodique...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Très bienl Très bienl
LE MAIRE
... une crise annuelle... un retour offensif...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
A la question ! Pas d'allusions politiques ici. Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique !
II ne s'agit pas de politique !
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ , catégorique.
Il ne s'agit pas de politique!
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
De quoi s'agit-il, alors? Pourquoi toutes ces précautions?... Pourquoi ce mystère?
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Je ne sais pas de quoi il s'agit... Mais...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Si vous ne savez pas de quoi il s'agit, taisez-vous
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Je me tairai si je veux!... Vous n'avez pas de leçons à me donner!...
LE MAIRE
Messieurs!... Messieurs!... Je vous en prie!
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Nous ne sommes pas dans votre cabaret ici... (Prenant à
témoin les portraits des Présidents de la République.) avec tOUS les
souteneurs et toutes les iilles de la ville!
LE MAIRE
Messieurs! Messieurs!...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Eh bien !... venez-y donc, dans mon cabaret... comme
VOUS dites. Osez donc y Venir! (Prenant à témoin ses collègues.)
Cabaret!... le meilleur café de la ville!... leplus beau café de la ville!... un café Louis XVI!... Venez-y!
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Oui, j'irai!... J'irai pour le faire fermer ! (ils se lèvent, se menacent du poing.) Je ne puis comprendre qu'on tolère des établissements pareils! C'est une honte!... une immoralité...
un attentat à la pudeur!... (Ils continuent de s'invectiver d'un bout de la table à l'autre.)
LE MAIRE
Messieurs ! Messieurs !
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Et vous qui vendez des farines avariées!... des petits morceaux de terre pour du café!... et des feuilles d'épinard sous le nom de thé russe!..
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Moi!...
LE MEMBRE DE L' OPPOSITION
Oui! vous!... Et vos petits beurres qui datent de la Déclaration des Droits de l'Homme!
QUELQUES VOIX
Assez!... Assez!
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Cabaret!... Un établissement de premier ordre, où j'ai installé un cinématographe!...
LE MAIRE
Messieurs!... [Messieurs! De grâce!...
QUELQUES VOIX Assez! Assez! A la porte!... (On les apaise à granffpeine.) LE MAIRE, conciliant et paternel.
Messieurs! Messieurs!... Je vous en supplie!. . Je fais appel à votre patriotisme... aux sentiments d'union, de concorde... à votre dévoûment municipal!... (Dune voix forte.) Non, Messieurs, il ne s'agit pas de politique... Il s'agit de la ville, des intérêts de la ville... du salut de la ville... de la ville que vous aimez... que vous représentez... que vous administrez!... Messieurs!... (Grave et dune voix gourde.) Une épidémie de lièvre typhoïde vient de fondre sur la ville!...
(Les conseillers pâlissent, se regardent. Effroi et silence.)
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ, atterre.
Une épidémie sur la ville!...
L'ÉPIDÉMIE \b
LE MEMBRE DK L'OPI'OS ITI ON , affole.
Sur la ville!...
LE MAIRE
Vous voyez bien, Messieurs, qu'il ne s'agit pas de politique !
LES MEMBRES DE L'OPPOSITION ET DE LA MAJORITÉ, ensemble.
Sur la ville!... Une épidémie sur la ville!
LE MAIRE
Quand je dis: sur la ville, ce n'est pas tout à fait exact... Dieu merci! l'épidémie n'est pas sur la ville... elle est...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Au t'ait!... Elle est où? Elle est sur quoi?... Est-elle sur la ville ou non?... Précisez!... Pas d'équivoque!... Dites la vérité I Nous ne sommes pas des enfants. (Énergique.) Nous sommes des hommes, que diable!... Nous l'avons prouvé dans des circonstances plus graves... Quand la patrie était en danger, nous n'avons pas hésité à entrer dans la garde nationale... Elle est sur quoi, cette épidémie?... sur quoi?... Allons!... Parlez!...
û r E l q u es v o i x Sur quoi?.. Sur quoi?
LE MAIRE
Ni
Vous ne me laissez pas parler... Elle est sur la ville et, pourtant, elle n'y est pas absolument... Lille y est, sans y
être... (Rumeurs.) Je m'explique... (Rumeurs.)
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Mais écoutez donc!
LE MAIRE, d'une voix qui domine le bruit.
L'épidémie est sur l'arsenal et, principalement, sur la caserne de l'artillerie de marine.
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Très bien! Très bien !
LE MEMBRE DE L'OP P 0 S l T I 0 N , furieux.
11 fallait le dire tout de suite et nous épargner d'inutiles angoisses!... Certes nous ne craignons pas les épidémies... Nous leur avons toujours opposé un viril dédain... toujours nous les avons traitées par le mépris!... Mais nous avons de la famille... Nous avons des amis... que diable! Et l'arsenal n'est pas la ville... la caserne n'est pas la ville... Et puis, il y a tous les ans des épidémies sur la caserne... Nous n'y pouvons rien... Cela ne nous regarde pas.
TOUS
Mais non... Mais non !
LE DOCTEUR TRICEPS
Du calme, messieurs... Ne nous emportons pas... Procédons avec méthode... x\u maire.) Combien de décès?
LE MAIRE
Hier, douze soldats sont morts... ce matin, seize.
LE DOCTEUR TRICEPS, approuvant.
Ah!... Combien de malades?
LE MAIRE
A l'heure actuelle, on compte cent trente-cinq malades.
LE DOCTEUR TRICEPS, même jeu.
Ah !... (H prend de» notes. i C'est normal!...
L'ÉPIDÉMIE iî
le Membre de la. majorité Pas d'officiers?
LE MAIRE
Non!... pas d'officiers, heureusement!... Le mal s'arrête aux adjudants... 11 ne s'attaque qu'aux simples soldats et aux sous-officiers, comme toujours !
LE DOCTEUR TRICEPS
C'est normal!
LE MEMBRE DE LA M A .1 0 R 1 T É
Je remercie M. le Maire de ses explications loyales et rassurantes...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Enfin, je ne vois pas du te t — mais pas du tout — pourquoi l'on nous a convoqués!... Celte épidémie n'est pas de notre compétence... j'allais dire... de notre juridiction... Elle n'offre aucun caractère municipal !...
LE MAIRE
Une administration sage doit être, en même temps, prévoyante... L'épidémie peut s'étendre de l'arsenal à la ville, du militaire au bourgeois...
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Allons donc!...
LE DOCTEUR TRICEPS
Nous n'avons pas à prévoir des choses qui ne sont pas encore arrivées... Je connais la marche et, si je puis dire, l'esprit de ces sortes d'épidémies... C'est un esprit hiérarchique... Si, contrairement aux avis de la science, une pareille éventualité se produisait... si des symptômes
alarmants, et que nous n'avons pas le droit de préjuger, se manifestaient... eh bien, nous aurions toujours le temps de prendre les mesures nécessaires... Dans l'état actuel, nous ne devons pas intervenir... (Très ferme.) A l'autorité maritime d'aviser, si elle le juge utile!...
Justement, Messieurs... et c'est là où je voulais en venir... .confidentiel.) Le préfet maritime est fort en colère !... Je l'ai vu hier soir... 11 m'a dit que cela ne pouvait pas durer... Il prétend que les casernes sont d'immondes foyers d'infection... (Rumeurs.)... que l'eau bue par les soldats est plus empoisonnée que le purin des étables... (Rumeurs.) Bref, Messieurs, il exige que nous reconstruisions les casernes... (Protestations.)... que nous amenions de l'eau de source dans les casernes... (Toiie générai.) Il exige encore...
LE MEMBRE DE L 'O PPOS ITI ON, levant les bras.
11 exige!... Il exige!... mais c'est de l'insolence!...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ, même jeu.
De la folie!
LE MEMBRE DE L'OP P O S IT I 0 N, tapant sur la table.
Du gaspillage !
PREMIER CONSEILLER
Nous n'avons pas d'argent pour de telles fantaisies... La commune est obérée... Il nons faut reconstruire le
théâtre.
DEUXIÈME CONSEILLER
Décorer l'hôtel de ville... (il montre ia saiie.) Car enfin est-ce un hôtel de ville?... A quoi ressemblons-nous dans cette baraque?
PREMIER CONSEILLER
Il est inouï, le préfet!... Il est inouï!
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Si les soldats n'ont pas d'eau... qu'ils boivent de la bière !
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Si les casernes sont malsaines... eh bien, qu'ils campent!...
PLUSIEURS voix
Mais oui ! C'est cela!
LE MAIRE
Sans doute! vous avez raison... En principe vous avez raison... Mais vous connaissez le caractère autoritaire, violent, tout d'une pièce, de notre préfet maritime... 11 m'a fait entendre qu'il déplacerait les régiments... qu'il les enverrait dans une autre ville... Plus de commerce, Messieurs... plus de musique, le dimanche!... Ce serait une véritable catastrophe pour notre chère population... « Je ne peux pourtant pas laisser crever mes soldats comme des mouches », m'a-t-il dit...
LE MEMBRE DE L' OPPOSITION
Allons donc! Il veut nous faire peur... Est-ce qu'on déplace un arsenal français comme un cirque américain?... Est-ce qu'on transporte un port de guerre comme des chevaux de bois?...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Et puis, c'est malheureux, soit!... Plaignons-les, je le veux bien... mais les soldats sont faits pour mourir!...
ÎO L'ÉPIDÉMIE
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
C'est leur métier de mourir !...
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
Leur devoir de mourir!...
LE TRÈS VIEUX CONSEILLER
Leur honneur de mourir!
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Aujourd'hui qu'il n'y a plus de guerres, les épidémies sont des écoles, de nécessaires et admirables écoles d'héroïsme!... S'il n'y avait pas d'épidémies, Messieurs, où donc les soldats apprendraient-ils aujourd'hui le mépris de la mort... et le sacrifice de leur personne à la patrie?...
LE MAIRE
S'il n'y a plus de guerres, il y a toujours des conseils de guerre!...
LE MEMBRE DE l' OPPOSITION, haussant les épaules et continuant.
Où donc cultiveraient-ils cette vertu si française : le courage?... Ce qu'on nous demande, c'est de consacrer une lâcheté!
LE MEMBRE DE LA MAJORITÉ
De déconsidérer l'armée !
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
De diminuer l'honneur national... de tuer le patriotisme !... Eh bien, non ! (Assentiment général.)
LE DOCTEUR TR I CE PS (Il se lève... Mouvement d'attention).
Je m'associe aux idées si généreusement exprimées par mes honorables collègues... J'irai plus loin... Aujourd'hui la science est aux microbes, à l'eau de source, aux loge-
ments salubres... à l'an-ti-sep-tie!... (Avec mépris. i... à l'hygiène!... ai hausse les épaules.) C'est là une simple hypothèse, Messieurs... une hypothèse... de littérateur, d'intellectuel, qu'aucune expérience décisive et loyale n'est venue confirmer... Demain d'autres théories, inverses à celle-là, se succéderont, aussi peu probantes... aussi peu démontrées par les faits... Eh bien, les communes doivent-elles subordonner leur activité progressiste et leurs ressources budgétaires aux fantaisies inconsistantes et ruineuses des savants?... Doivent-elles se plier aux caprices d'une science qui ne sait ce qu'elle veut et qui se dément, ellemême, tOUS les huit jOlirS?... Je ne le pense pas! (Applaudissements.) Et pourtant, moi aussi, je SUiS U11 savant! (Applaudissements.)
DEUXIÈME CONSEILLER
Très bien!... Très bien!...
LE DOCTEUR TRICEPS
Nos pères, Messieurs, ignoraient ces choses... Ils ignoraient les bacilles, les bouillons de culture, les sérums, les inoculations, les vaccinations, les microbiographies et les commissions d'hygiène!... Ils ne savaient pas ce que c'est que les congrès médicaux, ce que c'est que M. Brouardel !... Ils se contentaient des maisons et de l'eau qu'ils avaient!... Ils ne prenaient même pas de bains!... même pas de bains!... comprenez-vous?... Or l'histoire ne nous dit pas qu'ils se soient plus mal portés pour cela !... Au contraire!
DEUXIÈME CONSEILLER
C'est vrai !... C'est vrai !...
LE DOCTEUR TRICEPS
On nous objecte toujours : <r Et l'Angleterre? »... Messieurs, nous ne sommes pas en Angleterre!... L'Angle-
terre est l'Angleterre... et la France est la France !... A chaque peuple son génie!... (Enthousiasme générai ) Restons Français!.. .
PREMIER CONSEILLER
Vive la France !
LE DOCTEUR TRICEPS
Laissons donc cette épidémie suivre son cours naturel... son évolution nécessaire. Il ne faut jamais violenter la nature... Croyez-moi, elle sait ce qu'elle fait!... iLedocteur
Trireps se rassied parmi les félicitations de tous.) LE MAIRE
Permettez-moi d'ajouter une observation qui va, peutêtre, éclairer ce débat d'une plus vive lumière !... Malgré ses allures cassantes, le préfet maritime n'est pas un mauvais homme, et je crois que Ton peut s'entendre avec lui !... J'ai le sentiment qu'il ne se préoccupe pas de l'épidémie, en tant qu'épidémie, du moins !... Non !... Seulement il redoute l'opinion... il craint la presse... il a peur d'une interpellation à la Chambre!... Vous savez avec quelle violence la marine est attaquée en ce moment !... Rien qu'à la pensée que M. Lockroy puisse revenir ici tripatouiller son arsenal, il s'affole!... Mettez-vous à sa place.
LE MEMBRE DE L'OPPOSITION
Eh bien?...
LE MAIRE
Eh bien... si j'ai compris le fond de son idée, pourvu que nous votions les dépenses nécessaires aux travaux susmentionnés, le préfet se tiendrait pour satisfait... Ce qu'il demande, c'est une formalité... Sa prétention n'irait pas jusqu'à exiger l'exécution de ce vote... 11 veut
LÊPIDÊMIE 23
se mettre en règle, vis-à-vis de l'opinion, de la presse, du Parlement et de M. Lockroy... N'est-ce point, en somme, un désir légitime?... une prudence louable?...
DEUXIÈME CONSEILLER
Et dangereuse... pour nous!... Qui nous garantit la pureté de ses intentions?...
LE MAIRE
Moi ! Moi, dis-je !
DEUXIÈME CONSEILLER
Ce n'est pas assez !... Avez-vous un engagement écrit?...
LE MAIRE
Non!
PREMIER CONSEILLER
Vous a-t-il donné sa parole d'honneur?
LE MAIRE
Non!... Mais j'ai quelque chose de plus!... quelque chose de mieux ! ... Le souci de sa tranquillité.
DEUXIÈME CONSEILLER
Il faut se méfier!...
LE MAIRE
Et pourquoi?... Et de quoi?... Je vous assure que, l'épidémie passée, il ne sera plus; question de rien. Et nous recommencerons, l'année prochaine... Nous recommencerons tous les ans.
DEUXIÈME CONSEILLER
Il faut se méfier !... Il faut se méfier!...
LE MAIRE
Autrement, songez aux luttes quotidiennes, aux hostilités sourdes, terribles, qui vont mettre la zizanie dans la ville, sans compter qu'elles seront préjudiciables à nos intérêts électoraux!... Sans compter aussi que toutes les femmes... que toutes nos femmes sont avec les officiers de
marine !... (Rumeurs.).